Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 6, n° 8-9

L'instabilité s'accentue dans les deux camps

Quatrième Internationale, vol. 6, n° 8-9 · août-septembre 1948 · p. 1-3 · 1 288 mots

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L'EVOLUTION de la « bataille de Berlin » commencée il y a quelques mois confirme la ligne générale de l'éditorial que nous avions consacré, dans le numéro précédent de aux relations Moscou-Washington. En dépit des apparences alarmistes, la tension qui a marqué au cours de cet été les rapports entre, ces deux puissances n'ont pas été s'aggravant, leur épreuve de force engagée à Berlin ayant de grandes chances de se terminer par une partie, nulle.

On ne sait si un compromis interviendra sur Berlin et si de nouvelles discussions auront lieu entre les « Quatre » sur l'ensemble de la question allemande. Mais, s'il est vrai, qu'aucune des deux parties n'est encore prête à céder fondamentalement à l'autre, aucune non plus n'est prête à affronter les risques d'une rupture totale et moins encore d'un appel à la force..

La « bataille de Berlin » en fut une preuve de plus. Elle a débuté comme une mesure de riposte de l'U. R. S. S. aux décisions de la Conférence des 6 à Londres et à la réforme monétaire établie dans toute l'Allemagne Occidentale et dans trois des quatre secteurs d'occupation de Berlin. En décrétant le blocus de la ville, les soviétiques placèrent les Occi. dentaux devant le dilemme : abandonner Berlin ou forcer le blocus.

Washington et Londres réalisèrent très rapidement les difficultés de la situation dans laquelle les avaient mises les rodomontades de leurs hommes politiques et militaires, promoteurs d'une politique « ferme » en Allemagne. Malgré leurs gros efforts pour ravitailler leurs secteurs de Berlin par le « pont aérien », ils ont été vite obligés de réduire les rations et de fermer des milliers d'entreprises par manque d'énergie. L'hiver rendrait sûrement intenable une situation déjà tellement précaire.

C'est dans ces conditions que, vers la fin juillet, les Occidentaux décidè-. rent d'entamer des pourparlers directs à Moscou afin de trouver un compromis sur Berlin.

Moscou de son côté, profitant de sa forte position sur ce point précis, voulut élargir les débats sur l'ensemble de la question allemande et faire ajourner la création d'un Etat allemand de lOuest.

On connaîtra bientôt les résultats exacts de ces laborieuses discussions, menées dans le meilleur style, de la « diplomatie secrète », contre laquelle s'élève de temps à autre hypocritement le Kremlin, tout en la pratiquant à fond, discussions qui durent déjà depuis quelques semaines dans la capitale soviétique.

Une chose est pourtant claire dès maintenant : les relations Moscou-Wa-shington se maintiennent encore dans le cadre de la recherche sinon d'un compromis général, du moins d'un MODUS VIVENDI. Cette tendance correspond à l'équilibre actuel des rapports de force, que chacun s'efforcera à l'avenir de faire changer décisivement à son avantage.

La principale faiblesse du bloc impérialiste dirigé par Washington réside : dans le fait que nulle part, en Europe ou en Asie, la bourgeoisie n'a pu stabiliser des régimes capables d'affronter les risques d'une guerre contre FU. R. S. S. En Europe, malgré l'aide Marshall, la coopération économique a fait peu de progrès, avoue avec désenchantement Walter Lippmann : « Les rapports de l'Etat-Major du EUROPEAN RECOVERY PROGRAM indiquent que prévaut non pas l'unité mais une politique de chaque pays pour soi. L'épreuve cruciale de la coopération qui est de savoir si les gouvernements participants peuvent arriver à s'accorder entre eux pour le partage de l'aide américaine a eu des résultats fort peu satisfaisants. Dans le domaine de la sécurité militaire il y a peu d'indices que l'on ait réalisé des progrès importants vers un accord sur un plan stratégique de défense. Même sur une question comme celle des colonies italiennes, tellement importante étant donné les conséquences qu'elle comporte pour l'avenir du bassin méditerranéen, les vues britanniques diffèrent sensiblement des vues françaises et italiennes. » (NewYork Herald Tribune, 22 septembre).

Depuis que cette constatation fut faite, de nouvelles discussions ont surgi entre les pays bénéficiaires de l'aumône américaine, au sujet du taux et des délais qui sont exigés par Washington, pour le remboursement, ainsi qu'au sujet des crédits alloués à l'Allemagne occidentale.

L'unification capitaliste de l'Europe s'avère limitée à la tentative de chaque puissance capitaliste de se tailler la part du lion dans les dollars américains, afin d'assurer son propre relèvement par priorité sur les autres et de sortir au plus vite du « nœud coulant » que constituent les termes auxquels est accordée l'aide américaine.

Dans ces conditions l'instabilité des pays de l'Europe occidentale ne fait que s'aggraver. Au cours des deux derniers mois, l'Italie a été secouée par le puissant sursaut révolutionnaire des masses qui a suivi l'attentat contre Togliatti. La France, devant la nouvelle flambée des prix et les mouvements populaires, a changé quatre fois de gouvernement en moins de dix semaines. L'Allemagne. a vécu dans l'angoisse et les difficultés provoquées par la « bataille de Berlin ». Et l'Angleterre, devant la hausse continue des prix et le déficit aggravé de sa balance commerciale, rencontre des difficultés grandissantes pour maintenir le blocage des salaires et faire échec aux revendications ouvrières.

En Extrême-Orient: l'instabilité n'est pas moins grave : à la situation déjà précaire pour l'impérialisme en Chine, au Vietnam et en Indonésie, s'ajoutent les révoltes populaires de Birmanie et de Malaisie.

Enfin aux Etats-Unis même, devant l'inflation accentuée et les mesures antiouvrières, une nouvelle vague de grèves déferle actuellement. 2

Cette crise du monde capitaliste trouve son pendanh dans l'évolution qui se développe au sein du bloc soviétique. L'ascension au pouvoir des partis communistes dans les différents pays de là « zone d'influence » européenne de Moscou a modifié leurs rapports avec le Kremlin. Dans la mesure où ils con*rôlent maintenant l'appareil étatique, l'économie et la politique générale de tout un pays, ces partis développent une tendance à résister au contrôle direct et absolu du Kremlin. Des divergences ont tendance à surgir entre la politique russe, expression des intérêts directs de la bureaucratie soviétique, et la politique que dictent à ces partis les réalités et les nécessités de leur pays.

Pour que, dans ces conditions, le Kremlin, puisse maintenir son contrôle, il est forcé d'imposer à ces partis une direction exclusivement composée de ses agents directs. Une telle tentative a pu complètement échouer quand il s'est agi de la Yougoslavie ou réussir partiellement comme en Pologne, il n'en reste pas moins qu'elle constitue la manifestation (et devenir à son tour la clause) d'une crise perpétuelle dans ces pays, crise qui jira en s'aggravant. Déjà la Yougoslavie de Tito est en conflit ouvert avec les autres « démocraties populaires » et le Kremlin. La Pologne de Gomulka s'alignera difficilement sous la férule de Bierut, agent direct du Kremlin. L'Albanie de Hodja ayant rompu avec la Yougoslavie, et privée de toute aide économique réelle de la part de lO. R. S. S., est prête à s'écrouler. La Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie sont actuellement le théâtre d'une vaste épuration dans les rangs des Partis Communistes afin de renforcer sur ceux-ci le contrôle direct de Moscou.

L'instabilité du camp impérialiste et celle du camp soviétique sont symétriques mais elles ne sont naturellement pas identiques, les assises sociales et les raisons de la crise étant différentes dans l'un et l'autre cas. Il n'en reste pas moins vrai que cette instabilité milite actuellement en faveur de la recherche d'un compromis entre Washington et Moscou, ou d'un simple MODUS VIVENDI au moyen d'accords partiels sur des points limités, en attendant que chacun consolide davantage ses positions pour se trouver en meilleure posture afin de marchander dans l'avenir un règlement plus général. Faute de quoi, la perspective de la guerre se précisera alors plus clairement. Mais d'ici là, la parole est aux masses dont l'action précisément constitue actuellement le meilleur frein à l'éclatement d'un nouveau conflit.

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