« La lutte de classe sous la 1ère République »
par DANIEL GUÉRIN nouvelle interprétation de la phase finale de la R évolution francaise élaborée par Guérin (1), ne se base nullement sur des considérations dogmatiques aprioristes, ni sur une analogie détaillée dangereuse entre le mouvement révolutionnaire français et celui de la Russie de 1917. La thèse avancée par lui, quant à la nature sociale des « bras nus » et au rôle déterminant qu'ils jouèrent pendant toute une phase de la révolution, est solidement fondée sur un dépouillement minutieux des textes et sur une étude consciencieuse des sources qui, bien que forcément incomplète, répond aux exigences de l'objectivité historique la plus rigoureuse. Mais il est évident que cette nouvelle interprétation réagit à son tour sur l'interprétation d'une série de bouleversements importants marquant les étapes différentes des années 1793 et 1794, et qu'elle détermine un choix nouveau de matériel jusqu'ici systématiquement négligé par les historiens bourgeois, petits-bourgeois ou sociaux-démocrates.
Là où Guérin se sépare de la façon la plus nette des interprétations qui dominent encore actuellement l'historiographie officielle, sous ses formes les plus avancées (Mathiez et Lelevre), • c'est dans la détermination du tournant - décisif dans le mouvement ascendant de la révolution, et, ce qui est intime ment lié à ce problème, l'évaluation de l'élimination des « enragés » et « hébertistes » par Robespierre, l'évaluation du rôle proprement dit de Robespierre au cours de la phase finale de la révo lution et de l'importance relative u 9 thermidor.
L'opinion officielle considérait, jusqu'a maintenant — exception faite de quelques remarques plutôt intuitives de Michelet et de Kropotkine, et d'allisions hypothétiques de la part de Lefèvre - le 9 thermidor comme le tournant décisif de la révolution, la date qui marque la percée finale du mouvement descendant, et la victoire de la réaction, Dans ce sens, même des hismême des -historiens marxistes jugèrent l'élimination des « enragés » et des « hébertistes » comme un acte historiquement nécessaire de la part de Robespierre. La tradition marxiste représente habituellement ces « tactions » comme voulant « dépasser les possibilités objectives de leur temps », et compare leur rôle « nuisible » au cours de la Révolution francaise avec celui des anarchistes au cours de la Révolution russe.
En même temps, Robespierre est considéré comme le représentant de la petite bourgeoisie la plus radicale, comme la pointe la plus avancée de la politique avant Babeuf. . Son rôle était celui de réaliser de la façon la plus radicale les tâches de la révolution bourgeoise, que la bourgeoisie n'arrivait pas à réaliser elle-même, et celleci se débarrassa de lui au moment où il commençait à poser à la révolution des tâches qui dépassaient le cadre de la propriété bourgeoise.
Guérin a porté un coup mortel à ce qu'il appelle à juste titre cette « légende robespiérienne ».
En réalité, ce n'est pas la petite bourgeoisie comme telle mais ce sont les sans-culottes, les bras-nus, apparaissant de plus en plus avec leur physionomie sociale propre, qui ont joué le rôle le plus radical et décisif, durant toute la phase ascendante de la révolution. C'set de ces bras nus que se sont servies les fractions de la bourgeoisie qui se succédèrent au pouvoir, . et c'est grâce à leur intervention que la bourgeoisie a su se débarrasser des dittérents obstacles, jusque dans ses propres rangs, qui empêchèrent une so. lution. C'est de ces bras nus que se la révolution. Le rôle de Robespierre comme de toute la fraction radicale des Montagnards était celui de concilia-
(1) Voir le no précédent (septembreoctobre) de IV: Internationale.
VATRIEME IN teur, de trait-d'union, entre la bourgeoisie et les bras-nus, et non pas celui de représentant des intérêts de ces derniers. Quand il fallut le sursaut final du peuple pour rejeter l'ennemi du territoire national et pour liquider le parti girondin ; et quand en même temps il fallut empêcher à tout prix que les masses ne résolvent elle-mêmes SOus leur propre direction ces tâches brûlantes alors Robespierre apparut à l'apogée du pouvoir. Grâce à lui — et grâce à quelques concessions économiques non sans importance — les bras-nus, pourtant déjà méfiants et déçus par le mouvement révolution naire des années passées qui avait protité exclusivement à la bourgeoisie, se mirent une dernière fois au service de celle-ci. Mais là s'arrêtent le rôle et les possibilités de Robespierre. Face aux besoins pressants des bras-nus qui exigent de mesures radicales, empiétant sérieusement sur le domaine de la pro priété bourgeoise, Robespierre devient le premier organisateur de la réaction. Celle-ci commence, d'après Guérin, dès que le Comité de Salut Public freine, puis essaye de combattre le puissant mouvement de déchristianisation, qui représentait une véritable vague de fond dans laquelle s'exprima tout le mécontentement, et vers laquelle s'échappa toute l'énergie révolutionnaire des masses sans-culottes. Puis suivent la liquidation des « enragés », la liquidation des hébertistes, la décapitation puis la liquidation des sec tions populaires, la liquidation de l'ar mée révolutionnaire, la liquidation de la Commune en tant que réel organe du pouvoir exprimant les intérêts des masses. C'est le reflux de la révolution dirigée par Robespierre. C'est le recul et le désarroi des masses populaires.
TERNATIONALE Quand la bourgeoisie veut se débarrasser à son tour de Robespierre pour concentrer tout le pouvoir entre les mains de ses « spécialistes », Maximilien se trouve suspendu dans l'air comme tous les conciliateurs dans toutes les révolutions, et ne réussit pas à mobiliser pour sa défense la masse des bras-nus de Paris, ce qu'il ne désire d'ailleurs nullement et dont seuls ses amis les plus « radicaux » lui imposent à contre-cœur la vaine tentative.
Le vrai tournant de la Révolution française, Guérin ne le place donc pas au moment du 9 thermidor mais bien auparavant, vers novembre-décembre 1793. L'historiographie « classique » a placé ainsi l'histoire devant un paradoxe étrange. Robespierre, victime du 9 thermidor, représente en réalité exactement la fonction de premier thermidorien au sens historique. du mot. Et à la lumière de ces développements, on comprend aussi l'impuissance des historiens sociaux-démocrates et staliniens à expliquer ce fond du drame robespiérien, car ce drame, c'est celui de tous les conciliateurs qui est également le leur. En lisant telle ou telle page saisissante de Guérin, montrant Robespierre aux prises avec les contradictions inextricables de sa situation, montrant un Robespierre glissant « à droite » — pour employer cet anachronisme - et en même temps se sentant toujours davantage isolé, l'on pense malgré soi à la social-démocratie allemande ou espagnole qui s'était engagée sur cette même voie qui ne pouvait aboutir, après que la poussée prolétarienne fut arrêtée et brisée de ses propres mains, qu'à sa propre liquidation par les mains de la réaction.
H. V.
"Le travail force en Russie sovietique" par DAVID S. DALLIN et BORIS S. NICOLAEVSKI
E livre écrit principalement par Dallin, en collaboration avec Nicolaevski, deux menchéviks vivant actuellement aux Etats-Unis, rassemble toute la documentation possible sur les « camps de travail » en Union soviétique.
Cette étude est faite, malgré les convictions politiques de ses auteurs et les conclusions qu'ils en tirent, d'un point de vue objectif en ce qui concerne sa documentation. Elle illustre d'une façon 46 réellement impressionnante Pampleur prise depuis 1928, date du Thermidor de la Révolution russe, qui consacra l'éviction de l'opposition de gauche et la complète stalinisation du régime, du travail forcé en U.R.S.S.
En 1928, selon Kiseliov-Gromov, ancien officier du Guépéou dans les « camps de travail » du Nord, il y avait en tout, en U.R.S.S., environ 30.000 condamnés qui vivaient, du reste, dans des conditions incomparablement meilleu-
N res que les condamnés d'aujourd'hui. Par contre, il est impossible de savoir le nombre approximatif d'esclaves enfermés aujourd'hui dans les camps de Staline.
Les recoupements les plus modestes l'évaluent à dix ou douze millions, soit, selon les auteurs, au moins 16 % de la population adulte male et un pourcen tage de temmes sensiblement moindre.
Il est cependant difficile de distinguer dans ce total le nombre de détenus qui se trouvent dans les « corrective labor camps », et le nombre de déportés, c'est-à-dire de ceux qui ne purgent pas une peine, mais qui sont forcés d'émigrer et d'habiter une région dé terminée à l'intérieur de l'U.R.S.S., sous surveillance policière. C'est sans doute cette dernière catégorie qui comprend les populations vivant à proxi mité des frontières ouest et est deY'U.R.S.S. - Baltes, Finnois, Chinois, Coréens - et qui ont été transféré. par force, ainsi que plusieurs autres catégories d'émigrants forcés, qui cons. tituent le plus grand nombre.
La bureaucratie soviétique a utilisé cette main-d'œuvre à bon marché, qui coûte la moitié et parfois même le tiers du prix de la main-d'œuvre libre, pour remplacer cette dernière dans la réalisation des plans quinquennaux (but économique), en la chargeant des tra vaux les plus pénibles, et aussi pour intimider ceux qui seraient tentés de
6 Planète ES JAVANAIS, le premier livre de L
Malaquais, avait été loué par Trotsky, qui y avait vu l'œuvre d'un véritable écrivain. Son dernier ouvrage, un copieux volume de sept à huit cents pages, confirme ses qualités littéraires, bien que le livre soit loin d'être égal à lui-même d'un bout à l'autre. Il nous semble que Malaquais , eût gagné à ramasser, à condenser son œuvre, à en élaguer certaines parties.
Planète sans visa, c'est avant tout, à Marseille pendant l'occupation, les nombreux réfugiés de toutes nationalités hantés par l'idée d'un visa pour quitter la vieille Europe et se rendre en Amérique. Le sort tragique de ces réfugiés, leur vie quotidienne, les tracas et les persécutions de l'administration de Vichy, les ruses, les trafics, les combats, tout cela est décrit avec force dans Planète sans visa.
Disons franchement à Malaquais que
TERNATIONALE s'écarter de la ligne officielle (but politique). L'ampleur prise par le travail forcé en U.R.S.S. est une manifestation supplémentaire de la monstrueuse dégénérescence du régime bureaucratique.
Un point que les auteurs n'ont pas su rendre clairement dans leur description, plutôt qu'analyse poussée, de ce phénomène est le suivant : la bureaucratie se transformant toujours plus, de frein relatif en frein absolu, le développement des forces productives en U.R.S.S. - fait qui se vérifie dans la baisse accélérée de la productivité du travail — s'efforce de lutter contre cette baisse par l'extension accrue du système de travail forcé.
Mais, là aussi, le régime bureaucratique atteint rapidement des limites. Les auteurs montrent, en effet, que les conditions terribles qui règnent dans les camps de travail abaissent rapide. ment la productivité, la réduisent à la moitié de celle des travailleurs libres et même moins grave e, par conséquent, annullent les avantages escomptés par la bureaucratie de l'utilisation de cette main-d'œuvre bon marché.
Le livre de Dallin et de Nocoläevski est un témoignage de poids du degré de dégénérescence du régime bureaucratique stalinien, qui est en train d'annuler l'acquis positit et prodigieusement prometteur pour l'avenir de toute l'humanité de la Révolution d'octobre. sans visa» par JEAN MALAQUAIS (!) nous préférons Les Javanais à Planète sans visa. Parce que Des Javanais. étaient des prolétaires, des travailleurs étrangers, avec les qualités et les défauts de leur classe, avee leurs souffrances mais aussi avec leurs espoirs. Tandis que dans Planète sans visa, on trouve les bourgeois et les petits-bourgeois étrangers ; il y manque beaucoup trop les vrais prolétaires français et étrangers, ceux pour qui la planète restera toujours sans visa, aussi longtemps qu'ils n'auront pas édifié leur propre société. Pendant toute cette époque noire, décrite Dar Malaquais, le prolétariat ne fut pas une masse amorphe et figée. Les grands mouvements d'aujourd'hui ont commencé à mûrir à cette époque. Que faisaient, que pensaient les « Javanais » pendant ces heures tragiques ?
F.
(1) Aux Editions Le Pré aux Cleres.