par E. GERMAIN
LE 14 août 1946, le Comité Central du Parti Communiste de l'U. R. S. S. vota une résolution condamnant formellement l'activité des revues litléraires de Léningrad Zvezda et Léningrad. Ainsi débuta l'épuralion d'aprèsguerre chez les intellectuels, épuration qui couvrit en trois années toutes les sciences naturelles et humaines, ainsi que lous les domaines de l'art et de l'idéologie.
Les origines lointaines de cette épuration tiennent au régime bureaucratique de l'U. R. S. S. et a la place que l'intellectuel y occupe. Ses origines immédiales se réduisent essentiellement à trois facteurs : l'abaissement du niveau idéologique du P. C. russe pendant la guerre : le relâchement du contrôle idéologique de la bureaucratie pendant les hostilités ; le contact décuplé d'importantes couches d'intellectuels avec la " civilisation occidentale ».
A la 18° Conférence du P. C. russe, en février 1941, le nombre des membres du Parti était de 2.515.481, celui des stagiaires de 1.361.404. Le 1er mai 1946, les effectifs du P. C. russe s'étaient élevés à 4.599.000 membres et à 1.427.000 stagiaires. Or, en raison des pertes énormes souffertes pendant les hostilités et des conditions d'admission alors fortement relâchées, il ne reste à l'heure actuelle que 2 millions de membres du parti qui y aient adhéré avant la guerre. Les deux tiers des membres et des stagiaires d'aujourd'hui ont été recrutés depuis l'éclatement des hostilités, c'est-à-dire dans des conditions où le travail d'éducation se trouvait presque complètement arrêté. Il s'ensuivit non seulement une diminution de leur résistance en face des « idées étrangères » (c'est-à-dire contraire aux intérêts de la caste dirigeante) mais même lincapacité des milieux dirigeants à distinguer ce qui correspond et ce qui ne correspond pas au « marxisme-léninisme-stalinisme » tel que le conçoit la bureaucratie soviétique. Pour un régime aussi rigide que la dictature stalinienne, une telle zia soviétique par E. GERMAIN situation était une véritable menace mortelle qu'il fallait éliminer au plus tôt.
Pendant la guerre, le Kremlin a fait tout son possible pour enlever à la lutte son caractère idéologique de classe. Les soldats russes ne furent pas envoyés au front pour combattre le capitalisme au nom de la Révolution socialiste d'Octobre ; leurs chefs leur répétèrent inlassablement qu'ils défendaient leur patrie contre l'agresseur étranger. La « grande guerre patriotique », tel était le thème central, non seulement de la propagande gouvernementale, mais aussi de celle du Parti communiste de l'U. R. S. S. Tous ies domines de l'idéologie étaient dominés par les préoccupations « patriotiques ». Ecrivains, artistes, journalistes, savants, expurgèrent leurs écrits de tout rappel au « marxisme-léninisme » et les présentèrent comme des contributions à la cause de la patrie. Ce patriotisme se combinait à la ligne de la « guerre antifasciste mondiale », et de « l'unité des grands alliés », introduisant ainsi pour la première fois dans l'histoire du stalinisme en U. R. S. S. même le vocabulaire du type Front populaire.
Dès la fin des hostilités, la contra-? diction entre la bureaucratie soviétique et l'impérialisme américain obligea cellelà à donner un vigoureux coup de frein dans le domaine idéologique afin de neutraliser, dans la mesure du possible, les effets de la confusion qu'elle avait elle-même répandue.
Or, ce coup • de frein s'est imposé dans des conditions particulièrement difficiles. Des milliers d'officiers, de fonotionnaires, d'intellectuels étaient entrés brusquement en contact avec la civilisation capitaliste occidentale, qui s'avéra tant du point de vue matériel que du point de vue scientifique éminemment supérieure à celle de l'U. R. S. S. Pour un marxiste, une telle constatation n'a rien d'horrifiant. Partant avec un retard énorme sur les pays capitalistes avancés, l'U. R. S. S., qui a déjà réalisé des progrès considérables, ne pourra cependant
INTERNATIONAL depasser le niveau le plus élevé de la eivilisation capitaliste qu'en fusionnant avec la révolution victorieuse dans les pays plus avancés : le socialisme ne peut vainere qu'à l'échelle mondiale. Se basant sur la théorie du socialisme dans un seul pays et sur l'affirmation absurde que le socialisme est deja réalise en u. R. s. s., le Stalinisme ne pouvait admettre la supériorité encore immense de la technique capitaliste. Au moment
C'est sous le drapeau de la « lutte contre le cosmopolitisme » que l'épuration de l'intelligentsia soviétique a été déclenchée. Nous y retrouvons des traits particuliers qui marquent idéologie de la bureaucratie stalinienne. Dans les premières années qui suivirent la Révolution d'Octobre, les bolcheviks et Lénine le premier se sont toujours gardés de lier un élément quelconque de patriotisme ou de messianisme russe à la défense des conquêtes révolutionnaires. Loin de déduire de la victoire de la révolution une « supériorité » ou une " prédestination » quelconque du peuple russe, Lénine décrivit sans merci les faiblesses et le retard terrible de Russie par rapport aux pays capitalistes avancés et il répéta sans merci : « Nous devons nous mettre à l'école du capitalisme. » Dans un texte redevenu aujourd'hui d'une actualité brûlante, il écrivit en 1919 :
•. l'on cherche à faire peur aux ouvriers de là-bas en leur disant que les Moscals, les Grands-Russes, qui ont toujours opprimé les Polonais, veulent apporter en Pologne leur chauvinisme grand-russe sous couleur de communisme. On ne saurait faire pénétrer le communisme par la violence. Un des meilleurs camarades communistes polonals, à qui J'avais dit : « Vous agirez autrement », m'a répondu : « Non, nous ferons la même chose, mais mieux que vous. » Je ne pouvals absolument rien objecter à pareil argument. Il faut laisser aux gens la possibilité de réaliser ce modeste désir: faire le pouvoir des Soviets mieux que chez nous. (OEuvres choisies, Volume Il, page 532.)
Ceci ne fut dit ni pour les Etats-Unis, ni pour la Grande-Bretagne, ni pour l'Allemagne, mais pour un petit pays passablement arriéré comme la Pologne ! Tout l'internationalisme véritable de Lénine est contenu dans ces paroles. Toute la réaction que représente le stalinisme est aujourd'hui contenue dans la lourde plaisanterie kominformiste qui traite la Yougoslavie de « roquet aboyant contre un éléphant », pour le crime d'avoir prétendu faire la même chose que l'U. R. S. S... 40 même où les bombes atomiques, lâchées sur Hiroshima et Nagasaki, donnaient à cette supériorité la forme d'un terrible avertissement, la bureaucratie, suivant la logique de ses théories sinon celle du processus historique, décupla ses efforts pour * convaincre » les masses soviétiques de la supériorité de la « elvilisation soviétique • dans tous les domaines.
La bureaucratie substitue à la théorie de la révolution socialiste mondiale celle de l'expansion territoriale russe. Par conséquent à la place de la perspective de la civilisation capitaliste mondiale assimilée et dépassée par le prolétariat après la victoire de la révolution internationale, elle substitue l'affirmation gratuite d'une supériorité déjà acquise de la civilisation soviétique. Et tout comme la théorie du socialisme dans un seul pays s'est logiquement prolongée par la théorie de la supériorité permanente du peuple russe, la théorie de la supériorité de la civilisation soviétique par rapport à la civilisalion capitaliste s'est trouvée prolongée par la théorie de la supériorité de la civilisation russe passée et présente par rapport aux civilisations etrangeres, capitalistes ou non. volla la racine ideologique de la campagne contre le cosmopolitisme.
Admirer la culture d'un pays étranger est aujourd'hui un crime de haute tranison en . R. s. S. Nous l'apprenons dans un article de la Pravda consacré au trentième anniversaire du Guépéou :
Les fureteurs capitalistes essayent de trouver en U. R S. S. des individus isolés (!) qui montrent encore des signes d'idéologie de bourgeois ou de propriétaires. Les services d'espionnage des pays capitalistes essaient toujours d'utiliser l'attitude de soumission et d'admiration d'étrangers et de culture bourgeoise qui malheureusement prédomine encore dans certaines couches arriérées (!) de l'intelligentsia.
« Le parti a été contraint de développer une lutte énergique contre diverses manifestations d'admiration servile à l'égard de l'Occident, pandue dans intellectuels e vivance du m de la culture bourgeoise attitude qui est assez récertains milieux de nos t qui constitue une suraudit passé de la Russie tsariste », c'est en ces termes que Malenkov a défini dans son rapport devant le Comité Central du P. C. russe de septembre 1947 la campagne contre le cosmopolitisme. La directive suivante a été donnée sur tous les plans : nier toute influence « progressive » de l'Occident sur la culture russe présente et passée ; montrer la Russie à la polate c passoo s
CONTRE LE COSMOPOLITISME
CONTRE LE COSMOPOLITISME
QUATRIEME •I N du progres, non seulement sous le régime sovietique mais egalement dans le passé. En peinture, il faut combattre certains artistes.. adeptes de l'art nouveau... (qui) font chorus avec les cosmopolites modernes de l'Europe occidentale el les Etats-Unis qui méprisent le grand héritage de l'art russe » (Sovietskoie Isskoustvo, 25 septembre 1948). En musique, « il faul attaquer vigoureusement les critiques musicaux. qui exagèrenl les influences des Occidentaux sur les compositeurs russes comme Glinka et Tchaïkovsky ». Professeur Igor Belsa, Culture musicale soviétique). En littérature, Kaltanol célèbre les résolutions du Comité Central qui « ont mis fin aux tentatives de faire pénétrer dans la littérature et l'art soviétiques certaines idées étrangères (Pravda, 11 octobre 1946). Et jusqu'en philosophie, Alexandrov, pourtant chef de la section d'agitation-propagande du P. C. russe sous la direefton est dérusse direction duquel l'épuration de l'intelligentsia clenchée, est sévèrement pris à partie pour avoir fait preuve d'une « adulation servile devant la pensée de l'Europe occidentale » dans son livre sur l'Histoire de la philosophie.
La seule excuse que la bureaucratie ait trouvé pour cette glorification absurde de l'ancienne culture russe, c'est que " l'admiration servile de la culture bourgeoise de l'Occident » constitue une survivance du passé tsariste. Cet argument constitue en lui-même un nonsens. Pour combattre « une survivance di pissé tsariste » on réhahilite tout le passé tsariste qui a donné son empreinte à l'ancienne culture russe. Mais l'argumentation stalinienne ne lient pas debout, même du point de vue des faits. La bourgeoisie n'était nullement la seule force sociale de l'ancienne Russie qui admirait la culture occidentale. Toutes les elasses de l'ancienne Russie, dès qu'elles prirent conscience d'ellesmêmes, ont cherché dans la culture
Il est à peine etonnant que. voyageant le long de cette nouvelle tradition, la bureaucratie renoue également avec les pires tendances chauvines grand-russes: la glorification de la soumission des peuples allogènes à l'Etat moscovite et l'anti-sémitisme à peine voilé. Comme l'anti-sémitisme à neine voilé on le sall, la bureaucratie a retabli le culte de tous les héros, tsars, maréchaux, ministres, bâtisseurs de l'Etat russe multinational. Dans Troud (2 septembre 1947), le professeur N. Korobkov explique que la formation d'un Etat plurinational centralisé et fort par les tsars constitua un progrès historique et que « la juste politique de Moscou favorisa le rassemblement des éléments économiques, militaires et administratifs qui devaient défendre » cet Etat. Cela n'est rien d'autre que la justification des guerres de brigandage menées par
TERNATIONALE occidentale les courants particuliers qui correspondaient le mieux à leur propre position historique. Le Tsar Alexandre Ier el la haute noblesse sont tombés sous l'influence du piétisme allemand. La noblesse « éclairée » a épousé les idées constitulionnelles de Montesquicu et des philosophes anglais. La bourgeoisie libérale s'appuyait sur tous les courants libéraux occidentaux. L'intelligentsia petite-bourgeoise se faisait l'avocal enthousiaste du radicalisme petit-bourgeois occidental. Et le prolélariat russe n'a pris conscience de luimême que dans la mesure où ses dirigeanls ont réussi à « admirer » et à assimiler le marxisme, enfant légitime de toute pensée classique occidentale. " L'admiration de la culture occidentale » a élé pendant un siècle la force dominanle de toute la vie culturelle russe, exprimant ainsi le relard historique considérable de la Russie par rapport aux pays capitalistes occidentaux.
Il y a cependant un courant l'idées qui, dans l'ancienne Russie, souleva également contre tous les éléments « cosmopolites » l'accusation « d'admi•ration tale » Servile de la culture occidenculture oceidenc'est celui des slavophiles qui a. partir du deuxième quart du XIX siècle, se signala par une violente attaque contre « l'Occident pourri » el retraça ses origines à une critique des réformes de Pierre le Grand, accusé de n'avoir rien compris aux particularités du peuple russe. Bien que l'influence slavophile ait joué un certain rôle dans le mouvement révolutionnaire russe, nolamment dans certains courants populistes. Marx a mené toute sa vie durant la lutte la plus acharnée contre ces idées particularisles qui représentent le courant mystique le plus réactionnaire que la société russe du XIX siècle ait produit. Voilà une parenté dont les théoriciens staliniens acluels ne peuvent pas etre très fiers. le tsarisme contre les peuples allogenes de l'actuelle U. R. S. S. Et Alexandre Fadaiev n'hésite pas à aller jusqu'au bout de cette pensée en s'élevant, dans la Pravda du 30 jun 1947, contre Je culte, par les écrivains. du Kazakhstan. des héros nationaux du temps de la lutte contre l'invasion tsariste. Il écrit :
Nous voulons qu'on com... prenne la nécessité historique et le caractère progressif de l'incorporation de toute une série de •peuples dans l'Etat russe.
Rien d'étonnant dans ces conditions qu'on dénonce le « nationalisme bourgeois » des écrivains ukrainiens (Pravda, 2 septembre 1946), « l'idéalisation i du p ssé » chez les écrivains du Tadjikistan, de l'Uzbekistan et des Bachkires, qu'on oblige ces mêmes peuples allo-
CHAUVINISME GRAND-RUSSE ET ANTISEMITISME
CHAUVINISME GRAND-RUSSE ET ANTISEMITISME
QUATRIEM gènes à participer à une chauvinisme grand-russe qu'on donne aux candidats réat à Kiev, en Ukraine,
IN campagne de délirant et au baccalaule sujet de
TERNATIONALE occupant des postes dirigeants dans le journalisme, furent démis de leurs fonctions. L'un d'eux, le major Salomon Feuerstein, rédacteur en chef de la Volksstimme à Vienne, se suicida. Un autre, le colonel Rafael Shumonowitz, rédacteur en chef du journal Der Abend, fut arrêle et déporté en U. R. S. S. Les critiques littéraires attaqués en U. R. S. S. furent dénoncés publiquement en raison de leurs origines juives. La Literatournale Gazeta du 12 février 1949 parle d'un « récit malin et pourri écrit par le cosmopolite sans patrie Melnikoft (Mehlmann) » et des « activités cyniques el impudentes de B. Yakovleft (Holtzmann) ». Enfin, la campagne contre les critiques sportives culmina dans la dénonciation suivante d'une série de Journalisles dont les noms avaient une résonance juive indubilable :
Il n'est donc pas étonnant que les cosmopolites antipatriotiques aient mis leurs sales mains sur la littérature sportive... Ce sont des rôdeurs sans passeport, de louches personnages qui ne connaissent aucune parenté et qui travaillent dur pour accréditer parmi les athlètes soviétiques les manières et les goûts de l'étranger... Il est grand temps de balayer tous ces ennemis de la patrie socialiste... (Komsomolskaya Pravda.) cistes staliniens qui se sont attablés à cette tâche avec un courage digne d'une meilleure cause. En plus d'innombrables articles consacrés à cette question dans la presse soviétique, un livre entier de 1.100 pages vient d'être publié pour résumer (!) ces grandioses réalisations russes. Et puisque lactuelle encyclopedie sovietique, la Bolchaia Sovietskaia Entsiklopedia, dont l'édition laborieuse a dure 21 ans, ignore tous ces hauts faits du passé russe, il faut la réécrire d'un bout à l'autre et préparer 50 tomes d'une nouvelle encyclopédie qui sera, par rapport à la vérile scientifique ce que incomparable « Précis de l'histoire du Parti communiste russe (b) » de Staline, est par rapport à la vérité historique.
Par ses dimensions colossales, l'entreprise de falsification se retourne contre elle-même et couvre ses auteurs de ridicule. Il faut vraiment que la diotature stalinienne, comme toute tyrannie policière, ait perdu jusqu'au sens du ridicule, pour que les dirigeants de l'U. R. S. S. ne se rendent pas compte du terrible discrédit qu'ils jettent ainsi sur eux-mêmes.
Il paraît que Lomonosov a découvert en 1748 la loi de la conservation de l'énergie, communément attribuee a von Helmholtz, Mayer, Joule et bord Kelvin au milieu du XIX siècle. Il parais composition suivant en 1948 : « Bouillonnante, puissante, invincible, ma Patrie, ma Moscou, tu es la plus aimée » 1 Comme le disait Lénine dans la Lettre aux ouvriers et paysans d'Ukraine :
C'est pourquoi nous, communistes grand-russes, devons combattre avec une extrême vigueur, dans notre milieu, les moindres manifestations de nationalisme grandrusse : véritable trahison envers le communisme... (OEuvres choisies, tome Il, pp. 664-5.)
Quant à l'anti-sémitisme, on en retrouve de mutiples traces tout au long de la « campagne contre le cosmopolitisme ». Le 17 février 1949, N. L. Gussarov, secrétaire du P. C. de Russie Blanche déclire : « Un seul théâtre dans la République de Russie Blanche, le théatre juif, présente des pièces nonpatriotiques où l'on célèbre la vie américaine. » Le seul journal en yiddish qui paraissait en U. R. S. S., Einikeit, fut suspendu le 20 décembre 1948. De célèbres auteurs en langue yiddish, comme Pfeffer, Markisch, Bergelson et autres, ont ete arrêtés. Dans la zone d'occupation soviétique en Allemagne et en Autriche, plusieurs officiers juifs
La science est universelle en ce sens que tout pas en avant réalisé dans un pays devient rapidement le bien commun de toutes les nations. La bureaucratie se voit par conséquent obligée de suivre sa voie « anti-cosmopolite » jusqu'en ses conséquences ultimes : la science « occidentale » n'ayant rien apporte d'important à la science russe, c'est la science russe qui a réalisé tout le progrès important dans l'histoire mondiale des sciences.
Jamais entreprise de falsification n'avait encore été montée sur des telles dimensions. Préparée à cette tâche par sa précieuse expérience dans la falsification de l'histöire du Parti bolchevik russe et de la Révolution d'Octobre, la bureaucratie s'est attaquée d'emblée à toute lhistoire des sciences dans son ensemble. Pourquoi reconnaître que Trotsky a joué un « certain rôle » dans la constitution de l'Armée rouge s'il est déclaré agent impérialiste à partir de 1927 ? Mieux vaut expliquer qu'il a toujours été un « espion étranger ». • Pourquoi admettre que les civilisations occidentales ont réalisé une modeste invention dans une quelconque science appliquée d'importance secondaire ? Mieux vaut déclarer audacieusement que toutes les inventions des temps modernes sont le produit du génie russe ! Telle est en effet l'ambition des publi-
REVISION DE L'HISTOIRE DES SCIENCES
REVISION DE L'HISTOIRE DES SCIENCES
Q UATRIEME IN qu'Alexandre Mojaisky a, le premier, volé en avion au-dessus des faubourgs de Saint-Petersbourg en 1882. Sans doute avait-il oublié d'atterrir, car ce voi est reste insoupçonne jusqu'en 1903, quand les frères Wright s'élevèrent à leur tour en avion Il paraît que la première locomotive à vapeur a été mise en mouvement en 1806 en Russie par les frères Cherepanov. Il parait que le
Russe Pololebnov a inventé la pénicilline, le Russe Popov la radio, le Russe Grigory Ignatev le téléphone, le Russe
Dalachynov l'électrolyse de l'eau, le
Russe Blinov le tracteur à chaines. Il n'y a pas jusqu'à la fameuse peigneuse de laine, une des machines qui se trouvent à la base de la révolution industrielle, qui n'ait été fabriquée en Russie 17 ans avant que l'histoire l'ait vu fonctionner pour la première fois en GrandeBretagne. Quant aux planètes Mars et Vénus, les Russes affirment solennellement les avoir découvertes, la première en 1709, la seconde en 1761, bien que
Il ne suffit cependant pas à la bureaucratie d'expulser de tous les domaines de la culture l'influence néfaste de l'étranger. Elle doit encore régimenter rigidement chaque activité intellectuelle, prescrire aux artistes et aux savants les démarches de la pensée à éviter ou à imiter, emprisonner la création et les recherches dans un code rigoureux de règles préétablies. Le « réalisme soviétique » en vigueur depuis près de vingt ans, est chaque fois redéfini d'après les besoins du moment. A l'occasion, une remarque laconique de Staline devient le canon de la beaute plastique et les réactions auditives de Molotov définissent ce qui est et ce qui n'est pas harmonie.
Du temps de Lénine, le parti bolchevick avait pris, à légard de ces ques• tions de « doctrine » artistique et scientifique, une attitude des plus prudentes.
Loin de vouloir enchaîner l'initiative de l'intelligentsia ouvrière dans le domaine de la création artistique, le Comité Central veut au contraire créer pour elle une ambiance plus saine et normale et lui donner la possibilité de se refléter de façon féconde dans tous les domaines de la création artistique, dit la lettre du Comité Central du P. C. russe (1er décembre 1920, Sur le Proletkult). Aussi, ces années furent-elles marquées par des réalisations artistiques remarquables, surtout dans le domaine de la littérature, du théatre, du cinéma et de la musique. Même après l'ouver ture de l'ère stalinienne el aveo l'obiigation pour tou le artistes d'acheter leurs bonnes grâces par des dithyrambes en l'honneur du Vozjd, du père des Peuples, chante. sculpté, fêté. peint et
TERNATIONALE le monde occidental attribue leur découverte à Galilée au cours du XVI® s écle. Inutile, face à ces exploits, de
Panesthésie, du télégraphe, du fusil, du parler de la machine à calculer, navire a moteur, du caoutchouc synthétique, du radar et de l'avion à réaction, tous voles par les savants occidentaux sans scrupules a leurs véritables inventeurs russes.
Ce serait matière à d'interminables sarcasmes si ce n'élait si profondément tragique. Le premier Etat ouvrier dans l'histoire devient l'objet de la risée universelle. Quel savant, quel professeur, quel étudiant « occidental » progressiste peul encore, après cette lamentable démonstration, garder une confiance quelconque dans les affirmations des dirigeants soviétiques ? Jamais le stalinisme n'est davanlage apparu une méchante caricature du marxisme que dans cette monstrueuse entreprise de falsification de l'histoire des sciences. reproduit d'innombrables fois, les artistes conservaient encore une certaine liberté en ce qui concerne leurs moyens d'expression. La nouvelle épuralion d'après-guerre est destinée, entre autre, à liquider ces restes inexplicables d'un passé de « I'béralisme pourri ». Dans une série de décisions et de résolutions, le Comité Central lui-même a fixé les règles techniques auxquelles devront se ten'r, à l'avenir, artistes et publicistes dans tous les domaines. En poésie, exprimer des sentiments d'affliction et de découragement est dorénavant interdit. Pour avoir permis à la poétesse d'Akhmatova d'exprimer « le sentiment de la solitude... étranger à la littérature soviétique » (Rapport du camarade Jdanov sur les revues « Zvezda » et « Len ngrand »), les rédacteurs de ces deux revues ont perdu leur place. En prose, la table, eternel refuge des écrivains au cours des époques de dictature, sera dorénavant interdite au public. Le satiriste Zostchenko, pour avoir fait dire au protagoniste de son œuvre « Les Aventures d'un Singe » qu'il faisait mieux vivre au Jardin zoologique qu'en liberté (stalinienne) s'est exposé aux pires persecutions. En musique, les plus importants compositeurs de l'U. R. S. S., Shostakovitch, Prokonel, Katchaturian, -askovsky, Chebaln et Popov furent sévèrement critiqués pour avoir écrit des œuvres « formalistes ». Cette critique était d'ailleurs liée à leur débarquement de postes de secrétaire de TUnion des compositeurs soviétiques, o. de professeur au Conservatoire de Moscou, Leurs œuvres ont été en partie ou totalement retirées des répertoires d'opéra et des concerts. En matiere de cinématographie, le grand Eisenstein, altéralement poussé à la mort, 8 ele été
TRIOMPHE DE L'OBSCURANTISME ET DE L'HYPOCRISIE
TRIOMPHE DE L'OBSCURANTISME ET DE L'HYPOCRISIE
INTERNATIONALE lobjel d'altaques violentes pour s'être écarté de la « vérité historique » dans la seconde partie de son film « Yvan le Terrible ». Il avait, parait-il, insuffisamment insisté sur le caractère progressif de ce sombre tyran. L'autre célèbre régisseur soviétique, Pudovkine, aurait falsiflé la vérité historique dans son film « L'Amiral Nachimow » en présentan! ce « héros » de la Datse ses s ces de un familier " des danse ». Quant au cirque, il devra dorénavant, selon Nicolas Barzilovitch écrivant dans Sovietskaya Isskoustvo, reve nir aux « sains principes. d'optimisme et d'utilité », devenant ainsi « l'expression réelle de la force spirituelle des peuples de notre grande patrie ».
Les exigences arlistiques de la bureaucratie sont, dans toús les domaines. de la même hypocrisie repoussante. Célébrer la patrie, simuler la joie de vivre, décrire la vie en rose, cela correspond exactement à ce que la bureaucratie désire faire penser aux masses. Le soidisant « réalisme socialiste » consiste à présenter aux masses une image d'une société meilleure fort éloignée de la réalité soviétique. Décrire la vie telle qu'elle est, tel est le pire crime que puisse commettre un artiste russe. « L'homme soviétique ne connait pas la solitude. citoyen soviétique n'abandonne pas sa Temme. "" n'existe pas de conflits dans la société sans classes », tels sont quelques-uns des spécimens de « critique litféraire » qui déclarent aux artistes en termes peine voilés : néfaste est toute œuvre qui décrit des éléments de la vie soviétique que la bureaucratie préfère passer sous silence.
Qu'y a-t-il d'étonnant si cette mentalilé se reflète également en ce qui concerne les activités scientifiques? D'un trait de plume, les surhommes du Comité Central, spécialistes universels dans tous les domaines de la science, ont condamné comme "rétrograde, réactionnaire, décadente et pourrie » la biologie de Morgan, la mécanique ondulatoire (« elle réduit la matière à une formule mathématique »), la physique nucléaire bourgeoise et la psychanalyse, idéologie d'espionnage et de basse police ». (L'honneur d'avoir inventé cette formule véritablement géniale ne revient pas, pour une fois, à un Russe, mais aux rédacteurs de notre « Humanité » française. C'est leur « modeste anntribution au marxisme-léninisme-etalinisme »)
Tei aussi, du temps de Lénine, les dirigeants du Parti Communiste agis-
Singulier destin que celui des intellectuels soviétiques ! Cette « nouvelle intelligentsia » qui, d'après les paroles de Molotov, « marche à la têle du peuple sur la route vers le communisme ». se trouve à la fois surchargée de privilèges 44 salent de façon plus prudente avec ces matières explosives. Dans un = texte admirable. Léon Trotsky s'est efforcé lesquisser l'attifude responsable d'une direction révolutionnaire dans les queshens resuves aux sciences naturelles :
Que diront les métaphysiciens d'une science purement prolétarienne au sujet de la théorie de la relativité ? Peut-elle être conciliée avec le matérialisme ou non Cette question est-elle tranchée où, quand et par qui ? Il est clair pour tout le monde, même pour les non-initiés, que les travaux de notre physiologue Pavlov sont entièrement basés sur le matérialisme, Mais que dire de la théorie psychanalytique de Freud ? Peut-elle être conciliée avec le matérialisme, comme le pense par exemple Karl Radek (et moi-même), ou est-elle hostile au matérialisme ? On peut poser la même question pour les théories nouvelles concernant la structure de l'atome, eto., etc. Ce serait magnifique si un savant apparaissait pour saisir méthodiquement toutes ces nouvelles général.sations et pour les introduiré dans la conception du monde du matérialisme dialectique. pourrait ainsi à la fois soumettre à l'épreuve ces nouvellés théories et développer pius profondément la méthode diaIsctique. MAIS JE CRAINS FORT CUE CE TRAVAIL, QUI N'EST PAS DU DOMAINE DE L'ARTICLE DE JOURNAL OU DE REVUE, MAIS CONSTITUERAIT UN JALON SCIENTIFIQUE ET PHILOSOPHIQUE DE LA STATURE DE « L'ORIGINE DES ESPECES » OU DU « CAPITAL », NE SERA ECRIT NI AUJOURD'HUI NI DEMAIN, OU PLUTOT, SI. UN TEL LIVRE BOULEVERSANT ETAIT CREE AUJOURD'HUI, IL RISQUERAIT DE RESTER FERME JUSQU'AU MOMENT OU LE PROLETARIAT POURRA METTRE SES ARMES DE COTÉ.
Ecrites en 1923 dans « Littérature et Révolution », ces phrases lumineuses gardent aujourd'hui toute leur fraîcheur en face des efforts obscurantistes staliniens pour décider de la valeur scientifique d'une théorie en fonction d'une scholastique qui méprise non seulement les règles élémentaires de la recherche scientifique mais même les bases fondamentales du marxisme. maleriels et prisonniere d'une tyrannie byzantine qui n'a point connu de pareil dans l'histoire. Durant les premières années qui suivirent l'étranglement du Parti bolehevik et l'établissement de la dictature stalinienne, l'essor économique
OU VA L'INTELLIGENTSIA SOVIETIQUE ?
OU VA L'INTELLIGENTSIA SOVIETIQUE ?
de TU. R. S. S. donna à des milliers d'intellectuels la possibilité « d'abandonner la politique » et de trouver une issue dans une activité scientifique, arlistique ou de direction industrielle. Certains domaines de recherches, à peine ouverts aux jeunes chercheurs soviétiques, permirent encore un libre développement de la pensée théorique, une aclivité peu entravée par une surveillance bureaucratique constante.
Aujourd'hui les choses ont radicalenent change. bidee du controle total de toute acuvite sociale est devenue une vérilable obsession pour la bureaucratie Dans la mesure où la malière explosive secumule toujours plus dans la société soviélique, une activité indépendante, une pensée critique, un libre cours donné aux recherches scientifiques sont considérés par la caste dominante comme une usurpation de ses fonctions, comme une menace directe pour tout son sysLeme. L'épuration d'après-guerre et la véritable hystérie dont les milieux dirigeants firent preuve à cette occasion, monirent suffisamment qu'ils se sentaient menacés dies leurs peopres posiaient menacés dans leurs propres posifistique et scientifique en U. R. S. S. Ces restes sont à présent balayés. Les résultats ne se feront pas attendre. Déjà, de laveu même de la eritique sovieuque, les grandes œuvres artistiques font delaut depuis de longues années. Il n'en ira pas autrement des recherches scienlifiques. La tentative d'enregimenter l'activité des savants risque de frapper del sclérose la seience soviétique tout entière à un moment où l'existence même de l'U. R. S. S. dans la décade à venir dépend vraisemblablement des bonds en avant de cette science.
Il serail cependant erroné de conclure de ces faits à la décadence ou à la décrépitude de l'art et de la science soviétique. La bureaucratie soviétique; constilue un frein parasitaire à leur développement, tout comme elle freine l'essor économique ou l'épanouissement. d'une véritable démocratie prolétarienne dans le pays. Son renversement reste la condition primordiale de nouveaux progrès dans tous les domaines. Mais tout le parasitisme de la bureaucratie n'a pas pu empêcher que le système économique progressit porte ses truits dans un développement considérable des forces produclives. De même, tous les décrels Staliniens ne pourront empêcher que des centaines de millers de jeunes savants, sortis du peuple, arrives pour la première fois dans les laboratoires et les centres de recherches, se trayent, contre toute difficulté, un chemin vers des travaux consciencieux et pleins de promesses. De même que les conquêtes d'Octobre ont jeté la base qui permettra Lintegration harmonieuse de l'économie soviélique à l'économie d'une Europe socialiste, la destruction de l'analphabétisine et le développement de l'enseignement technique et supérieur ont permis à l'U. R. S. S. de rattraper une partie du retard qui la séparait des pays occidentaux avancés. La révolution infernationale qui libérera le prolétariat soviétique de la dictature bureaucratique, libérera également l'art et la science de l'U. R. S. S. des absurdes nkazes staliniens et leur permettra de se hisser aux niveaux qu'atteindront l'Europe et l'Amérique communistes de demain.
20 septembre 1949.