Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 6, n° 8-9

La grève générale en Italie

Quatrième Internationale, vol. 6, n° 8-9 · août-septembre 1948 · p. 3-5 · 1 143 mots

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Le quatorze juillet, à midi, dans toute l'Italie, se propagea comme une tempete la nouvelle de l'attentat exécuté par un etudiant sicilien inconnu sur la personne de Palmiro Togliatti, chef du Parti Communiste Italien. Les travailleurs n'hésitèrent pas un instant à comprendre la signification de cet événement. Sur le coup, des manifestations monstres se rassemblèrent dans toutes les grandes villes où souvent les ouvriers accueillirent les orateurs des partis officiels avec le cri « REVOLUTION ! REVOLUTION ! ». Dans la plupart des centres industriels de l'Italie septentrionale, les usines furent occupées. A Tu- rin les travailleurs saisirent le personnel de maîtrise comme otages et hissèrent le drapeau rouge ; à Gênes des partisans armés descendirent dans la rue, s'efforçant d'occuper les points stratégiques et les lieux de communication, au point qu'une bataille en règle fut bientôt engagée avec la police. Un peu partout dans les grandes villes du Nord se constituèrent des « comités de citoyens » assumant des pouvoirs étendus ; dans la petite ville d'Abbaddia, la république soviétique fut même proclamée. Partout, le prolétariat réagit avec une spontanéité, une conscience et une unanimité qui confirment une fois de plus le fait que la classe, ouvrière italienne se trouve aujourd'hui à la tête du prolétariat européen du point de vue de la combativité révolutionnaire.

Seuls les agents ouverts de la réaction ou des politiciens agissant avec une mauvaise foi évidente peuvent douter un seul instant du caractère, ABSOLUMENT SPONTANE du mouvement. La grève fut générale partout, longtemps avant que la C. G. I. L. (la C. G. T. italienne) l'eut proclamée, Devant l'ampleur et la vigueur de la réaction des masses, les directions du P. C. et de la C.G.I.L. furent complètement débordées dans les premières heures et se contentèrent de prendre une atfitude absolument passive. Dès qu'elles se ressaisirent ce fut exclusivement pour s'orienter vers la liquidation aussi rapide que possible du mouvement. La presse stalinienne ou stalinisante injuriait ouvertement les « responsables » des actes les plus hardis comme des « provocateurs ». Di Vittorio, secrétaire général stalinien de la C.G.I.L., déclarait non moins ouvertement dans une interview au journal parisien « FRANCE-SOIR » (6-8-48) que la direction avait arrêté le mouvement parce qu'elle avait eu « l'impression » (4) qu'il échappait à son contrôle. La preuve la plus éclatante de la spontanéité avec laquelle le mouvement fut déclenché, ce fut bien •la réaction violente des masses contre sa liquidation. A Milan, une vaste manifestation se déclencha contre la direction de la Chambre du Travail (fédération régionale des syndicats) au moment où celle-ci donna l'ordre de la reprise du travail. Et dans de nombreuses sections du P. C. — pour la première fois depuis combien d'années ! - des motions de condamnation de la politique du parti furent présentées et votées.

La liquidation du magnifique mouvement de grève générale succédant à la défaite électorale du 18 avril et suivie elle-même par (la dissolution formelle du « Front Populaire Démocratique » s'avère un maillon de plus de la chaîne de défaites que la direction stalinienne forge depuis quatre ans au prolétariat italien. La bourgeoisie, un moment effrayée par l'élan puissant des masses, re-

Uses propres forces et accentue son offensive anti-ouvrière sur tous les fronts. Les mesures qu'on esquissa seulement après le 18 avril, sans oser encore les appliquer, sont maintenant en pleine exécution. Des lois limitant le droit de grève, sont présentées au parlement. Les meilleurs militants ouvriers sont chassés des usines et traînés devant les tribunaux. Les démochrétiens organisent la scission de, la G. G, I. L. Le « PLAN FANFANI » organise la misère des travailleurs avec la même efficacité que les différents « plans Schuman » et « plans Reynaud » le firent pour la classe ouvrière française. C'est la répétition en Italie des événements qui ont succédé aux grèves de novembre-décembre en France. Mais elle se fait dans des conditions telles que personne ne peut plus douter de l'unanime volonté de combat des masses d'une part, de l'exclusive responsabilité des dirigeants traîtres dans la défaite de l'autre.

Les événements de la mi-juillet constituent ainsi une expérience exceptionnelle pour le prolétariat italien. Aucune autre classe ouvrière n'était allée aussi loin jusqu'ici, en Europe, sur le chemin de la lutte révolutionnaire consciente, depuis la révolution espagnole de 1936. Dans aucun cas la situation ne s'est avérée à tel point être une SITUATION INSURRECTIONNELLE LATENTE. Dans aucun cas le prolétariat n'a eu pareille occasion de reconnaître le véritable caractère de sa direction traditionnelle. C'est pourquoi il n'est nullement étonnant que voici ouverte la PREMIERE CRISE MAJEURE d'un Parti communiste en Europe occidentale.

Il est hautement significatif du sens profond des événements, que dans la même période où le prolétariat italien passe ainsi à travers une étape décisive du processus de maturation de sa conscience de classe, viennent de paraître en Italie les deux premiers numéros de la revue théorique révolutionnaire « IVa INTERNAZIONALE » qui, tant par la richesse de son contenu que par son orientation politique sûre et concrète, est destinée à devenir la principale arme d'éducation de la jeune avant-garde révolutionnaire italienne. On jugera peut-être démagogique ce rapprochement entre un événement engageant l'action de millions de prolétaires, et une modeste entreprise lancée par quelques rares cadres bolchéviks-léninistes. Juger ainsi, c'est ne pas comprendre la dynamique fondamentale de notre époque historique. L'accueil enthousiaste qu'a reçu de toute part le jeune organe italien du parti mondial de la révolution socialiste n'est qu'un indice parmi d'autres de ce que des couches de plus en plus larges du prolétariat ifalien comprennent la nécessité d'une orientation révolutionnaire et d'une nouvelle direction pour y parvenir. Que ces couches parviennent à fusionner avec les cadres et le programme de la IVe Internationale, et ils constitueront une force indestructible qui déterminera l'avenir de leur pays et de leur continent. Et c'est précisément à cette fusion que veut œuvrer la revue IVa INTERNAZIONALE.

Les mois à venir seront des mois de réflexion, de regroupement et de réorientation pour le prolétariat italien. La défaite de mi-juillet permet pour le moment à la bourgeoisie de le harceler ; elle n'a nullement brisé son potentiel de lutte. Au contraire, elle l'a pour la première fois révélé dans toute sa puissance face à toute la société italienne. La crise ouverte dans le P. C. mûrira lentement et passera inévitablement par de nombreux avatars. Les jeunes cadres révolutionnaires italiens ne se font nulle illusion sur le rythme des événements ; ils savent que la tâche ambitieuse qu'ils se sont fixée — construire une nouvelle direction du prolétariat pour lui permettre de prendre en main la direction de la société — exigera des années pour s'accomplir. Mais ils savent maintenant aussi que la direction de l'histoire est sur cette voie. Ce sera là pour eux une source inépuisable de confiance dans la classe et en euxmêmes.

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