Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 6, n° 1-2

La réforme monétaire en U.R.S.S.

Quatrième Internationale, vol. 6, n° 1-2 · janvier-février 1948 · p. 6-8 · 1 648 mots

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« Quatrième Internationale » a insisté systématiquement sur le fait que la crise économique d'après-guerre en Union Soviétique essentiellement un double caractère : crise d'inflation d'une part, du rendement d'autre part. Les événements de ces dernières sam confirmé cette analyse et ont, en même temps, indiqué à quelles cales la bureaucratie stalinienne doit recourir pour en réduire, dan ure du possible, les effets paralysateurs sur le développement économ

L'inflation soviétique dont le caractère extrêmement maintenant reconnu — avec retard - aussi bien par les économi bourgeois que par les porte-parole officiels du Kremlin, rendait la planific pratiquament impos sible. L'argent avait perdu son rôle essentiel dans la 11616 de transition, qui était celui de contrôleur, de vérificateur du développement économique et avait au contraire de plus en plus soumis le travail des planificateurs à la logique de sa propre circulation interne. Le chaos le plus complet régnait dana le cadre du calcul préalable des prix de revient dans l'industrie. Le commerce ne se trou6 vait pas moins désorganisé et devait pratiquement tolérer l'existence de trois marchés - avec trois systèmes de prix — parallèles : les prix dits rationnés ; les prix des magasins dits « commerciaux » et le prix du marché dit « libre ». Ce système était encore compliqué davantage par l'existence de prix préférentiels pour les officiers de l'armée, par des prix de faveur accordés aux repas dans les cantines, par le développement du troc, etc.

La bureaucratie attaqua ce problème en partant d'une considération économique « classique » : que le but de la lutte contre Pinflation devait être l'unification des prix. Mais l'existence des différents secteurs n'était que l'expression d'un phénomène économique plus fondamental : le déséquilibre entre la masse du pouvoir d'achat à la campagne et la masse des moyens de consommation industriels disponibles d'un côté ; l'insuffisance de l'approvisionnement « ra-

» en produits agricoles pour la population d'autre part. Le premier phénomène produit une hausse des prix telle pour les produits de consommation équilibre s'établit entre l'offre et la demande, en excluant la masse des ouvriers et des kolkhosiens pauvres de toute capacité d'achat de ceș produits. Le second phénomène cependant, à la source du développement du marché dibre dt « paysan », avait pour tendance à augmenter constamment iles dispcnibilités monétaires des paysans cossus, donc à, exercer une pression infla tionniste sur les prix des produits de consommation.

L'unification des prix, réalisée maintenant, du moins en théorie, a été achevée en deux étapes. La première, exécutée vers la fin de l'année 1946, consista en une augmentation de 200 à 300 % des prix « rationnés » et une diminution de 25 à 50 % des prix « commerciaux ». La seconde vient d'avoir lieu maintenant. Elle signifie le maintien des prix rationnés à leur niveau fixé en novembre 1946 (à l'exception d'une petite réduction de 12 % pour le pain, la farine et la bière, et une augmentation de 10 à 30 % environ pour lles cufs, lle beurre, le thé, les fruits, les légumes, etc.), et leur extension au marché libre, le rationnement étant aboli. Du point de vue des produits alimentaires, il somble que • l'approvisionnement est maintenant suffisant, grâce à la récolte exceptionnelle de 1947, pour que la seule limite de consommation soit celle du pouvoir d'achat de la masse des salariés. Celui ci reste grosso modo inchangé, la réforme monétaire ne touchant pas les salaires et traitements. (Il faut cependant ajouter qus la plupart des familles soviétiques devaient épargner péniblement de l'argent Hes donantes ont de pratiquement ing est de menage et , pour pouvoir s'acheter de temps en temps un vêtement, un objet de ménage, etc., et que ces petites économies ont été pratiquement éliminées).

Mais il en va autrement de l'approvisionnement en moyens de consommation industriels. L'industrie légère soviétique n'est non seulement pas capable de satisfaire les besoins réels de la paysannerie, elle est même incapable, et de loin, de catisfaire ses besoins effectifs. L'abolition du rationnement de ces produits aurait entraîné une hausse vertigineuse des prix si elle n'avait pas été accompagnée en même temps d'une élimination radicale de ce qu'on appelle, par un triste euphémisme « le pouvoir d'achat excédentaire » (par rapport à l'approvisionnement possible). C'est cela la signification essentielle de la réforme monétaire.

•La conséquence première des mesures économiques récentes est donc un changement des rapports entre la ville et la campagne. La masse des moyens de payement accumulée essentiellement par les paysans cossus, les « kolkho siens millionnaires », a été diminuée radicalement. Mais elle n'a pas été éliminée. La diminution des prix des moyens de consommation industriels signifie en même temps une revalorisation des fortunes accumulées pendant la guerre, fortunes qui deviennent maintenant des fortunes réelles. La réduction du pouvoir d'achat des « millionnaires » n'est donc pas de 90 % mais tout au plus de 60 ou de 50 % compte tenu de la diminution des prix. En même temps

- alors que la situation de la masse ouvrière ne s'améliore que de façon très minime, dans la mesure où l'approvisionnement en vivres est facilité, car cette masse ne dispose d'aucun « pouvoir d'achat excédentaire » — ce sont les bureaucrates et les couches supérieures des « stakhanovistes », dont les traitements très élevés, restés inchangés, récupèrent maintenant un pouvoir d'achat deux ou trois fois supplémentaire à celui qu'ils avaient auparavant, qui sont les véritables gagnants de l'opération. Combattre les tendances dissolvantes de l'économie planifiée avec ses propres mesures terroristes et aventurières ; affaiblir la tendance à l'accumulation primitive de la part de la paysannerie cossue = renforcer les privilèges de la bureaucratie et de ce fait l'inégalité sociale, voilà la signification essentielle de ces mesures, qui confirment ainsi point par point les aspects essentiels de notre analyse de la nature de l'U. R. S. S.

VATRIEMEINTERNATIONALI Cependant, il est nécessaire de mettre l'accent sur deux phénomènes d'appa. rence secondaire, qui ont été généralement ignorés par les observateurs, et qui jettent une lumière significative situation véritable de l'économie sovié tique. La réforme monétaire a été d'événements qui ont brusquement précisé combien toute la vle est soumise à une tyrannle de l'argent insoupçonnée à l'étranger. Qu tyr nie de l'argent dit spéculation, Aussi n'est-il pas étonnant de lire dan soviétique le récit de telle ville où les spéculateurs se ruèrent, dès pre Jours de la réforme moné taire sur les magasins, y achetèrent toutes ottines disponibles, puis les revendirent les jours suivants à un prix double aux paysans accourus. Makarov, ministre du Commerce de da R.S.F dans des « Isvestia » du 19 décembre des directeurs et des employé lasins d'Etat d'avoir fait cause commune avec ces spéculateurs. D'autre correspondants de nombreux journaux anglais et américains ont qu'une pénurie complète de tous les produits, devenus tout à coup réona dans les grands centres, et que les ménagères durent faire heures durant pour acheter un pain de qualité d'ailleurs inférieure effets combinés de la gabegie bureaucratique et du caractère aventurier mesure stalinienne. En réalité, il apparaîtra bientôt que même la réduction radicale du pouvoir d'achat paysan ne suffit pas à établir un nouvel équilibre entre l'offre et la demande des produits de consommation. De nouvelles réductions, frappant essentiellement les ouvriers, seront indispensables. Ainsi, la veille même de la réforme monétaire, un décret du 25 novembre 1947 réduisait de 40% le montant des allocations familiales aux familles nombreuses et aUX mères non mariées (« Isvestia P, 26 novembre 1947).

C'est ainsi que nous en arrivons notre seconde cons bration. La lutte contre l'inflation, condition et prealable pour able réalisation du plan quinquennal bureaucra a la lutte potr le rendement. force qui démontrent clairem a encore actuel. Jement rendement cela signifie du minimum vital, MT. gagner des primes par un accrois. dividuelle. Dans l'industrie, la revision des-contrats donné leu à une dégoûtante comédie dans laquelle Ouvrierd (1) l'abolition d'un système de, salaire «' nivellateur ». augmentation de 20 à 25 % de la norme de production, c'est. anta accentuation de l'exploitation de la main-d'œuvre. En agri. culture, on assiste actuellement à un phénomène tout à fait analogue. La • Pravda » du 17 décembre 1947 s'étend longuement sur les effets du nouveau système de paiement en vigueur dans les kolkhoses — qui revient à Pintroduction du travail aux pièces au lieu de la rémunération en journée-travail en vigueur auparavant. Les auteurs de cet article remarquable citent triomphalement qu'ainsi on vient de supprimer le « nivellement des salaires par le bas » et, par l'exemple qu'ils donnent, indiquent que cela revient à retirer à une équipe jusqu'à 25 o% du salaire minimum sous prétexte qu'elle n'a pas rempli la norme! Ils aioutent. comme de bien entendu, que ce nouveau système complique à l'extrême le calcul du salaire de chaque « équipe » de paysans, et exige des « cadres » de comptables plus nombreux et plus expérimentés. Autrement dit, non seulement l'inégalité à l'intérieur du kolkhoze se trouve fortement accentuée, mais une nouvelle bureau. cratie non productrice s'y développe toujours plus, bureaucratie dont cependant les organes staliniens dirigeants ont dû accuser eux-mêmes les méfaits il y a quelques mois.

Ces faits révèlent avec une vigueur nouvelle l'impasse dans laquelle la gestion bureaucratique conduit l'économie planifiée. Au lieu d'une augmentation progressive du niveau de vie et de la culture de masse, c'est de plua en plus la terreur et là faim qui constituent les armes essentielles du régime pour amener les masses ouvrières et paysannes à augmenter leurs efforts productifs. Mais contre la faim, les réflexes normaux et inévitables de tout ouvrier sont la spéculation, le « marché » et la « production » parallèle, l'absentéisme, la diminution de tout effort physique. De ce fait, les « solutions » staliniennes ne font que faire tourner le régime dans un cercle vicieux. Il n'est donc pas étonnant qu'on retrouve ces phénomènes, actuellement en U.R.S.S., sur une échelle plus farge que jamais auparavant.

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