Documents de la IVe Internationale

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La revue › numéro de mars-avril

La Bolivie avant et après la révolution de juillet 1946

Jean Valverde · Quatrième Internationale, numéro de mars-avril · mars-avril 1947 · p. 20-23 · 2 481 mots

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U NE vaste contrée, assez peu peuplée, isolée du monde par la Cordillère des Andes, un pays oublié possédant d'immenses et incalculables richesses, a récemment attiré l'attention du monde entier. C'est sur son sol que s'est joué l'un des plus grands drames politiques de nos jours.

Plus de trois mois ont passé depuis les événements de juillet, en Bolivie, et, cependant, la classe ouvrière mondiale n'en a connu que les versions bourgeolses unilatérales, déformées, présentées le plus souvent - comme c'est le cas pour Ghetti de Acha dans « El Mundial » - par des gens qui, jusqu'à hier, étaient de fidèles serviteurs de l'ancien régime. Cet article est, lui, destiné aux travailleurs de tous les pays.

La Bolivie, dont la structure féodalebourgeoise arriérée - féodale à la campagne et bourgeoise dans les villes — fait une victime facile de la rapacité des impérialismes, appartient à trois grand magnats des mines : Hauschildt, Patino et Aramayo.

Ces trois grandes entreprises minières sont en réalité des pointes avancées de l'impérialisme anglo-américain, ayant leur base aux. Etats-Unis (Hauschildt) et en Angleterre (Patino). Ils sont les maîtres absolus de la vie économique et politique du pays. Quatre-vingt-dix pour cent du revenu national proviennent de l'exploitation des richesses minières du pays (particulièrement l'étain). L'économie de la Bolivie ne repose pratiquement que sur un seul point.

Malgré l'existence de terres arables qui auraient pu être converties en exploitations fermières d'une prospérité fabuleuse, la bourgeoisie, incapable d'accomplir la révolution démocratique, a laissé le contrôle de la production agraire entre les mains d'une étroite minorité de grands propriétaires fonciers. Ces proprietaires terriens, loin de penser au développement de l'agricul ture, se satisfont pleinement de la surexploitation à outrance de leurs travailleurs agricoles, les transformant en semi-esclaves, et amassant leur fortune sur la sueur et le sang des Indiens, qui constituent 80 % de la population. De là léternel retard de la Bolivie. ...... 20

A côté des paysans, il y a les mineurs, qui constituent la plus importante force sociale. Le revenu national, celui du gouvernement et la richesse fabuleuse des trois magnats des mines proviennent de l'exploitation écrasante de la population minière, qui se monte à environ 200.000 personnes.

Les centres miniers se trouvent situés dans la montagne, à des hauteurs de 3000 à 4.000 mètres. Les femmes et les enfants accomplissent, côte à côte, avec les hommes, le pénible travail de la mine. La dégradation physique et morale marque les exploités des trois entreprises géantes, et là où l'alcool ne réussit pas, la tuberculose complète le néfaste travail de la bourgeoisie criminelle.

Enfin, nous avons les villes, à population surtout petite-bourgeoise, mais ou un prolétariat est en train de se développer. Telle est la vraie physionomie ac.uelle du pays où le drame social de juillet dernier s'est produit.

Pendant le régime du général Penaranda, deux jeunes forces politiques dirigeaient l'opposition au gouvernement de « la Rosca »: le Mouvement nationaliste révolutionnaire (M.N.R.), de• tendance fasciste, et le Parti révolutionnaire de gauche (P.I.R), de la petite bourgeoisie à tendance socialiste. cours de ces années - qui sembient maintenant éloignées — les staliniens (P.I.R.) essayèrent de former un Front unique avec le M.N.R. et les « jeunes officiers » pour présenter une opposition commune au gouvernement de la grande bourgeoisie. Une fois encore, après le coup d'Etat du 20 décembre 1943, qui porta le M.N.R. au pouvoir, les chefs staliniens cherchèrent à obtenir des postes dans le gouvernement qui, d'après José Antonio Arce, chef du PI.R., représentait révolution bourgeoise démocratique ». Mais en vain. L'obstination aveugle des nouveaux dirigeants, qui n'avaient aucunement l'intention d'abandonner des ministères ni de partager l'assiette au beurre gouvernementale, força les staliniens à chercher refuge dans l'opposition. tion.

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LES PARTIS D'« OPPOSITION ».

Mais alors, au lieu de mener une opposition de classe au gouvernement semi-tasciste de Villaroel, ils commencèrent à promouvoir la formation de « Fronts populaires » formant d'abord l' « Union démocratique bolivienne » qu'on a tant vantée, puis le « Front démocratique antifasciste ». Les staliniens trahissaient ainsi fondamentalement les intérêts du prolétariat bolivien. En tant qu'alliés des partis traditionnels de la bourgeoisie minière dans le «•Front démocratique antifasciste » (caractérisé pompeusement par les staliniens comme « couches progressives de la bourgeoisie »), les piristes durent jeter par dessus bord le peu de vernis socialiste qu'ils avaient encore conservé et dégénérèrent en de simples démocrates petits bourgeois.

D'après tout ce qu'il comporte et d'après les courants qui le suivent, le P.I.R. est un parti petit bourgeois les mineurs n'ont jamais été polarisés par lui. Il n'a gagné que la sympathie de la classe moyenne et du prolétariat naissant des villes qui subit fortement linfluence de la classe moyenne.

Au lieu de mener la bataille en s'appuyant sur le camp prolétarien contre le M.N.R., au leu d'éducper et d'orgamiser la classe ouvriere dans les luttes autour de mots d'ordre révolutionnaires les stalin.ens dirigèrent une opposition bourgeoise contre le régime de Villaroel. allant même jusau'a désapprouver les quelques concessions que Villaroel fit pour tenter de se créer un appui chez les mineurs.

Le Mouvement nationaliste révolutionnaire n'a de révolutionnaire que le nom. C'est un courant fasciste dans les classes moyennes, composé de fonctionnaires et de « jeunes officiers » dont la prise du pouvoir avait un caractère préventif. Ils essayèrent d'opposer une résistance à l'impérialisme américain, mais cette résistance, en raison de son caractère petit bourgeois, devait s'effondrer lamentablement. Après tous leurs discours incendiaires contre l'imperialisme, ils cederent à la pression economique devenant de serviles larbins de la Maison-Blanche. Exprimant vagusment les aspirations de la classe moyenne à devenir une forte bourgeoisie nationale capable d'industrialiser le pays. ils essayèrent de réaliser la révolution démocratique bourgeoise avec une direction petite bourgeoise. Ils promulguèrent quelques décrets en faveur des paysans ; mais hélas! ce n'est pas par de tels décrets, mais par l'action directes des masses que les oppresseurs doivent être combattus.

Quelques membres de l'aile gauche du M N.R. allèrent même si loin qu'ils appelèrent les Indiens à prendre les terres et leur promirent qu'elles leur srraient distribuées. Lorsque les Indiens se révoltèrent contre leurs maîtres, demandant que les promesses soient réali sées, le « Mouvement » écrasa ces insinrrections paysannes dans le sang, sous prétexte qu'il « devait detendre la pro. priété privée ».

Ainsi fut encore une fois prouvée, d'une manière on ne peut plus nette, la thèse marxiste selon laquelle la révolution bourgeoise, agraire, anti-impérialiste, dans les pays semi-féodaux, ne peut être réalisée que par le prolétariat allié à la paysannerie.

Si le gouvernement M.N.R. avait duré plus longtemps, ce qui est arrivé aux paysans se serait aussi produit pour les mineurs. Ils favoriserent le « Mouvement » parce qu'il arracha à la bourgeoisie quelques lois qui leur étaient favorables. En tant que gouvernement bonapartiste — ni avec les riches, ni avec les pauvres, mais plus avec les riches qu'avec les pauvres — il ne combattait pas contre la bourgcoisie dans son ensemble, mais contre une certaine couche de la bourgeoisie, la bourgeoisie miniere. Cependant, cette lutte était évidemment inconsequente. Ce que le gouvernement recherchait, en dernière analyse, ce n'était pas de détruire la puissance économique de la bourgeoisie minière, mais de l'intimider avec le spectre d'une action de masse en vue de lui imposer le paiement d'un tribut plus élevé à « son » Etat, cet Etat petit bourgeois bonapartiste qui essayaıt de s'élever au-dessus de la lutte de classes et, en fin de compte, reposait sur cette même lutte de classes.

S'accrochant désespérément au pouvoir en face d'une débâcle év dente, le gouvernement semi-fasciste commença à utiliser de violente méthodes de re• pression policière.

Pendant ce temps. le seul parti qui organisait une opposition ouvrière était le PARTI OUVRIER REVOLUTIONTrotskystes, dotsges par Guilermo Lora, NAIRD (trotskyste). C'étaient les qui, au troisième Congrès des mineurs, à Llallagua → « dans la gueule du tigre ». comme le dit quelqu'un - infligèrent au M N.R. la plus grande défaite politique qu'il ait jamais subie.

Les trotskystes furent la « sensation et la révélation » de ce Congrès. En vérité cet événement maraue la naissance du Parti ouvrier révolutionnaire en tant que véritable parti et en tant au'avant-garde prolétarienne. Les MN Ristes. habitués à l'absence de contradicteurs sérieux, pensaient qu'ils en finiraint avec ce Congrès comme lors des précédents. c'est-à-dire avec une victoire solide et aisée. Ils croyaient que quelques discours démagoriaues cuffira'ent à ébranler les mineurs. Mais les choses ne tournèrent pas ainsi. Le troisièm Congrès des mineurs marqua une défite écrasante pour le « Mouvement ».

La présence d'un petit nombre de délégués ouvriers trotskystes fut suffisante pour soulever la masse des tra-

, 21 21

QUATRIEM E I N vailleurs et une plateforme de lutte révolutionnaire fut adoptée, ses points principaux etant : échelle mobile des salaires; échelle mobile des heures de travar; formation, d'un bloc ouvrier anticapitaliste (front unique proléta-

T RNATTONALE rien), etc., ete... Le ministre du Travail, Monroy Block, fut battu au cours des débats par Guillermo Lora, jeune militant du Parti ouvrier révolutionnaire, et les délégués du Congrès portèrent Lora en triomphe sur leurs épaules.

LE SOULEVEMENT DE JUILLET.

Dans les derniers jours du régime de

Villaroel, les magnats des mines préc.pitèrent une crise très grave. Les compagnies menacèrent de fermer diverses mines. Le gouvernement répondit par un décret qui signifiait la quasi-nationalisation de ces mines. Mais le gouvernement bolivien tout entier dépendait économiquement des miettes que lui accordait la bourgeoisie minière. Un gouvernement bourgeois manquant du soutien matériel de « la Rosca » est promis d'avance à la défaite.

Pendant ce temps, le coût de la vie augmentait d'une manière effarante.

Ceux qui étaient le plus atteints par le fardeau de la misère , économique étaient les instituteurs et les professeurs. Leurs salaires étaient absolument inappropriés au maintien du niveau de vie « «décent » que leur rang social leur imposait. Une pétition générale, demandant une augmentation nationale des salaires de 50 % fut rejetée. Le gouvernement offrit en contre-partie une augmentation misérable qui ne pouvait absolument pas suffire à leurs besoins immédiats. L'atmosphère qui était déjà surchauffée en fut rougie à blanc.

En même temos la démoralisation commença à se développer dans l'armée, pendant que les étudiants et les travailleurs organisaient des manifestations extrêmement combattives. C'est alors que le gouvernement commit une erreur qui scella son destin : le vendredi 19 juillet 1946, la police ouvrit le feu sur une manifestation d'étudiants. L/étincelle s'était produite et la colère du peuple s'éleva d'une manière menacante contre les criminels au pouvoir.

Le matin du 21 juillet, les masses s'ébranlèrent contre l'arsenal de La Paz. La bataille de rue augmenta d'intensité et de violence. Le peuple dressa des barricades. Des enfants de douze et quatorze ans marchaient, le fusil à la main, aux côtés des ouvriers, des étudiants et des professeurs, pendant que les balles ennemies décimaient leurs rangs.

L'Armée, face au mouvement popu• laire, commença à hésiter. Une partie décida de ne pas bouger et d'attendre lissue des événements. De nombreux bataillons se rangèrent à la cause populaire, pendant qu'une petite partie restait fidèle au gouvernement Après de sanglants combats, les bataillons populaires pénétrèrent dans le Palais du Gouvernement, mettant ainsi fin à une période de violences semi-faseiste. Non seulement les groupements fascistes, mais l'Armée elle-même et la bourgeoisie dans son ensemble essuyèrent une sévère leçon. 22

La révolte populaire de juillet a été improprement caractérisée comme une

« révolution ». Une révolution sociale mains d'une classe aux mains d'une ausignifie le passage du pouvoir des.

tre classe, et un profond changement dans les rapports économiques. Cela ne s'est pas produit en Bolivie. Il manquait un parti prolétarien puissant, un parti capable et décidé à s'emparer de l'ensemble du pouvoir d'Etat.

, Le peuple donna son sang au cours d'une lutte noble et dévouée, prouvant son héroïsme incomparable. Mais, dans les jours qui suivirent la révolte, les politiciens bourgeois, valets des gnats des mines, avec la bénédiction mades traitres staliniens, prirent le pouvoir, prostituant la revolte de juillet. Les staliniens en paiement de leur trahison, furent gratifiés de nombreuses fonctions publiques, de deux ministères, et même de positions dans les forces de police. Leur caractère de trafiquants du mouvement ouvrier, de valets du capitalisme, se dévoila ouvertement. Aujourd'hui, le ministre de l'Intérieur est un « sympathisant de gauche » et un membre du P.I.R., qui se trouve être ministre du Travail, agit comme agent de la grande bourgeoisie. Les mineurs l'ont répudié, car ils considèrent ses décisions comme favorables à « la Ros-

La classe ouvrière se rend compte plus clairement chaque jour des trahisons perpétrées sous le couvert de la politique pseudo-socialiste des staliniens. Les mineurs se sont déjà tournés vers le programme trotskyste de lutte révolutionnaire. De nombreux travailleurs des villes sont en train d'abandonner leurs dirigeants petits bourgeois, s'orientant vers, ou même rejoignant les rangs du Parti ouvrier révolutionnaire. L'antagonisme et la division qui existaient entre les mineurs et les ouvriers des ville tire maintenant à sa fin. travers le Parti ouvrier révolutionnaire, la classe ouvrière s'unifie, acquiert la conscience de sa mission historique et se prépare pour la lutte contre ses oppresseurs.

Dans cet article, nous nous sommes proposé de dire la vérité et rien que la vérité. La presse bourgeoise est restée silencieuse sur un fait, mais nous ne pouvons agir ainsi. Le jour de la révolte de juillet, les mineurs, croyant qu'il s'agissait d'un coup d'Etat organisé par la grande bourgeoisie, marchèrent, armés de dynamite, vers les centres uroains, se proposant de restaurer le ré gime renverse. Et ce ne fut que grâce à l'intervention de la Confédération des

QUA T'RIE ME I'N mineurs, qui intervint juste à temps, qu'un massacre inutile fut évité. Dans l'avenir, un tel incident ne pourra se répéter. Les travailleurs des villes et des mines commencent à comprendre que leur avenir est commun. Le M.N.R. d'un côté et le P.I.R. de l'autre sont en train d'être éliminés par les critiques constructives du trotskysme. Le quatrième Congrès des mineurs qui se tient actuellement, nous indique que la Bolivie entre dans une période pré-révolutionnaire caractérisée. La thèse centrale de ce Congrès est celle qui est présentée par la délégation de Ilallagua. Elle souligne la nécessité pour les travailleurs de prendre les mines si les compagnies

Vient de parai une œuvre ma Conception de la ques par A. aux "Éditions Pionniers"

TERNATIONALE vaulent les fermer. L'atmosphère générale du Congrès est révolutionnaire. D'après cela, nous pouvons juger à quel point les travailleurs ont abandonné la position réformiste et adopté la position trotskyste de lutte de classe.

C'est un signe avant-coureur des luttes à venir, luttes qui seront dures et acharnées, mais en même temps, c'est un présage de la nouvelle aube que l'humanité attend anxieusement, l'avènement du socialisme.

Bolivie. - Novembre 1946.

(Traduit de Fourth International, mars 1947.)

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