Les représentants des 22 partis socialistes qui se rassemblèrent fin novembre à Anvers ont dû se demander, à la fin des débats, pour quelles raisons ils s'étaient rendus dans la métropole flamande. Comme l'ont noté l'ensemble des observateurs, y compris la plupart des chefs réformistes euxmêmes, rarement une conférence internationale s'est terminée par un si piètre résultat que celui de la conférence d'Anvers. Le « chef spirituel » de la conférence, le leader social-démocrate belge Vietor Larock, a correctement ré-
Dans le royaume
La conférence vota une motion de protestation contre le fait que la délégation grecque ne put venir en Belgique, le gouvernement monarcho-fasciste ayant refusé de lui accorder les papiers nécessaires. Elle demanda l'instauration d'un « véritable gouvernement démocratique en dehors de toute ingérence étrangère » pour ce malheureux pays. Mais en même temps, elle réfuta les accusations lancées contre Bevin et Spaak, qui, tous les deux, devant I'O.N. U., comme devant le Parlement de leurs pays respectifs, ont pris ouvertement la défense du régime actuel en tant que « régime démocratique » et qui prirent la responsabilité de soutenir l'intervention américaine dans ce pays.
La conférence se prononça en faveur d'une collaboration des pays européens, en dehors de toute pression économique, sociale ou politique étrangère (lisez : américaine). L'attitude du Congrès américain quant à l'octroi éventuel d'une aide à des pays où les staliniens participent aux gouvernements est de notoriété publique. Néanmoins, dans la même phrase où la résolution rejette toute pression, elle salue l'aide amérisumé la situation en déclarant que « 'Internationale sans nom et sans statut qui s'est reformée à Anvers Taisse à chacun de ses adhérents l'entière liberté de régler ses affaires comme bon lui semble » (Le Peuple, 4-12-47). C'est à cela, en effet, que s'est réduit le travail de la conférence et il n'est pas sans intérêt d'indiquer quelques-unes des grosses contradictions qui en ressortent, dans le cadre d'une tentative désespérée, ď'« unir » (sans organisation ni programme communs !) des partis et des tendances centrifuges. de Ponce-Pilate caine, en fermant pudiquement les yeux sur des faits trop choquants.
De même, pour satisfaire la demande de courants déterminés pour une reconstitution d'une organisation socialiste internationale, la conférence adopta une résolution dans laquelle « des rapports organiques » entre les partis socialistes sont définis et où l'on affirme solennellement que « la question (de la constitution d'une Internationale socialiste) reste posée devant l'opinion (!) socialiste internationale ». Mais en même temps, on constate que « les circonstances du moment (!) ne sont pas favorables « à la constitution de cette Internationale et qu'il faut, pour cette raison, se contenter de constituer un * Comité des Conférences socialistes internationales », au sein duquel sera nommé un « Bureau de Liaison ».
Contenter tout le monde, alors que tout le monde veut quelque chose de différent, voilà ce qui n'était possible qu'avec une attitude de Ponce-Pilate, se lavant soigneusement les mains devant tous les problèmes dramatiques de l'actualité internationale et devant toutes les questions en litige au sein des organisations social-démocrates.
11 *R
Les tendances à
Profondément symbolique de l'état actuel de cette social-démocratie internationale fut la ligne de démarcation entre les tendances à la contérence. Les seules questions en litige, sur lesquelles l'unanimité ne fut pas réalisée, turent, dans la bonne vieille tradition réformiste, des questions de procédure et des questions statutaires. Mais la façon dont les votes se départagèrent indique la rupture fondamentale entre « deux blocs » de partis socialistes, reflétant comme par hasard les limites géographiques des deux blocs de puissances qui s'opposent sur l'arène mondiale. Ce fut le plus clair lors du vote pour ou contre l'admission du parti social-démocrate allemand à la commission, quand au bloc compact des pays « occidentaux » s'opposa le bloe compact des délégations «orientales», les socialistes italiens du parti de Nenni s'abstenant de voter. En général d'ailleurs, cette conférence donnait d'ailleurs sonvent l'impression d'une réplique gro-
La théorie de la « Troisième Force » n'a pas non plus trouvé sa place dans une résolution de la conférence. Mais la plus grande partie des discours, tenus durant le meeting international qui devait constituer le point culminant de la conférence, lui était consacrée, et au cours de la préparation idéologique de la conférence, cette théorie a occupé sans doute une place d'honneur dans les articles et polémiques de la presse social-démocrate internationale.
L'origine lointaine de cette théorie se trouve dans la tentative des propagandistes du gouvernement travailliste anglais de définir leur position internationale face à l'impérialisme américain et à la bureaucratique soviétique. La formule - caractéristique!— qui fut élaborée était celle d'une « troisième force», garante de la paix parce que conciliant les intérêts des deux blocs internatienaux. Actuellement, le caractère profondément utopique de cette position est devenu trop évident pour être précisé davantage. La bourgeoisie britannique, dont les travaillistes traduisent fidèlement les préoccupations politiques, a elle-même compris que tout es12
E RNATIONALE la Conférence tesque de l'O.N.U., avee le même genre de discussions et le même genre d'impuissance ressentie par ses participants, comme dans les comédies classiques où les laquais reprennent entre eux les querelles de leurs maîtres.
Il est, d'autre part, curieux de noter la prudence des prises de positions « occidentales » qui, pour ne pas « embarrasser » outre mesure les représentants des partis du « glacis » s'abstenaient soigneusement de formuler dans les résolutions des attaques ouvertes contre le stalinisme. C'est une honte supplémentaire pour cette conférence, qu'elle refusa même de prendre en considération l'appel en faveur des socialistes polonais emprisonnés et des victimes de Cracovie. Mais cela reflète la tendance la plus profonde de la socialdémocratie dans tous les pays et sous tous les régimes, qui est celle du repli passif devant la pression gouvernementale, d'où qu'elle vienne. poir de pouvoir mener une politique de baseule est vain, et s'est alignée à fond sur la politique de l'impérialisme américain. Cette origine de la thénrie de la « troisième force » en indique fort exactement les parties constituantes : l'éternelle illusion conciliatrice du réformisme et sa brutalité fonction réelle d'agent des forces dominantes.
Reprise ensuite, surtout par Blum en France, et par Saragat en Italie, la « troisième force » et la « troisième voie » se sont transportées du plan international vers le plan national. Entre de Gaulle et Thorez, entre le néofascisme et le stalinisme italien, le réformisme veut dresser l'écran protecteur de la « troisième force », qui doi: empêcher l'éclatement d'une guerre civile.
Les luttes politiques sont cependant en dernière analyse des manifestations de la lutte de classes, Ce n'est pas par hasard que les leaders sociaux-démocrates avancent leur théorie de la « troisième force » au moment où ils sont le plus effrayés de la violence que prend la lutte de classes de leur pays. En ce sens, la « troisième force » entre
La " Troisième force "
La " Troisième force "
Q U ATRI E M E le prolétariat et la bourgeoisie posséde sa physionomie sociale propre : cella de la petite bourgeoisie.
Faut-il insister une fois de plus sur le caractère profondément illusoire de cette politique qui pense pouvoir évit-r la guerre civile en défendant « le bon sens » du « juste milieu » ? Après ies derniers attentats néo fascistes en Italie, un député réformiste du P.S.L.I., plein d'inquiétude, interpella le gouvernement pour lui demander ce qu'il entend entreprendre pour « arrêter ces violences ». Le vieux de Brouckère donne de pénibles leçons aux staliniens trançais en leur expliquant qu'avec leur violence gréviste ils ne peuvent que faire le jeu du gaullisme, « vers lequel le peuple se tourne par réaction inotinctive ».
De tels lieux communs fades constituent aujourd'hui tout le bagage intellectuel de la social-démocratie interna.tionale ! Trente années de luttes de classes violentes, vingt coups d'Etat fascistes et dix révolutions prolétariennes avortées faute d'une direction adéquate n'ont rien appris à ces messieurs qui
Dans les pays de l'Europe occidentale les partis sociaux-démocrates, au point de disparaître à la veille de la « lihs. ration » n'ont pu reprendre une certaine vigueur qu'en fonction de la politique manœuvrière et traître de la direction stalinienne qui faisait lentement refluer des couches ouvrières déterminées en dehors de l'influence stalinienne.
D'autre part, en Europe orientale, Tes mouvements sociaux-démocrates ont sans aucun doute commencé à exercer une attraction nouvelle sur de largos couches ouvrières et paysannes déçues par les maigres résultats de la « démocratie économique » et dégoûtées du terrorisme stalinien. En ce sens, la social-démocratie européenne, qui est un vivant anachronisme, ne se maintient que grâce au stalinisme, les erimes de l'un atténuant le caractère criminel de la politique de l'autre aix yeux des masses.
Cela cependant ne suffit pas pour expliquer la place prépondérante qu'oscupe aujourd'hui la social-démocratie européenne, dirigeant une demi-douzaine de gouvernements et n'étant ahsente du gouvernement qu'en Grèce, en Espagne et en Yougoslavie (en Italie, les Saragatiens viennent d'y rentrer).
RNATIONALE continuent à vivre dans leur monde imaginaire où tout évolue progressivement d'après la lettre de la Constitution. Et dire que ce sont eux aui reprochèrent jadis aux révolutionnaires leur « manque de réalisme » I
Il est entin nécessaire de dénoncer le caractère trompeur de cette politique de « troisième torce » dans la mesure où, dans les faits, la social-démocra.
tie ne joue nullement un rôle « conciliateur » ou « indépendant », mais se dresse, dans les deux blocs, du côté des gouvernements contre les masses.
Que Jules Moch soit le bras droit da
Schuman pour briser la grève et le super-recruteur des jaunes; au loa Mine, Hochteld et Cierankewitsch soient avec les staliniens contre l•g grévistes de Lodz, cela précise davantage que toutes les « théories » la nretonde dégénérescence de la social-démocratie internationale devenue partout où elle reste tolérée par les maîtres de l'heure, du moins dans ses couches dirigeantes, avocat de l'oppression et de lexploitation des masses. Cette place n'est pas tellement l'expression de la force du mouvement socialdémocrate lui-même que l'expression d'un certain rapport de forces entre les classes qui empêche la bourgeoisie en deça, et les staliniens au delà du « rideau de ter » de gouverner sans l'aide des réformistes. Essentiellement, il s'agit d'une part pour l'impérialisme américain d'éviter, dans les conditions actuelles, un écrasement du mouvement ouvrier par la force, pouvant déclencher une longue et douloureuse guerre civile. Diviser d'abord les masses laborieuses; isoler le prolétariat des classes moyennes radicalisées ; isoler - ensuite les couches avancées du prolétariat de l'ensemble de la classe, telle est la stratégie politique de l'impérialisme américain en Europe occidentale, stratégie dans laquelle les chefs réformistes doivent jouer un rôle d'avantplan.
D'autre part les staliniens doivent s'efforcer également de diviser l'opposition de plus en plus générale tace à leur régime et de maintenir un moyen de « contrôle légal » sur de larges couches mécontentes, afin d'éviter eux aussi l'écrasement de l'opposition par la voie d'une longue et coûteuse guerre civile. La place prépondérante de la
Les courants dans la sociale-démocratie internationale
N
Les courants dans la sociale-démocratie internationale social-démocratie dans la plupart des gouvernements dEurope n'exprime donc pas, comme cela fut le cas pour les années après 1923, une certaine stabilisation des rapports sociaux et une reprise des illusions réformistes de la part des masses, mais au contraire elle exprime précisément l'état d'équilibre instable qui caractérise actuellement le stade auquel a abouti la crise sociale en Durope, et dans lequel ni la bourgeoisie ni le prolétariat ne sont encore suffisamment forts, sur le plan objec tif comme sur le plan subjectif, pour remporter des victoires rapides et décisives.
Dans ces conditions, l'apogée de la puissance « officielle » de la social démocratie coïncide avec une période de crise interne profonde du mouve ment sociai-démocrate. Cette crise interne est à la fois l'expression des pressions contradictoires qui se font sentir dans le mouvement (pression impérialiste, pression stalinienne, pression de la base ouvrière dans les pays où celle-ci subsiste), et de sa composition sociale de plus en plus hétéroclite. Alors que dans la plupart des pays (à l'exception de la France et de l'Italie pour le parti saragatien), la masse suivant la social-démocratie reste une masse mécontente (ouvriers et et petits bourgeois appauvris), le parti lui-même a recruté dans ces pays de plus en plus de couches de la petite bourgeoisie aisée et même de la bourgeoisie libérale. Le fait. qu'en Italie (Corsi) ot qu'en Belgique (Van Acker), des dirigeants sociaux-démocrates ont pu ouvertement se déclarer monarchistes est d'une protonde signification pour la , comnréhension de ce processus transformation des partis sociaux-démocrates, tendant à occuper sur le spectre politique la place des anciens partis radicaux bourgeois. Les intérêts sociaux de ces couches nouvellement « socialisantes » étant loin de coïncider avec les intérêts mêmes de l'aristocratie ouvrière des choes de tendances de plus en plus violentes se produisent forcément dans ces partis. On assiste même au spectacle de la lutte de classe se transportant à l'intérieur du parti réformiste, comme en Sardaigne, des militants de gauche du P.S.L.L. dirigèrent une grève d'ouvriers agricoles contre un propriétaire foncier, membre du même parti. Cinq tendances se laissent ainsi discerner dans la socialdémocratie européenne d'aujourd'hui :
a) La tendance ultra-droitière et néosocialiste se prononçant ouvertement contre le marxisme et pour un « re14
TERNATIONALE groupement » de toutes les forces « éprises de justice et de liberté » dans une sorte de parti travailliste réalisé par une fusion de la droite réformiste avec la gauche des partis bourgeois radicaux ou catholiques. Cette opération a été menée à bien, avec peu de succès d'ailleurs, par la direction droitière de la social-démocratie hollandaise. Dile apparaît à la droite de la S.F.I.O., personnifiée par un Ramadier ou un Le Trocquer, à la droite du P. S. L. I. avec Saragat et l'équipe de « Critica Sociale », à la droite de certains partis sociaux-démocrates des pays du « glacis » qui ont trouvé leur salut dans une collusion complète avec des partis bourgeois (Peyer en Hongrie) ; b) La droite réformiste traditionnelle, représentée par un Blum en France, , un Spaak en Belgique, un Shaerf en Autriche, par la direction des partis suédois, danois, suisse, etc., s'efforce de sauver « l'unité du parti », tout en étant absorbée entièrement par ses calculs électoralistes ei en défendant avec acharnement « son › appareil dans les syndicats, les coopératives, mutualités, etc. ; c) La tendance prostalinienne, tendant pius ou moins à une absorption du mouvement socialiste par le stalinisme, représentée surtout par la direction actuelle des partis socialistes poLonais et bulgare et par Nenni en Italie, ainsi que par des fractions plus petites dans une série de pays. Cette tendance est cependant condamnée à perdre rapidement ses forces, face au regroupement qui s'opère actuellement et qui tend à polariser les forces socialistes à la droite ou à la gauche du stalinisme :
d) La tendance centriste de droite (Guy Mollet-Marceau Pivert en France, Iniziativa Socialista en Italie, etc.), qui sous le couvert de phrases « gauchistes » et d'une « intransigeance idéolo. gique », tend à couvrir systématiquement la collaboration de classe Dernótrée dans les faits par la directiop réformiste de leurs partis ; e) La tendance centriste de gauche (A. S. R. en France, Jeunesses Socialis. tes en Italie, en Autriche et dans quelques pays du « glacis »), qui s'efforee sincèrement de définir une ligne de classe, mais qui n'arrive que très lentement à se dégager de l'influence politique et organisationnelle paralysante de ses conceptions de départ centristes :
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De Bialystok à Anvers
En 1914, le vieux Kautsky découvrait que Internationale, définie un demisiècle auparavant comme l'expression organisationnelle nécessatre de la soltdarité mondiale d'intérêts du prolétariat, n'était qu'un instrument de paix et qu'elle ne mouvait survivre à la guerre. Lénine, au même moment, ranpela à tous les sceptiques et hésitants que, du moment que la II• Internationale etait morte, il fallait construire sur le champ. immédiatement. la III" Internationale.
Aujourd'hui, Staline déclare que l'Internationale « est une forme organisa tionnelle dépassée » et les profonds penseurs qui dirigent les partis staliniens français et italien renchérissent en déclarant que sa reconstitution a,rait « un pas en arrière » (sic) pour le mouvement ouvrier. En meme temps, les dirigeants réformistes réussissent tout au plus à constituer une organisation « sans nom ni statut » et avec si peu de politique commune qu'elle doit laisser à chaque parti le soin de défi. nir sa propre ligne.
Il s'agit, dans un cas comme dans l'autre, de quelque chose de plus profond que d'un « tournant conjoncturel » ou de « circonstances du moment » impliquant une tactique déterminée. Il s'agit d'une révolution logique du ré formisme et du néo-réformisme stalinien, évolution qui les a amenés à un point où une politique commune dans tous les pays est dorénavant impraticable.
C'est pourquoi Bialystok et Anvers ont, de ce point de vue également, une importance symbolique de premier ordre pour le prolétariat international. Ces deux conférences constituent un bilan de faillite pour le stalinisme comme pour la social-démocratie en tant que courants du mouvement ouvrier. Elles démontrent à quel point la logique même de la trahison de classe peut amener ses auteurs à s'éloigner de leurs points de départ. Elles démontrent de façon éclatante qu'il n'existe aujourd'hui qu'une seule force internationale dans le mouvement ouvrier, celle de la IVe Internationale. Elle est encore jeune et au début de sa croissance. Mais au moment où les chefs staliniens et réformistes ont besoin d'années de trahison pour démolir l'œuvre des générations prolétariennes révolutionnaires passées, elle prépare son propre Congrès Mondial qui ouvrira la voie du socialisme à la génération actuelle et aux générations futures.