Documents de la IVe Internationale

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La revue › numéro de novembre-décembre

Le programme de paix : les Etats-Unis socialistes d'Europe (fin)

Léon Trotsky · Quatrième Internationale, numéro de novembre-décembre · novembre-décembre 1947 · p. 41-44 · 2 247 mots

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Nous avons essayé de montrer plus haut que l'union économique et politique de l'Europe est la condition préalable indispensable pour toute possibilité d'auto-détermination. Comme le mot d'ord): d' « Indépendance nationale » des Serbes, Bulgares, Grees et autres, reste une abstraction creuse sans le mot d'ordre supplémentaire de « Fédération des Républiques balkaniques » - qui joue un tel rôle dans toute la politique de la social-démocratie aux Balkans — ainsi, à l'échelle européenne, le principe du « droit » des peuples à disposer d'eux-mêmes ne peut être rendu pleinement eftectif que dans les conditions d'une « Fédération des Républiques européennes ». Mais si, dans la péninsule balkanique, le mot sordre d'une fédôration démocratique d'ordre d'une fédération démocratique devenu un mot d'ordre essentielle ment prolétarien, à bien plus forte rai. son il s'applique à l'Europe ,dont les antagonismes capitalistes sont incomparablement plus profonds.

La suppression des barrières douanières entre les différente pays de l'Europe, semble aux politiciens bourgeois, une insurmontable difficulté ; mais sans cette suppression les cours d'arbitrage entre Etats et les codes de lois internationales n'auront pas plus de durée que là neutralité de la Belgique, par exemple. La poussée vers l'unification du marché européen, qui, comme l'etfort pour s'emparer de pays arriérés non européens, est causée par le déveToppement du capitalisme, se heurte à la puissante opposition des propriétaires fonciers et des capitalistes, entre les mains desquels les tarifs douaniers, conjointement à l'appareil militaire, constituent un moyen indispensable d'exploitation et d'enrichissement. La bourgeoisie industrielle et financière hongroise est hostile à son unification économique avec l'Autriche qui a atteint un plus haut développement. capitaliste qu'elle-même. La bourgeoi- sie de l'Autriche-Hongrie est hostile à l'idée d'une union douanière avec l'AIlemagne bien plus puissante qu'elle.

D'autre part les propriétaires fonciers allemands ne consentiront jamais vo lontairement à la suppression des droits sur les grains. De plus, les inté. rêts économiques des classes possédantes des Empires centraux ne peuvent pas si facilement être amenés à coïncider avec ceux des capitalistes et des propriétaire fonciers français, anglais et russes. La présente guerre le démontre avee suffisamment d'éloquence. Dernièrement, le manque d'harmonie et le caractère inconciliable des intérêts capitalistes entre les Alliés eux-mêmes, sont encore pius flagrants qu'entre les Etats de l'Europe centrale. Dans ces conditions, une union économique de 1 Europe incomplète et formée d'en naut, conclue au moyen de traités entre gouvernements capitalistes est, tout simplement, une utopie. Ainsi la chose ne saurait aller plus loin qu'a des compromis partiels et des demi-mesures. Par conséquent l'union économique de l'Europe qui présente des avantages énormes pour le producteur aussi bien que pour le consommateur et en général pour tout le développement culturel devient la tâche révolutionnaire du prolétariat européen dans sa lutte contre le protectionnisme impérialiste et contre son instrument, le militarisme.

Les Etats-Unis d'Europe, sans monarchies, sans armées permanentes et sans diplomatie secrète constituent. par conséquent, la partie la plus importante du programme prolétarien de paix

Les idéologues et les politiciens de l'impérialisme allemand firent figurer

(1) Extrait de la brochure de Léon Trotsky : Le Programme de Paix, écrite pendant la guerre de 1914-1918, dont nous avons déjà publié une partie dans le numéro précédent de la Quatrième Internationale.

VATRIEME fréquemment surtout au début de la guerre, dans leur programme, les EtatsUnis européens, ou du moins centraleuropéens( saus la France, l'Angleterre et la Russie. Le programme d'une unification de l'Europe par la violence est aussi caractéristique des tendances de l'impéralisme allemand que celui du membrement forcé de l'Allemagne l'est des tendances de l'impérialisme frangais.

Si les armées allemandes remportaient, à la fin de la guerre la victoire décisive sur laquelle on compte en Allemagne, alors l'impérialisme allemand ferait sans aucun doute une tentative gigantesque en vue d'imposer une union douanière obligatoire aux Etats européens comportant des clauses prétérentielles, des compromis, etc. et réduisant ainsi au minimum le sens progressif de l'unification du marché européen. Il n'est pas besoin d'ajouter que dans de telles conditions il ne saurait être question d'autonomie pour les nations réunies ainsi par la force, en une caricature d'Etats Unis d'Europe. Admettons pour un moment que le militarisme allemand réussisse à réaliser effectivement par la force une demi-union de l'Europe, justement comme le militarisme prussien a. par le passé, réussi à réaliser celle de l'Allemagne. Quel devrait être alors le mot d'ordre central du prolétariat européen ? Serait-ce la dissolntion de la coalition européenne forcée et le retour de tous les peuples sous l'égide des Etats nationaux isolés? Ou bien le rétablissement des tariis douaniers, des systèmes monétaires « nationaux », de la législation sociale

«nationale » et ainsi de suite ? Certainement rien de tout cela. Le programme du mouvement révolutionnaire européen serait alors la destruction de la forme obligatoire antidémocratique de la coalition, tout en conservant et en amplifiant ses bases sous forme de sumpression complète des tarifs douaniers, d'unification de la législation et, avant tout, de la législation ouvrière, etc. En d'autres termes, le mot d'ordre des Etats Unis d'Europe « sans monarchies ni armées permanentes » deviendrait, dans ces conditions, le mot d'ordre principal d'unification de la révolution européenne.

Examinons maintenant la deuxième possibilité, celle, c'est-à-dire, d'une issue « indécise » du contlit actuel. Tout au début de la guerre Liszt, le professeur bien connu, partisan chaleureux des « Etats Unis d'Europe », démontrait que, même au cas où les Allemands L'auraient pas raison de leurs adver saires, l'union européenne n'en serait 42

TERNATIONALE pas moins réalisée, et, selon Liszt, d'une façon beaucoup plus complète qu'au cas d'une victoire allemande. Etant donne leur besoin d'expansion croissant, les Etats européens, hostiles l'un à l'autre tout en étant absolument incapables de lutter les uns contre les autres, continueraient à se mettre mutuellement des bâtons dans les roues, dans l'exécution de leur « mission » dans le Proche Orient, en Afrique et en Asie, mais seraient partout tenus en échec par les Etats-Unis d'Amérique et le Japon. Au cas d'une issue « indécise » de la guerre, Lizst pense que la nécessité absolue d'une entente économique et militaire des grandes puissances européennes prévaudra contre des peuples faibles et arriérés, et, avant tout sans aucun doute, contre leurs propres masses laborieuses. Nous avons indiqué plus haut les obstacles énormes qui empêchent la réalisation de ce programme.

Mais si, ne fût-ce que partiellement, ces obstacles venaient à être surmontés, l'instauration d'un trust impérialiste des Etats européens, c'est-à-dire d'une société de pillage par actions, suivrait imméd'/ ement. Le prolétariat aurait, en pareil cas, à lutter, non pas pour le retour à un état national « autonome ». mais pour convertir le trust impérialiste en une fédération démocratique européenne.

Néanmoins, plus le conflit progresse et révèle l'incapacité absolue du militarisme à résoudre les problèmes que la guerre met à l'ordre du jour, et moins il est question de ces grands projets d'unification de l'Europe d'en haut. La question des « Etats Unis d'Europe » impérialistes a cédé le pas, d'une part, aux projets d'une union économique de l'Autriche et de l'Allemagne et d'autre part à la perspective d'une alliance quadripartite avec ses tarifs et ses impôts de guerre complétés par le militarisme des uns dirigé contre les autres.

Après ce qui vient d'être dit, il serait superflu d'insister sur l'importance très grande qu'aura, pour l'exécution de ces plans, la politique du prolétariat * des deux trusts d'Etats par sa lutte contre les tarifs établis et contre les remparts militaires et diplomatiques, pour l'union économique de l'Europe.

Et maintenant après les débuts si prometteurs de la révolution russe nous avons de très bonnes raisons d'espérer qu'au cours de la présente guerre un mouvement révolutionnaire puissant va déferler sur toute l'Europe. Il est clair qu'un tel mouvement ne saurait réussir, se développer et gagner la victoire que comme mouvement général euro

UATRIEMEIN péen. Isolé dans les limites des frontières nationales il serait voué au désastre. Nos social-patriotes nous montrent le danger qui menace la révolution russe du côté du militarisme allemand. Ce danger est indubitable, mais, il n'est pas le seul. Les militarismes anglais, français, italien, ne sont pas des ennemis moins terribles de la révolution russe que la machine de guerre des Hohenzollern. Le salut de la révolution russe est dans sa propagation sur toute l'Europe. Si le mouvement révolutionnaire se développait en Allemagne. e prolétariat allemand chercherait et crouverait un écho révolutionnaire dans les pays « hostiles » de l'Occident, et si dans un des pays européens le prolétariat arrachait le pouvoir des mains de la bourgeoisie, il se verrait obligé, ne serait-ce que pour le conserver, de le mettre immédiatement au service du mouvement révolutionnaire des autres pays. En d'autres termes, l'établissement d'un régime de dictature du prolétariat stable ne serait concevable que sur une échelle européenne, sous forme d'une Fédération démocratique européenne. L'unification des Etats de l'Europe, qui ne peut être réalisée ni par la force des armes ni par des traités industriels et diplomatiques, constituera la tâche principale et ne comportant aucun délai du prolétariat révolutionnaire triompant.

Les Etats Unis d'Europe sont le mot d'ordre de la période révolutionnaire dans laquelle nous sommes entrés. Quelle que soit la tournure que peuvent prendre les opérations militaires par la suite, quel que soit le bilan que la diplomatie puisse tirer de la guerre actuelle, et quel que soit le rythme de progression du mouvement révolutionnaire dans le proche avenir, le mot d'ordre des Etats Unis d'Europe gardera, dans tous les cas, une importance énorme en tant que formule politique de la lutte du prolétariat européen pour le pouvoir. Dans ce programme est exprimé le fait que l'Etat national est dépassé, en tant que cadre pour le développement des forces productives, en tant que base pour la lutte des classes, et par conséquent en tant que forme étatique de la dictature prolétarienne. A la défense conservatrice de la patrie nationale surannée, nous opposons une tâche progressive, c'està-dire la création d'une nouvelle « patrie » plus haute, de la révolution, de la démocratie européenne, qui, comme point de départ, pourra seule rendre capable le prolétariat de propager la révolution et de réorganiser le monde. Bien entendu, les Etats Unis d'Europe

TERNATIONALE ne seront qu'un des deux axes de « réorganisation mondiale » de l'industrie. Les Etats-Unis d'Amérique en constitueront l'autre.

Voir les perspectives de la révolution sociale dans les limites nationales signifie succomber au même esprit nationaliste étroit, qui forme le contenu du social-patriotisme. Vaillant-Couturier, jusqu'à la fin de sa vie, considérait la France comme le pays de prédilection de la révolution sociale, et c'est précisément dans ce sens qu'il insista pour sa défense jusqu'au bout. Lentsch et d'autres, les uns hypocritement, les autres sincèrement, croyaient que la défaite de l'Allemagne signifierait avant tout la destruction des bases mêmes de la révolution sociale. Dernièrement encore, nos Tseretelli et nos Chernov qui, dans nos conditions nationales, ont répété la même triste expérience du ministérialisme français, jurent que leur politique sert les buts de la révolution, et, par conséquent, n'a rien de commun avec la politique de Guesde et de Sembat. D'une façon générale, on ne doit pas oublier que dans le socialpatriotisme il y a, à côté du plus vulgaire réformisme, un réformisme actif, un messianisme révolutionnaire national qui consiste à considérer sa nation comme l'Etat élu pour conduire l'humanité au « socialisme » ou à la « démocratie », ne fût-ce que sous sa forme industrielle ou démocratique et vers les conquêtes révolutionnaires. Défendre la base nationale de la révolution par de telles méthodes préjudiciables aux rapports internationaux du prolétariat revient réellement à miner la révolution, qui ne peut commencer autrement que sur une base nationale, mais qui ne saurait être parachevée sur cette base, étant donné l'interdépendance économique politique et militaire actuelle des Etats de l'Europe, jamais plus amplement démontrée qu'au cours de la présente guerre. Le mot d'ordre des Etats Unis d'Europe exprime cette interdépendance qui déterminera directement et immédiatement l'action conjuguée du prolétariat européen pendant la révolution.

Le social-patriotisme, qui est en principe, sinon toujours dans les faits, l'application du social-réformisme dans sa forme la plus pure , et son adaptation à l'époque impérialiste, se propose, dans la présente tourmente mondiale. de prendre la direction de la politique du prolétariat en suivant la voie du « moindre mal », c'est-à-dire en rejoignant l'un des deux camps adverses. Nous rejetons cette méthode. Nous soutenons que la guerre préparée par l'évolution antérieure a posé d'une facon tout à fait claire les problèmes fondamentaux du développement capitaliste actuel dans son ensemble. Bien plus, que la ligne à suivre par le prolétariat international et ses sections nationales ne doit pas être déterminée par des traits politiques et nationaux secondaires, ni par des avantages problématiques de prépondérance militaire d'une des parties contre l'autre (alors que, de plus, ces avantages problématiques doivent être payés d'avance par le renoncement absolu à toute politique indépendante du prolétariat), mais par l'antagonisme fondamental qui existe entre le prolétariat international et le régime capitaliste dans son ensemble.

L'union démocratique républicaine de l'Europe, une union réellement capable de garantir le libre développement national, n'est possible que dans la voie de la lutte révolutionnaire contre le militarisme, l'impérialisme, le centralisme dynastique, au moyen de révoltes dans chaque pays et de la convergence consécutive de tous ces soulèvements en une révolution européenne. La révolution européenne victorieuse peut, indépendamment de son cours dans les différents pays, en l'absence d'autres classes révolutionnaires, transmettre le pouvoir au seul prolétariat. Ainsi les Etats Unis d'Europe sont la seule forme concevable de la dictature du prolétariat européen.

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