par M. PABLO
La rupture entre le Kremlin et le Parti Communiste Yougoslave, rendue publique le 28 juin par la publication de la résolution du Kominform est un événement de portée historique pour la compréhension du stalinisme, de sa siluation actuelle, de son évolution, et pour l'avenir du mouvement ouvrier révolutionnaire tout entier.
Au moment où la puissance et la stabilité interne de l'appareil stalinien qui, du Kremlin, dirige l'U. R. S. S. et les Partis Communistes, apparaissaient à certains plus impressionnantes que jamais, laffaire yougoslave est venue leur rappeler ce qui constitue la base de l'optimisme du mouvement révolutionnaire, c'est-à-dire que les lois de l'Histoire s'avéreront, en définitive, plus fortes que n'importe quel appareil bureaucratique.
Car l'affaire yougoslave est réellement l'expression de la crise interne du stalinisme, constamment nourrie par les contradictions organiques profondes inhérentes à la nature de ce régime. Ces contradetions, loin de s'attenuer avec l'expansion stalinienne dans une grande partie de l'Europe et de l'Asie consécutive à la fin de la deuxième guerre impérialiste, sont devenues au contraire plus aigues et s'acheminent vers des explosions encore plus puissantes qui marque-
Politiciens et journalistes bourgeois, d'une part et représentants de toute la gamme des tendances stalinophobes du mouvement ouvrier, depuis Rosmer et la « Révolution Prolétarienne » à Shachtman, d'autre part, se sont penchés sur le cas Tito en recherchant les causes prolondes de son conflit avec le Kremlin. Les hypothèses les plus diverses ont été émises à ce propos. Mentionnons sommairement les plus importantes :
Tito est entré en conflit avec le Kremlin pour des raisons de politique extérieure, Moscou ayant retiré son appui à ses revendications « nationalistes » et « impérialistes ».
ront le processus de dislocation convulsive du stalinisme. L'affaire yougoslave est l'expression de la crise générale du stalinisme développée dans les nouvelles conditions d'ascension des Partis Communistes au pouvoir dans une série de pays contrôlés par le Kremlin. Des raisons spéciliques à la Yougoslavie expliquent pourquoi la crise a débuté dans ce pays, mais des processus analogues mûrissent généralement dans le glacis (1).
Un système bureaucratique et policier, d'une rigidité aussi extrême que celle qui caractérise le stalinisme peut remporter des victoires en usant de sa force mécanique beaucoup plus facilement dans l'isolement d'un pays, dans les conditions de démoralisation et de prostration des masses subissant depuis long temps sa pression écrasante, que lors de son expansion à d'autres pays, caractérisés par un ensemble de conditions économiques, politiques et historiques différentes et possédant des réserves humaines fraîches.
L'expansion stalinienne dans le glacis a introduit en réalité dans le système bureaucratique des forces centrifuges et des ferments nouveaux qui aiguisent toutes les contradictions du régime. L'affaire yougoslave, tout en étant caractérisée par un ensemble de facteurs particuliers, men de significain pins gentisie- n'en reste pas moins un avertisse(Trieste, Carinthie autrichienne, Fédération Balkanique, etc.). Tito se
(1) Depuis que cet article a été écrit, la crise a gagné le Parti Ouvrier Polonais avec la manifestation de « divergences droitières et nationalistes » et le limogeage de son secrétaire général Gromulka, qui n'avait pas voulu désavouer Tito, le Parti Communiste Tchecoslovaque sévèrement critiqué par l'organe du Kominform, et le Parti Communiste Hongrois qui vient de connaitre une ample épuration. Du reste «. l'épuration ", c'est-à-dire la tentative du Kremlin d'établir son contrôle absolu sur tous les partis communistes à travers des agents, directs, bat actuellement son plein dans tous les pays du " glacis ».
DE QUELLE CRISE S'AGIT-IL ?
DE QUELLE CRISE S'AGIT-IL ?
QUATRIEME révolte contre l'exploitation de la Yougoslavie par l'U.R.S.S. et cherche un appui du côté de Washington. Il a rompu sur une base droitière avec le Kremlin, exprimant la pression capitaliste et impérialiste contre JU.R.S.S. Tito et Staline, représentant tous deux de deux classes bureaucratiques, sont entrés en conflit afin de régler qui exploitera exclusivement et mieux la Yougoslavie. Il s'agit uniquement d'un conflit au sein de l'appareil bureaucratique stalinien.
Il est juste de noter que des organes bourgeois sérieux, tels que « The Economist », anglais, « Le Monde », trançais, et le « New-York Herald Tribune », américain, ont attribué la crise à la tentative du Kremlin d'imposer son controle absolu sur tito et a la resistance manilestee a ce propos par celui-ci.
Faute d'une compréhension théorique de la nature du stalinisme et des conditions nouvelles de son développement après la deuxième guerre impérialiste, ces explications pêchent au moins par exageration d'un seul des éléments qui ont joué un certain rôle dans le mûrissement et l'éclatement du conflit. Tout évènement physique ou social est la résultante d'une multitude de causes ; mais ce qui importe, du point de vue de l'analyse marxiste, c'est de déterminer le facteur ou les facteurs principaux qui ont donné lieu à cet événement. Or, le cas Tito n'est pas le cas personnel des rapports Tito-Staine, le cas des rapports entre la direction bureaucratique du Parti Communiste Yougoslave et du Kremlin, mais une manifestation de la crise interne du stalinisme dans les conditions nouvelles de son expansion dans le glacis.
Tito et le Comité Central du Parti Communiste Yougoslave se basent sur un parti de masses qui a connu une évolution spécifique durant la deuxième guerre impérialiste. Ce parti est lié, d'autre part, à un réel mouvement des masses ouvrières et paysannes en Yougoslavie, qui a englobé quelques millions d'individus. Staline et le Kremlin, d'autre part,
C'est le Kremlin qui a déclenché les hostilités contre la direction du
Parti Yougoslave, par la première lettre que le C.C. du Parti Communise a adressé le 27 mars 1948 au représentent des forces sociales données en U.R.S.S. et dans le monde..
Pour arriver à une compréhension. marxiste de l'affaire yougoslave, il est nécessaire de se référer à la nature du stalinisme, aux conditions nouvelles créées par son expansion dans le glacis et aux particularités. de la situation youguslaves dans ce cadre.
Les événements qui se sont déroulés depuis la publication de la résolution du Kominform condamnant la direction du Parti Communiste Yougoslave ont, en très grande partie, éliminé les doutes qui pouvaient subsister encore à ce moment sur une série de points.
Tito et son équipe se défendent avec acharnement de vouloir rompre avec idéologie stalinienne (qu'ils confondent avec le marxisme-léninisme) et la politique extérieure de l'U.R.S.S. et de vouloir se ranger de quelque façon que ce soit, du côté de l'Occident capitaliste. Tito n'a formulé, ni sur le plan économique, ni sur le plan politique, de divergence fondamentale avec le point de vue du Kremlin, qui puisse permettre d'affirmer que déjà, dans le passé, il avait développé une opposition cohérente et ferme sur des points importants, à la politique suivie par le Kremlin. Enfin, pour des raisons tenant : a) à l'éducation pro-stalinienne et pro-soviétique de son parti et du mouvement des masses sur lequel il se base ; b) aux nécessités économiques de la Yougoslavie, liée par de multiples liens aux autres pays du glacis et à l'U.R.S.S. et craignant leurs représailles économiques ; c) à ses propres considérations idéologiques, c'est Tito qui cherche une base de compromis avec le Kremlin. Et c'est ce dernier, en refusant tout compromis et en aggravant le conflit par ses attaques véhémentes, qui s'oriente de plus en plus vers la fomentation de la guerre civile en Yougoslavie et vers le renversement coûte que coûte de Tito, et qui démontre, dans les faits, l'incompatibilité organique de son régime avec toute tendance qui échappe ou qui peut échapper à son contrôle direct et absolu. C.C. du Parti Yougoslave. Jusqu'a cette date, l'impression régnait que la Yougoslavie de lito, tant vantee par la presse mondiale stalinienne, représentait l'avant-garde de toutes.
LES PRELIMINAIRES DU CONFLIT
LES PRELIMINAIRES DU CONFLIT
VATRIEME les « démocraties populaires ». Belgrade, avait été choisi comme siège du Kominform et le Parti Communişte Yougoslave était considéré comme le partisan le plus zélé du lournant « à gauche » de la politique stalinienne, inaugurée par le Bureau «d'Information,
La presse soviétique elle-même n'a pas menage ses éloges à l'adresse de la Yougoslavie. Par exemple, dans l'article que la « Pravda » a consacré dans son N° du 18-19 octobre 1947, à l'occasion de la parution du premier N° de Pour une Paix durable, pour une Démocratie populaire, à Belgrade, sous la signature de M. Maritine, on lit : « Le rapport d'Edouard Kardelj donne un schéma du tabical importantes réformes véritablement grandiose des très historiques accomplies en Yougoslavie dans ces dernières années ». Dans la suite de cet article, l'auteur endosse complètement le rapport Kardelj sur la Yougoslavie, ainsi que la conclusion de ce dernier que « la Yougoslavie, à l'heure actuelle, n'est plus un pays capitaliste, ni un pays possédant un secteur capitaliste dominant, mais bien un pays typique qui réalise le passage du capitalisme au socialisme, un pays où domine une économie socialiste, à la suite de la lutte menée par la classe ouvrière et tous les travailleurs ».
Il est maintenant d'autre part établi, par la publication des lettres échangées depuis le 27 mars 1948 entre le Parti Communiste Russe et le Parti Communiste Yougoslave, que la principale accusation portée par le premier contre celui-ci se résumait au début à la politique « inamicale » poursuivie par la direction yougoslave envers l'U. R. S. S. Les accusations concernant la politique « antimarxiste » du Parti Yougoslave envers les paysans, le rôle du Parti Communiste, le régime intérieur du Parti et son « nationalisme », ne sont intervenues que par la suite, dans le développement du conflit. Ceci est particulièrement important pour en comprendre les véritables Taisons. Avant de s'envelopper d'un semblant « idéologique », de diverla politique « antimarxiste » envers « doctrinaires » concernant les paysans, le régime intérieur du Parti, l'internationalisme, etc., l'attaque du Kremlin a porté sur la résistance rencontrée en Yougoslavie par ses agents politiques et militaires, russes et yougoslaves, quand il a tenté d'établir un contrôle direct et absolu sur le Gouvernement et le Parti Yougoslaves.
De quoi, en effet, le Parti Communiste Russe se plaint-il dans sa première lettre du 27 mars 1948 adressée au Parti Yougoslave ?
a) Du fait que les membres de celui-ci calomniaient secrètement PU. R. S. S. et le Parti Communiste Russe, tout en les louant hypocritement en public.
b) Du fait que des personnalités dirigeantes yougoslaves calomniaient l'Armée Rouge, tandis que les spécialistes sovietiques en Yougoslavie étaient soumis à la surveillance de la police secrète de Tito.
c) Du fait que les cadres du Parti Yougoslave étaient sous la surveillance du Ministère de l'Intérieur et qu'il n'y avait pas dans ce parti n démocratie, ni possibilité de critique, mais un systeme de direction militaire (un système turc, dira la résolution du Kominform).
Ce dernier point concerne principalement les mesures prises contre Andrija Hebrang et Sreten Zudovic, rects agents yougoslaves du kremlin, qui ont essaye de tomenter une opposition dans le Parti Yougoslave contre sa direction.
Dans la reponse du 13 avril 1948 à cette première lettre du 27 mars 1948 du Parti Communiste Russe, la direction yougoslave réfuta ces accusations et ajouta « qu'au contraire, comme il résulte de plusieurs rapport des membres du Parti Communiste Yougoslave à leurs organisations, ainsi que des déclarations d'autres citoyens de ce pays, c'est eux qui étaient tous, depuis la libération jusqu'à cette date, sous la surveillance de la police secrète soviétique. Le C. C. du P .u. y. considérait et considère qu'une telle attitude envers un pays où les Communistes sont le Parti dirigeant et qui évolue vers le Socialisme est inadmissible. Le C. C, du P. C. Y. considérait et considère que les relations entre la Yougoslavie et l'U. R. S. S. doivent être basées sur une confiance et une sincérité absolues et que, partant de ce principe, les organes de l'Etat Yougoslave n'ont jamais eu la pensée de taire surveiller et de contrôler des citoyens soviétiques en Yougoslavie » (2).
Que la police de Tito alt survelle les agents directs du Kremlin, russes
(2) Voir la brochure éditée par Yougoslovenka Knjiga « Statement of the Central Commitee of the Gommunist Party of Yougoslavia•».
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INTERNATIONALE et yougoslaves, cela ne fait certainement pas l'ombre d'un doute.
Au contraire, cette action qui précisément indiquait la détermination de Tito de résister à la « russification » du gouvernement et du Parti
Yougoslaves, entreprise par le Kremlin à travers ses agents directs, rus-
Pourquoi le Kremlin surveille-t-il
Tito, se metie-t-il de lui, complotet-il contre lui ? lito resiste. Pourquoi réussit-il à résister ? Répondre a ces questions qui schématisent le processus de l'affaire yougoslave, c'est arriver à la compréhension concrète de celle-ci.
Il est nécessaire de rappeler et de souligner le fait que les rapports entre le Aremlin, représentant de la bureaucratie soviétique russe, et les Partis Communistes en dehors de l'U. R. S. S., sont réglés depuis longtemps sur la base d'une dépendance directe de ceux-ci envers le Kremlin, d'un contrôle direct et absolu de Moscou sur tous les Partis Communistes. Ceux-ci ne sont que des agents d'exécution des ordres reçus du Kremlin, et n'ont aucune autonomie, même relative.
L'expansion soviétique dans une série de pays d'Europe et d'Asie, et l'ascension des Partis Communistes au pouvoir, ont créé une situation nouvelle dans leurs rapports avec le Kremlin. D'une part la politique de da bureaucratie soviétique dans ces pays, est dictée, d'une façon générale, par ses propres intérêts de caste privilégiée russe, et non par le souci de « socialiser » ces pays et de leur permettre un développement autonome. D'autre part, l'ascension des Partis Communistes au pouvoir dans ces pays leur a donné une assise autrement importante que celle qu'ils avaient comme simples partis politiques dans des pays capitalistes,
LES PARTICULARITES DE LA Dans sa lutte contre le Kominform, la direction de Tito à mis l'accent sur une série de points qui font ressortir clairement les particularités de la situation yougoslave et qui ont, en grande partie, déterminé le conflit. Ce sont : a) la réorganisation du Parti Communiste Yougoslave par Tito depuis 1937 et son développement durant la guerre ; b) le caractère de son action pendant cette 12 ses et yougoslaves, n'a fait qu'envenimer le conflit, et pousser le Kremi-lin à la rupture complète. Nous touchons ici aux véritables raisons du conflit qui débute en termes en apparence d'ordre exclusivement policier et d'espionnage mutuel.
ayant une influence sur les masses en tant que représentants officieux de l'U. R. S. S. Ces partis possèdent maintenant leur propre appareil étatique, contrôlent des secteurs importants de l'économie nationale et assument la responsabilité de la politique générale de tout un pays.
De ce fait, ils sont sujets à un ensemble d'influences et de réactions à travers lesquelles peuvent se manifester des tendances opposées à ce que sont, à un moment donné, les intérêts de la bureaucratie soviétique. Contre un tel danger de voir les Partis Communistes au pouvoir devenir, même d'une façon partielle et deformée, des agents d'autres interets que les siens, la bureaucratie soviétique n'a d'autre moyen de lutte que le maintien de son contrôle absolu sur les Partis Communistes à travers des directions composées de sus. agents directs. Pour cette raison, le Kremlin a imposé aux Partis Communistes au pouvoir dans le glacis, à la place de dirigeants autochtones qui n'ont pas quitté leur pays durant la guerre, des hommes ayant séjourné longtemps à Moscou et offrant toute garantie de complète dévotion à son égard.
Une telle opération était particulièrement nécessaire en direction du Parti Yougoslave qui, de tous les Partis Communistes européens, est celui qui a connu durant la guerre une évolution spécifique susceptible de favoriser une résistance au contrôle direct et absolu du Kremlin. SITUATION YOUGOSLAVE période et immédiatement après la « Libération » ; c) sa politique depuis lors (3).
(3) Voir à ce propos les éditions du Parti Communiste Yougoslave répondant aux accusations du Kominform et principalement les comptes-rendus du 5°Congrès du Parti Communiste Yougoslave publiés par l'Agence Télégraphi-que Nouvelle Yougoslave TANJUG.
LE KREMLIN ET LES PARTIS COMMUNISTES DANS LE GLACIS
LE KREMLIN ET LES PARTIS COMMUNISTES DANS LE GLACIS
Le Parti Communiste Yougoslave tut réorganise en 1937 par lito de retour d' Espagne. Cependant jusqu'à loccupation de la Yougoslavie par les. Allemands, ce Parti resta encore assez faible. Rankovic, qui donna au 5° Congrès le rapport sur le travail organisationnel du Parti Yougoslave, cita comme effectifs du Parti, all moment de la 5° Conférence Nationale tenue en octobre 1940 à Lagreb, où fut élu un nouveau Comité Central de 29 membres, 6.000 membres pour le Parti et 15.000 membres pour la Jeunesse, Mais, quelques mois pius tard, lorsque le Parti commença sa lutte armée contre les occupants, ces effectifs (toujours selon Rancovic) avaient déjà doublé.
A la fin de la guerre, le Parti comptait 141.000 membres environ ; le chiffre s'éleva à 468.000 le 1°* juillet 1948. Le développement de la Jeunesse ne fut pas moins impressionmant (1.415.000 membres inscrits).
La composition sociale du Parti s'établit actuellement comme suit : 30 % environ d'ouvriers, 15 % environ d'intellectuels, 55 % environ de paysans. • Le développement du Parti pendant la guerre fut réalisé principadement dans l'armée des partisans, évaluée à quelque 300.000 combattants, paysans pauvres et ouvriers, dirigée par le Parti Communiste.
Cette armée, qui fut le plus important mouvement de partisans de toute l'Europe occupée, immobilisant plus de 30 divisions allemandes, devint, dès le début, l'instrument d'une lutte sans merci, à la fois contre les occupants impérialistes et contre la bourgeoisie nationale. Les dirigeants yougoslaves insistent particulièrement sur ce point qui, d'après eux, différencie essentiellement leur action durant la guerre, de l'action de tous les autres Partis Communistes. Ils attribuent cela à une politique claire qu'ils avaient fixée dès le début.
« Lorsque les peuples de Yougoslavie se soulevèrent contre l'occupant alin de lutter pour leur liberté et leur indépendance, ils avaient en vue, dès le début, une liberté et une indépendance d'un autre genre que celles dont ils jouissaient dans l'ancienne Yougoslavie en décadence. Nos peuples, en se soulevant les armes à la main contre l'occupant, n'avaient pas la moindre envie de lutter pour la résurrection de l'ancienne Yougoslavie » (4).
Cette affirmation encore plus explicite revient dans tous les débats du récent Congrès du P. C. Y. et motive les critiques et les attaques adressées à ce propos aux autres Partis Communistes, de France, de Hongrie, et de Bulgarie en particulier, qui n'ont pas su combiner efficacement la lutte pour la « libéra tion nationale » avec la lutte pour la transformation révolutionnaire de leur pays.
Les dirigeants yougoslaves s'enorgueillissent d'avoir remplacé déjà durant la guerre — qui a fait plus de 50.000 victimes parmi les rangs de leur Parti et de la Jeunesse — « Pappareil brisé de l'ancienne administration par une nouvelie autorité, nouvelle dans la forme et dans le contenu » (5). Cette nouvelle forme d'autorité étatique, ce sont les Comites Populaires, de paysans, d'ouvriers et de partisans, inslaures deja durant la guerre dans tous les territoires libérés.
« Dès la libération des territoires de l'ancien appareil administratif les vieilles formes de l'Etat ont été détruites dans leurs fondements même » a affirmé Kardelj dans son rapport sur • la Yougoslavie publié dans le premier numéro de l'organe du Kominform Pour une Paix Durable, pour une démocratie nouvelle. « Le mot d'ordre du front de la libération nationale fut : l'ensemble du pouvoir sur le territoire libéré, dans la mesure où il n'est pas limité par des raisons d'ordre purement militaire, appartient aux comités de libération nationale, autrement dit le peuple tout entier doit s'emparer de ce pouvoir — les paysans, les ouvriers, tous les travailleurs et les honnêtes patriotes. » Le 29 novembre 1943, le Comité Central de libération a proclamé le renversement du gouvernement yougoslave émigré, l'interdiction à la dynastie de rentrer dans le pays et la transformation de la Yougoslavie en un Etat fédéré sur la base de l'égalité nationale. Le Comité a confirmé les Comités Populaires de base dans leurs fonctions « d'organes uni-
(4) Josef Broz Tito : « Les bases d'une démocratie de lype nouveau » (Démocratie Nouvelle, N° 3, mars 1947).
(5) Discours de Ivan Gosnjak au 5*Congrès du P. C. Y.
INTERNATIONALE ques et competents, representant le pouvoir populaire dans le pays » (6).
Ainsi de tous les pays du glacis soviétique, seule la Yougoslavie possédait reellement au lendemain de la
« libération » un système en pyramide de Comités populaires, sur lequel reposait le gouvernement.
Ces Comités, si bureaucratisés qu'ils puissent être, ne representent pas moins un réel mouvement des masses dirigé par le Parti Communiste Yougoslave, plus large et plus projond que dans tous les autres pays soumis à l'influence soviétique.
Ce fait s'exprima du reste dans l'action de « transformation révolutionnaire » de la Yougoslavie, entreprise déjà durant la guerre. La Yougoslavie est un pays où « domine l'économie rurale et où l'industrie est peu développée », admet E. Varga (7), malgré ses gisements riches en plomb, zine et bauxite.
Selon Boris Kidric (8) la distribution du revenu national yougoslave en 1937 était la suivante : Sur 44.221 millions de dinars les éléments capitalistes des villes en absorbaient 13.109 millions, soit 29,64 p. 100 ; les éléments capitalistes dans les villages 7.312 millions, soit 16,54 %. L'ensemble des éléments capitalistes 46,18 % du revenu national. L'Etat capitaliste à travers ses monopoles et autres revenus absorbait 15,9 %. Les ouvriers et employés 14,2 %. Les moyens et petits paysans 19,12 %, tandis que toutes les autres couches pelles bourgeoises, artisans, etc. 4,68 %. Politiquement la Yougoslavie d'avant-guerre était soumise à un régime d'oppression nationale au profil particulier de la grande bourgeoisie serbe, et de réaction envers le prolétariat et les paysans pauvres qui constituent la majorité de sa population.
Quelles réformes l'Etat, de la « Yougoslavie Nouvelle » a-t-il apportées à cet état de choses ?
A en croire les dirigeants yougoslaves, ce pays a deja cesse d'être un pays où prédomine une économie capitaliste et procède à la construction socialiste, le « pouvoir des exploiteurs» étant définitivement prise.
(6) Article N. Maritine dans la Pravda du 18-19 octobre 1947.
(7) E. Varga : Démocratie d'un type nouveau (Démocratie Nouvelle, N° 9, septembre 1947.
(8) Rapport sur la construction de l'économie socialiste au 5º Congrès du P. C. Y. D O 14
Les dirigeants yougoslaves étaient, déjà avant leur conflit avec le Kominform, les plus résolument opposés à toutes les interprétations de leur « démocratie nouvelle » en tant qu'étant une « étape » vers le socialisme, et avaient défendu à plusieurs reprises la thèse que la Yougoslavie construisait deja le socia.
isme. comme le precisait Kariedi dans son rapport déjà mentionné sur la Yougoslavie, « la progression de la révolution démocratique populaire — en Yougoslavie - s'est confondue avec des principes socialistes qui, aujourd'hui, sont devenus dominants ».
Quand le conflit avec le Kominform était déjà en gestation en avril dans le Parti sangoss de, Keerlig lans le et Zujovic, reprenant les arguments de Varga sur la nature des « démocraties nouvelles » contestaient le caractère « socialiste » de la « Nouvelle Yougoslavie » et défendaient la théorie des « étapes », les dirigeants yougoslaves leur repondaient par la bouche de Kidric, président du conseil Economique dans son discours devant l'Assemblée Nationale, en ces termes (9) :
« Il y a chez nous des « théories » qui voudraient contester le caractère socialiste de notre secteur national de l'économie. Ces « théories » vont de pair avec les « théories » sur les forces économiquement insuffisantes de notre pays pour la construction du socialisme. Se camouflant derrière une phraséologie de gauche, ces « théories » prétendent même que notre démocratie populaire n'est qu'une étape et que nos dirigeants politiques n'ont pas réussi à définir le caractère de notre révolution et de notre économie.
« Prétendant simultanément que le secteur nationalisé de notre économie n'est pas autre chose que du capitalisme d'Etat, que nous ne disposons pas suffisamment de ressources économiques propres et que la résistance s'exerce contre les me. sures de réorganisation dans notre économie, qui ont pour but de nettoyer le secteur nationalisé de toutes les formes du capitalisme et de ses restes, les « théories » sur les « étapes » et le capitalisme de l'Etat dans la nouvelle Yougoslavie ne sont en réalité qu'un moven de lutte contre la construction du socialisme dams notre pays. »
Sur quelles données précises se
(9) Borba, 29-4-48.
basent ces affirmations « mégalomanes » des dirigeants yougoslaves ?
Chronologiquement, les réformes
Le 21 novembre 1914, les autorites issues de la « lutte liberatrice » decidaient effectivement de confisquer et de remettre aux mains de l'Etat les biens et entreprises appartenant « aux Allemands, aux criminels de guerre yougoslaves et à leurs complices ».
Comme ce fut-le cas dans les autres pays du glacis, ce domaine économique avait été en réalité déserté par ses propriétaires allemands et
Le 23 août 1945, le gouvernement yougoslave promulguait la réforme agraire. Dans ce pays où les paysans forment environ 80 % de la population agraire, bien que « dans cerlaines régions la terre fut soumise à une réforme agraire » (10), celle-ci conservait encore toute son acuité. « L'examen des statistiques faisait ressortir par exemple que 200 gros propriétaires fonciers disposaient de presque autant de terre que 300.000 exploitations paysannes pauvres. Parmi ces gros propriétaires fonciers figuraient nombre d'étrangers et l'Eglise catholique » (11).
*La loi sur la réforme agraire confisquait sans indemnité les domaines des grands propriétaires dépassant en principe 35 à 45 hectares (selon le cas), dont 25 à 30 hectares maximum de terre labourable, et fixait
C) Le Plan
Le 27 novembre 1947, Tito a pré. senté à l'Assemblée le plan quinquennal destiné à transformer la Yougoslavie de pays agricole en pays industriel, et à résoudre la question de la surpopulation paysanne par une industrialisation intense du pays basee avant tout sur lenergie hydroelectrique, conformement a ce plan le revenu national augmenterait en 1951 de 193 % par rapport
(10) Voir article de Tito déjà cité.
(11) La Constitution Yougoslave, par D. Fajon (Demooratie Nouvelle, février 1947).
NTERNATIONALE économiques et sociales introduites depuis la « Libération » en Yougoslavie sont les suivantes : collaborateurs yougoslaves partis ou tués, et représentait 82 % de toute l'industrie du pays. Le pourcentage apparait impressionnant mais l'objectif visé était en réalité très limité car, aussi bien en Bulgarie qu'en Yougoslavie, « il n'y a eu que peu dobjectils à nationaliser » et dans ces pays l'importance économique des nationalisations des grandes entreprises industrielles « est relativement faible », admet E. Varga dans son article déjà cité. aux mêmes limites le maximum légal de propriété terrienne. Par cette réforme, « 95 % des terres cultivées passaient aux mains des paysans travailleurs » (12). Dans l'article que V. Begovic a publié dans Borba du 27 juillet 1948, il compare la réforme agraire yougoslave à celle de la Pologne (maximum légal 50 hectares et en Pologne Occidentale même 100 ha), de la Tchécoslovaquie et de la Roumanie (maximum légal 50 ha) et enfin de la Hongrie où existent encore des domaines de 400 hectarts: Dt ne ment partiessi survie tares. Dans ce même article, Begovic revenu imposé aux paysans, favorable aux plus pauvres d'entre eux, ainsi que sur le développement des coopératives agricoles englobant en 1948 environ 2.200.000 membres et environ 10.000.000 de consommateurs (13). Quinquennal à 1939. La production industrielle quintuplerait presque de valeur. La production de l'électro-énergie passerait de 71 Kw par habitant 272 Kw en 1951 et 1952.
En septembre 1947, selon le rap-
(12) Ibid.
(13) Une nouvelle loi, effective depuis le 1er septembre 1948, sur la taxation de la production agricole, accentue encore ces mesures contre les paysans aises et lavorise les paysans qui n'emploient pas de main-d'œuvre salariée, ainsi que les coopéralives de « paysans travailleurs ».
A) Premières Nationalisations dans l'Industrie
B) La Réforme Agraire
A) Premières Nationalisations dans l'Industrie
B) La Réforme Agraire
INTERNATIONALE port cite de kardell, la production industrielle avait dela atteint 167
D) Nouvelles
En avril 1948, une nouvelle loi fut adoptée portant sur la nationalisation de 3.100 entreprises, audessus du niveau de l'artisanat et du petit commerce, et « achevant ainsi la nationalisalion de toute l'industrie yougoslave ». Ce sont ces mesures annoncées à l'Assemblée Nationale par Kidric comme signifiant « tout d'abord que le secteur socialiste de notre économie est déjà consolidé à un point tell que la construction socialiste de notre pays, dotée d'une armature solide, a fait de tels progrès que nous pouvons sans danger ce retard prendre, sous la direction effective de l'Etat, même la gestion de petites entreprises » (15), qui furent par la suite critiquées par le Kominform comme démagogiques et aventuristes.
Dans l'exposé des motifs de cette nouvelle loi sur la nationalisation (16), on insistait sur le fait qu'après les premières nationalisations, un certain nombre d'entreprises etaient restées entre les mains des particuliers qui « peut-être par leur capacité et par leur importance ne peuvent pas être considérées comme ayant une importance fédérale ou républicaine, qui ont une importance locale mais qui sont très importantes pour l'économie socialiste ».
« L'expérience de la première année du Plan a montré qu'on ne peut pas compter sur ces entreprises dans la réalisation du plan et qu'on ne peut pas lutter avec succes contre la spéculation, tant que ces entreprises restent entre les mains des particuliers.» Cette nouvelle loi prévoyait en outre la nationalisation d'un certain nombre de bâtiments de la naviga-
(14) Le Plan Quinquennal prévoyait concrèbement : a) des investissements de l'ordre de 4 milliards 500.000.000 de livres sterling ; b) un accroissement de 4 fois la production de fonte et d'acier ; c) un accroissement de 272 % de la production des principales mines ; d) un accroissement de 4 fois la production d'énergie électrique ; e) une irrigalion de 800.000 hectares de terre ; 1) la construction de 15.000.000 m2 d'habitation ; g) la construction de 110 hôpitaux ; h) un accroissement du cheptel.
(15) Borba, 29 avril 1948.
(16) Borba, 29-4-48. 16 p. 100 par rapport au niveau d'avantguerre (14). nationalisations tion fluviale et maritime, ainsi que a) de toutes les institutions sanitaires, hôpitaux, sanatoriums, établissements de bain, etc.. ; b) des imprimeries, lithographies et salles de cinéma ; c) des hôtels ayant un caractère touristique.
Dans quelle mesure toutes ces réformes ont-elles réellement transformé la structure économique et sociale du pays ?
Toujours selon le rapport présenté par Kidric au 5º Congrès, l'ampleur de ces transformations se reflète dans la distribution suivante du revenu nationall en 1947 — qu'il est bon de comparer à celle de 1937 déjà citée :
D'un total de 935.905 millions de dinars (d'après guerre), les éléments capitalistes dans les villes absorbaient 3,42 % ; les éléments capitalistes dans les villages 11,09 % l'Etat Socialiste (selon Kidric) 35,97 p. 100 ; les ouvriers et employés 25,09 % ; les moyens et petits paysans 22%; les autres couches petites bourgeoises, artisans, ete., 1,83 %.
Selon le même rapport, la réparlition du revenu national pour 1948 sera la suivante :
Les éléments capitalistes dans les villes 1,55 %, les éléments capitalistes dans les villages 9,67 %, les ouvriers et les employés 25,07 les moyens et petits paysans 23,55 %, les autres couches petites bourgeoises 4,83% ; l'Etat Socialiste 38,33 %.
Ainsi, conclut Kidric, « il n'y a absolument aucun doute que le socialisme dans notre pays se développe plus rapidement que les élément capitalistes, et que par conséquent l'importance relative des éléments capitalistes décline ».
Naturellement cette affirmation téméraire se base sur le rapport entre ce que Kidric appelle « l'Etat Socialiste » et les éléments capitalistes coalisés des villes et des campagnes, rapport vu à travers une comparaison de la part respective du revenu national. En réalité la comparaison entre le secteur capitaliste et le secteur étatique (que Kidrie appelle socialiste) devrait se faire en tenant compte que, dans le secteur capitaliste, il faut inclure l'ensemble du domaine de la propriété privée des moyens de production, paysans, arti- sans, commercants, tandis que dans le secteur dit de « l'Etat Socialiste » il faut tenir compte que l'appropriation de la pilus-value produite par ce
Après l'analyse ci-dessus, on aperçoit plus clairement pourquoi Tito a résisté et a pu jusqu'ici résister à la « russification » de son gouvernement et de son parti entreprise par le Kremlin.
A l'encontre de tous les autres partis communistes dans gul ont conquis le pouvoir grâce a lappui direct du Kremlin et de l'Arnée Rouge, le Parti Communiste Yougoslave dirigea durant la guerre un réel mouvement de masses, à tendance révolutionnaire marquée, qui le porta au gouvernement. Tito et sa vironne (schons partirenson i rac- « bande de chefs partisans qui l'entéristique du vice-maréchal polonais Zambrowski) furent durant toute la guerre intimement liés à ce mouvement plébéien soutenu par la majorité des ouvriers, des paysans pauvres, et autres couches exploitées de l'ancienne Yougoslavie. Entre cette équipe, qui a dirigé une lutte ardente et difficile, à la tête d'une armée d'hommes rudes et fiers, et les équipes de fonctionnaires ayant séjourné a Moscou durant toute la guerre, ll y a naturellement plus qu'un degré de différence dans la mentalité et la compréhension de leurs rapports mutuels avec le Kremlin. Les communistes yougoslaves sont sortis de la guerre fiers de leurs exploits et enthousiastes pour la « reconstruction socialiste ». Leur contact avec les « frères soviétiques » envoyés du Kremlin ne fut probablement pas des plus heureux. La pauvreté de leur conditions et l'austérité de leurs mœurs, y compris de celles de leur bureaucratie en formation, contrastaient sur plus d'un point avec la Vie et l'attitude des représentants de la vieille bureaucratie soviétique embourgeoisée et corrompue, Le travail de surveillance et d'espionnage du Guépéou, premier devoir de tout staJinien orthodoxe envers ses propres frères, les a choqués et mis sur leur garde
Il se peut que, sur tous ces points, la direction du Parti Communiste Yougoslave et autres cadres du parti aient exprimé leur mécontentement et leur désapprobation. Il se peut que des cadres et des membres du Parti aient chuchoté dans les coulisses des
TERNATIONALE secteur est récupérée en partie par les éléments bourgeois à travers le commerce. propos « étranges » sur « la dégénérescence de IU. R. S. S. ». Il se peut aussi que sur des questions encore plus importantes la direction yougoslave ait manifesté ou ait tenté de manifester des points de vue divergents de ceux du Kremlin.
Il est possible par exemple que, sur la question de la Fedération Ba.kanique ardemment désirée, comme cela est maintenant prouvé, par les Yougoslaves, les Bulgares et les Albanais comme un cadre plus vaste pour leur développement économique, des divergences se soient manifestées avec la politique du Kremlin mais elles n'ont jamais atteint le niveau d'une réelle opposition.
En ce qui concerne les relations économiques entre la Yougoslavie et U. R. S. S., aucun fait n'a prouve qu'elles aient été considérées comme désavantageuses pour la Yougoslavie ni qu'elles aient motivé une réaction quelconque de sa part. Au contraire, de ce point de vue, la Yougoslavie occupait une position privilégiée par rapport à tous les autres pays du glacis, entretenant beaucoup plus de rapports économiques avec les autres pays du glacis qu'avec l'U. R. S. S. même. Dans ce domaine. la Yougoslavie semble même avoir reçu de l'U. R. S. S. plus qu'elle ne lui a donné.
Ainsi la véritable pierre d'achoppement dans les relations de Belgrade-Moscou n'apparait pas être une opposition quelconque, cohérente et ferme de Tito, mais le caractère autonome de son mouvement et de son Parti qui, laissé à son propre dévefaire surgir des divergences sérieu loppement, risquail réellement ses avec le point de vue du Kremlin. A la longue, ces divergences seraient celles entre la « reconstruetion socialiste » et la politique yougoslave en général — vues sous l'angle des intérêts yougoslaves — et la politique russe, vue sous l'angle des intérêts propres de la bureaucraiie soviétique. Pour éviter un tel développement, le Kremlin, alerté par une série de petits faits et guidé de toute façon par son odorat affiné qui découvre rapidement les situations suspectes, et même les situations potentiellement suspectes, a
LES RAISONS DE LA RESISTANCE YOUGOSLAVE
LES RAISONS DE LA RESISTANCE YOUGOSLAVE
Q0ATRIEME entrepris l'action d'élimination de
Tito. Cependant, en Yougoslavie, cetle entreprise a échoué, ayant rencontré la résistance organisée d'un appareil disposant de l'Etat, et s'ap-
Tilo a gagné la première manche de la partie. Mais, en même temps, il s'est mis, par la manière dont il se défend, dans une position qui ne peut mener, s'il y persiste, qu'à sa perte.
La direction et le Parti Yougoslave ont réaffirmé lors du 5º Congres leur altachement à Staline et également affirmé qu'il n'existe « aucune différence théorique fondamentale » entre eux et la doctrine stalinienne. Ils entendent par là plus spécialement la théorie du « socialisme dans un seul pays » qu'ils chérissent, et le «monolithisme du parti révolutionnaire liquidant les tendances idéologiques opposées à la politique de la direction par l'intervention de la police secrète. Mais, en même temps, ils peuvent difficilement affecter d'ignorer que Staline est le grand instigateur de la campagne menée par tous les Partis Communistes contre eux, campagne qui vise maintenant de plus en plus Clairement au renversement violent de Tito. Car Staline ne pardonnera jamais le défi lancé par la direction yougoslave contre son contrôle direct absolu sur tous les Partis Communistes, qui est la règle du jeu stalinien, l'essence de ce régime.
Dans ce 5° Congrès, la direction vougoslave dans sa résolution sur le conflit avec le Kominform a fait, par la modération de ses termes et par ses ménagements à l'adresse du Parti Communiste russe et de Staline en particulier, une ultime tenlative d'arriver à un compromis direct avec le maître du Kremlin. Elle craignait en effet les conséquences d'une rupture complète et subissait d'autre part la pression de sa base élevée dans le culte prostalinien et prosoviétique. Mais elle a dû vite déchanter. L'appareil du Kremlin dirigé par Staline se mit tout entier en marche pour écraser le « renégat » de Belgrade, son exemple pouvant devenir dangereusement contagieux.
En Yougoslavie même et dans tous les pays sous contrôle soviétique, en commençant par l'Albanie d'Enver Hodja, qui hier encore Touait les bienfaits de l'aide « généreuse » de
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NTERNATIONALE puyant sur un Parti et sur un mouvement de masses qui l'entourent encore, malgré sa bureaucratisation récente, d'une dévotion réelle. la Yougoslavie, les agents directs de
Staline orchestrent la campagne politique, économique et policière qui doit mener à la chute de Tito. Celuici s'est vu obligé de riposter en renforçant la centralisation de sOn gouvernement et du Parti et en s'appuyant p.us sur son appareil policier fidèle que sur lappui conscient des masses. Car pour mobiliser celles-ci contre ses ennemis, il devrait dénoncer idéologiquement ce qu'ils représentent, il devrait faire le proces du stalinisme et rompre avec lui. Il est plus que douteux que Tito et son équipe puissent faire ce pas par eux-memes. Mais les militants du Parti Communiste Yougoslave et les masses yougoslaves en général, se sont mis dans une situation objective qui les oblige à chercher une issue. Cette issue ne peut être que l'acheminement de la Yougoslavie vers la véritable voie de la Révolution prolétarienne et du socialisme, en rompant avec le Kremlin et en le dénonçant ouvertement.
La position actuelle de la direction yougoslave est intenable. Elle démoralisera aussi bien la base du parti yougoslave que les masses du pays. Faute d'une issue révolutionnaire a ce conflit, la direction yougoslave, isolée dans le glacis et isolée de plus en plus des masses, accentuera le caractère bonapartiste de son regime et peut devenir, dans l'avenir, si elle n'est pas renversée ou liquidée auparavant par les agents directs du Kremlin, l'instrument d'autres intérêts de classe que ceux qu'elle représente actuellement.
La lutte des classes se poursuit en Yougoslavie et elle est en liaison organique avec la lutte de classe internationale. Tito et la direction yougoslave représentaient jusqu'à présent la déformation bureaucratique d'un courant plébéien, anticapitaliste, révolutionnaire. Mais, demain cet appareil bonapartiste, dans les conditions de son isolement, de difficultés intérieures inévitables, et de l'accentuation de la pression impérialiste, peut insensiblement devenir le porte-parole des forces réactionnaires. Contre la perspective de l'éli-
OU YA LA YOUGOSLAVIE?
OU YA LA YOUGOSLAVIE?
INTERNATIONALE mination par les agents directs du Kremlin ou celle de la capitulation devant l'impérialisme, il n'y a qu'une seule solution : faire confiance aux masses yougoslaves et mondiales ; s'appuyer entièrement sur elles ; instaurer une véritable démocratie dans de Parti et dans le pays ; rompre avec le stalinisme et le dénoncer ; appeler à la véritable révolution socialiste par les masses, pour les masses, dans le glacis, en Europe et dans le monde.
Voilà la seule voie de salut de la Yougoslavie et du Parti Communiste Yougoslave. Voilà son incommensurable mission historique pour l'avenir du mouvement ouvrier mondial tout entier. Voilà enfin à quoi doit œuvrer de toutes ses forces la IVe Internationale.
Août 1948.