Rarement, la bourgeoisie mondiale a été aussi consciente d'un danger immédiat qui la menaçait, et aussi incapable de tout effort conséquent pour y parer. Depuis plusieurs mois, les journalistes américains et anglais les plus intelligents ont suivi l'évolution de la situation allemande avec une inquiétude grandissante. Le « spectacle d'une communauté jadis hautement organisée et hautement développée, glissant sur la pente vers la disparition de son « efficiency », la désintégration de sa structure, la chute de son niveau de vie dans une lutte primitive pour l'existence » (« Manchester Guardian », 5-2-47) les incitaient à craindre des révoltes de famine pour cet hiver. L'écroulement du système de rationnement, joignant à la faim des masses une exaspération psychologique supplémentaire, l'annonce régulière d'une « augmentation des rations », alors que celles-ci ne sont que très rarement effectivement distribuées, rendaient ce danger imminent. L'approche de la conférence de Moscou, la nécessité pour le Kremlin de trouver un contrepoids politique à la formidable pression économique de l'impérialisme américain sur les pays affamés du « glacis » et sur l'URSS elle-même, permit même aux observateurs attentifs de fixer la date approximative des émeutes. Et malgré tout cela, rien de sérieux ne fut entrepris pour soulager, fût-ce de façon provisoire, la situation de la population affamée. La seule « réforme » que l'impérialisme britannique tenta dans sa zone d'occupation était uniquement destinée à augmenter la production de charbon par tête de mineur; elle consistait dans l'introduction d'un système de « points » proportionnels à la production individuelle, « points » qui donnalent aux mineurs le droit d'acquérir certains produits de consommation. Mais même cette mesure finit par exaspérer la patience des mineurs qui étaient amenés à partager ce léger surplus avec leurs femmes et enfants indigents. Ainsi, l'incapacité totale des impérialismes vainqueurs à face aux problèmes que. leur victoire a fait naître en Allemagne constitue, comme le prédit, il y a un an, la résolution de la Conférence mondiale de la IV° Internationale, la manifestation la plus éclatante de la banqueroute du capitalisme. L'Allemagne est condamnée à rester en ruine, et l'économie européenne condamnée à stagner dans ces conditions, si le prolétariat ne réussit pas à balayer les obstacles devant la conquête du pouvoir. •
« La digue de l'existence civilisée s'est déjà effondrée, et ce sont seulement le terrible froid, l'apathie d'être toujours à moitié affamé et une misère humaine au delà de toute pensée de révolte, qui empêchent l'éclatement d'émeutes désespérées. Sans doute, les précautions militaires ont-elles été prises... mais les causes de troubles ne peuvent pas être éliminées par la force armée. Elles sont intrinsèques à une politique d'occupation qui dénie à cette grande ville toute raison d'existence. »
Ces remarques, du « Manchester Guardian », au sujet de Hambourg, s'appliquent correctement à toute la zone britannique. Or, on peut constater que les manifestations de la Ruhr ont éclaté après la grande vague de froid; qu'elles ont été principalement portées par les mineurs, somme toute les plus « favorisés » les parias, et que, d'une façon générale, la violence proprement dite a fait défaut. Ce sont là, certes, des facteurs matériels qu'il faut soigneusement inclure en toute analyse détaillée de la préhistoire des manifestations et du mécanisme de leur déclenchement. Il nous semble pourtant que le facteur décisif a été de nature subjective. Le sentiment de la toute-puisance des vainqueurs, un des freins principaux pour toute action de masse de la part des travailleurs allemands, a reçu un choc important du fait de l'impuissance manifeste des impérialis. tes à combattre la désorganisation de leur système de transport et d'approvisionnement: Le manque de confiance, dans sa propre force de la part du prolétariat allemand, facteur essentiel qui le paralysa, est sur la voie d'être éliminé grâce à des milliers de petites actions isolées et localisées, grèves, manifestations, pétiprécédents, à une sorte de « mobilisation moléculaire» de ses forces. La grève à travers lesquelles le prolétariat de la Ruhr est passé, durant les mois générale des mineurs de la Ruhr apparaît ainsi comme l'aboutissement d'une longue période, plutôt que comme le début d'une période nouvelle. C'est la fin de l'apathie et de la passivité du prolétariat allemand, mais c'est à peine le commencement de son action politique coordonnée.
Cette définition se confirme si l'on tient compte des objectifs du mouvement. Les mineurs de la Ruhr ont agi strictement sous la pression des nécessités immédiates. Ils demandent du pain, de quoi manger, sans quoi tout travail est impossible. Les revendications politiques élémentaires liées à ces préoccupations essentielles (« pour une dénazification effective » ; « pour le rétablissement de comités de citoyens élus ») sont en quelque sorte la projection sur le terrain politique des revendications économiques élémentaires. Mais ce bas niveau de la lutte des masses, loin de refléter un manque de conscience politique de la part du prolé tariat, reflète par contre le niveau élevé de sa compréhension, fût-elle instinctive, des problèmes du moment. Les travailleurs se rendent bien compte de ce qu'il leur faut dans l'immédiat; mais aucun des programmes politiques qu'on leur présente actuellement ne mérite pour eux la peine d'une mobilisation générale dans l'action. Ce n'est qu'à mesure qu'une avant-garde révolutionnaire se rassemblera, à travers les actions élémentaires déclenchées au stade actuel, et à mesure qu'elle gagnera la confiance des travailleurs, que ceux-ci pourront concevoir la 4.
nécessité d'une lutte politique générale et coordonnée. La direction que cette lutte prendra est indiquée par le fait que les mineurs de la Ruhr inscrivent déjà maintenant, en bas de leur cahier de revendications, le slogan : « Pour une économie allemande unifiée, socialisée et planifiée ». La possibilité objective de cette lutte sera donnée dès que les rapports de forces entre la population laborieuse du pays et les forces répressives occupantes se modifieront.
Mais, abstraction faite de ces considérations historiques, le magnifique mouvement des mineurs de la Ruhr a dû remplir de chaleur et de joie fervente le cœur de tout révolutionnaire, de tout ouvrier conscient en dehors de l'Allemagne. C'était bien cela, le mouvement ouvrier enfin renaissant de ses cendres, avec toutes ses qualités admirables et tout ce qui lui donnait une place de premier rang parmi les différentes sections nationales du prolétariat mondial. Cette capaorganisatrice éclatante, maintenue, plus que maintenue, devenue enfin active qui réussit à neutråliser les effets du froid et de la faim ; Cette capacité de théoriser, qui déjà, d'après Marx, élève le prolétaire allemand au-dessus de son frère des pays plus avancés et qui, malgré plus d'une décade de prostration et de démoralisation reste vivante dans de larges couches et donne au mouvement une qualité infiniment plus consciente que ne l'ont eue les mouve. ments de masses français et italiens sous l'occupation, toutes ces qualités qui s'affirment avec éclat donnent au prolétariat européen un message d'espoir tel qu'il n'en a plus entendu depuis la révolution espagnole. A mesure que les travailleurs des différents pays reprennent leur place dans la lutte anticapitaliste ; à mesure que les chaînons sautés dans le passé sous la pression de la dictature se referment de nouveau et établissent, en pratique, une unité d'action mondiale du prolétariat, il faut que l'Internationale, qui a survécu dans le programme et dans les cadres de la IV° Internationale, s'incarne de nouveau dans la lutte, l'organisation et la conscience des masses laborieuses. Le chemin des travailleurs allemands sur la voie du socialisme sera long encore et difficile; longtemps les objectifs resteront forcément restreints, et avant que les couches les plus arriérées aient rejeté la démoralisation, la prolongation de la lutte de nouveau peut-être démoralisera les couches qui sont actuellement à la pointe du combat. Mais il est urgent, pour le sort de toute la classe ouvrière européenne, que les travailleurs allemands sentent la solidarité internationale autrement que dans des larmoiements de pitié et des promesses hypocrites de bienfaisance de la part du travaillisme britannique; qu'ils la sentent à travers l'affirmation virile, en actes, de la solidarité internationale de classe.
La grève générale des mineurs de la Ruhr montre aux travailleurs de tous les pays que la lutte contre l'occupation de l'Allemagne, que la lutte pour les libertés démocratiques les plus élémentaires, que la lutte pour le droit d'auto-détermination du peuple allemand est, à l'étape actuelle, une lutte essentiellement et pres. que exelusivement prolétarienne. Mais malheur au prolétariat si, par la faute d'une direction inadéquate et par la faute d'un manque de cohésion internationale, il se montre dans toute cette étape incapable de résoudre ces problèmes brûlants à travers une lutte conséquente pour une Allemagne socialiste. Dans ce cas, une vague nouvelle et toute-puissante de chauvinisme déferlera sur ce pays, et il est Impossible d'en prévoir actuellement la portée catastrophique. Voilà pourquoi il s'agit, pour les travailleurs de tous les pays, et en premier lieu pour leur avant-garde, de ne plus perdre un seul instant: car le succès ou l'échec relatif du relèvement du monde ouvrier allemand décideront sans aucun doute l'avenir de tout le continent.