Documents de la IVe Internationale

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La revue › vol. 6, n° 1-2

La situation réelle en Tchécoslovaquie

P. L. · Quatrième Internationale, vol. 6, n° 1-2 · janvier-février 1948 · p. 45-52 · 5 900 mots

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Nous publions ci-dessous les extraits essentiels d'une étude sur la situation en Tchécoslovaquie, rédigée par des camarades ayant étudié de pres levolution de ce pays au cours des dernières années. Les journalistes entre 'Occident et l'Orient ». Tout ce qu'offre leur analyse, n'est, en général, bourgeois se sont déjà souvent cassé les dents sur le problème de ce « pont qu'un ramassis de lieux communs. L'article ci-joint n'épuise pas la question, mais il a l'avantage de partir d'une interprétation marxiste du processus historique et de rechercher, sous les questions d'idéologis ou de « puissance politique » des rapports sociaux fondamentaux entre les classes.

Depuis que cette étude a été réd gée, d'importants développements se sont produits en Tchécoslovaquie, indiquant clairement que les conditions « idylliques » de cette ile « démocratique » du glacis touchaient à leur fin. L'offensive stal nienne, déclenchée d'abord contre le parti « démocratique » populaire slovaque — à base nettement néo-fasciste - ensuite contre l'ensemble des partis bourgeois à l'occasion de l'impôt dit « des millionnaires ». a rencontré une résistance particulièrement op nialre. Le monopole stalinien sur la centrale syndicale a été sérieusement mis en question par le déolenchement d'une violente campagne fractionnelle, aussi bien de la part du parti de Benès que de la part des sociaux-démocrates. Enfin, tout dernièrement, le ministre de la Justice, socialiste-national, a lancé une véritable attaque contre le P. C. à l'occasion de la découverte d'un stock clandestin d'arme, impliquant même un membre de la fraction parlementaire stalinienne dans l'affaire du complot, contre la vie de trois ministres, qui avait fait sensation l'année dernière. Tous ces événements doivent être vus à la lumière des élections prochaines qui décideront, au printemps procham, de l'orientation immédiate du pays. Ce n'est pas par hasard que les stalniens considèrent la • bataille de Tchécoslovaquie-» comme la bataille décisive pour la consolidation du glacis. C'est là que la bourgeoisie possède, en fait, la capacité de résistance la plus intacte et les liens les plus solides avec " « Occident ». Mais c'est la aussi que le mouvament ouvrier reste capable de réactions plus indépendantes, et c'est cet aspect des choses que nous espérons mettre en lumière dans une étude suivante sur la Tchécoslovaquie.

Un bref aperçu historique

A première guerre mondiale a rendu possible l'émancipation du peuple tchèque et du peuple slovaque du corset de fer de la monarehie austrohongroise. L'auteur de cette émancipation était le prolétariat tehèque, qui eut à porter le fardeau essentiel de la lutte contre la bourgeoisie allemande et passant bientôt dans sa majorité vers le parti communiste tchèque — mais encore la question nationale. La bourgeoisie tchèque dominait un Etat dans lequel sa propre nation constituait une minorité. La minorité nationale allemande ne cessa jamais sa lutte pour l'autodétermination, menée Dendant can, maee pendant longtemps, du côté des ouvriers,_sous le drapeau du socialisme, et, du côté de la bourgeoisie, sous celui du chauvinisme pangermanique. Les minorités hongroise. polonaise et carpatho-ukrainienne, ainsi que le peuple slovaque, menèrent de leur côté aussi une lutte nationale dont les formes spécifiques furent déterminées cependant par l'absence presque complète d'un prolétariat et d'une bourgeoisie industrielle propre.

La victoire de la bourgeoisie tchèque ne résulta qu'en changements secon daires de la situation du prolétariat tchèque. Les chefs d'Etat changent, mais le prolétaire reste prolétaire. Le autrichienne. Mais la direc gique de cette « libération » entre les mains de la jeune tehèque, plein en esSor, tion idéolo se trouvait bourgeoisie s'appuyant avant tout sur le parti « socialiste-natio nal > de Masaryk et de Bénès, compa rable au parti radical-socialiste en France. Le capital international, surtout français et anglais, était pour cette Jeune bourgeoisie tchèque non seule ment un partenaire militaire, mais également et avant tout un protecteur po litique parce que prêteur de capitaux.

Le jeune Etat tchécoslovaque reçut comme présent de baptême non seulement la question sociale - la présence d'un prolétariat hautement concentré et

VATRIEME I N chauvinisme ne pouvait pas jeter des racines profondes durant ces premières années d'existence de la jeune Répu blique tchécoslovaque, ne fût-ce que par anite des déceptions des résultats matériels de la victoire « nationale » pour les travailleurs. Le parti communiste tchèque se renforça et connut un essor sans précédent dans le mouvement ouvrier du pays, jusqu'en l'année fatidi. que 1926. La bourgeoisie réussit alors à briser la dernière vague importante des luttes de masse «l'après guerre, le mouvement reflua et le parti communiste tchèque commença à patauger en pleine dégénérescence.

Ta crise économique de 1929 frappa durement le jeune Etat, qui connut un développement terrible du chômage. Après l'arrivée au pouvoir d'Hitler, la crise tchécoslovaque évolua rapidement vers la catastrophe. Le prolétariat allemand des Sudètes, jusque-là organisé dans sa grande majorité dans le P.C. et le P.S., était entraîné au travail au delà de la frontière, et rentrait chaque semaine avec un salaire réel plus élevé que celui d'un travail. Teur tchèque, sans parler de l'allocation de chômeur dont devait vivre aupara

La crise tchécoslovaque aboutit -Pn 1938 au traité de Munich, qui enleva & la République tous ses moyens da détense militaire ainsi qu'une partie importante de son industrie. La brève période de la soi-disant « seconde République » — de Munich jusqu'à l'occupation du pays par Hitler en mars 1939 - connut leffondrement lamentable des partis « démocratiques ». Le parti communiste se laissa interdire sans aucune résistance — l'organe central du parti continuait seul à paraitre illégalement. mais sous une rédaction d'un groupe d'étudiants zinoviévistes et antistaliniens. La social-démocratie disparut de la circulation et le parti « socialistenational» de Bénès connut un processus de fascisation idéologique rapide. Aprês l'occupation de la Bohême et de la Moravie par les troupes allemandes et pendant les premières années de la guerre, les masses resterent pour ainsi dire complètement passives. La petite bourgeoisie espérait même un compromis pacifique avec le fascisme allemand, qui ne montra pas, au cours des premiers mois, la brutalité. sanguinaire dont il allait faire preuve dès le déclenchement de la guerre. Les impérialismes « alliés » étaient d'ailleurs fortement discrédités aux yeux de la petite bourgeoisie par snite de leur attitude à Munich. Le prolétariat était abasourdi par la suite ininterrompue des victoires

TERNATIONALE vant une grande partie de la population ouvrière des Sudètes. L'influence fas ciste commença à croître dans cette population et, aux élections de 1937. le narti de Henlein obtint près de 90 p. 100 des voix allemandes en Tchécoslo vaquie,

Après les années de la c troisième pé riode » sectaire et aventuriste, le P.c. décrivit un large mouvement vers la droite et devint l'inspirateur non seulement du « Front populaire », mais aussi de la campagne pour une « alliance militaire anglo-franco-tchéco-sovietique » destinée à « arrêter l'agresseur Hitler ». Dans sa peur panique du IIIe Reich, la petite bourgeoisie tehaque rejoignit en masse le P.C., devenu l'exposant du chauvinisme le plus violent, et les outrances auxquelles aboutit cette agitation ultra-droitière du P.C. (durant la crise de 1938. le dirigeant du P.C., l'actuel chef du gouvernenient. Clément Gottwald, criait aux côtés du chef des fascistes tchèques, le général Gajda, un « vivat» à la dictature militaire du général Syrovy) provoqua une confusion et un désarroi sans pareil parmi les masses ouvrières. d'Hitler, par la disparition brusque et complète de tous ses dirigeants, par l'amélioration momentanée et toute relative de ses conditions de vie matérielles — par suite de la conjoncture des armements et de la prolongation de la journée de travail — et enfin par la vague de terreur de la Gestapo.

En Slovaquie, devenue Etat indépendant par la grâce d'Hitler. la population paysanne vivait une vie à peine touchée par la guerre. Les produits agricoles restèrent dans le pays, n'étant plus écumés comme auparavant par la bourgeoisie tchèque. Les autorités allemandes stimulèrent de toutes leurs forces l'industrialisation du pays. Le clérico-fascisme de Hlinka avait une large base de masse dans la population paysanne, fortement arriérée et entièrement dominée par le clergé. La Slovaquie, ainsi favorisée, servait de tremplin pour Hitler vers l'Ukraine sovié tique et en même temps d'étape vers la Hongrie et les Balkans.

Après l'attaque allemande contre l'U. R.S S. en 1941 et un début d'esprit de révolte dans la petite bourgeoisie tehéque, la situation commença lentement à changer. Mais, même après ce momentlà, le mouvement de résistance ne devint pas un mouvement de masse. Cela ne pouvait pas être le cas, si l'on tient compte de la place qu'occupait le « protectorat de Bohême et de Moravie =

De Munich à la « libération »

De Munich à la « libération »

VATRIEM EIN dans le système hitlérien en Europe. Pour la direction fasciste de conduite allemande de guerre, ce « protectorat » était à la fois l'arsenal du Reich et son vaste abri antiaérien. Il était incorporé administrativement à un point où son annexion paraissait définitive aux chefs fascistes, ce qui permit un contrôle et un degré de terreur inconnus dans les autres pays occupés, Les mines et les usines ne cessèrent de travailler à plein rendement jusqu'à la dernière semaine de la guerre, et, après la destruction de Lidice et de Lezaky - deux villages rasés par les SS - les paysans étaient tellement terrorisés qu'ils abandonnerent la plus grande partie de leurs • stocks de blé et d'autres produits agricoles.

Le « protectorat de Bohême et Moravie» a été le dernier pays « libéré» par leg Alliés. Alors que Berlin était tombé depuis longtemps et qu'Hitler avait trouvé une mort trop douce par le suicide, on s'y battait encore avec violence. Le 5 mai 1945 éclata l'insurrection de Prague, au moment où les armées soviétiques se battaient quelque 140 kilomètres plus loin et qu'à peine à 40 kilomètres de distance les forces américaines attendaient, l'arme au pied. T'arrivée de leurs alliés russes. L'insurrection de Prague, dont l'histoire est encore loin d'être éclaircie, fut l'action d'une partie relativement petite de la population, dont le résultat se trouvait assuré d'avance par la situation militaire en Europe. L'idée principale, qui domina ses participants, était celle de prendre revanche de la terreur des nazis. Chaque classe de la population qui participa au mouvement y poursuivit ses propres buts et s'efforça d'en encaisser les résultats à son profit. Le manque d'armes, qui fut un des éléments principaux limitant le caractère de masse de l'insurrection, eut pour conséquence que certains groupes, com me la « police de protectorat ». les officiers de l'ancienne armée tchèque, l'armée du général Vlassof - qui tous avaient participé dans une certaine mesure à la terreur fasciste et cherchaient

Quelle était la situation sociale aprês l'insurrection ? La grande propriété bourgeoise avait été surtout dans les mains du capital étranger ou juif, et Hitler l'avait expropriée au profit des trusts allemands. Une petite partie des usines avait été propriété de bourgeois

La classe ouvrière suivit avec sympathie l'action des parachutistes, des saboteurs et des partisans, y collabora de temps en temps dans une faible mesure, mais n'y participa jamais largement et, de ce fait. le mouvement de résistance n'y prit jamais la forme qu'il prit en Yougoslavie ou même en France. Le P.C. se renforça dans la mesure ou les armées russes commencèrent à obtenir des victoires militaires. Tous les éléments qui avaient jadis fait partie du P.C. se le rappelèrent progressive ment et commencèrent à affluer vers ses organisations illégales, dans la plupart des cas sur la base de la propagande chauvine qui constituait la plateforme du parti durant cette période. maintenant un alibi en ce battant du côté du peuple — jouèrent un rôle de premier rang dans les combats insurrectionnels proprement dits. Dans ce mouvement,, le prolétariat apporta ses éléments les plus actifs et queloues réminiscences de sa tradition révolutionnaire (création isolée de soviets, etc.). Mais il y entra sans aucune prépara• tion organisée (ce qui explique l'absence pressue totale d'armes. aul ne furent saisies qu'au cours des luttes) et avec un degré de conscience extrê mement bas, après deux décades de recul, de désarroi et de démoralisation. Il ne pouvait pas en résulter autre chose que le fait que le parti stalinien réussit à récolter tous les fruits de l'insurrection. Quant à l'armée russe. dont le prestige n'avait pas cessé de croître durant les mois précédents, elle arrivait à Prague douze heures aprês la capitulation finale des nazis dans la capitale. Malgré cela, et malgré le comportement entièrement antisocialiste des soldate et des officiers russes, qui volèrent, pillèrent et violèrent à la ronde. les staliniens tchèques réussirent à répandre la légende de la « libération de Prague par les armées soviétiques », légende qui se trouve dès maintenant profondément ancrée dans la conscience de toutes les couches de la société. tchèques, mais ceux-ci avaíent collaboré avec Hitler et avaient été éliminés pendant l'insurrection. Il ne pouvait être question, par conséquent, d'une classe compacte de capitalistes. Les usines et les banques n'avatent plus de proprié taires. Voilà la situation spéciale à la-

La soi-disant « révolution de mai 1945 » et la « libération »

La première année après la chute d'Hitler

La soi-disant « révolution de mai 1945 » et la « libération »

La première année après la chute d'Hitler quelle le « gouvernement provisoire », revenu à Prague quelques jours après la « libération », devait faire face.

L'insurrection de Prague avait d'antre part laissé des traces profondes dans la conscience et dans le cœur de la classe ouvrière de Bohême et de Moravie. Dans de nombreux endroits, des conseils ouvriers improvisés, des comités nationaux ou des milices ouvrières saisirent tout le pouvoir local. Les syndicats c unifiés » sous Hitler furent repris par leurs anciens cadres, qui avaient d'abord collaboré avec les nazis, puis, pour se racheter, avaient construit, avec quelques jeunes ouvriers et intellectuels, un appareil syndical illé. gal vers la fin de 1944, appelé « Mouvement syndical révolutionnaire» (R O.H.). De ce fait, le prolétariat posséda, pour la première fois dans son histoire, un mouvement syndical unifié.

Les actions ouvrières qui avaient en pour but la conquête du pouvoir étaient, pour la plupart, cela va de sol, isolées les unes des autres, naïves et indisciplinées. Le manque de direction révolutionnaire les condamna toutes sans exception à un échec complet. Mais il est remarquable que certaines couches ouvrières avaient gardé l'essentiel de leur conscience de classe et qu'il y eut plusieurs exemples de fraternisation entre ouvriers allemands et teheques dans les régions limitrophes, où les deux nationalités habitent ensemble. Dans un endroit de la région frontalère, des militants communistes tchèques et allemands éditèrent même un quotidien rédigé dans les deux langues, Le Drapeau rouge.

Le gouvernement provisoire décida de tolérer seulement six partia qui furent rassemblés dans le « Front national des Tehèques et Slovaques». Il y avait quatre partis tehèques (le P.C., le P.S., le parti socialiste national de Bénès et le parti populaire chrétien re présentant l'extrême-droite), ainsi que

Les nationalisations e

Les nationalisations, il n'est pas sans intérêt de l'indiquer, furent proposées par les sociaux-démocrates et acceptées quelques jours après par le P.C. et par le gouvernement provisoire, Elles constituaient une mesire nécessaire et inévitable en face du fait que la plus grande partie des usines, des mines et des banques se trouvaient sans propriétaires légaux. Les seuis bourgeois tcheques qui étaient encore présents. les grands propriétaires fonciers et les entrepreneurs utilisant moins de cent vingt ouvriers, furent complètement exemptés de nationalisation. De ce fait, pratiquement personne ne s'est trouva 48

TERNATIONALE deux partis slovaques (le P.C. et le parti populaire démocratique, dont les cadres essentiels provenaient de l'ancien parti clérico-fasciste de Hlinka). Depuis lors, la vie pollique du pays s'est elfectivement concentrée dans ces partis, sans qu'il y ait eu besoin d'une quelconque terreur policière. Pour comprendre phénomène, ainsi que le fait du régime politique fortement libéral, en comparalson de celui des autres pays de la zone d'intluence russe, il faut tenir compte d'une part des conditions de vie infiniment meilleures, d'autre part d'un facteur psychologique de grande importance : la péur du peuple tchèque, relativement « petit» face à l'Allemagne. De cette peur résulte le désir d'unité nationale et le sentiment panslaviste qui a pénétré profondément dans toutes les couches de la population, et dont le P.C. a su profiter plus qu'un autre parti, étant à la fois le plus farouche détenseur de « l'unité nationale », et d'autre part le représentant politique reconnu de la Russie.

Les premières mesures du gouvernement provisoire furent la déportation des minoritás nationales, les nationalisations et la réforme agraire. Nous reviendrons Dius en détail sur les nationalisations. Quant aux déportations barbares de trois millions d'Allemands ainsi que d'une partie des Hongrois habitant la Tehécoslovaquie, il faut reconnaitre que cette e solution» réactionnafre de la question nationale, qui n'a rien de commun, non seulement avec le socialisme, mais avec les « droits de l'homme » les plus élémentaires reconnus même par la démocratie bourgeoise, fut acceptée par la quasi-unanimité de la population tchèque. Cela indique clairement à quel point le chauvinisme avait pénétré les rangs de la classe ouvrière, et quel immense travail de désintoxication attend les révolutionnaires de ce pays. t la réforme agraire « exproprié ». Il taut ajouter encore que certains cas isolés furent résolus grace à l'emploi de critères tels que celui du • « patron social » ou du e patron bon patriote », pour indiquer combien il s'agissait peu d'une mesure dirigée contre la bourgeoisie en tant que classe La moins touchée par les nationalisations fut la bourgeoisie moyenne restée pour ainsi dire intacte, le capital commercial, dans la mesure ou n'avait pas été entre des maine allemanres-ou de collaborateurs, et la propriété immobilière.

Les nationalisations furent également acceptées par toute la population. Le

Q UATRIEME "IN prolétariat resta complètement déso rienté et suivit docilement tous les mots d'ordre et toutes les explications des staliniens. Il ne voyait aucune autre perspective que celle que lui ouvrait le mouvement ouvrier officiel.

Les nationalisations aboutirent a une bureaucratisation de l'économie sans pareille dans l'histoire du pays. Déia sous Hitler les différents organismes « dirigistes » avaient poussé comme des -champignons après la pluie. Après la . « libération », non seulement ces orga• nismes ne furent pas liquidés. mais on les élargit, on les approfondit et les multiplia. D'après les estimations officielles. la Tchécoslovaquie compte auJourd'hui 130 000 ou 200.000 fonetionnaires publica de plus qu'en 1938, alors que sa population a diminué de 20 p. 100 à la suite de la déportation des minorités nationales. La revue Ucetnicivi a kontrola (Comptabilité et contrôle) estime que 48 p. 100 du revenu national sont engloutis par l'adminis tration publique. Et dans ces chiffres n'est nullement calculé le nombre énome des fonctionnaires de l'industrie nationalisée, véritable organ'sme narasitaire hypertrophié dont les fonctionnaires petits et moyens doivent cependant se contenter de salaires de famine. alors que les grands directeurs et les fonctionnaires des postes les plus élevés ont les plus copieux revenus du pays.

Dans l'agriculture, la combinaison entre la/déportation de la minorité allemande et la rétorme agraire eut des résultats fortement négatifs. Les terres des paysans allemands furent distri buées la d'anciens prisonniers nolitinues. aux soldats de l'ancienne armée tchéco. slovaque de l'émigration, aux combattants de la résistance et pratiquement à tous ceux qui se présentèrent pour profiter de cette mesure. Nombre de prolétaires conscients de leur classe fu. rent corrompus de la sorte. La grande propriété terrienne ne fut nas trans formée en propriété collective ou en coopérative agricole, mais partagée en un certain nombre d'entreprices moyennes. En tant que conche sociale, le prolétariat agricole tehèque et slovaque s'est trouvé liquidé de cette façon et remplacé par une large couche de paysans/ propriétaires moyens. Les terres des communes frontalières furent laisRées Incultes pour des raisons stratégiaues et se transforment en bruyères 0u en marais. L'agriculture est frappée d'une pénurie aiguë de main-d'œuvre qu'on esgaye en vain de surmonter par des mobilieations successives de * brigades de travail volontaires > et par

TERNATIONALE l'utilisation des prisonniers de guerre et civils allemands. Cependant, ces palliatifs ne remportent des résultats que dans les grands domaines agricoles. La masse des paysans moyens continue à supporter sans aide suffisante la masse énorme des travaux agricoles, et la mé canisation de l'arriculture ne progresse que très lentement. L'immigration prévue de travailleure agricoles roumains et bulgares ne saurait compenser la perte de la main-d'œuvre hautement qualifiée allemande, car il s'agit, en Tchécoslovaquie, d'une agriculture fortement rationalisée et intensive à laquelle ne peuvent que sadapter tres malaisément les travailleurs agricoles balkaniques. De seul sone ro-tal de cette immigration, c'est l'utilisation de ces éléments arriérés comme moyen de pression sur le marché du travail et sur le niveau de vie du prolétariat industriel. Ils constituent. ensemble avec la masse des paysans moyens propriétaires, un front solide que la « Ré publique populaire » a construit en face du prolétariat urbain.

L'ensemble de ces mesures économi ques a été achevé par la réforme moné taire, qui fut, avec celle de la Belgique, la plus radicale et la plus effective de tous les pays « libérés ». Au moment de l'effondrement des nazis, le « protec torat » se trouva noyé sous les Reichs marks allemands, les couronnes slovar ques et les couronnes dites « du pro tectorat ». Quand les premiers contingents de produits de consommation commencèrent à affluer — surtout de IT.N.RR A. — cette accumulation formidable de moyens de payement ris qua de précipiter l'économie dans une inflation galopante. Le gouvernement provisoire se décida, pour éviter la ca tastrophe, à annuler la valeur de tous les anciens billets de banque, placés dans les banques sous forme de comptes courants bloqués, à distribuer de nouveaux billets — pas plus de 500 couronnes par tête — et à élever les prix à un niveau égal à 300 p. 100 des prix de 1938. Les salaires furent également élevés à 300 p. 100 du niveau de 1938, maia comme les prix montèrent dans de nombreux secteurs bien au delà des niveaux fixés. cette stabilisation de la couronne équivaut à une stabilisation du niveau de vie des travailleurs bien en-dessous de celui de 1938. Les plus favorisés furent les commerçants. les paysans. les industriels petits et moyens qui disposaient encore de certains stocks de marchandises. Les plus frappés se trouvèrent les petits rentiers, tous ceux qui vivaient de l'épargne et aussi les petits trafiquants du marché noir. La pénurie aiguë d'argent limita

HUAT RI E M' E fortement le marché noir, qui n'atteignit plus son « essor » du temps de l'occupation et se restreignit surtout

Le prolétariat et la «

Dans ce qui précède, nous avons déjà énuméré les principaux facteurs qui ont favorisé la Tchecoslovaquie par rapport aux autres pays de la zone d'influence russe et qui font que ce pays jouit d'un degré de stabilité économique bien supérieur à celui de ses volsins. Le pays a moins souffert des opérations militaires proprement dites; sa population a été fortement diminuée par le transfert des Allemands, alors que son potentiel économique a été gonflé par les investissements nazis dans l'industrié lourde; l'économie avait été corsetée dans un appareil dirigiste hautement rationalisé sous l'occupation nazie, l'appareil repris par le nouveau régime dans le cadre de son plan biennal, qui est un plan de production et n'a rien de commun avec les plans quinquennaux russes. Tout cela explique pourquoi le prolétariat tchèque s'est vu épargner les terribles déboires de la Lamine, de l'inflation galopante et de l'abrutissement dans une prolongation constante de la journée de travail dont ont. tant souftert les ouvriers polonais. roumains, hongrois et autres.

Cependant, il serait faux d'en conclure que les travailleurs tchèques connaissent une vie facile et confortable. D'après un article de la revue Nové hospodarstoi (Economie nouvelle), il apparait que le minimum vital mensuel. calculé par les bureaux de la centrale syndicale, s'élève à 2.900 Kes par mois, somme dans laquelle n'est incluse aucune dépense de rééquipement ménager, pourtant indispensable après huit années de pénurie absolue de tous les objets ménagers, Evaluant les revenus des salariés d'après p'usieurs sources (sécurité sociale, impôts, etc), cette revue conclut que les deux tiers des ouvriers et salariés de Bohême et Moravie ont des revenus bruts inférieurs au minimum vital. Il s'agit là notamment des ouvriers de l'industrie textile, des vêtements, du verre, de ra céramique, du papier, de la pierre, du bois. de l'industrie alimentaire, moulins, les fonctionnaires temporaires et des deux p'us basses catégories d'employés d'Etat. Quant aux domestiques. aux employés de l'industrie des cosmé tiques, aux travailleurs agricoles, aux jardiniers, aux forestiers, aux ouvriers de l'industrie de confection, ils ont un revenu moyen de 1700 Kes. c'est-à-dire moins de 60 p. 100 du minimum vital !

Tout autre est la situation des hauts burezucrates de l'industrie et de l'Etat, 50

T ERNATIONA aux produits de luxe, aux besoins de la « nouvelle aristocraties, aux motos, aux pneus d'auto, etc. nouvelle aristocratie » appelés couramment ‹ la nouvelle aristocratie». Le rapport entre le salaire minimum de base du manœuvre et le salaire maximum du plus haut fonctionnaire de l'industrie nationalisée est extrêmement élevé, il dépasse facilement 10, 15 et même 20. Il n'est pas rare qu'on rencontre des directeurs d'industrie gagnant 40.000 Kcs par mois

(près de vingt-quatre fois plus que les ouvriers les plus mal payés !) et ayant en outre l'usufruit gratuit d'une villa, d'une/ auto avec chautteur, etc.

Le poids que constituent ces dépenses improductives pour l'économie nationala est énorme. La revue « Comptabilité et contrôle » que nous avone déjà citée plus haut soumet le budget d'Etat à une analyse détaillée pour arriver à une estimation approximative du coût. de la bureaucratie, En ce qui concerne l'administration étatique proprement. dite — c'est-à-dire les ministères. à Texclusion de l'administration de l'industrie nationalisée — il n'y avait pas moins de 780 millions de Kes de frais de voyages et 180 millions de frais d'entretien d'automobiles (à l'exception des camions). Ce que ce chiffre représente devient clair quand on établit qu'avec les dépenses de voyages de meseleurs les bureaucrates, pas moins de 300.000 familles pourraient couvrir le défeit entre leurs revenus de famine et le minimum vital.

Il n'est pas étonnant que dans ces conditions, un grand mécontentement s'empare des ouvriers et de tous ceux qui arrivent à peine à joindre les deux bouts, en face des revenus fabuleux de la « nouvelle noblesse ». Les journaux dénoncent périodiquement le travail de sape, des « lanceurs de bobards» cui répandent des « chiffres fantaisistes » sur le salaire du directeur de l'usine ou du président du comité d'entreprise. Les fonctionnaires des entreprises, à leur tour, regardent avec envie les fonctionnaires des grands organismes centraux, qui reçoivent les plus hauts traitemsnts. La tendance générale est celle de s'évader du secteur productif proprement dit afin de se « caser » quelque part on des avantages maté riels divers s'ajoutent au salaire proprement dit, et où le revenu réel s'élève bien au de'a des normes. même de l'ouvrier qualifié. Cette tendance s'est exprimée de façon tellement générale, et il y a eu tant de scandales, de vols et de détournements de fonds nar des hauts fonctionnaires, que le parti com-

N muniste lui-même, qui avait toujours voulu apparaître comme le protecteur n° 1 de la « nouvelle aristocratie », s'est vu forcé de lancer l'idée d'une « épuration nécessaire dans l'appareil écono-

Le rôle des

L'instrument principal du pouvoir Trinat stalinien, à côté des positions-clé qu'il occupe dans le gouvernement, est la do nination complète qu'il exerce su les syndicats tchécoslovaques, la centrale syndicale révolutionnaire. Ce syn". dicat unique compte près de 2 millions de membres, allant du manœuvre jusqu'au directeur d'entreprise. C'est la centrale qui dresse la liste des candidats aux élections des comités d'entreprise. C'est elle aussi qui survetlis Ta production dans les usines et qui fonetionne comme moteur essentiel de l'augmentation du rendement. Etant donné que dans les sections syndicales d'entreprise tout le personnel de maitrise est organisé dans le même organisme mule les travailleurs, celles-ci constituent en fait un excellent moyen pour le directeur de contrôler l'évolution de l'état. d'esprit des travailleurs, d'isoler les «agitateurs » et les « mécontents», et de veiller à ce que tout se passe

Men vertu de son arbitraire.

L'élection des comités d'entreprise fut, au cours de l'année révolue, une des questions politiques les plus litigieuses du pays. Au lendemain de la « libération », les comités d'entreprise furent en général instaurés par acclanation, composés des éléments ouvriers les plus actifs, bien que, le plus souvent, politiquement dévoués à 100 p. 100 au P.C. Plus tard, on introduisit un système d'élections des plus antidémocratiques, puisqu'il y eut seulement une liste unique, celle de la section syndicale d'entreprise. En général, les par tis politiques présents dans l'usine se mettaient d'accord, avant la composition de la liste, sur la répartition proportionnelle des postes. Il est intéressant d'imiquer cependant que nendant les élections du printemps 1947. dans près de 50 p. 100 des entrenrices la liste unique ne reçut pas les deux tiers des voix exigés au premier tour de scrutin. Au second tour de scrutin, les sections d'entreprise présentèrent d'autres listes qui ne reçurent pas le quorum nécessalre dans de nombreuses usines parmi les plus importantes du pays. La centrale syndicale nomma alors bureaucratiauement le eomité d'entreprise, comme le lui permet la loi électorale entièrement antidémocratique.

TERNATIONALH mique ». Le seul but de cette épuration serait, bien entendu, le remplacement de fonctionnaires appartenant à d'antres partis par ceux qui sont membres du P.C...

syndicats

Il serait cependant faux de conclure de cet événement à l'existence d'une large opposition ouvrière contre le régime. Il faut plutôt considérer ces élections comme un épisode de la lutte entre les quatre grands partis du pays. En effet, immédiatement aprês les élections, chaque parti présenta sa propre proposition de changement de la loi électorale. Le P.C. demanda que la liste unique soit proclamée élue si elle réunit 51 p. 100 des voix sur elle. Les autres partis réclamèrent le scrutin avec listes multiples de partis, chacun des paitis politiques légaux pouvant présenter sa propre liste de candidats. Seule la gauche socialiste essaya d'obtenir une réforme réellement démocratique, en exigeant que les ouvriers puissent présenter également des candidats indépendants, à condition que ceux-cl aient réuni sur leur nom un certain nombre de signatures parmi les salariés de l'entreprise.

Outre qu'ils sont l'objet de convoitises politiques et l'instrument le plus efficace pour l'embrigadement du prolétariat, les comités d'entreprise bureaucratisés sont devenue des centres d'une énorme corruption. Les membres du comité sont exempts de tout travail manuel, ils touchent des salaires élevés sous forme de « payement d'heures supplémentaires » qu'ils n'ont jamais effectuées, ils ont des revenus « spéciaux» par manipulation des fonds de la cantine d'usine, ete. Teur seule activité consiste à pousser à l'augmentation de la production et du rendement. Tout ce qui rappelle l'ancienne «lutte de classe » est dénoncé comme « réactionnaire » par les comités d'entreprise, les sections syndicales et la . centrale syndicale. De ce fait. le prolétariat, dépourvu de toute autre perspective, se trouve solidement encadré et suit passivement les directives de sa direction bureaucratique. Il faut savoir, d'autre part, que la bureaucratie syndicale constitue une caste en soi, qui désavoue souvent la bureaucratie des diflérents partis. Malgré le fait que les représentants des partis font partie de la direction de la centrale syndicale, celle-ci possède une cohésion sunérieure à celle des différents partis, surtout la où il s'agit de la défense des intérêts spécifiques de la bureaucratie syndicale.

La pénétration russe

Au moment où les troupes russes arriverent a Prague, elles furent accueillies de la façon la plus enthousiaste. Les tanks furent fleuris, les dernières réserves de nourriture de la population furent distrihuées aux soldats, eto. Les drapeaux rouges, les étoiles soviétiques, et toute l'atmosphère autour de l'armée russe évoquérent dans le prolétariat des réminiscences du passé révolutionnaire et des espoirs dans un avenir pareil. C'est un indice. des terribles souffrances des masses sous l'occupation allemande que le comportement réactionnaire des forces armées russes ne connut qu'un écho minime et est pour ainsi dire oubllé aujourd'hui.

La bureaucratle soviétique n'a pas apporté avec elle le Guépéou comme loccupation allemende apporta la Gestapo. Les bruits circulant à ce sujet à l'étranger sont certainement erronés en ce qui concerne la Tchécoslovaquie. Des cas d'intervention massive du Guépéou dans la vie politique du pays nous sont inconnus, à l'exception de la liquidation de presque tous les élémente de Parmée du général Vlassof combattant aux côtés des nazis. Pour les reste, le Guépéou se tient à l'arrière-plan. aucun élément oppositionnel n'a été arrêté ou tué jusqu'a présent. Mais l'influence du Guépéou se fait sentir indirectement, par le fait que la peur qu'elle provoque a empêché l'organisation des forces révolutionnaires dans les premiers jours qui suivirent l'effondrement d'Hitler - alors qu'il y avait des possibilités bien plus larges qu'aujourd'hui — Sa présence invisible provoque encore un réflexe de passivité et de sonmission allenclense chez la plupart des éléments oppositionnels en puissance.

La bureaucratie soviétique a fait démonter une série d'usines également en Tehécoslovaquie, des usines déclarées « butin de guerre » et dont l'outillage fut transporté en Russie. L'exploitation du minerai d'uranium de Joachimstal fut déclaré monopole soviétique, ce qui a toute son importance en vue des re cherches atomiques. Le traité de commerce russo-tchèque instaure le principe du partenaire préférentiel ; la Tchécoslovaquie est forcée d'offrir ses mar 58

TERNATIONALE en Tchécoslovaquie chandises, en premier lieu, à la Russie, qui les réexporte souvent à des pays à devises fortes, alora que dane le mellleur des cas, la Tchécoslovaquie même, n'en obtient rien d'autre que des avoirs en roubles. Malgré toutes ces manipulations, la Russie ne vient qu'au huitiême rang des clients de la Tehécoslovaquie. Pour l'année 1946, la balance commerciale ravorable pour la Tchécoslovaquie fut de 70 millions de kes ; elle n'est pas encore soldée. Il est d'ail leurs remarquable que les produite 11vrés par la Russie ne sont de provenance soviétique que dans des cas fort rares. Le plus souvent, il s'agit d'une partie du blé hongrois, livré à l'U.R. S.S. sous forme de réparation, de locomotives allemandes saisies comine « butin de guerre », etc. Il est clair que la bureaucratie utilise sa pression, même dans ce paye favorisé de sa zone d'influence, pour obtenir des avantages économiques qui se font aux, dépens de l'économie et du niveau de vie des mas ses laborieuses du pays.

Politiquement la pression va naturellement bien plus loin. Une < attitude hostile en vers l'U.R.S.S. » a été un prétexte suffisant pour expulser de la Tehécoslovaquie des émigrés socialistes espagnols. L'acceptation unanime par le gouvernement tchécoslovaque — y compris les ministres staliniens — de l'invitation à la Conférence de Paris pendant l'été dernier, fut également Interprétée comme une « action inamicale › par le gouvernement russe. Le fait que les staliniens, agents du Kremlin, contrôlent les principaux leviers de commande de l'appareil de répressión et de propagande ; le fait aussi que la bourgeoisie se rend fort bien compte qu'elle ne subsiste en tant que classe que grâce à la tolérance du Kremlin, tout cela explique pour quelles raisons la prossion russe ne s'est heurtée jusqu'à maintenant à aucun obstacle majeur. Les événements futurs montreront si la pression de la bureaucratie soviétique ne peut pas atteindre un poi-t où une résistance désespérée de la bourgeoisie deviendra inévitable.

P. I., 1er septembre 1947.

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