Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › numéro de novembre-décembre

Nouvelle étape de la contre-révolution et de l'offensive impérialiste en Indochine (résolution du Comité central du groupe communiste internationaliste vietnamien en France)

Quatrième Internationale, numéro de novembre-décembre · novembre-décembre 1947 · p. 62-64 · 2 303 mots

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1° Dans ses thèses adoptées par la Conférence nationale d'août dernier, le Groupe communiste internationaliste vietnamien en France marquait nettement que si l'impérialisme français, incapable de réaliser une reconquête totale, savait être obligé de recourir à des négociations, il entendait toutefois éliminer auparavant l'influence stalinienne et rétablir un ordre bourgeois à sa convenance.

Les événements depuis août confirment pleinement cette analyse. Les faits les plus marquants ont été le discours de Bollaert du 10 septembre à Hadong, et les déclarations de Bao-Dai qui lui ont fait écho.

2° Le discours de Bollaert. - Ce qui caractérise avant tout ce discours, c'est qu'il constitue de bout en bout une vigoureuse charge contre le VietMinh, accusé de gouverner par la terreur et la violence. Refusant de reconnaître l'autorité du gouvernement VietMinh et de traiter avec ce dernier, le porte-parole du Gouvernement français lance un appel à « toutes les familles politiques, spirituelles et sociales, pour les engager à prendre leurs responsabilités dans le relèvement de leur pays.»

En même temps, Bollaert fixe les conditions de négociations nouvelles. Après avoir créé de toutes pièces l'autonomisme cochinchinois, l'impérialisme déclare aujourd'hui qu'il ne prend pas position sur l'union des trois Ky, problème intérieur au Viet-Nam. Si l'accord du 6 mars avait laissé en suspens la question des relations diplomatiques du Viet-Nam et n'avait pas arrêté avec précision le statut de son armée, Bollaert précise aujourd'hui qu'il ne peut y avoir qu'une armée, qu'une diplomatie, celles de lUnion française.

En définitive, ce discours est une nouvelle étape dans la politique française ; il constitue un appel ouvert à la bourgeoisie indigène, aux éléments petits-bourgeois et aux formations antistaliniennes pour les engager à se regrouper. 62

3°. Les déclarations de Bao-Daï. -Faisant écho à ce discours, l'ex-empereur Bao-Dai, dans une proclamation au peuple vietnamien, attaque très violemment le Viet-Minh et se présente comme un sauveur ; il se déclare prêt à entrer en contact avec les autorités françaises « pour obtenir l'indépendance et l'unité du Viet-Nam ». Puis il annonce son intention d'arbitrer les dissensions internes du pays. Cette proclamation témoigne du désir de la bourgeoisie indigène de reprendre en main la situation, maintenant que le flot populaire a été endigué par le stalinisme.

Bao-Dai s'efforce de ruiner à son profit l'influence du Viet-Minh en se livrant, par rapport à ce dernier, à une surenchère politique. Dans diverses déclarations. il affirme en effet ou fait affirmer par ses porte-parole qu'il ne « donnera pas aussi facilement sa signature que ceux qui ont accepté la convention du 6 mars et le modus vivendi qui a suivi la conférence de Fontainebleau ». Il demandé la dissolution du gouvernement cochinchinois du Viet-Nam, l'unité du Viet-Nam et parle d'une « indépendance complète » assurant au Viet-Nam « ses propres services diplomatiques, son armée, ses finances et son économie ». Ces exigences sont en apparence plus loin que celles de Ho-Chi-Minh, qui ne manque pas une occasion de proclamer son attachement à l'Union française. Cette attitude peut, à première vue, sembler etonnante, Bien des nationalistes, que la politique du Viet-Minh a écœurés, peuvent s'y laisser prendre. En réalité, l'intransigeance de l'ex-empereur s'explique parfaitement, en premier lieu par la nécessité où il se trouve de capter la confiance d'une population qui aspire obstinément à l'indépendance. Les impérialistes eux-mêmes ne s'y trompent pas. Le journal ultra-colonialiste « Climats », du 15 octobre, éerit : « L'ex-empereur... ne veut pas être l'homme des Français. Attitude choquante pour nous, mais raisonnable. S'il s'en écartait il perdrait tout crédit auprès de son peuple, c'est-à-dire le

U ME ON T pouvoir de réaliser justement le bien . qu'on attend de lui. »

Par ailleurs, cette intransigeance teflète la volonté de la bourgeoisie annamite d'acquérir une plus grande latitude pour exploiter à son profit les masses. Or l'impérialisme francais exsangue ne peut se permettre de faire à la bourgeoisie indigène des concessions bien substantielles ; c'est pour quoi le conflit traîne en longueur depuis deux ans, malgré la nécessité pour la France d'en finir au plus vite avec une guerre cofteuse, trop lourde pour son économie délabrée. La bourgeoisie annamite fonde donc peu d'espoir sur l'impérialisme français mais, par contre, elle teurne de plus en plus délibérément ses regards vers les EtatsUnis. Il n'y a pas de doute que l'intransigeance de Bao-Dai soit commandée, en définitive, par l'espoir en un appui américain pour arracher à l'impérialisme français le maximum de concessions.

4º L'intervention américaine dans les

L E RNATIONALE parvenu à tromper les masses et à acquérir la moindre base populaire ; il n'a pu se maintenir que par la présence des troupes françaises, au milieu d'une hostilité manifeste. L'autonomisme s'est avéré comme une aventure sans issue. Cependant, l'impérialisme a gonservé l'autonomisme en réserve aussi longtemps qu'il n'avait pas trouvé d'élément sur qui miser contre le Viet-Minh. Aujourd hui le gouvernement français a opéré un tournant. Les multiples ditficultés auxquelles il est aux prises dans la métropole (et en particulier la vague de grèves et d'agitation sociale sans cesse renaissante, la crise ouverte ou l'instabilité portique que connaît l'ensemble de l'empire français, en particulier Madagascar, Afrique du Nord) obligent l'impérialisme à s'acheminer rapidement vers une solution du conflit indochinois. C'est pourquoi il semble se décider à jouer la carte Bao-Dai. Dans ces conditions, l'autonomisme devient encombrant. C'est ainsi que s'explique le changement de gouvernement et l'effacement du nouveau gouvernement de Xuân qui se transforme en Comité de gestion. En même temps. Xuân fait des déclarations de confiance à Bao-Dai.

6° L'offensive militaire. - Ainsi se dessine la nouvelle orientation de l'impérialisme qui concède à Bao-Dai la liquidation de l'autonomisme et le rattachement de la Cochinchine à lAnnam et au Tonkin. La déclaration du ministère des Colonies, le 16 octobre dernier, est claire à ce sujet : « La paix ne peut être rétablie que par un gouvernement vietnamien vraiment national qui, tout en assurant l'indépendance et l'unité du VietNam sera décidé à respecter les engagements pris et sera capable de mettre fin à un régime de terreur et d'assassinats, »

Les opérations militaires engagées au Tonkin aux environs du 10 octobre entrent dans cette politique. Il s'agit d'affaiblir la résistance du Viet-Minh en hloquant tout ravitaillement en armes et munitions par la frontière chinoise, comme le déclare le gouvernement luimême. Une personnalité de l'administration française de Saïgon a fait à lagence Reuter les déclarations suivantes : « Les opérations en cours ont pour but de faciliter les négociations les avec Bao-Dai. Les autorités françaises accepteront vraisemblablement d'accorder à Bao-Dai l'unité et l'indépendance qu'il réclame... Nous avons le ferme espoir de voir rapidement les masses populaires qui souffrent depuis si longtemps se rallier autour d'un nouveau gouvernement national présidé par BaoDai. »

7º La politique stalinienne. — Devant les violentes attaques que subit le VietMinh de la part de Bao-Dai, Ho-ChiMinh maintient son attitude de conciliation et de flatterie à legard de lexempereur. Celui-ci n'a consenti à abdi- affaires d'Indochine, au grand jour, s pas s'accuser pendant la écoulée. Ies U.S. A si elle n'apparaît emble néanmoins dernière période ne peuvent pas rester indifférents devant la crise qui secoue le Viet-Nam. Lepuis la fin de la guerre, ils tendent à faire du Pacifique un lac américain. Installés à demeure dans des milliers d'îles du Pacinique, occupant seuls le Japon pour s'en faire un solide bastion, ayant développé et consolidé au détriment de la Grande-Bretagne leur influence économique sur la Chine, les Etats-Unis ne peuvent se désintéresser d'une position stratégique aussi importante que l'Indochine. Il leur importe de ne pas permettre à l'influence soviétique de s'infiltrer dans ce secteur par l'entremise du gouvernement pro-stalinien d'HoChi-Minh et de ne pas laisser subsister en Extrême-Orient ce foyer de crise. Sans vouloir supplanter directement l'impérialisme français qu'ils tiennent à leur merci, les U. S. A, cherchent à la faveur de ce conflit à étendre leur influence sur l'Indochine. Ils peseront vraisemblablement d'un grand poids dans les prochaines négociations. La présence d'un homme de confiance des plus considérables de l'impérialisme americain, W. Bullitt, à Hong-Kong et en Indochine, au lendemain precisement du discours de Bollaert et au moment des déclarations de Bao-Dai est significative à cet égard.

5° La fin de l'autonomisme cochinchinois. — S'appuyant sur les gros propriétaires fonciers de Cochinchine, l'impérialisme français s'est efforcé de développer l'autonomisme. Celui-ci devait l'aider à conserver une plate-forme solide et sûre en Indochine, et en même temps à morceler et à rendre inviable économiquement l'état du Viet-Nam, en lui retirant ses riches provinces. L'impérialisme dut vite déchanter. Le gouvernement cochinchinois n'est jamais quer en août 1945 que parce que ni l'impérialisme français, ni l'impérialisme japonais, dont il a été tour à tour le laquais servile, n'étaient capables a moment de lui assurer un appui contre les masses populaires. Loin de stigmatiser son rôle devant le peuple du Viet-

Nam, les staliniens l'ont flatté, nommé conseiller , du gouvernement, au nom de leur dogme de collaboration de classes et d'union nationale. Récemment encore, alors que la manœuvre de l'impérialisme français se précisait,

Chi-Minh crut la prévenir en remplaçant certains membres staliniens de son gouvernement par des éléments bourgeois et en faisant de Bao-Dai un conseiller suprême.

Mais tous ces efforts sont vains, Tant qu'il s'agissait d'endiguer la poussée révolutionnaire des masses, les éléments nationalistes bourgeois et probourgeois se rangeaient derrière les staliniens qui étaient les seuls à pouvoir freiner efficacement les masses. Maintenant que le Viet-Minh a rempli son rôle contrerévolutionnaire, qu'il a conduit la lutte nationale dans une impasse et semé le découragement et le désarroi dans une bonne partie des masses, la bourgeoisie annamite considère qu'elle peut se passer de lui. Quant à l'impérialisme qui avait dû s'accommoder du VietMinh tant que ses propres positions étaient fragiles et que le bouillonnement révolutionnaire restait intense, il ne veut à aucun prix avoir affaire avec le stalinisme pour conclure un nouvel accord. Il ne peut faire aucune confiance aux staliniens, tout d'abord a cause de leur affiliation avee Moscou. En outre, la bourgeoisie nationale lui paraît un gérant plus direct et par là plus sûr de ses intérêts. Le stalinisme a voulu servir fidèlement la cause de la bourgeoisie nationale, il a voulu être le pionnier d'un capitalisme indigène. Il n'a réussi, en prenant la tête de la contre-révolution, qu'à creuser sa propre tombe.

Quant au parti communiste français, il poursuit sa campagne en faveur de Ho-Chi-Minh, Prenant prétexte des déclarations de Bao-Dai, l' « Humanité » s'évertue à montrer que Ho-Chi-Minh accordera davantage de concessions que lex-empereur et que les négociations avec le Viet-Minh sont par conséquent plus avantageuses pour l'impérialisme français. Ceci met clairement en lumière que le soutien donné par le P. C. F. à Ho-Chi-Minh n'a rien à voir avec un soutien réel du peuple vietnamien, des intérêts duquel le parti de Thorez ne se soucie guère. Une nouvelle preuve en a été apportée par les manifestations chauvinistes de Verdun et d'autres localités de l'Est : le P.C.F. y a organisé une résistance des masses pour empêcher le passage des péniches chargées de sucre à destination de l'Allemagne, faisant dresser des barricades, etc. Cependant, depuis deux ans que dure la guerre d'Indochine qui coûte aux peuples français et vietnamien des milliers de vies, le P. C. F. s'est refusé 64

TERNATIONALE cbstinément à user de semblables méthodes pour empêcher, comme il en a les moyens, le départ des troupes et des munitions vers l'Indochine.

Notre position. - Les communistes internationalistes ont clairement prévu que la politique de Ho-Chi-Minh, de mener à une véritable indépendance.

conduisait le mouvement dans une impasse. Ils dénoncent le rôle que s'apprête à jouer Bao-Daï, qui ne veut finalement que parachever l'œuvre de contre-révolution au Viet-Nam. La surenchère nationaliste de l'ex-empereur ne doit tromper aucun travailleur vietnamien conscient. Bao-Dai a toujours été le valet d'un impérialisme ou d'un autre et il le reste encore. Il ne peut apporter qu'une fausse indépendance qui restera encadrée par l'Union française, et qui signifiera le droit pour la bourgeoisie nationale de s'enrichir davantage en exploitant les masses à son propre compte. Celles-ci continueront à être opprimées. Vis-à-vis du Viet-Minh, nous sommes prêts comme nous l'avons toujours été, à conclure avec lui un front unique de lutte contre l'impérialisme et ses valets du genre de Bao-Daï.

Mais nous ne pouvons pour autant atténuer notre critique à son égard. Nous ne pouvons pas cacher aux masses que c'est la politique de collaboration classes et de compromission avec l'impérialisme du Viet-Minh qui a permis aux Bao-Dai de relever la tête. Notre attitude vis-à-vis du Viet-Minh ne peut être mieux définie que par la phrase de Lénine : « Marcher séparément, frapper ensemble. » Les communistes internationalistes vietnamiens sont prêts à unir leurs coups à ceux du Viet-Minh contre l'impérialisme, mais entendent garder leur pleine indépendance de programme et de critique, Viet-Minh, faire confiance Passées du car devant les capitulations passées faire confiance sa politique signifierait renoncer à la position révolutionnaire.

L'arrivée au pouvoir de Bao-Dai ne signifie pas cependant qu'un point final soit mis pour de longues années au mouvement révolutionnaire du VietNam. Une pareille hypothèse ne peut d'ailleurs être sérieusement envisagée, pour peu que l'on tienne compte de la situation d'instabilité extrême qui règne actuellement en Extrême-Orient et particulièrement aux Indes.. Avec BaoDai au pouvoir les masses se rendront compte rapidement de la duplicité de la bourgeoisie nationale qui masque derrière une soi-disant lutte pour l'indépendance sa collaboration avec l'impérialisme. Exploitées plus largement qu'auparavant par là bourgeoisie annamite, les masses seront amenées : diricer leur luttte contre leurs oppresseurs indigènes, visiblement responsables de leurs maux. Elles se rendront compte que pour arracher l'indépendance nationale et chasser définitivement limpérialisme, elles ne peuvent compter sur leur bourgeoisie nationalé mais doivent instaurer leur propre pouvoir des ouvriers et des paysans.

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