Les péripéties de la crise ministérielle en France ont montré aux moins voyants que ce pays se trouve dans un état de crise chronique, qu'il s'agit d'une crise de régime. La question du pouvoir est posée avec d'autant plus de force que, pendant près de quinze jours, la classe dominante montra son impuissance et sa paralysie alors même qu'elle ne se trouvait en présence que de menaces de mouvements des travailleurs.
D'où provient l'ampleur de cette crise ? Quelques chiffres montreront à quel point se trouve le pays qui, au XIX siècle, occupait la seconde place dans le monde capitaliste. DEPUIS 1931 LA FRANCE VIT SUR SON CAPITAL et cette tendance a pris un cours catastrophique depuis la « libération », la France ne pouvant vivre désormais que d'emprunts américains, sous une forme ou sous une autre. Les chiffres d'investissements sont dérisoires et ne font guère que compenser l'usure d'un matériel suranné (le parc des machines est vieux de près d'une trentaine d'années). Une autre usure extraordinairement grave est celle de cette force productive première qu'est la population laborieuse. Pour diverses raisons (pertes à la guerre, départ d'ouvriers étrangers), de 1931 à 1946, la proportion population productive est tombée de 33 pour 100 par la perte de 2 800.000 producteurs.
Sur cette base croulante, il en résulter une production déséquilibrée, la production industrielle étant. de 12 % au-dessus de 1938 (la plus mauvaise des années d'entre les deux guerres, le « fond de l'abime », déclarait récemment P. Reynaud à l'Assemblée Nationale) et la production agricole de 15 % inférieure au niveau moyen d'avant-guerre. Les exportations (qui ne sont que les 35 de celles de 1938) ne couvrent pas 60 % des importations. La situation finanolère ? Si d'aujourd'hui à fin 1949, indiquait Reynaud dans son intervention, il avait ni augmentation de salaires ni augmentation des prix, le Trésor se trou-
Men 1949 devant « un gouffre de 1.000 milliards ». Or les prix ont, depuis la « libération », monté deux fois plus vite que les salaires. Les prix continuent de monter et le problème des salaires est à l'ordre du jour. Mentionnons pour memoire que les budgets militaires s'élèvent à S50 milliards, le tiers du budget total.
Il n'y a plus de dollars dans les caisses de l'Etat : « Je n'ose même pas dire le chiffre de nos encaisses courantes en », a déclaré Reynaud, qui n'a pas va, le plan Marshall ne résoudrait rien et qu'on ne caché que, du reculait que pour mieux sauter.
cette situation, les ministres des Finances ne peuvent que venir tous mois pour demander de nouvelles mesures contre les masses travailleuses les six (suppléments d'impôts, réduction réelle du standard de vie) en promettant de etc... et passer la main à un successeur qui produit une variation sur le même air. On ne s'étonne pas non plus que, dans ces conditions, puisse venir exploiter le mécontentement en posant démagogiquement les questions
« A quoi a servi ce plan Meyer 2 Peut-être maintenant, cette question vous sera-t-elle posée par les paysans, les petits commerçants, les artisans; les membres des professions libérales : « Qu'avez-vous fait de notre argent ? »
Pour le capitalisme, il n'y a qu'une solution, si on peut employer ce mot pour désigner l'absence de perspectives réelles et une politique qui à gagner du temps sur la voie d'un « Etat fort » qui, même s'il parvenait à réduire les ouvriers au standard de vie d'un pays comme le Portugal ou la Grèce, ne pourrait jamais relever le capitalisme français dont le sort est caractéristique de tous les capitalismes européens, et plus particulièrement ceux de l'Europe occidentale.
Mais la réalisation de la marche vers « l'Etat fort » n'est guère facile, comme la crise le montre. Devant la fin du « plan Meyer » et la nécessité de recourir d'autres mesures, la bourgeoisie avait oru propice d'installer une nouvelle équipe gouvernementale - plus droite - pendant les vacances, afin de ne pas trouver contrainte d'opérer un changement d'attelage comme elle eut à le faire l'an dernier, quand Ramadier passa la main à Schuman alors que la grève généralisée était déjà déclenchée. Ramener Reynaud au pouvoir, lui accorder des pleins pouvoirs et mettre en train une mesures avant que des mouvements ouvriers ne se produisent, telle était l'opération qui se poursuivait quand la misère provoqua une intervention des masses avant d'avoir été achevée dans le respect des procédures démocratiques. Et la pression des travailleurs était si grosse de dangers pour le capital que, malgré les pleins pouvoirs qui lui avaient été accordés, le gouvernement Marie-Reynaud-Blum se disloqua ; que, malgré un confiance parlementaire, Schuman n'arrivait plus à trouver de ministres (qui aurait ou croire cela en France ?.), surtout pour prendre l'intérieur et le Travail ; et qu'il fallut, avant même que la nouvelle liste ministérielle fut établie, accorder une prime aux ouvriers pour permettre aux chefs traîtres de manœuvrer en vue de ramener un calme si temporaire soit-il dans les entreprises. A peine arrivé gouvernement Schuman est renversé, ainsi se devant le Parlement, le nouveau manifeste l'indécision des politiciens bourgeois.
Les dirigeants des syndicats FORCE OUVRIERE et chrétiens qui n'ont cessé de prôner la « baisse des prix » et ont constitué le « cartel de la baisse » avaient dû, pour ne pas perdre pied, demander une hausse immédiate des salaires et un minimum vital de l'ordre de 13.000 francs.
Les socialistes ont failli se trouver hors du gouvernement, car ils avaient valeurs deviendrait ineluctable et dans orde un mouver, egoura les tra députés socialistes, ils pourraient être plus utiles en dehors qu'en dedans.
Ceux qui en fait sauvent la bourgeoisie, ce sont les chefs staliniens. lis n'avaient et ils n'ont qu'un objectif : CONSTITUER UN GOUVERNEMENT dit
D'UNION DEMOCRATIQUE, c'est-à-dire effectivement un gouvernement dans lequel ils participeront aux côtés des ministres capitalistes. C'est pourquoi l'ensemble de leurs revendications sont (à l'exception de la politique extérieure)
« acceptables » par la bourgeoisie, Le niveau auquel ils ont fixé le minimum vital de 13.500 francs est d'environ 50% trop bas ; d'après Frachon, ce chiffre ne demanderait que 300 milliards à un patronat sur les 1.000 milliards de profits supplémentaires qu'il a réalisés. Le réajustement des salaires est loin d'être l'échelle mobile. La hiérarchie des salaires est plus étalée et plus accentuée que jamais, et le gardien de bureau n'a guère envie de se battre pour élever les traitements des directeurs de service. Aucune mesure d'expropriation, aucune mesure de contrôle ouvrier, car celles-ci ne seraient bien entendu pas acceptables pour les collègues d'un gouvernement d'union démocratique,
Et, comme les chefs staliniens veulent entrer dans un gouvernement bourgeois suivant les règles de la démocratie bourgeoise, ils mobilisent les masses gouvernements bourgeois et instaurer un GOUVERNEMENT OUVRIER ET PAYSAN, non pas dans une lutte générale, dans une action d'ensemble pour chasser les et des pétitions à la Présidence de la République pour FAIRE PRESSION sur les mais dans une série de mouvements partiels, limités, dans des démarches polies institutions présentes et retrouver ainsi une place dans la machine gouvernementale. On ne s'étonne donc pas si la bourgeoisie, qui voit les limites dans lesquelles le P. C. F. a pu jusqu'à présent maintenir l'action masses, n'éprouve pas le besoin pour le moment de reprendre les Thorez, Tillon, Croizat, dans ses conseils ministériels.
Dans cette situation, de Gaulle et son « Rassemblement », tout en dénonçant l'incohérence et l'impuissance actuelle, se sont gardés de parler trop vite. Leur silence dans cette crise a été aussi caractéristique que celui du temps des grèves de novembre-décembre 1947. Ils savent qu'un faux pas de leur part agirait sur comme un coup de fouet. Les gaullistes préfèrent laisser s'user davantage non seulement les partis de la démocratie bourgeoise mais aussi les vieux partis ouvriers prisonniers de cette démocratie en décomposition. Et ils tirent profit de cette situation.
C'est après la constitution du Gouvernement Queuille que de Gaulle a commencé à faire une grande tournée de propagande dans le sud du pays. Au début de celle-ci, il déclarait avec assurance : nous allons aveo certitude au pouvoir. Et cela pouvait sembler très vrai, car toutes les couches de la grande bourgeoisie française, avec l'appui non dissimulé du grand capital américain, s'orientaient sur de Gaulle et ne voyaient comme seule nécessité que de l'amener au pouvoir « LEGALEMENT » car elles savaient qu'un faux pas risquait d'engager les masses dans des actions dont les vieilles directions pourraient perdre le contrôle. La tournée de de Gaulle s'est terminée par de violentes bagarres à Grenoble où un ouvrier a été tué par les bandes du R. P. F.
Le mécontentement des masses a forcé les dirigeants de FORCE OUVRIERE, des SYNDICATS CHRETIENS et de la CONFEDERATION DES CADRES a donné un ordre de grève générale de 3 heures, qui a été repris par les dirigeants de la C. G. T.
Il s'agit pour eux de faire fonctionner la soupape de sûreté, afin d'aller aux élections cantonales dans une atmosphère de « démocratie »-
Mais il est clair que la France avance inexorablement vers une crise majeure, vers la guerre civile. Un pays ne peut vivre sans être dirigé. La question à résoudre est de savoir QUI LE DIRIGERA ET AU PROFIT DE QUI. Toutes les possibilités du prolétariat, on vient de le voir dans cette crise, sont intactes. La grande bourgeoisie, malgré sa victoire de novembre-décembre 1947 et la furieuse offensive sur les conditions de vie qu'elle avait menée depuis lors, n'ose pas passer directement à une attaque nouvelle devant une classe ouvrière qui montre les dents. La petite bourgeoisie n'est pas du tout définitivement axée à droite. Malgré les machinations des dirigeants staliniens, la classe ouvrière inévitablement sera amenée à entrer en lutte, non pour quelques aumônes, non pour quelques revendications « acceptables » par la bourgeoisie, mais pour se proclamer le syndic de la faillite de la bourgeoisie, pour instaurer son propre GOUVERNEMENT OUVRIER ET PAYSAN et, de cette manière, ouvrir la voie aux ETATS-UNIS SOCIALISTES SOVIETIQUES D'EUROPE, le seul moyen de mettre un terme à la crise de la France.