Il y a cent ans, en février 1848, le peuple insurgé de Paris dans lequel prédominait l'élément ouvrier, renversa la monarchie de juillet de Louis-Philippe et imposa la République.
Les flots de la Révolution de février déferlèrent sur tout le continent, en Italie, en Allemagne, en Autriche, jusqu'aux confins du sud-est de l'Europe. De 1848 à 1849, une lutte serrée opposa dans tous ces pays tout d'abord la bourgeoisie industrielle et commerçante, flanquée de la petite bourgeoisie urbaine, des paysans et des ouvriers, à l'aristocratie financière alliée à la royauté féodale ; ensuite, ou plutôt au cours de la même lutte, la bourgeoisie tout entière s'allia à la féodalité contre le prolétariat.
C'est en France que ce processus a ete le plus net. La Révolution de février fut l'insurrection de la bourgeoisie industrielle française aidée de la petite bourgeoisie urbaine, des paysans et des ouvriers contre l'aristocratie financière que représentait la Monarchie de juillet. Le gouvernement provisoire qu'elle instaura était l'expression du compromis entre les différentes classes qui, dans un « soulèvement commun, avec ses illusions, sa poésie, son contenu imaginaire et ses phrases » (Mara) avaient renversé la Monarchie de Louis-Philippe.
Mais au fond, remarqua Marx, le porte-parole de la Révolution de février « par sa position comme par ses opinions » appartenail à la bourgeoisie.
Le prolétariat parisien qui mit dans la lutte toute son ardeur révolutionnaire, son enthousiasme et son abnegation, se contenta en février 1848 d'imposer la République bourgeoise en l'entourant d'une série d'institutions sociales, marquaient son propre poids spécifique de classe. Ni les conditions objectives, ni sa propre expérience ne lui permirent en Jévrier d'aller au-delà de la République bourgeoise sauf « en idée et imagination ».
Cependant la e grande lutte des classes cachée sous les ailes de la République bourgeoise » ne faisait que commencer. La bourgeoisie victorieuse entendait consolider son pouvoir, le débarrassant de toute ingérence prolétarienne. Le prolétariat de son côté qui avait lutté en février sur les barricades de Paris, en chantant Mourir pour la Patrie, entendait peupler la République d'un contenu ouvrier, garantissant son niveau de vie et ses libertés. La Révolution commencée par le choc d'une fraction de la bourgeoisie à laquelle s'allièrent les masses petites bourgeoises et ouvrières, contre une autre fraction bourgeoise alliée à la royauté féodale. se dévelopna selon l'autodynamisme du dispositif des classes en opposition. Le 17 mars et le 16 avril auront lieu les premiers combats d'avant-postes de la du prolétariat parisien contre la bourgeoisie qui passait à l'offensive. 22 juin se livra à Paris la première grande bataille entre les deux classes opposées qui aboutit à la défaite prolétarienne,
En Autriche et en Allemagne les événements révolutionnaires de l'année 1848 démontrèrent la même logique.
La Révolution française de février se développa sur te fond général de la crise industrielle et commerciale qui, ayant éclaté en 1847 en Angleterre, se répandit sur tout le continent. Le mécontentement de la bourgeoisie indusrielle, de la petite bourgeoisie et du prolétariat contre l'aristocratie banquière et terrienne régnante Atait partout général.
L'insurrection parisienne de février précipite lexplosion dans bes autres pays européens. Le 13 mars à Vienne et le 18 mars à Berlin le peuple victorieux taura des gouvernements constitutionnels « libéraux ».
En Prusse. la bourgeoisie libérale & dans la personne de deux riches commercants, MM. Camphausen et Hansemann, se saisit directement des rènes du gouvernement », tandis qu'en Autriche « où l'éducation politique de la bourgeoisie était beaucoup moins avancée, c'est la bureaucratie libérale qui prit l'affaire en main et déclara vouloir exercer le pouvoir en lieu et place de la bourgeoisie » (Marx : Révolntion et Contre-Révolution en Allemagne. Chapitre : LAssemblée Nationale de Franciort.).
Dans les deux cas, comme en France, la victoire commune des classes et des partis contre l'ancien gouvernement fut suivie de la lutte entre ces classes et ces parts, au cours de laquelle la bourgeoisie ubérale s'allia à la noblesse et à la bureaucratie pour combattre le prolétariat et les autres couches exploitées de la société.
* Dès le début du drame révolutionnaire il était en effet évident, remarque Marx, que la bourgeoisie libérale ne pouvait occuper le terrain contre le parti féodal et bureaucratique, vaincus, mais pas détruits, qu'en faisant appel au soutien 20 des partis populaires et plus avancés; il était évident également, gu'il lui fallait. pour tenir tête au torrent de ces masses plus avancées, le concours de la noblesse féodale et de la bureaucratie ».
Cependant, la défaite du prolétariat rendue possible grâce à l'alliance de la bourgeoisie libérale avec la noblesse féodale, l'aristocratie banquière et la bureau cratie ébranla tout d abord la bourgeoisie libérale. Elle l'empêcha aussi bien en France qu'ailleurs d'afjermir sa domination exclusive et elle lobligea à se réfugier a nouveau dans les bras de la réaction monarchiste féodale.
Mara et Angels vécurent et participèrent activement aux révolutionnaires de cette période trouverent en ceux-ci un champ unique d'expériences théoriques et pratiques pour leur doctrine du socialisme scientifique. La conception du matérialisme historique, de la dictature du prolétariat, de la technique de l'insurrection et en tout premier lieu de la dynamique et de la stratégie de la Revolution prolétarienne, toutes ces parties essentielles du marxisme révolutionnaire ont été prodigieusement enrichies et développées par l'expérience des Révolutions européennes de 1848.
Engels dans sa fameuse préjace de 1895 sur « Les luttes de classe en France » de Marx insiste sur plusieurs de ces points.
La conception du matérialisme historique, esquissée dans le Manifeste Communiste à grands traits pour toute l'histoire moderne fut illustrée pour la première fois par Marx d'une façon concrète dans cette étude qu'il a consacrée « au développement aussi crilique que typique pour l'Europe tout entière et qui dura plusieurs années « (Engels) commencé en France par la Révolution de février 1848.
La technique de l'insurrection vue à la lumière des combats de rues et de barricades attira Tattention et la critique des fondateurs du socialisme scientifique. Marx salua en la personne de Kersausie, ancien officier et ami de Raspail, auquel on attribuait le plan de bataille des ouvriers parisiens lors des journées de juin 1848, « le premier organisateur du combat des masses », le stratège des barricades ». Engels plusieurs années après revient sur cette question « premier et s'efforce de lui donner ses justes proportions tenant compte de l'évolution depuis 1848 devenue « beaucoup moins favorable pour les combattants civils et beaucoup plus favorable pour les troupes ».
Mais les enseignements théoriques les plus importants que Maro et Engels ont tirés de cette expérience historique sont certainemnt ceux qui concernent l caractère, la dynamique et la stratégie de la révolution prolétarienne. Celle-ci ne peut être, à la maniere des révolutions bourgeoises de 1848, l'œuvre d'une petite minorité consciente à la tête des masses inconscientes.
« Là où il s'agit d'une transformation complète des organisations sociales, il faut que les masses elles-mêmes y coopèrent, qu'elles aient déja compris ellesmêmes de quoi il s'agit, pourquoi elles interviennent (avec leur corps et avec leur vie) » concluait, après Mara, Engels vers la fin de sa vie.
Dans cette réflexion il y a tout le contenu essentiellement conscient et démol'action de la minorité bureaucratique. cratique de laction révolutionna re des masses, que le stalinisme remplace par
Cette « transformation complète des organisations sociales » que seul le prolé tariat peut accomplir est une œuvre de longue haleine, où la victoire ne peut être remportée d'un seul coup, où il faut progresser lentement de position en position dans un « dur combat » contre toutes les autres classes et tous les autres partis.
La Révolution prolétarienne ne transige avec aucune forme de domination de classe, ne s'arrête pas au stade démocratique mais passe aux mesures socialistes et a la guerre contre la réaction extérieure, c'est une révolution « permanente » au sens que Mara lui avait attribué, dont « chaque étape est contenue en germe dans l'étape précédente, une révolution qui ne finit qu'avec la liquidation totaie de lu société de classe » (Trolsky).
A cette marche de la Révolution correspondent une tactique et une stratégie déterminées du prolétariat, dont les principes restent son organisation politique indépendante, la lutte sous son propre drapeau, pour son propre programme, afin d'arriver à la prise révolutionnaire du pouvoir et à l'instauration de la dictature prolétarienne des conseils.
Du temps de Mara la tactique du parti prolétarien était influencée par l'eristence tence des partis de la bourgeoisie libérale et petite bourgeoise, qui s'opposaient dans certaines limites à l'aristocratie féodale et bureaucratique et la combattaient.
Dans ces conditions. le parti prolétarien était pour un appui critique à ces régnante, et il les poussait à fond dans l'accomplissement de la révolution bourpartis chaque fois qu'ils entraient dans une lutte effective contre la reaction geoise contre la féodalité.
A Tépoque actuelle de l'impérialisme, les tâches de la révolution bourgeoise ne peuvent être accomplies que par le prolétariat au pouvoir, qui les combinera avec ses propres tâches socialistes. C'est en cela que consiste la signification historique des trois révolutions russes du XX• siècle, ainsi que l'erpérience de la Révolution chinoise de 1925-1927, de la Révolution espagnole de 1931-1938, et des révolutions coloniales actuelles.
Nous avons, dans la mémorable adresse de Mara de 1850 à la « Ligue des
Commumstes » que nous publions ci-dessous, la plus haute leçon théorique que
Mara a dégagée des Révolutions européennes de 1848 en ce qui concerne la révoprolétarienne, son caractère « permanent » et la tactique du parti protétarien.