L'ASPECT scientifique de l'affaire Lyssenko est d'un intérêt considérable, autant pour l'avenir de la science que pour celui du marxisme. Nous reviendrons largement dans un prochain numéro de QUATRIEME INTERNATIONALE. Il s'agit d'une part d'une question très « technique », exigeant beaucoup de connaissances spécialisées. Il y a, par contre, un aspect politique de l'affaire Lyssenko dont limportance ne peut échapper à aucun communiste, à aucun ouvrier révolutionnaire, et qu'il s'agit de mettre rapidement au clair.
Avec le cynisme qui est devenu plus qu'une caractéristique, une habitude des polemistes staliniens, Aragon s'efforce de prouver dans un long article publie dans la revue Europe (numéro spécial. octobre 1948) que le débat autour du rapport Lyssenko, à l'Académie d'Agronomie de l'U. R. S. S., au C. C. du Parti Communiste russe et au Présidium de l'Académie des Sciences de l'U. R. S. S., loin de prouver la stérilisation des idées en Russie stalinienne, prouverait l'existence d'une liberté entière de discussion des idées. La méthode utilisée par Aragon est du type si classique de la polémique stalinienne qu'elle doit au moins être décrite. Aragon s'abstient soigneusement de traiter le fond du débat ; il ne prononce aucune opinion sur la validité des conceptions de Lyssenko : il ne décrit ni les différents débats qui ont eu lieu à ce sujet en U. R. S. S. ni les décisions (— et les sanctions ! —) prises. En d'autres termes, tout ce qui est objectil, tout ce qui a une valeur cer te soigneusement en re la polémique aragonienne. Celle-ci consiste a choisir parmi les innombrables articies qui ont été publiés à ce sujet dans la presse * occidentale » une demi-douzaine d'entre eux prêtant vaguement le flanc à la critique et à démontrer que ces articles sont en contradiction les uns avec les autres ou même dans leur développement propre. Prouver que la critique d'un procédé est contradictoire ne prouve nullement la justesse du procédé lui-même. Mais n'essayez pas de faire entendre raison à ce sujet à messieurs Aragon, Herve, Courtade et autres spécialistes du genre qui risqueraient fort de chômer s'ils ne recouraient pas. une fois par semaine et plus souvent encore s'il le faut à cette technique de discussion un peu particulière pour blanchir leurs nègres.
Aragon prouve donc, sur 25 pages de revue et à grand renfort de citations, que la comparaison entre les vicumes le Lyssenko et Gallée n'est pas probante, que les opinions de Lyssenko n'étaient pas jusqu'alors admises dans les manuels russes, que le débat s'est tenu devant une Académie et non devant une Cour d'Assises, que les autorités suprêmes de l'U. R. S. S. (... le grand ami et le coryphée de la science. notre guide et maître, le camarade Staline.. Tous se lèvent et applaudissent longuement..., ainsi se termine le rapport de Lyssenko) sont convaincues que Lyssenko a raison et qu'il est done conforme à la liberté de discussion des idées qu'elles aient fait changer les manuels en U. R. S. S., ele., etc.
Mais, nos lecteurs auront compris, dès le premier mot, que là n'est pas la question. Personne ne peut reprocher a un gouvernement d'orienter les recherches agronomiques ou les manuels scolaires dans un sens lui paraissant plus utile qu'un autre (encore faudraitil examiner les critères de ce jugement, qui en diront long sur la mentalité de la bureaucratie. Mais ce sera le sujet d'un autre article). Ge que, par contre, tout communiste véritable, tout ouvrier conscient doit non seulement reprocher au gouvernement stalinien mais réprouver de la facon la plus dennitive, c'est que, apres cioture du débat à l'Académie d'Agronomie et après que le G. C. stalinien ait prononcé son verdict, le Présidium de l'Académie des Sciences décide :
« d'engager (la signification réelle de ce mot, ô combien délical, apparait clairement dans ce qui suit) les biologistes et tous (!) les expérimentateurs scientifiques à transformer radicalement leurs travaux et à se placer au premier rang de la lutte contre les doctrines idéalistes et réactionnaires de la science, contre l'engouement pour la fausse science de l'étranger (sie)...
« de retirer à l'académicien L. Orbelli l'exercice de ses fonotions de seorétaire académique de la Section des Sciences biologiques... de retirer à l'académicien Chmalgaousen ses fonotions de directeur de l'institut Severtzov de morphologie évolutionniste... »
« de supprimer (sic) dans l'institut de cytologie, d'histologie et d'embryologie le laboratoire de cytogénétique... de fermer le laboratoire de cytologie botanique... de supprimer le laboratolre de phénogénèse... » (Europe, octobre 1948, p. 177.)
Il ne s'agit plus là d'un choix légitime du gouvernement dans l'orientation générale des travaux d'Etat. Il s'agit là d'un | effort de supprimer radicalement des idées scientifiques qui ne peuvent 42
NTERNATIONALE être ni « réactionnaires » ni « progressives », mais seulement justes ou fausses, ce qui peut se démontrer dans les laboratoires (on vient de les supprimer sans doute pour qu'on ne puisse plus prouver que le genial staline se soic trompé aussi en biologie). Il s'agit le d'un effort de réduire au silence des savants exclusivement en raison des points de vue scientifiques qu'ils défendent. Il s'agit là d'un effort de les empêcher de continuer leurs expériences, car comme la reoherche scientifique est monopole d'Etat en U. R. S. S., la fermeture des laboratoires d'Etat et le renvoi desdits savants les mettent dans l'impossibilité de travailler. Il s'agit la d'un effort de dicter à « tous les expérimentateurs » non plus seulement leur opinion sur le trotskysme ou sur la societe sans classe en . R. S. S., male egalement leurs opinions sur la genetique et sur la façon d'expérimenter (et de « combattre la fausse science de l'étranger »).
Cela, que monsieur Aragon le veule ou non, n'est pas seulement un camouflet retentissant à la « libre discussion des idées », mais également une preuve supplémentaire, si preuve il fallait encore, de ce que la bureaucratie doit implacablement poursuivre la pensée et l'initiative personnelles jusque dans les domaines les plus reculés de la science. Qu'elle ne puisse le faire qu'au nom d'un pragmatisme empirique grossier, une analyse du débat le prouvera suffisamment.
H. VALLIN.