Après les succès remportés par les gaullistes en France en octobre, les élections municipales qui ont eu lieu, au début de novembre, en Angleterre, ont également révélé un glissement marqué vers la droite. Un tiers des représentants locaux du pays a été renouvelé à ces élections. Le Labour Party présenta environ 2,600 candidats, dont 824 seulement furent élus. Le Parti Conservateur en présenta 1.737 dont 1.270 furent élus. Le Labour Party perdit en tout 687 sièges. Les Tories en gagnèrent 636 en tout et les Indépendants le reste. Ce résultat donne ainsi une indication significative d'un retour à la politique de bascule tout à fait conforme à la tradition de la politique anglaise, pour la première fois depuis le succès travailliste de 1945.
Tout glorieux de la victoire de son parti, M. Churchill déclara que les élections « privaient le gouvernement socialiste (travailliste) des mandats obte." nus aux élections générales ». Naturellement, le chef tory exagère beaucoup pour des raisons de propagande et aussi pour intimider les leaders timorés du Labour Party. En réalité, le Labour Party conserva et même améliora ses votes populaires. Les gains des torries furent le résultat d'une bien plus grande participation de votants à ces élections municipales qu'aux précédentes élections. On estime que 15.000.000, soit 60 p. 100 des électeurs inscrits — pourcentage record — se sont présentés aux urnes. De plus la distribution des sièges, selon le système employé dans ce pays, est faite de telle sorte que même une très légère marge de voix obtenues peut donner une majorité substantielle aux élections locales. Et, c'est effectivement ce qui arriva.
Néanmoins, Je fait que les tories obtinrent cette marge, et, par là, un très grand nombre de sièges au détriment des travaillistes, est hautement significatif. Car ce succès a dépendu de l'appui de couches habituellement passives de la petite bourgeoisie et d'ouvriers arriérés. Le parti de Churchill a pu mobiliser tous ces éléments en sa faveur le fer novembre, contrairement à la situation qui a prévalu en 1945 et par la suite. C'est en cela que consiste le danger pour le mouvement ouvrier en Grande-Bretagne.
Les pertes les plus notables du Parti travailliste sont à signaler dans les villes industrielles de Manchester et de Birmingham. Ces villes avaient été des forteresses traditionnelles des tories jusqu'aux dernières élections générales. Le Labour Party a eu là la majorité, pour la première fois en 1945. Aux élections municipales de cette année le Parti travailliste, bien qu'il ait conservé ses positions traditionnelles dans d'autres régions industrielles, a de nouveau perdu la majorité au profit des tories.
Une juste appréciation des résultats des élections révèle ainsi la tendance suivante: Le Labour Party perd son emprise sur ces parties flottantes de la population dont le déplacement à gauche a rendu possible la victoire électorale du Labour Party, en 1945, et sa forte majorité parlementaire. Les bastions traditionnels du parti travailliste sont restés intacts et ont été même renTorcés. Il est intéressant de noter ici que le Parti stalinien, qui a présenté 194 candidats, n'a pas pu en faire élire un seul, perdant ainsi les 9 sièges qu'il détenait auparavant au profit du Labour Party. En d'autres termes, les staliniens ne sembient pas, en Angleterre, être capables de présenter une autre solution que le parti travailliste. Au contraire, là où ils existaient auparavant en tant que force politique sur l'arène électorale, leurs votes ont été absorbés par le Labour Party. D'autre part les Libéraux ne peuvent mener la même existence effacée à laquelle ils sont condamnés depuis des années. La bourgeoisie et les classes moyennes conscientes se sont tournées, comme par le passé, vers le parti conservateur. Il n'y a pas de place pour tout autre formation politique importante en dehors du parti travailliste et des tories, qui ont monopolisé, à eux seuls, les suffrages des deux classes antagonistes de la société anglaise.
Sous une forme traditionnelle spécifiquement britannique, les dernières élections municipales ont présenté le même phénomène de polarisation sociale qui a pu être observé récemment en France, en Italie et dans toute PEurope occidentale. Les causes en sont essentiellement semblables. Tandis qu'en France et en Italie la petite bourgeoisie suivait la classe ouvrière dans son élan puissant vers les partis staliniens, à la fin de la guerre, en Angleterre il en a été de même vers le Labour Party. Cependant, alors que dans le premier cas tous les espoirs d'une solution radicale des problèmes de la vie quotidienne ont été déçus par la politique de coalition des staliniens qui les a livrés aux mains de la bourgeoisie, en Grande-Bretagne ces mêmes espoirs ont été trahis par la politique collabo-
UATRIEMEIN rationniste des leaders travaillistes au pouvoir, Ici et là, la crise économique persiste sans qu'aucune perspective immédiate d'amélioration puisse être envisagee. Sur le continent, c'est surtout
Pinflation qui oblige à serrer les ceintures. En Angieterre des restrictions croissantes du rationnement produisent le même effet. La petite bourgeoisie, classe sociale éminemment instable, s'est tournée dans les deux cas vers les organisations représentant les travailleurs, car, à ses yeux, elles représentaient la puissance, c'est-à-dire, avant tout la puissance capable d'apporter une certaine stabilité et un certain soulagement aux difficultés grandissantes. Les années écoulées depuis la guerre ont montré toute l'impuissance des organisations traditionnelles, dans le gouvernement comme hors du gouvernement, des organisations réformistes en: Grande-Bretagne. De là le nouveau recul vers la droite de toutes ces couches de la population en quête d'un autre pôle de stabilité.
Cependant, en général, en Europe occidentale aussi bien qu'en Angleterre, la grande majorité de la classe ouvrière reste fidèle à ses organisations traditionnelles. Son désir est de mener la lutte sur une ligne de classe. La polarisation autour du Labour Party dans les récentes élections municipales est aussi révélatrice de cet état d'esprit que l'est la polarisation autour du P. C. en France. Le seul obstacle : c'est la politique de trahison des chefs. Le glissement de la petite bourgeoisie et des couches arriérées de là population vers la droite est instinctivement considéré par la classe ouvrière comme un signe alarmant, Il montre qu'en aucun cas les demi-mesures réformistes ne peuvent offrir une solution des problèmes posés et que des mesures révoTutionnaires décisives sont nécessaires. C'est bien cela, de toute évidence, qui a causé la poussée des masses laborieuses vers le Labour Party en Angleterre, ainsi que vers les staliniens ailleurs, au premier abord. Le sentiment que, si on s'arrête à mi-chemin, on fait le jeu de l'ennemi de classe préparant ainsi une nouvelile et écrasante défaite, gagne du terrain. Sur le continent, il a suscité un grand élan de combativité 10
TERNATIONALE sensible maintenant grâce à la puissante vague de grèves en France et en
Italie. En Angleterre, où la crise, pour toute une série de raisons, n'est pas aussi aiguë, la même réaction se fera très probablement sentir, mais à un rythme plus lent. Cependant, elle est inévitable,
Avant tout, le signal d'alarme que constituent les élections municipales doit forcément avoir ses répercussions, provoquant une fermentation accrue dans les rangs du Labour Party. L'antagonisme latent entre la base ouvrière du parti — qui donna libre cours à ses aspirations socialistes d'une si léclatante façon en 1945 et depuis — et les chefs siégeant au gouvernement, doit nécessairement, et de plus en plus. apparaître au grand jour. Là aussi le terrain est prêt pour une polarisation entre l'aile gauche et l'aile droite. Les leaders timorés du gouvernement, effrayés par le résultat des élections municipales, espèrent récupérer les votes des petits bourgeois en mettant un frein à leurs timides mesures réformistes et particulièrement à leur programme de nationalisations. Ils interprètent le vote comme un signe que lla petite bourgeoisie est effrayée par leur audace. D'autre (part, ils se proposent de pousser plus loin leurs plans antiouvriers de rationnement et de blocage des salaires. C'est ce que signifie, essentiellement, le remplacement du « doux » Dr Dalton par le « dur » sir Stafford Cripps comme chancelier de Echiquier.
Par ailleurs, on peut s'attendre à ce que les ouvriers anglais, non seulement résistent avec force à ces plans de leur gouvernement, mais aussi exigent des mesures plus radicalement anticapitalistes — la suppression des indemnités de rachat des industries nationalisées, le contrôle ouvrier, la confiscation des profits et, surtout, un plan économique sous la surveillance des syndicats. La polarisation inévitable au sein du Labour Party ouvre ainsi de grandes perspectives à une participation active de avant-garde revolutionnaire, qui organisera l'aile gauche du parti en voie de cristallisation et lui procurera une direction.