Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › numéro de novembre-décembre

Les mouvements de masse en Italie

Quatrième Internationale, numéro de novembre-décembre · novembre-décembre 1947 · p. 7-8 · 1 440 mots

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Le vendredi 28 novembre, la population de Milan apprit que le gouvernement avait démis de ses fonctions le préfet Troilo, le dernier des préfets dits politiques, ancien commandant d'une formation de partisans. Considérant cette mesure comme une provocation réactionnaire, les masses se dressèrent unanimement contre elle. Une grève générale de dimension inconnue depuis avril 1945 éclata. Tandis que les ouvriers et les employés quittèrent les usines et les bureaux, les trams et les autobus s'arrêtèrent, la police de la circulation se joignit au mouvement, des délégations massives se rendirent à la préfecture puis occupèrent celleci et la firent garder par des ouvriers armés portant le brassard des formations partisanes. Quand le ministre, effrayé, téléphona de Rome pour savoir ce qui se passait, il ne put pas communiquer avec les « autorités légales ». la préfecture se trouvant occupée et le maire ayant démissionne. Sa réaction fut caractéristique de l'orientation actuelle du régime italien : il ordonna sur-le-champ au commandant de la division « Legnano » de l'armée de prendre en main provisoirement les pouvoirs civils dans la région de Milan.

Heureusement pour la bourgeoisie italienne, ce commandant fit preuve d'un sens politique plus profond; toute action militaire contre la préfecture, ou pis encore la proclamation de l'état de siège, aurait sans aucun doute provoqué la guerre civile. Un Comité de Citoyens se constitua, composé des représentants tous les partis dits de gauche. Se perdant dans de vaines tractations, d'abord avec le général, ensuite avec un sous-secrétaire d'Etat venu sur place, ce Comité accepta une transaction conciliatrice, présentée d'ailleurs comme telle par le gouvernement à l'opinion publique. Puis il appela à la reprise du travail et se dissout.

La fin de « l'affaire de Milan » prit sans aucun doute un aspect d'opérette. Mais il serait profondément erroné de sous-estimer l'importance de ces lévénements ou de les considérer comme la manifestation de « l'impétuosité » méridionale, La bourgeoisie a eu chaud, et fort chaud, pendant vingt-quatre heures. Tout son appareil s'était écroulé en quelques heures de temps face à la poussée populaire. Ce n'est pas à tort que beaucoup d'observateurs bourgeois parlèrent « d'insurrection milanaise ». Certes, avec des matamores aussi grandiloquents |que poltrons comme chefs, tels ces membres du Comité de Citoyens, une véritable insurrection aurait peu de chances de succès. D'ailleurs, que pour ces chefs il se soit agi uniquement d'un simulacre de mouvement devient évident dès que l'on considère la facon grotesque dont il se termina. Mais que tout cela indique un état d'esprit déterminé de la part des masses qu'on ne peut caractériser autrement que comme un état insurrectionnel latent, voilà ce qui fait profondément réfléchir les politiciens bourgeois les plus responsables, et voilà ce qui ne doit pas laisser indifférente l'avant-garde du prolétariat italien et les révolutionnaires de toute l'Europe.

Du 12 novembre au 12 décembre, l'Italie a traversé un mois d'agitation sociale et de mouvements de masses sans pareils depuis l'insurrection du Nord. Venant après l'agitation croissante contre la hausse du coût de la vie et après les grèves générales des « braccianti », des métallurgistes et des ouvriers du textile, cette nouvelle vague de luttes dépassa clairement le stade corporatif et, prenant un caractère politique de plus en plus prononcé, mit la grève générale à l'ordre du jour. Des grèves générales à l'échelle régionale furent proclamées en différents endroits (trois fois à Milan, deux fois à Rome, une fois à Palerme, à Venise, en

QUATRIEMEINTERNATIONALE Sardaigne et dans les Pouilles). Et la situation est à tel point chargée d'électricité qu'il a suffi, le 15 novembre, du licenciement d'un traminot, par suite des incidents de rue, pour que les sirènes partent et qu'un arrêt général du travail paralysât pendant une demi-journée la capitale italienne.

Cette nouvelle vague de luttes part sur le fond d'une situation économique qui s'est profondément modifiée depuis un mois. Les mesures déflationnistes d'Einaudi, combinées à une importation massive de vivres des Etats-Unis et à la suite de la dévaluation de la lire, ont réussi à arrêter la montée des prix, à provoquer des baisses substantielles sur les prix du marché noir, à causer un effondrement des fonds à la Bourse de Milan et à accentuer la tendance aux licenciements dans lindustrie brusquement privée de crédits. Le salaire réel des ouvriers n'est nullement amélioré. Par contre, le chômage s'est étendu et les attaques contre les salaires nominaux ont commencé. Cela a déterminé une nouvelle série de mouvements revendicatifs, dont le plus puissant fut la grève générale des 11 et 12 décembre à Rome et dans la province de Rome, amenant la cessation du travail par près de 600.000 ouvriers et employés.

Mais le stimulant essentiel de la nouvelle vague de luttes a été, sans aucun doute, l'accentuation de l'activité néo-fasciste et le renforcement de l'appareil de répression bourgeois qui use d'une brutalité extrême face aux ouvriers et paux paysans pauvres. Les mouvements qui se déclenchèrent vers le 10 novembre à Milan, furent causés par une série d'attentats contre des ouvriers et des locaux communistes. En Sicile, un des dirigeants régionaux de la Confederterra (organisation syndicale paysanne, à direction stalinienne) fut assassiné. A Naples, dans les Pouilles, en Calabre, la police se battit contre les manifestants à l'aide le bombes lacrymogènes. Des ouvriers furent tués en divers endroits. Tout cela a créé une atmosphère tendue au point que des incidents, insignifiants par euxmêmes, déclenchent des mouvements de grande envergure.

Ainsi la classe ouvrière italienne a confirmé, une fois de plus, son indéniable volonté de combat. Elle dispose d'un immense potentiel d'énergie révolutionnaire: On ne pourrait commettre plus grande erreur que d'estimer que ces mouvements furent « déclenchés » par les staliniens en conséquence des « directives du Kominform ». En réalité, la spontanéité, la rapidité extrême et l'élan admirable de la plupart de ces mouvements, témoignent clairement du fait qu'ils correspondent aux aspirations profondes du prolétariat. Une série d'initiatives spontanées de la part des travailleurs — comme le refus des typographes de Rome d'imprimer un journal fasciste, comme l'initiative des ouvriers d'une usine mékallurgique de rouvrir sous leur propre gestion l'entreprise fermée par le patron, comme l'occupation d'une série de postes de police par des manifestants dans les Pouilles démontrent les ressources profondes de l'énergie combattive du prolétariat. devoir de l'avant-garde révolutionnaire est de reprendre ces exemples, de les populariser, de les répandre jusque dans les régions les plus arriérées et de devenir ainsi à son tour la force stimulante et coordinatrice de l'initiative des masses. Ces événements viennent de confirmer la conclusion à laquelle arrivait l'analyse de la situation italienne publiée dans le numéro précédent : quoi qu'il arrive, le prolétariat italien ne tolérera pas l'instauration à froid d'un régime dictatorial, et se défendra en tous cas les armes à la main. C'est en fonction de cette perspective qu'il faut élaborer toute stratégie à longue échéance.

La direction stalinienne s'est trouvée en Italie, plus encore qu'en France, devant le dilemme : ou bien freiner l'activité des masses - et alors risquer des coups accentués de la part de la bourgeoisie - ou bien favoriser cette activité, et alors risquer un débordement qui mettrait à l'ordre du jour non la « conquête de l'Etat bourgeois » par les staliniens, mais le début de la révolution prolétarienne. Le contrôle des mouvements de masses se révèle d'ailleurs beaucoup plus difficile en Italie qu'ailleurs. De ce fait, les dirigeants staliniens y ont plus qu'en France démontré le caractère manœuvrier et traître de leur « tactique ». La liquidation de « l'affaire de Milan » sombrant dans le ridicule, le brusque sabordage de la grève générale à Rome après quarante-huit heures et sans aucun résultat, le criminel échelonnement des actions de région en région qui constituait un sabotage tout à fait évident de la grève générale, tout cela facilite grandement la compréhension, du moins par des couches avancées, du caractère véritable de la direction stalinienne. Aussi l'opposition qui apparaît aujourd'hui dans le Parti communiste italien est-elle la plus sérieuse qu'on ait rencontré jusqu'ici dans un P.C, d'Europe Et Togliatti a dû prendre à partie ceux qui réclamaient un retour à la voie révolutionnaire au Congrès fédéral de Milan (23 novembre).

Le facteur décisif de la situation reste le facteur subjectif. Face à l'effort de de Gasperi de briser l'unité d'action des masses en isolant les ouvriers communistes, doit se dresser l'effort de l'avant-garde révolutionnaire pour ressouder cette unité d'action par des objectifs précis, capables de contrecarrer les tendances à la démoralisation, résultats de la politique stalinienne. C'est seulement à condition que l'élan des masses ne se brisera pas en définitive et que le prolétariat s'engagera sur la voie de la révolution.

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