par Karl RADEK
L'article suivant a été publié dans « l'Humanité », organe du Parti Communiste Français en 1923 à l'occasion du 6e anniversaire de la Révolution Russe.
POUR vaincre, il fallait que la révolution eut à la tête de l'armée un homme d'une volonté inébranlable, jouissant de la pleine confiance du Parti, et sachant se soumettre l'ennemi obligé de prendre du service chez nous. Trotsky fut cet homme et fit plus. Il sut conquérir la connance des meilleurs techniciens de la guerore et transformer les ennemis du régime des Soviets en des défenseurs convaincus. Il m'arriva d'observer ces victoires morales de Trotsky, pendant les pourparlers de Brest-Lifovsk. Des experts mobilisés par force, remplissaient leur tâche, avec le sentiment d'assister à une comedie destinée à masquer le marché depuis longtemps conclu entre les bolcheviks et les Allemands. Mais au fur et à mesure que Trotsky développait sa défense des principes de la révolution russe contre l'impérialisme allemand, au fur et à mesure que s'affirmait, dans la salle des séances, la victoire idéologique et morale du représentant du prolétariat russe. au fur et à mesure que se déroulait la tragédie de Brest-Litovsk, la méfiance des experts et des techniciens s'évanouissait. Une nuit, leu famiral Altvatez, un des premiers cheis de l'ancien régime qui se donna de tout son cœur à notre œuvre, vint chez moi et me dit simplement : « Je suis venu ici parce qu'on m'y a force. Je ne vous croyais pas. Mais désormais je suis avec vous, avec vous sans réserves, dans la conviction de servir la patrie. »
C'est une des grandes victoires de Trotsky d'avoir su persuader à des hommes venus chez nous par contrainte, pris parmi nos ennemis, que le gouvernement des soviets lutfait pour le peuple russe. On conçoit que ce ne fut pas seulement le résultat de 22 la Révolution Russe. son énergie indomptable qui inspi-rait à tous le respect, ni de sa force morale, ni même de l'autorité militaire que réussit à acquérir cet écrivain el tribun socialiste placé par la révolution à la tête d'une armée ; il fallut aussi, pour cette conquête cette d'une élite d'ennemis, l'abnégation des dizaines de milliers de nos militants à l'armée, la discipline de nos rangs, l'esprit de suite avec lequel nous allions vers notre but, les prodiges accomplis par des masses de soldats qui, hier, fuyaient le front et aujourd'hui se battaient dans des. conditions infiniment plus difficiles. qu'avant-hier. Mais l'ínfluence des. éléments psychologiques et politiques de la vie des masses trouvait son expression la plus forte et la plus concentrée dans la personnalité de Trots.. ky. La révolution russe agissait, par le cerveau, le cœur et le système nerveux de lanimateur de l'armée rouge.
Au début de nos premières épreuves militaires - le mouvement des Tchécoslovaques - le Parti et avec lui Trotsky, montrèrent comment on pouvait appliquer à la guerre le principe des campagnes politiques préconisées jadis par Lassalle. Toutes nos forces matérielles et morales se concentrèrent sur la guerre. Le Parti entier saisissait la nécessité de leffort. Mais cette nécessité trouve son incarnation achevée dans l'inflexible volonté de Trotsky. Après notre victoire sur Dénikine, en mars 1920, Trotsky dit au Congrès du Parti : « Pour battre les blanes nous avons pillé toute la Russie. » Ces quelques mots expriment avec force la formidable concentration de volonté qui nous procura la victoire.
La victoire, révolutionnaire exigeait un homme qui incarnât Pappes
UATRIEME au combat, qui s'identifiât à toutes les necessites du combat, qui exıgeat de tous une soumission absolue à la sanglante loi de la guerre.
Cet homme ne pouvait être qu'un travailleur acharné, sachant être impitoyable envers lui-même et parler au soldat. Il fallait un tel homme pour porter Pétendard du peuple travailleur en armes. Trotsky fut tout. Il sut peser les conseils stratégiques des généraux et les confronter avec l'estimation révolutionnaire des forces sociales en présence concentrer les impulsions venani de quatorze fronts, écouter les voix des dizaines de milliers de communistes qui lui disaient ce qu'était l'armée et ce qu'on en pouvait faire — et de ces matériaux innombrables et divers élaborer un plan stratégique unique, un unique schéma d'organisation. Dans ce travail grandiose, 1l sut mieux que personne appliquer la science des facteurs moraux dans la guerre. Le stratège, Porganisateur militaire, le politique se confondant en lui comprenaient la valeur pour l'Armée Rouge d'un poète populaire del que Diéman Biedni ou d'un pein-
NTERNATIONALE tre lel que Moor. Notre armée était paysanne. La dictature du prolétariat, c'est-à-dire, la direction de l'armée paysanne par des ouvriers et par les representants des ouvriers y • était réalisée par Trotsky et par ses collaborateurs de telle laçon qu'ils réussirent à l'aide du Parti Communiste, à faire pénétrer profondément dans la masse paysanne, la conviction qu'elle se battait pour ses propres intérets.
Dans la création de l'armée rouge, Trotsky a collaboré avec tout le Parti. Sans le Parli jamais il n'eut accompli sa tâche. Mais sans lui, la création et la victoire de l'Armée Rouge, eussent coûté des sacrifices beaucoup plus grands, Si notre Parti entre dans l'histoire comme le premier parti prolétarien qui sut former une puissante armee, le nom de Lev Davidovitch Trotsky demeurera gravé en lettres ineffaçables sur cette page glorieuse de la révolution russe. Son œuvre et sa personnalité, précieuses aux générations montantes du prolétariat appelé à conquérir le monde, feront l'objet de fécondes études.