"La crise qui vient"
Fritz Sternberg, économiste et antifasciste allemand, qui a fui l'Allemagne en 1933 pour se fixer finalement aux Etats-Unis, a publié dernièrement, dans ce pays, une étude (1) de l'économie mondiale au lendemain de la deuxième guerre impérialiste, et plus spéciale. ment de l'état et des perspectives de l'économie américaine.
Si on laisse de côté certaines critiques que l'auteur adresse à Marx, Lénine et Luxembourg, ses conclusions politiques, ainsi que l'analyse, à notre avis erronée, de la situation économique de l'U. R. S. S., et si on se limite à la partie strictement économique de l'étude, et particulièrement à la partie relative à l'économie américaine, on pourrait difficilement nier l'importance et la solidité scientifique de ce travail,
LA CRISE DE 1929 N'A
Sternberg, ayant décrit l'ampleur de la crise de 1929-1933, considère que le capitalisme n'a pas pu complètement surmonter cette crise, la pire de toute son histoire, parce qu'il lui a été impossible de trouver de nouveaux marchés d'expansion. Pour appuyer cette affirmation et pour démontrer que le monde capitaliste est en réalité entré dans la seconde guerre mondiale dans un « état de crise latente », Sternberg fait appel aux arguments suivants :
a) Selon le tableau ci-après, la production minière et industrielle mondiale était, en moyenne, dans la période de 1934-1938, approximativement 8,6 % au-dessous de la production de 1929. C'est en 1937 seulement que la production mondiale a légèrement dépassé le niveau de 1929.
Production mondiale minière et industrielle (base 1929 = 100):
basé sur une sérieuse et abondante documentation statistique, interprétée a la lumière de la théorie économique marxiste.
Sternberg commence son étude en attirmant que le monde capitaliste est. entré dans la deuxième guerre mondiale sans avoir pu liquider la crise économique de 1929-1933. La démonstration de cette affirmation occupe toute la première partie de son livre. La seconde partie est consacrée à démontrer que nous approchons d'une nouvelle crise économique mondiale, dont il définit les facteurs, le caractère et les conséquences. Il nous parait extrêmement intéressant d'exposer aussi brièvement que possible les principaux points de cette analyse. PAS ETE SURMONTEE l'Angleterre, la France, la Tchécoslovaquie, etc. ; b) Pour mieux illustrer le recul réel de la production capitaliste depuis 1929, Sternberg cite le tableau suivant, qui compare la production en Allemagne, où prédomine la production des armements, à celle des Etats-Unis, où prédomine une production pour ainsi dire normale. Le tableau démontre qu'aux Etats-Unis, le plus puissant pays capitaliste, la production n'a jamais atteint, entre 1934 et 1938, le niveau de 1929, et qu'en 1938, à la veille de la guerre, elle ne dépassait pas les trois quarts de celle de 1929.
Production industrielle
(base 1929 = 100) : Etats-Unis Allemagne 1934 66,4 79,8 1935 75,6 94 1936 88,1 106,3 1937 92,2 117,2 1938 72,3 126,2 c) Le chômage est resté, en general, T cm c reste en générai.. entre 1934 et 1938, dans tous les grands pays capitalistes, supérieur à celui d'avant 1929.
d) Le commerce mondial se chiffrait, en 1929, à 35.595 millions de dollars d'importations (2) et à 33.024 millions de dollars d'exportations.
(1) The Coming Orisis, by Fritz Sternberg, The John day Company, New-York.
(1) En anciens dollars-or des EtatsUnis.
U.R.S.S. incluse 1934 85,8 1935 96,8 1936 110,5 1937 119,4 1938 111,5
77,7
96,4
103.7
Il faut tenir compte, d'autre part, du fait que ces données englobent aussi bien la production normale que l'accroissement de la production dû aux armements de la plupart des pays capi-talistes, comme l'Allemagne, le Japon,
Sans l'U.R.S.S.
En 1934, les chiffres respectifs étaient 11.816 millions de dollars et 11.215 millions de dollars ;
En 1937 : 16.247 et 15.347 millions de dollars ;
En 1939 : 14.232 et 13.356 millions de dollars.
Sternberg, analysant la situation économique telle qu'elle se présente au lendemain de la deuxième guerre mondiale, fait une première constatation : dans le passé, les Etats-Unis étaient un Etat capitaliste parmi d'autres : lAIlemagne, l'Angleterre, la France, le Japon, TItalie, Aujourd'hui, ils sont l'Etat capitaliste : « Aujourdhui, la production industrielle des Etats-Unis est plus grande que celle du reste du * monde et, chose décisive pour nutre analyse de la crise qui vient, la production des Etats-Unis est beaucoup plus grande que celle du reste du monde dans la mesure où il s'agit de production capitaliste » (1).
En 1928, la production des Etats-Unis était supérieure à celle de l'ensemble de l'Europe. Elle représentait les 45 % • de la production mondiale, contre 12 % pour l'Allemagne, 9 % pour la GrandeBretagne, 7 % pour la France.
Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, Sternberg évalue la produetion des Etats-Unis aux deux tiers de la production capitaliste mondiale to tale : « En d'autres termes, si la capacité de production est pleinement utilisée, la production des Etats-Unis pourra être deux fois plus grande que cel.e du reste du monde capitaliste. (2) ».
Ayant ainsi établi sa thèse selon laquelle les Etats-Unis ne seront pas un facteur important dans la crise qui vient, mais le facteur décisif, Sternberg essaie de découvrir dans le développement de la deuxième guerre mondiale de quelle façon ont été affectés les facteurs qui contribuent à l'éclatement d'une crise économique. Dans cette analyse, il arrive successivement aux constatations et conclusions sui vantes:
a) La guerre a favorisé aux EtatsUnis l'accroissement de la capacité de production par la construction, à côté d'un appareil de production qui n'était déjà pas avant la guerre pleinement ut use, d'un nouvel appareil, utilisant dans l'ensemble, 60 millions d'ouvriers environ, la productivité de chaque ouvrier-heure ayant augmenté, entre 1929 et 1941, de 34 % ; 28
Ces chiffres démontrent, conclut Sternberg, que, dix ans environ après le commencement de la crise de 1929, au moment où le monde capitaliste entrait de nouveau dans la guerre, la crise n'avait pas encore pu être surmontée.
b) Les Etats-Unis étaient et sont encore le pays dans lequel le commerce extérieur joue le moindre rôle par rapport à la production totale: Dans la période de la plus grande expansion du commerce extérieur américain, en 1929, leur part dans le commerce mondial etait de 13,04 % par rapport à 13,05 % de la Grande-Bretagne, bien que la production américaine ait été déjà, à cette époque. quatre fois plus grande que celle de l'Angleterre. Même dans les meilleurs jours du commerce extérieur américain, constate Sternberg, la production à exporter n'a jamais dépassé 10 % de la production totale et était ordinairement entre 5 % et 8 % de cette dernière.
Dans quelle mesure louverture de nouveaux marchés peut-elle offrir au capitalisme américain des possibilités suttisamment larges pour compenser l'accroissement formidable de la production et de la capacité de production des Etats-Unis ?
Sternberg considère que, même si on prend comme base les exportations de 1944 (3), c'est-à-dire de la meilleure année du commerce extérieur dans toute l'histoire des Etats-Unis, dont la valeur a atteint le chiffre record de 14.065 millions de dollars, celles-ci représentent moins de 10 % de la production totale des Etats-Unis.
Sternberg examine ensuite les pers. pectives du commerce extérieur des Etats-Unis avec les différents pays du monde : Chine, autres pays asiatiques, Union soviétique, Europe continentale, Angleterre, Amérique latine. Sa conclusion générale est que, même si on admet un accroissement considérable des exportations américaines dans tous ces pays, dépassant de beaucoup les niveaux les plus favorables atteints dans le passé, le volume total de ces expor tations restera une petite fraction de la production totale américaine, incapable d'absorber les surplus de cette dernière.
(1) The Coming Crisis, page 117.
(2) the coming crisis, page 121.
() Dont 80 % ont ete iinancées grace à la loi prêt et bail.
LA NOUVELLE CRISE.
LA NOUVELLE CRISE.
D'autre part, remarque Sternberg, « tandis que lexpansion des exportations américaines ne pourra être assez importante pour avoir une influence décisive sur le problème de la crise à l'intérieur des Etats-Unis, elle sera suffisamment grande pour influencer défavorablement le commerce extérieur des autres pays capitalistes. Dans cette voie, le développement du commerce extérieur américain va augmenter la crise du reste du monde capitaliste », qui à son tour accélérera et aggravera la crise économique mondiale qui vient; c) Ayant établi que le marché principal pour le capitalisme américain reste le marché intérieur, Sternberg examine les possibilités de ce dernier. Il distingue à ce sujet deux périodes : la période transitoire actuelle et celle qui la suivra, quand toutes les opérations de reconversion seront terminées.
Les conditions de guerre ont créé certains facteurs favorables à la capacité d'absorption du marché intérieur, mais dont l'influence ne s'étendra pas au delà de la période transitoire présenté : les ouvriers ont gagné de l'argent, ont fait des économies, et, en général, toute la population s'est enrichie durant la guerre. D'autre part, bien que les Etats-Unis soient le seul pays belligérant qui ait été capable d'augmenter durant la guerre la consommation de sa population, la production civile de plusieurs articles, tels que : automobiles, appareils réfrigérateurs, machines à laver, etc., avait complètement cessé, ces articles sont actuellement très recherchés et, pour une certaine période, l'appareil de production américain va bénéficier de la demande d'articles de consommation par la population ouvrière. Un autre facteur qui, durant la période transitoire, augmentera les possibilités du marché intérieur, et pourra ajourner pour un certain temps la crise, c'est l'accroissement des investissements des capitalistes, nécessaires pour remplacer les machines usées pendant la guerre, ainsi que des investissements qui seront absorbés par l'industrie du bâtiment, dont les opérations ont pratiquement cessé entre 1940 et 1945.
Pour que la capacité de production américaine, énormément accrue durant la guerre, puisse être pleinement utilisée, et éviter ainsi la crise, il faudrait que la consommation du marché intérieur augmente de son niveau actuel, déjà très élevé, de 50 % environ, dont 40 % devraient être le résultat d'une. augmentation des salaires réels, les autres 10 % pouvant être couverts par l'augmentation prévue des dépenses militaires.
L'impossibilité de réaliser cet objectif n'échappe pas même aux plus optimistes économistes américains ; d) Sternberg réfute un dernier argument en faveur de l'ajournement pour très longtemps de la crise : la création de nouvelles industries avec un nouvel appareil productit.
Sternberg envisage, par exemple, l'hypothèse d'utiliser l'énergie atomique pour réorganiser et reconstruire l'en. semble de l'appareil productif. Une telle opération, qui reste théoriquement dans le domaine du possible, créerait un marché suffisant pour assurer une longue prospérité. Cependant, dans les cadres du système capitaliste actuel, cette opération s'avère impossible, le système travaillant non pas pour satisfalre tout besoin en général, mais les besoins solvables seulement.
Chaque nouvelle industrie privera le marché d'une industrie ancienne sans qu'un réel développement du marché total s'ensuive, comme c'était le cas durant la période de l'expansion capitaliste générale. • D'autre part, la concentration mono poliste qui s'est accentuée, durant la guerre, aux Etats-Unis, constitue une des barrières principales contre l'utilisation des forces productrices nouvelles et des inventions qui peuvent nuire aux anciennes industries et à l'ancien appareil productif. Car les mêmes monopoles qui contrôlent les anciennes industries contrôlent aussi les nouvelles inventions et les nouvelles industries. Par conséquent, il est illusoire d'espérer qu'une nouvelle prospérité puisse naître par la création de nouvelles industries, munies d'un nouvel appareil productif, remplaçant sur une grande échelle les anciennes industries et l'ancien appareil productit.
Les monopoles s'opposent enfin à toute augmentation réelle des salaires parallèle à l'augmentation de la productivité du travail, et aggravent aussi, de ce point de vue, les conditions menant à la crise.
Sternberg met en lumière l'énorme concentration monopoliste qui a eu lieu durant la guerre aux Etats-Unis. La production de masse exigée par la guerre et les commandes colossales du gouvernement ont accéléré la tendance monopoliste. Le gouvernement a favorisé la construction de gigantesques entreprises, que seul lui-même ou de grandes sociétés capitalistes étaient capables de financer. « Plus de la moitié des nouvelles entreprises coûtaient chacune 25 millions de dollars. 250 millions de dollars seulement, sur la somme totale de 12 milliards de dollars, ont
A T RI M E été destinés à des entreprises coûtant moins de 1 million de dollars chacune. 71 % des entreprises agrandies coûtaient 5 millions de dollars chacune. 54 %, plus de 10 millions de dollars chacune. Moins de 10 % de la somme de 2 milliards de dollars autorisée pour les « agrandissements » était destiné à des entreprises coûtant moins de 1 million de dollars.
Le tait que le gouvernement a favorisé de grandes sociétés capitalistes a entraîné un énorme accroissement de
LA CRISE
Des facteurs analogues à ceux créés durant la deuxième guerre mondiale, et qui poussent à la crise sur le plan de la production industrielle, se sont développés également sur le plan de la production agricole et exercent leur influence dans la même direction: celle de la crise.
Durant la première guerre mondiale, constate Sternberg, ni la production industrielle ni la production agricole n'ont énormément augmenté. Durant la deuxième guerre mondiale, l'accroissement de la production agricole, bien qu'il reste inférieur à celui de la production industrielle, est relativement énorme.
Cela est vrai pour tous les produits agricoles importants, comme le montre le tableau suivant :
Production agricole
(production moyenne 1935-39 = 100) Année Produc. totale Récoltes Bétail
RN A T 1 N A L leurs profits. On estime que les profits de toutes les sociétés, aux EtatsUnis, après déduction des taxes, s'éle vaient à 8.500 millions de dollars en 1941, 8.700 millions en 1942, 9.800 millions en 1943, et 9.900 en 1944. Une partie seulement de ces profits a été payée comme dividendes, tandis que la plus grande a été placée de nouveau dans la production, accélérant le rythme de la concentration monopo liste et l'extension de l'appareil productif des Etats-Unis. AGRICOLE.
C'est-à-dire que l'accroissement de la production agricole aux Etats-Unis, durant la guerre, a atteint le tiers environ de la production d'avant guerre, ce qui a permis de maintenir entre 1940 et 1945 le niveau de consommation d'avant guerre, malgré les besoins de l'armée, de la marine, et les exportations accrues aux pays « alliés ».
Le problème réel de l'agriculture américaine se posera aux Etats-Unis quand la période actuelle d'assistance et de reconstruction de l'agriculture européenne et mondiale prendra fin. Pour le moment, le marché mondial absorbe les surplus de la production américaine, mais il ne s'agit là que d'une euphorie passagère. « Nous avons insisté, écrit Steraberg (1), sur le fait qu'une des raisons qui ont rendu la crise de 1929 particulièrement grave était qu'il s'agissait d'une crise industrielle et agricole à la fois. Plusieurs indications montrent qu'au cours de la crise américaine qui vient le secteur agricole ne sera pas immunisé, mais qu'au contraire l'agriculture elle-même présentera des symptômes évidents de crise qui, à leur tour, vont agir d'une façon défavorable sur la crise industrielle et sur la situation dans les villes. » créés, comme la consommation réduite des biens d'usage civil, l'ajournement des investissements capitalistes et l'enrichissement des « larmers » yankees. Cependant, tous ces facteurs peuvent ajourner seulement l'inévitable, mais ils ne peuvent pas le prévenir.
Comme l'industrie produit 50 % plus de biens qu'avant la guerre, et l'agriculture 33 %, 1/3 de plus, il faut que la consommation des ouvriers et de la petite bourgeoisie, dans les villes et les campagnes, s'accroisse énormément pour absorber le surplus de la capacité de production.
(1) The Coming Crisis, page 154.
1939 106 107 1940 110 107 1941 113 109 1942 124 121 1943 128 114 1944 136 129
106 112 115 126 137 141
Les conclusions que tire Sternberg de toute l'analyse précédente, il les résume en ces lignes : « Le développement économique des Etats-Unis conduit à une crise plus grave que celle de 1929. En 1929, le capitalisme américain et mondial s'est enfoncé dans une crise qui, malgré la gigantesque production d'armements qui s'en est suivie, n'a pas pu être surmontée jusqu'en 1939. Aujourd'hui, l'appareil de production des Etats-Unis n'est pas celui de 1929 ou de 1940, mais beaucoup plus fort. De nouveaux marchés capables d'empêcher la crise ou de la rendre plus bénigne n'existent pas. Durant le développement de la récente guerre, certains facteurs favorables ont été
CONCLUSIONS ET PERSPECTIVES.
CONCLUSIONS ET PERSPECTIVES.
VATRIEME I N
En d'autres termes, le standard de vie de la grande masse du peuple americain doit s'élever énormement, et cela dans un système social dominé par la puissance économique des monopoles, des trusts et des corporations, puissance économique qui est devenue encore plus grande, grâce aux développements provoqués par la guerre. Le problème serait très simple à résoudre dans une société socialiste avec une économie planifiée : investissements et consommation pouvant croître ensemble, la consommation de la grande masse du peuple s'élevant en proportion de l'augmentation de la productivité du travail. Cependant, conclut Sternberg, les Etats-Unis ne sont pas une société socialiste basée sur une économie planifiée. Les Etats-Unis sont une société capitaliste monopoliste et. par conséquent, la solution socialiste est impossible. »
Dans la dernière partie de son livre, Sternberg tente de démontrer que la crise à venir sera la « zone dangereuse » pour l'évolution future du monde.
.A défaut d'une solution « progres-
TERNATIONALE siste », les milieux monopolistes réactionnaires chercheront une issue sur la base du développement d'une « Wehrwirtschait » américaine, d'une économie tournée vers la préparation de la guerre, a rinstar de l'Allemagne nazie. Déjà le budget américain comporte, pour la deuxième année de la « paix », des dépenses militaires s'élevant à la somme astronomique de 12 milliards de dollars, c'est-à-dire environ 2,5 fois la valeur des exportations américaines dans la meilleure année de prospérité avant la crise de 1929 (5 milliards de dollars) et presque le double du total des exportations estimées nécessaires par le département du Commerce pour assurer au pays le plein emploi (7 milliards de dollars). Ce secteur, relativement immunisé contre les effets de la crise, assurant aussi bien la régularité du travail aux ouvriers que la continuité des commandes et des profits aux capitalistes, aura tendance s'accroître de plus en plus, à exercer une influence grandissante sur l'ensemble du système économique américain et conduira, en fin de compte, à la guerre….. P...