'AI différé de répondre à l'article
« Démocratie ou bonapartisme » Ju camarade Grant, qui avait d'ailleurs mis près d'une année avant de s'en prendre à mon ar icle, car j'avais des tâches plus urgentes que de relever tout ce qu'il y embrouillait.
Je pense qu'il pourra suffire pour l'instant de quelques observations aussi courtes que possible pour relever des points essentiels de la « réponse » dans laquelle Grant, dans une discussion publique entre membres d'un même parti, se laisse aller à une explosion délirante comme s'il se trouvait à une assemblée générale des groupes londoniens uu R. C. P. J'éviterai de le suivre sur un tel plan.
1. Les camarades de la direction dı R..C.P., et Grant en premier, protestent contre ceux qui voudraient les associer à Morrow. Nous en sommes particulie rement heureux, et nous savons bien qu'il n'en est pas ainsi, ni politique» ment, ni organisationnellemen Mais, ceeı dit, nous avons le droit de rappeler à Grant que les débats théoriques dans notre organisation, même quand ils portent sur le bonapartisme et la démocratie, ne se produisent pas dans un vide politique. De nombreuses tendances se dispu ent dans notre organisation internationale et la façon dont nn intervient vis-a-vis des unes et des autres a son importance. Si des doutes quant aux positions des camarades anglais ont pu exister chez certains, et si Morrow a pu spéculer à ce sujet, connaissent pas les membres de la di- c'est parce que les camarades qui ne rection s'orienter que leurs articles et rédu R. C. P. et n'ont pour solutions, ne voient de leur part que des coups portés aussi régulièrement que possible dans un seul sens... contr le S. I. Mon article était essentiellement dirigé contre l'analyse de Morrow qui, rappelons-le pour ceux qui pourraien: lavoir oublie, affirmait que les gau! listes étaient des démocrates (1). Ce n'est qu'incidemment que je relevais un texte du premier congrès du R.C.P. 24
Le camarade Grant — comme c'est. halas ! trop souvent son cas en présence de textes venant de certains camarades - s'est cru personnellement visé... et i fait une « réponse » à un article rédigé sans la moindre ambiguité contre Morrow, réponse dans laquelle il n'a pas trouvé le moyen de se prononcer, fut-ce en quelques phrases, sur les positions de Morrow. Grant voudra-t-il se rappeler que nous sommes des hommes politiques et que, par conséquent, nous ne pouvons pas nous délimiter de façon abstraite, même sur des questions très théoriques ? Le débat avec Morrow n'a rien de théorique ; il s'agit du programa notre organisation, c'est-a-dire de la conditio! première de son existence.
2. D'un bout à l'autre de sa soi-lisant « réponse », Grant me reproche une ignorance crasse du marxisme. Mais,
(1) Le si prolixe Morrow s'est bien gardé de relever la partie principale de mon article et d'y répondre ; il est vrai que de Gaulle et les gaullistes :e sont chargés en 1946 de montrer, même pour ceux qui sont à une aussi longue distance que Morrow, leur véritable nature de « détenté de quelques lignes dans un article mocrates». Morrow s'est uniquement conpour me traiter d'effronté et pour me prier de lire le « programme d'action » de 1934
Trotsky aurait écrit pour la France. que Morrow. Trotsky n'a pas écrit le program- Poiton: 0.. n'a fait que conseiller (très abondamment. me r communiste qui rédigea d'ailleurs) une commission de la Ligue cette première éhauche d'un programme de transition. Et j'ai poussé l' « effronterie » jusqu'à participer à la rédaction de ce programme de 1934. Ajoutons qu'il y aurait bien des re. marques à faire a propos de ce texte l'expérience de l'organisation trançaise ei celle de bien d'autres sections en la ma.t'à• ont Trotsky pour la rédaction du Programme de 1938, et c'est pourquoi Il nous semble beaucoup plus utile — sans négliger le programme de 1934, qui, d'ailleurs, n'envisage pas les revendications démocratiques à . la manière de Morrow - de travailler gur un texte mieux élaboré que sur une première ébauches.
Q U A T RIEM E voyons sa science sur les deux points principaux de son sujet, le bonapartisme et la démocratie. Prenons tout d'abord la question du bonapartisme.
Selon Grant, l'essence du bonapartisme est une « dictature militaire policière ouverte, tarbitrage par lépée »
Plus loin, il en donne comme caractéristique seulement « un régime où les forces fondamentales de classes de la bourgeoisie et du prolétariat s'équilibrent plus ou moins, permettant ainsi au pouvoir d'Etat de manœuvrer et d'équilibrer les camps ennemis, ce ami donne au pouvoir d'Etat une certaine indépendance vis-à-vis de la société ».
Nous croyons que. du point de vna marxiste, c'est cette caractéristique donnée en second leu par Grant, qui pot l'essence mêm. du bonapartisme du capitalisme décadent. et non la « dicto ture militaire ouverte ». Le bonapar tisme de cette période de déclin nait dans un état d'équilibre instable entre les camps de la révolution et de In contre-révolution, il louvoie entre cos camps, entre les classes. Mais parce qu'il se présente dans une période où les deux camms s'affrontent pour le combat, ce rénime bonapart ste ne peut pas se développer et se réaliser en une dictature bonapartiste où règnent « un sabre et une philosophie ». Le capital ne peut asseoir son régime que par la dictature fasciste.
C'est parce que notre ami Grant n'a pas saisi l'essence du bonapartisme, ce balancement de l'Etat entre les camps sociaux, et qu'il croit que celle-ci réside dans la réalisation achevée de sa tendance sous sa forme dictatoriale qu'il s'indigne parce que nous avons qualifié de « bonapartistes » des régimes où non seulement il n'y avait pas de dictature du sabre, mais où se trouvaient aussi des organisations ouvrières indépendantes.
Lorsque j'écrivais mon article (il y a dix-huit mois) où je qualifiais de « bonapartistes » des gouvernements de gauche, et aussi lorsque Grant se livra a ce suiet à, une violente attaque contre moi, nous ignorions tous deux le texte de Trotsky relatif à « L'indnstrie nationalisée et la gestion ouvrière » que « Quatrième Internationale » a publié dans le même numéro cù naraissait l'inte minable « réponse » de Grant Or, oue lisons-nous sous la plume de Trotsky?
« Le gouvernement louvoie entre le capital étranger et le capital indigène, entre la fable bourgeoisie nationale et le prolétariat relativement puissant. Ceci confère an gouvernement un caractère bonapartiste sui generis d'un carantino nartie-lier. Fin fait, il nent gouverner, soit en se faisant l'instrument du capital étranger et en maintenant le prolétariat dans les chaînes d'une dictature policière. soit en ma nœuvrant avec le prolétariat et en allant même si loin iusqu'à lui faire des concessions. La politique actnelle (du gouvernement mexicain de Cardenas) en est au second stade ».
RNATIONAL Il n'y a pas de doute : Trotsky qualifia le gouvernement Cardenas, un des plus à gauche que le Mexique ait connus, de « bonapartiste ». Dans la citation de Trotsky, on trouve exprime, sans équivoque, comme caractéristique essentielle du bonapartisme, le louvoiement de l'Etat entre des forces sociales antagonistes et aussi que ces cenditions peuvent aboutir scit à une dictature policière, soit ≥ un régime faisan: de grandes concessions à la classe ouvrière. En passant, rous croyons que ce court texte de Trotsky vant d'être médité pour comprendre le mécanisme de régimes comme ceux des pays du glacis ou comme ceux des pays de l'Amérique du Sud.
3. La science marxiste de Grant me semble en défaut sur la question du bonapartisme; mais nous l'en excuserons, car c'est une question plus familière à un militant francais qu'à un camarade anglais. Malheureusement, cette même science me paraît faire un peu défaut sur l'autre point important de son sujet, la question de la démocratie, où l'expérience anglaise est vraiment supérieure à celle que nous pouvons avoir sur le continent. Comment notre camarade Grant s'exprime-t-il pour définir les régimes démocratiques ?
«'Tous ont des organisations ouvrièindépendantes, des syndicats, des partis politiques, des associations, etc., accompagnés de droits en conséquence : le droit de grève, le droit d'organisation, de vote, le droit de parole, de presse, etc., et les autres droits qui furent le résultat de la lutte de classe du prolétariat dans le passé. C'est, dans un sens, l'existence, dans le capitalisme, d'éléments de la nouvelle société ».
Erreur camarade Grant. Reporte-toi à l'histoire de la Gran le-Bre'agne. Il y avait un régime démocratique - pour être plus précis, un régime démocratique bourgeois - avant aue la classe ouvrière possède ces droits et elle a lutté sous ce régime pour obtenir de tels droits. Mais pourquoi était-ce un régime « démocratique » même en l'absence de ces libertés ouvrières ? C'é'ait un régime de démocratie bourgeoise, parce qu'il existait une démocratie au sein de la classe dominante (avec toutes les approximations nécessaires à ce sujet, car nous savons tous qu'il n'y a pas de démocratie bourgeoise pure. même entre bourgeois). Ce aui caractérise essentiellement une démocratie bourgeoise, ce n'est pas l'existence d'organisations et de libertés ouvrières. mais c'est le rôle du Parlement qui est, pour la bourgeoisie, une sorte de clearinghouse politique. C'est par le Parlement que passe le centre de gravité des for ces politiques dans un régime de démocratie bourgeoise. Dans les révimes fascistes et bonapartistes, les Parlements ont, soit un aspect purement dé coratif, soit un rôle enregistreur. camarade Grant ferait bien de revoir histoire du Parlement britannique ;
INT
UAT RIE ME I N peut-être comprendra-t-il aussi que la crise de la démocratie anglaise trouvera son expression dans le fonctionne. ment de son Parlement. Mais c'est une autre histoire que nous n'aborderons pas ici.
4. Nous pourrions déjà nous contenter de remarquer que faire erreur sur la question du bonapartisme et sur celle de la démocratie, dans un article intitulé : « Démoeratie ou bonapartisme », ne témoigne pas en faveur de tout l'article et nous en tenir là. Mais il y a plus encore. Ma méthode est, parait-il erronée, et Grant me renvoie à la réslité en Europe qui l'aurait infirmée. Quelle est donc l'analyse de la situation en Durope que nous donne Grant ? « A une étape ultérieure, écrit-il, cette tendance sera renversée, mais à l'heure actuelle, en Europe occidentale, le mouvement est celui allant vers des régimes de démocratie bourgeoise ». Cette phrase est soulignée de plusieurs façons par Grant lui-même et elle mérite de ne pas être oubliée.
Avec la fin de la seconde guerre mondiale s'est développée la lutte entre les tendances de la bourgeoisie dans le monde à imposer des régimes forts (de dictaturel militaire, parce que ce sont les plus immédiats, maintenant que la formation de partis de masse fascistes est entravée pour une assez longue période) comme les seuls régimes permettant au capitalisme de se rétablir après les ébranlements de la guerre, et les tendances des masses à à instaurer dea régimes qui satisfassent leurs revendications. Dans cette lutte, dans la plupart des pays, en dépit des trahisons staliniennes et social-démocrates, l'énergie révolutionnaire des masses est de beaucoup supérieure aux forces du capital et celui-ci doit ruser avec les travailleurs. Il doit jeter du lest, céder du terrain, faire des concessions, mais cela ne signifie pas du tout que le « mouvement va vers des régimes de démocratie bourgeoise ». Le mouvement va vers le socialisme ou, en cas d'échec, vers la dictature militaire de la bourgeoisie; et les régimes politiques actuels en Europe occidentale sont avant tout - en dépit ou plutôt en raison des libertés démocratiques que les capitalistes doivent accorder - des régimes instables de transition.
Nous avons dit au début, et nous le redisons ici, que nous savons fort bien que le camarade Grant ne partage pas les points de vue de Morrow dont la ans, s'est de plus en plus nettoment al- à peine esquissée il y a trois firmée depuis dix-huit mois et qui a. à présent, son aboutissant logique dans 26
TERNATIONALE le camp des « trois thèses ». Selon le point de vue de Morrow, la perspective présente n'est pas la lutte pour le socialisme, mais une lutte pour une étape démocratique intermédiaire. Certes, n'est pas question chez Grant de cette conception étrangère à la théorie đe la révolution permanente, conception condamnée par les trotskystes jadis pour l'Extrême-Orient et les pays coloniaux et qui n'est pas plus valable pour l'Europe actuelle. Mais nous devons dire à Grant que, lorsqu'il écrit qu'à l'heure, actuelle, en Europe occidentale, le mouvement va vers des régimes de démocratie bourgeoise, même avec la réserve qu'à une étape ultérieure cette tendance sera renversée, il met sa main dans l'engrenage révi. sionniste de Morrow et des « trois thèses ». Ne prenons pas les concessions que le capitalisme fait aujourd'hui pour éviter une bataille frontale avec les masses travallieuses pour une tendance de la société, même temporaire, vers des regimes de democratie bourgeoise.
Dans sa « réponse », le camarade Grant m'attribue gratuitement l'idée qu'une contre-révolution démocratique est dépourvue de tout contenu. J'ai dit en réalité que qualifier un régime de « régime démocratique contre-révolutionnaire » n'avait pas de sens, parce trotskyste ne connait de régime demodans lą période présente, aucun cratique qui ne soit contre-révolutionnaire. La définition savante de Grant des régimes en Europe ocidentale n'apporte rien... sauf un peu de confusion et de désorientation en expliquant aux camarades du R. C. P. et de Internationale que la tendance actuelle est au développement de la contre-révolution démocratique. Je crains bien que cette erreur sur la tendance en Europe ne l'amène à voir aussi de travers le développement des événements en Angleterre, où il pretend que nous sommes dans une période classique d'illusions réformistes avec un boom économique assurant, temporairement, bien entendu. une fortitication du regime parlementaire démocratique (2). Grant a besoin de bien éclairer sa lanterne pour voir ce qui se passe, non seulement sur le continent europeen, mals aussi dans le mouvement ouvrier de Grande-BretaSne.
8 janvier 1947.
(2) Cet article était écrit plus d'un mois avant que l'Angleterre connût la formidable crise charbonnière qui interrompit le travail de des trois semaines dans les régions industrielles les plus importantes. Quel boom, mes aleux !