par SPERO
AVEC ses plus petits caractères d'imprimerie ei dans un coin discret, la presse stalinienne a annoncé « la grave maladie du général Markos > et l'abandon de ses • responsab lités politiques et milltaires. › Avec la même parcimonie et la même discrétion, la presse stalinienne a soigneusement évité, au cours des jours suivants, de donner des explications sur cet événement et de répondre aux accusations de journoux capitalis es. Ceci venait après une longue campagne tapageuse sur les e victo res de P'armée démocratique de Markos ». L'Humanité, par exemple, se borna aux rares nouvelles transmises par les agences bourgeolses qui font écho à la « maladie › de Markos et aux changements intervenus dans l'étal-major des part sans grecs et dans le • gouvernement de la Grèce libre. >
Mais personne n'est dupe de la ‹ maladie diplomatique » de Markos, ni des conséquences fatales qu elle peut avoir pour sa vie. La formule du limogeage de Markos prépare toutes les éventual tés y compris l'annonce prochaine de sa mort à la suite de sa « maladie grave ». Ce n'est en effet pas la première fois que les staliniens, et les staliniens grecs en parliculier, règlent les divergences politiques par des moyens radicaux (coup de couleau, une balle dans la nuque). Rappelons le sort non seulement de plus de 400 trotskys'es et archiomarxistes grecs assassinés lâchement par TOPLA stal nienne Mies en gela e pendant es de la Grèce et l'insurrection de décembre 1944. Rappelons aussi le sort des leaders staliniens qui osèrent se déclarer en désaccord avec la politique de trahison ouverte suivie par les staliniens grecs jusqu'à la capitulat on de Varkiza : Glaukos, leader s «Tinien bien connu, Ares Belouchiotis, qui fut incontestablement la figure la plus héroïque de la Résistance grecque et qui s'opposa à la capi-
: de Markos par SPERO tulation, et plusieurs autres stalin ens, furent assassines par leurs confrères « ideologiques ».
Tho aurait connu depuis longtemps le même sort s'il était tombé dans le filet d'un complot du Guepeou. Du reste l'alfaire Markos se relie organiquement à l'affaire yougoslave.
Nous avons dit, souligné et répété à plusieurs reprises, contre ceux qui, impressionnés par la « puissance • stalinienne envisageaient une e2pansion sans heurts, sans crises, sans convusions, du régime policier du Kremlin à toute une partie du monde el pour une période historique, qu'en réalité l'expans on stalinienne d'après-guerre . signifie aussi l'aggravation de la crise interne du sysième, l'introduction de nouveaux ferments, de nouvelles contradictions, de nouvelles forces centrifuges, qui précipiteront sa dislocation convulsive. L'affaire yougoslave avait ce sens, et ne fut qu'une première grave et ample manifestation de cet aspect nouveau de la crise du stalinisme. L'affaire grecque se place sur le même ferrain ; elle est le prolongement organique des mêmes racines qui ont provoqué la • dissidence T tiste. >
Partout où le mouvement stalinien durant el après la dernière guerre, se développa en tant que mouvement effectivement lié aux masses en révolte et en dehors d'un contrôle direct et absolu des agents du Kremin, il en résulta a la fin une mesenten'e avec le Kremlin, et la possibillté d'une résistance aux tentatives de celui-ci pour subjuguer totalement a nouveau ces mouvements. Le caractère part ellement autonome de ces mouvements, et la nature absolutiste du régime stalinien, sont à la base des con/lits avec le Kremlin.
Examinons l'affaire grecque de plus près. La principale base des partisans grecs, qui leur a permis de tenir, fut laide de la Vougoslavie de Tito et en partie de l'Albanie. Adossés aux frontières de ces deux
QUATRIEME pays, ils avaient toujours la possibilité de s'y replier et de réapparaitre ailleurs, d'en recevoir vivres et munitions, d'y soigner leurs blessés, d y instruire leurs soldats el leurs dres. Les relations des partisans grees et des partisans yougoslaves furent toujours des plus amicales, des plus é ro tes. Quand le Kominform excommunia Tito, ceci éclata comme une bombe parmi les partisans de Markos. Aucun de ces hommes ne pouvait accorder un crédit sérieux aux allégutions du Kremlin, et leur amitié traditionnelle avec les partisans yougoslaves, leurs intérêts vitauz étant lés à la Yougoslavie, les parlisans grees ont adopté une position de compromis, évilant d'entrer avec emphase dans le chœur des ‹ anti-titistes › et poursuivant leur collaboration technique avec Belgrade. Markos, personnellement, avec une partie des dirigeants staliniens grees, parait avoir rés sté à toute rupture définitive avec Tito ; il se peut même qu'il n'ait jamais été convaincu des « déviations opportunistes » et « nationalistes » de celui-ci.
D'autres raisons sont survenues pour accentuer le mala'se régnant chez les partisans grecs el les divergences plus ou moins declarees parmi leurs dirigeants. Jusqu'à la rupture du Kominform avec Tito, la perspective d'une Fédération « viétique » balkanique, incluant toute la Grèce, restait ouverte devant les partisans grees et galvanisait leur énerg e révo'ntionnaire. Mais depuis la rupture, le projet d un détachement de la Macédoine grecque seule commence à être esquissé de plus en plus clairement afin de l'inclure dans une Fédération des Slaves du Sud, que veut patroner, sinon dominer, actuellement la Bulgarie de Dimifrov. Or, les partisans grees sont farouchement attachés à l'intégrité du territoire serritoiret sec, fachement de la farouchement oppo-
Bulgarie, et pas prêts à accepter tout projet de Fédération qui ne serait la Fédération Balkanique incluant tous les pays de la péninsule surant pis des pais de le sentiment profond de la masse de par'isans et même de toute la base des staliniens grees, est probablement parlagé par une fraction de l'équipe des dirigeants staliniens. Markos, l'ancien ouvrier des tabacs Vafiades, ayant un long passé révolutionnaire dans les luttes du prolétariat gr c, sortan* des cadres inférieurs du Parti Communiste, était très probablement a
1 2 la tête de cette fraction. Une telle position ne pouvat que le rapprocher davantage de Tilo.
Il se peut aussi que Moscou ait voulu, une deuxième fois, se servir du mouvement des parisans comme monnaie d'échange dans ses transaclions actuelles avec l'impérialisme et leur imposer une nouvelle capitulation. On a remarqué en effet dans ‹ l'offensive de paix » que mène actuellement le Kreml'n, les offres de compromis présentées il y a ur mois par le « Gouvernement de la Grèce libre » et rejetées par Athenes. Dans quelle mesure les partisans grecs sont-ils disposés à jouer simplement le rôle de pion dans le endiplomatique du Kremlin et à exercer leur échine dorsale à toute la souplesse que celui-ci exige d'eux, sans considération pour les intérets propres des masses grecques, il est actuellement difficile de e dire. Mais l'exemple des divergences graves du passe, et même la dissi ler.ce ouverte dans leurs rangs quand les commissaires de Staline, avec Lachariadès en tête, leur ont imposé la soumission à l'état-major br tannique et la collabora ton avec Papitdreou (c'est-à-dire la subordination à la direction de l'impérialisme et le la bourgeoisie, ce qui provoque la délaite sanglante de décembre 1944 et la capitulation de Varkiza), nous permettent d'écr re que celte fois aussi ils n'étaient pas prêts dans leur ensemble à jouer le rôle de simples marionnet'es du Kremlin.
Markos représenta la tendance de lappareil bureaucratique dirig ant qui était réticente au contrôle direct et absolu du Krem in, et part culièrement comprom se par son attitude sinon sympathique, du moins équivoque envers Tito. C'est ce qui apparait clairement des changements intervenus partisans et dans le & Gouvernement dans l'Etal-Major des de la Grèce libre ». Une équipe entière de dirigeants, parmi lesquels
Markos, Roussos et sa fameuse compagne Chrussa Chalzivasilon (P' « Anna Pauker > grecque), Porphuroghenis, ont été limogés. Les rênes du pouvoir passent en premier deu c
Jean Joannides, jusqu'a ors " M nis tre de l'Intérieur » et à Zachariadès.
Des deux, le premier est le personnage « fort s. Ancien ouvrier coifjeur, peu connu du grand public, eminence grise des coulo rs du Par li, Joannides est membre du Comité
Central depuis qu'en 1927 la majori- té trotskyste de cet organisme, avec à sa tête Pantelis Pouliopoulos, secrétaire général du parti, fut exciue du P. C. grec. Joannidès est un des rares membres du C. C. du P. C. G. qui, dans les directions successives, malgré les excommunications de Moscou, n'a jamais perdu sa place dans cet organisme. Il est généralement considéré comme le véritable * homme de Moscou > en Grèce, c'est-à-dire le véritable agent direct du Kremlin, avec double appartenance au Parti et au Guepeon. Quant à Zachariadès — le Thorez ou le Togliati grec — il jouit aussi pleinement, en apparence au moins, de la conf ance de Moscou. Responsable de la politique du Parti Communiste grec depuis plusieurs années, et particulièrement de sa politique pendant loccupation et le soulèvement de Décembre, il vient de faire « à la [açon bolchevique » son « autocrilique » dans un grand article publ é dans l'organe du Komin/orm, Pour une Paix durable, pour une Démocratie Nouvelle ». Avec un air des pius naturels il s'étale sur les e fautes » commises (collaboration avec l'impérialisme et la bourgeoisie) qui ont déterminé la défaite de décembre 1944 et la capitulation ; mas il ne souffle pas un mot sur le fait que cetle politique, nullement partientière au la ci statinen et etat culière au Parti stalinien grec,
TERNATIONALE l'application naturelle de la ligne générale du Kremlin pendant la deucieme guerre imperialiste mondiale.
Ainsi la direction des partisans et du « gouvernement de la Grèce li bre » passe aux mains de léquipe des agents directs du Kremlin. Celui-ci a gagné une première victoire avant quane dissidence ouverte n'éclate à nouveau parmi les partisans grecs et ne vienne grossir celle de Tito dans les Balkans. Mais il n'est pas absolument sûr que la nouvelle équipe du guepeoutiste Joannidès saura maintenir son contrôle et son prestige parmi les partisans et les prolétaires grecs. Ceite façon d'agir de Moscou est en réalité un coup de poignard dans le dos de la résistance des masses grecques, elle les démoralise, elle les désoriente, et fait en définitive le jeu de l'ennemi de classe, qui se réjonit déjà et reprend con/tance.
Mais à travers cette expérience douloureuse la désaffection envers le stalinisme, des masses de Grèce, des Balkans et du monde se fraye péniblement encore, difficilement, lentement, son chemin. Demain, les changements brusques que. nous constaterons dans leur altitude envers le sta'inisme seront dûs en grande partie aussi aux contre-coups des affaires yougoslave el grecque.
10 février 1949.