Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › numéro de juillet-août

La nouvelle phase du capitalisme monopoleur

B. Thomas · Quatrième Internationale, numéro de juillet-août · juillet-août 1947 · p. 38-51 · 10 319 mots

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(Extrait du livre de B. THOMAS) INTRODUCTION

Nous vivons maintenant, depuis plus de trente ans, dans une Société décadente. Le retard de la révolution prolétarienne a amené de nouveaux déosloppetous les domaines, à commencer par les formes de propricté et les rapports sociaux. Personne ne peut douter, devant les résultats de ces développemenis - qur vont du fascisme, cette « barbarie politique », comme Tappelait Trotsky, aua fours crématoires et aux bombes atomiques — qu'il sagit de phénomènes de décadence sociale et de recul historique. Mais ce recul, se répercutant à son tour dans l'idéologie de la petite bourgeoisie & radicale » et des couches dirig-antes du mouvement ouvrier, a donné naissance à d'innombrables ‹ dépassements » et « critiques » du marcisme, accusé d'être incapable de < suivre » Tévolution de la structure économique et sociale du monde. La plupart du temps, ce e dépassement » réflète le recul idéologique de façon bien précise, car il signifie un retour soit à la philosophie idéaliste décadente, soit à l'économie politique vulgaire, soit au socialisme utopique petit-bourgeois, courants que le marxisme réussit à surmonter et dépasser complètement dès son premier stade d'incubation. excellent ouvrage d'actualité bien brilante, La Nouvelle Phase du Capitalisme monopoleur, dont la publication, espérons-le, ne se fera plus attendre, le camarade B. Thomas démontre nettement la supériorité de la méthode maraiste par rapport à toutes les improvisations de dilettantes satisfaits du genre Burnham, Dwight Macdonald et autres. Son analyse, sobre et bien documentée de la réalité sociale des principaux pays capitalistes (U. S. A., Allemagne, Grande-Bretagne), réfute absolument les théories selon lesquelles le capitalisme aurait été dépussé, lui aussi — beaucoup de forces puissantes se laissant « dépasser » au moyen du stylo 1 — et aurait déjà conduit, ou conduirait à brève échéance, à un tupe de société « nouvelle » que le marcisme a été « incapable de prévoir » et qui « bouleverse son schéma historique » : ta société directoriale, la dictature des e managers ». conme l'appelle Burnham. A la lumière de Tanalyse de Thomas, il s'avère que les e nouveaux développements », que connait incontestablement T'économie capitaliste depuis le début de sa phase descendante, s'inscrivent parfaitement dans le cadre des forces motrices du capitalisme, analysé par Mara il y a trois quarts de siècle. Il s'avère également, une fois de plus, que seule l'arme de l'analyse marciste permet une étude objective et consciencieuse des faits euxmemes. D'ouvrage de Thomas comporte trois parties. Dans la première, il étudze l'évolution du capitalisme monopoleur, en partant de Tanalyse qu'en a fait Lénine dans son Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Historiquement, la période du capitalisme monopoleur apparait comme une tentative désespérée de la part de la bourgeoisie pour surmonter les contradictions essentielles de son régime, avant tout anarchie de la production et la baisse tendancielle du taux moyen du profit, tout en maintenant la propriété capitaliste des moyens de production. Le capitalisme s'efforce de « s'organiser » et c d'organiser » l'économie dans le du profit capitaliste. Bien que vouée historiquement & l'échec, et ayant cadre démontré son caractère absolument illusoire par les crises économiques qui ont Ebranté le régime depuis lors, cette tentative n'en a pas moins été laboutissement « logique » du système capitaliste dans les conditions historiques contemporaines : à l'étape actuelle, les forces productives exigent leur organisation et planifica tion, avec tant d'urgence impérieuse que le retard d'une organisation consciente, harmonieuse et progressive, dans le cadre d'une économie collectivisée, provoque fatalement leur « organisation » contradictoire, étriquée et explosive, dans le cadre du capitalisme monopoleur poussé à son stade suprême.

Thomas étudie les différents groupements capitalistes et teur évolution durant 38 les trois dernières décades. Les cantels capitalistes se multiplient, se brisent plus difficilement, reçoivent un caractère plus permanent. L'Etat, au service des monopoteurs, intervient de plus en plus systématiquement, pour imposer à des secteurs déterminés de la production des cartellisations forcées. A côté du cartel se déveToppent des groupements capitalistes économico-politiques, comme les & Associations nationales des Chambres de Commerce », les « Fédérations nationales d'industriels », etc. Ces organisations, dont le type le plus parfait est le « National Association of Manufacturers > (N.A.M.) aux Etats-Unis, exercent une influence prépondérante sur les gouvernements de leurs pays et montrent la tendance à devenir eux-mêmes des organes étatiques, tendance qui s'est exprimée le plus nettement en Allemagne.

Thomas étudie ensuite les rapports entre l'< organisation » des capitalistes et les tendances à la concentration et la centralisation des capitaux. Il énumère Tes facteurs favorisant l'élargissement et la stabilisation des monopoles : la troisième révolution technique (le moteur électrique devient, après le charbon et le pétrole, la source d'énergie principale, rôle de plus en plus prépondérant de l'industrie chimique) ; le monopole de la science, qui devient de plus en plus la science, propriété des monopoleurs, et est enfermée dans leurs laboratoires ; laccentuation des tendances à la concentration des capitaux ; la mise en tutelle et Texpropriation de plus en plus accélérées des petits rentiers, ete. Importante est son analyse de la « suncapitalisation » (Ueberkapitalisierung), c'-st-u-dire laccroissement plus rapide de la masse des capitaux d'une entreprise que ne l'exi gent les besoins de son expansion, qui produit le phénomène de lautofinancement, prenant souvent le pas sur le financement par voie de crédit. Ce phénomène borleverse profondément les rapports entre le capital bancaire et le capital industriel et déplace la supériorité vers le second dans leur alliance et interpénétration constantes. En ce domaine de la concentration des capitaux, l'Etat inter vient également pour accentuer les tendances favorables aux monopoleurs (répartition étatique des matières premières, fermetures forcées des petites entreprises, répartition des commandes et ses efforts pour neutraliser les tendances défavorables peuvent aller jusqu'à garantir le profit monopoleur sous ane forme ou une autre.

Après avoir passé rapidement en revue les résultats de cette évolution en ce qui concerne le commerce extérieur et les crises, Thomas étudie l'économie de guerre dont le caractère, déterminé non pas tant par la nature de la guerre eble-même que par celle de la société dans laquelle elle se déroule, devient l'expression la plus claire des tendances inhérentes dans le capitalisme monopoleur.

La principale de ces tendances, celle à un contrôle de plus en plus complet des monopoleurs sur toute la vie économique, nécessite l'utilisation de plus en plus régulière de l'Etat en tant qu'instrument de régularisation et d'accomplissement de ce controle. Que l'Etat apparaisse lui-même comme entrepreneur tameux «Etat-patron »), qu'il participe à des entreprises privées, qu'il « organise » le processus de reproduction, qu'il intervienne de façon de plus en plus décisive dans la répartition du revenu national, chacun de ces rôles et chacune de ces interventions renforce la position, la richesse, les privilèges et la domination des monopoleurs.

La seconde partie de l'ouvrage est consacrée à l'étude des rapports de propriété, c'est-à-dire de la structure du capitalisme monopoleur dont l'évolution a été étudiée dans la première partie. Elle débute par deux chapitres traitant successivement la question de la propriété capitaliste, et la question de la fusion tendancielle de l'Etat avec le capital financier, qui seront publiés dans les numéros présent et suivant de notre revue. Cette partie se termine par un chapitre très intéressant sur les rapports entre la propriété et le contrôle, où Thomas démontre que la tendance à la séporation de la propriété et du contrôle est inhérente dans toute l'évolution du italisme, qu'elle trouve une expression particulièrement claire dans la société par actions et que, sous l'apparence d'un contrôle « collectif » (par des banques, des cartels, l'Etat) sur la propriété capstaliste privée, c'est en réalité la propriété de la collectivité capitaliste qui est soumise au contrôle de quelques monopoleurs individuels

La troisième et dernière partie du livre de Thomas traite du caractère des crises, des contradictions internes, de ce nouveau stade de développement du capitalisme monopoleur. Thomas démontre tout d'abord que ce stade de développement, loin de « supprimer → la concurrence, élargit son champ d'action et lui rend un caractère plus emplosif. Bien que la lutte pour les marchés soit loin de disparaître sous le capitalisme monopoleur, la lutte de concurrence essentielle se fait maintenant « verticalement », c'est-à-dire entre capitalistes de différentes

QUATRIEMEINTERNATIONALE branches industrielles, avec comme objectif la conquête d'un monopole des matieres premières, des produits auxiliaires, des machines, des moyens de transport, etc., pour la production proprement dite. Les régularisations de pria par l'Etat accen tuent la tendance au déplacement du contre de gravité de la concurrence vers ces domaines. Elle prend par conséquent de plus en plus la forme de la concurrence internationale, de la lutte pour des sphères d'influence économiquement monopolisées, qui peuvent donner aux capitalistes « métropolitains > précisément ces monopotes de matières premières, etc, armes essentielles de la concurrence contemporaine. Enfin, Thomas montre comment le dernier stade de développement est loin de supprimer une quelconque cause fondamentale des crises capttalistes. et décrit le mouvement cyclique de la production qui prend une forme d'accentuation des crises cycliques, à la suite de l'enacerbation des contradictions inhérentes dans le capitalisme, pour aboutir à des guerres périodiques. Le livre se termine par une analyse de Tanarchie de la production, qui subsiste dans la phase du capitalisme monopoleur pleinement développé et qui, avec toutes les catastrophes qu'elle produit à l'étape actuelle, rend nécessaire le renversement révolutionnaire du capitalisme.

La valeur de cet ouvrage est d'autant plus sérieuse qu'il ne constitue pas seulement une ercellente analyse de l'économie contemporaine — et dans ce sens, un véritable enrichissement de la théorie marciste — mais qu'il aboutit également à cette conclusion impérieuse : il ne suffit pas d'a expliquer 3 la dégénérescence de la société, il faut l'arrêter ! Et dans cette voie, c la parole est à Paction révolutionnaire » !

LA PROPRIETE CAPITALISTE

ANS la première partie, nous avons analysé le développement du systême du D capital financier. La partie suivante est consacrée à une analyse de la structure de ce système comme elle se présente dans les rapports de propriété. Il est typique que tous ceux qui nient le caractère capitaliste de l'économie actuelle en Allemagne, aux Etats-Unis, en Angleterre, etc., et qui émettent des « théories originales » sur la « révolution des managers (administrateurs) », « le collectivisme bureaucratique a, etc., évitent soigneusement une analyse de l'évo Iution aussi bien qu'une analyse de la structure intérieure de l' « ordre nouveau ». C'est en vain que nous posons à ces savants distingués la question des tendances, de l'évolution, des rapports de classes, etc., de leur société des « managers ».

Il est caractéristique pour les représentants de cette école, surtout pour James Burnham, le plus connu des • théoriciens originaux », ce professeur qui méprise tant la dialectique « non scientifique › du marxisme, que l'on cherche en vain chez eux des faits concrets et visibles et une analyse réelle, ce qui nous étonne quand il s'agit d'un écrivain qui se vante. tant d'être « scientifique ». Burnham veut faire de la science économique une description et une énumération plate et non dialectiquo de « faits › : il est clair qu'elle cesse alors d'être une science. Toutefois, même dans ce cadre, on peut encore accomplir une tâche : le rassemblement de faits. Mais Burnham y renonce précisément, nous ne trouvons pas de faits chez lut. Ce qui reste, c'est la spéculation la plus absurde.

Ce sont les rapports de propriété qui sont décisifs pour la nature d'un système économique. La question de la propriété ne peut être passée sous silence. C'est précisément ce fait clair et indéniable, à savoir que la propriété capitaliste continue d'exister, qui est ignoré par Burnham. Les rapports de classe fondamentaux, dont la propriété capitaliste est lexpression, ne sont pas renversés : les moyens de production ne se trouvent pas entre les mains de la société, maia entre celles de la classe capitaliste - et non pas comme propriété collective à 100 %. ce qui serait une nouvelle forme économique, mais comme propriété privée. La propriété privée n'est pas identique à celle des personnes individuelles : ce qui est essentiel: c'est que les différentes parties de l'appareil de la product on se trouvent entre les mains de quelques groupes particuliers de la classe capitaliste. De son côté, la classe ouvrière n'est toujours pas propriétaire des moyens de production et des produits qu'elle crée — ni individuellement, ni collectivement. Et cela signifie que l'exploitation capitaliste reste toujours le rapport de production dominant.

L'évolution du capitalisme fut accompagnée, naturellement, d'une évolution des formes de la propriété capitaliste. La propriété capitaliste actuelle n'est plus la même que celle du XVIII, du XIX" ou même celle du commencement du XX siècle. A l'époque la plus récente, il y a eu un changement dans la structure capitaliste, mais non pas un renversement de celle-ci. Chaque révolution sociale signifle la destruction des vieilles formes de propriété. La révolution sociale de 10 notre époque doit détruire la propriété capitaliste ; son contenu : c'est l'expropriation de la bourgeoisie. A l'exception de I'U.R.S.S., le monde tout entier trouve encore cette révolution sociale devant lui et non pas derrière lui. Le problème économique fondamental étant posé de cette façon, toutes les fantaisies nébuleuses qui semblent l'envelopper disparaissent immédiatement. On voit, par exemple, combien il est ridicule de considérer comme identiques dans les aspects les plus Importants, l'Union soviétique et l'Allemagne capitaliste de Hitler. Burnham, Dwight, Mac Donald, ete., devraient tout de même démontrer comment et quand la classe capitaliste a été expropriée dans ces pays. En effet, la condi tion préalable à l'entrelacement de plus en plus étroit entre l'Etat et l'économie capitaliste en Allemagne était précisément la défaite de la révolution sociale et la conservation de l'ordre capitaliste.

Seul un « évolutionniste » comme Burnham, et seul le monde anglo-saxon, dont la superstition d'un progrès continu et sans accroes de l'humanité constitue le résultat d'une évolution privilégiée, pouvaient émettre l'idée que la chute du capitalisme pourrait s'accomplir au moyen d'un processus graduel. Pour Burnham, toute la différence entre la chute de la bourgeoisie en Russie et sa victoire en Allemagne est réduite à une simple différence de rythme ! Pourtant, il n'abandonne nullement son mépris des faits : nulle part il ne nous démontre completement comment aurait eu lieu en Allemagne une « expropriation graduelle > de la bourgeoisie. L'intervention étatique ne prouve encore rien, Burnham cite des tendances de l'évolution du système actuel et confond la tendance avec la réa lité. Il voit la décadence du capitalisme, mais non pas sa force de résistance.

Pour lui, la tendance à la décomposition et la décomposition achevée, c'est-àdire la chute de l'ordre ancien, sont identiques. Le rôle toujours plus important de l'Etat est l'expression de l'incompatibilité du développement de la production avec les conditions de la production capitaliste. De ce fait, la destruction de celles-ci devient nécessaire ; mais elle ne s'accomplit pas dans un processus graduel. Aussi longtemps que ces conditions continuent d'exister, le capital reste la force dominante de l'économie. A présent, la tendance fondamentale, c'est la tendance à la suppression de la propriété capitaliste des moyens de production Mais le revers de la médaille, c'est que le fait décisif de notre époque est la conservation provisoire de la propriété capitaliste.

On pourrait nous répondre que la propriété de la classe capitaliste n'est peut, être qu'une fiction juridique, Nuus sommes, certes, les derniers qui confondraient la forme juridique avec le contenu économique. A l'intérieur de la classe capitaliste, il peut y avoir une différence entre la propriété juridique et l'appropriation réelle. La propriété de celui qui détient des titres peut être une fiction juridique, précisément parce que l'appropriation est tout à fait réelle pour le magnat du capital exerçant son contrôle. La question est de savoir si la propriété de la classe capitaliste n'est qu'une fiction juridique. S'il en était ainsi, il n'y aurait aucune raison pour conserver cette fiction. Les fictions Juridiques sont conservées seulement quand elles servent la classe dominante, quand elles cachent, par exemple, la réalité de l'exploitation aux yeux de la classe exploitée. Mais, dans ce cas-ci, Il s'agit du contraire. Les formes juridiques de la propriété sont détestées par leg masses populaires, parce qu'elles représentent un système hostile. Si ce système a disparu réellement, la conservation de ses formes extérieures devient incom préhensible. S'il s'agit — comme Burnham, Dwight Mac Donald, ete., semblent nroire - de la conservation d'une fiction afin d'affaiblir la résistance des capitalistes, alors cette résistance doit signifier que les capitalístes représentent encore une puissance réelle, c'est-à-dire qu'ils contrôlent encore les moyens de produe tion. En d'autres termes, le fait que les administrateurs, les bureaucrates, les fascistes, les réformateurs sociaux n'osent nullement toucher à la propriété pré tendument fictive de la bourgeoisie prouve combien cette propriété est encore réelle, prouve que la bourgeoisie est restée la classe possédante et dominante.

La conservation de la propriété capitaliste comporte : primo, le contrôle de la production par les capitalistes ; secundo, l'appropriation de la plus-value par les capitalistes, la conservation du c droit » au profit.

1º Le contrôle pri 4 sur la production est fortement limité. D'une part, cela ne caractère du contrôle étatique (voir chapitre suivant). D'autre part, même le signifie pas la suppro son du contrôle capitaliste. Il est nécessaire d'analyser le contrôle du capitalisme privé sur la production n'a pas disparu. Nous avons déja vu que, précisément, l'intervention de l'Etat, tout en rendant illusoire la maîtrise des petits propriétaires capitalistes sur la production, multiplie la puissance économique des grands capitalistes. Généralement, l'unité de l'entreprise capitaliste n'a pas disparu : elle reste le noyau de la production sociale du capitalisme

D'autre part, l'identité du capital individuel, en tant que partie appropriée de façon privée du capital global, n'est pas supprimée ; elle ne se dissout pas dans une masse amorphe de capital social. Dans le cadre du système de réglementation étatique, les entreprises individuelles, les propriétés individuelles, contrôlées individuellement se confrontent toujours. L'entreprise capitaliste n'est pas abolie par le contrôle étatique ; elle devient, au contraire, une cellule de global du contrôle économique. Dès le début, la réglementation étatique est basée sur le contrôle privé. Le capitaliste, l'industriel n'est pas écarté ; au contraire, sa position est renforcée puisqu'il est l'agent du contrôle étatique qui devient ainsi la forme de son contrôle privé réel (mais limité) sur la production. En quelque sorte, on enlève à l'industriel la disposition des moyens de production pour la lui rendre sous forme d'une délégation de l'autorité étatique. Il s'agit, bien entendu, du grand capital.

2° Vu du point de vue capitaliste, le profit est le fruit, la raison et le but de la propriété. Le profit capitaliste : c'est la réalité de la propriété capitaliste vis-à-vis de toutes les fictions juridiques, tout comme la rente du sol constitue la réalité de la propriété foncière vis-à-vis de toutes les formes de l'appropriation de la terre. Et, dans « l'ordre nouveau , le profit appartient toujours à la classe capi taliste. La tendance au profit reste inchangée. Même à présent, sous le contrôle étatique, il n'y a pas de production sans profit. Dans tous les pays, en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, ete., les autorités étatiques reconnaissent le droit au profit comme condition préalable à la production. Et les profits que les capitalistes récoltent sous le contrôle étatique ne sont nullement maigres. L'intervention de l'Etat dans l'économie allemande, sous le régime nazi, rapporta aux grands Konzerns des profits énormes. Et l' < Economist » dit de l'économie de guerre « réglementée » des Etats-Unis : « Les profits de quelques firmes ont doublé, triplé ou quadruplé dans la première année des contrats de guerre. » (c Economist >, 18 mars (º44.) Burnham, Dwight Mae Donald, etc., prétendent que l'économie n'est plus déterminée par la tendance au profit. Nous voyons pourtant que, même dans l'économie de guerre, le profit individuel reste le but de la production individuelle, et, de ce fait, la condition préalable à la production sociale. Le con traire est faux, tout simplement. Nous prouverons encore que le but même de l'économie de guerre : c'est le profit.

L'intervention de l'Etat peut cependant limiter la quantité des profits. Cela s'effectue : a) par la politique fiscale ; b) par la réglementation des prix ; c) par la réglementation des normes de la distribution du profit. Par suite des dépenses accrues de l'Etat, surtout en temps de guerre, les impôts devaient être augmentés. Mais on ne voit nulle part une tendance à la confiscation de tous les profits.

L'augmentation des impôts est tout simplement un mal nécessaire du capitalisme en guerre ou préparant la guerre. Le contrôle des prix, lui aussi, n'est qu'un moyen pour régler la distribution des profits parmi les différentes catégories de capitalistes et, en même temps, une taxation camouflée. Nulle part, la fixation des prix n'est destinée à annuler les profits. La réglementation directe et la distribution des profits se fait par la réduction du taux d'intérêt ou par la limitation des dividendes versés. Ce sont là des mesures prises par le gouvernement nazl en Allemagne et en Europe. La limitation des dividendes : c'est l'interdiction de verser plus de 6 % ou 8 % de dividendes, le reste devant être placé dans les emprunts de l'Etat. Pratiquement, cet arrêté augmenta le profit sous d'autres formes, aux frais du dividende. Les profits ne s'identifient absolument pas avec les dividendes. Entre parenthèses, malgré l'arrêté sur les dividendes, le dividende moyen passa de 4,20 % en 1935, à 6,49 % en 1939.

Les entreprises capitalistes restent les appropriatrices de la plus-value. Mais elles doivent la partager avee les autres partenaires de l'exploitation : les capitalistes prêteurs, les banques, les propriétaires fonciers, la bureaucratie. Ce partage signifie naturellement une limitation quantitative de la part qui leur reste dans le butin commun ; et c'est dans ce sens seulement que l'on peut parler d'une limitation du profit. Dans ce sens, il n'y a pas non plus de phénomène nouveau

Enfin, le contrôle étatique sur l'utilisation du profit fait partie de la limitation du contrôle privé sur la production. Tout ce que nous avons mentionné ci-dessus, nous pouvons également l'appliquer à ce cas. Le fonds de cons mation des capitalistes, plus exactement des grands capitalistes, reste intact ; l'obligation de l'accumulation, il est pratiquement illimité pour tous les besoins Immédiats. L'obligation de l'accumulation reste inchangée. Seule, la tendance objective de l'accumulation n'est plus déterminée, à présent, par les loís du marché libre, mais par celles du contrôle étatique monopoleur.

Remarque nécessaire. La manière superficielle des Burnham, Mac Donald, ete., devient encore plus évidente quand ils n'analysent plus les conditions de la pro

QUATRIEMEINTERNATIONALE duction capitaliste, mais les relations de propriété en U.R.S. S.S., identifiant le système soviétique avec le système capitaliste, pour les appeler tous deux: ‹ société des managers » ou e collectivisme bureaucratique ». Pour ces gens-la, la plus grande révolution sociale de l'histoire n'a pas eu lieu. Pour eux, la dietature fasciste et la dictature stalinienne ne constituent que deux systèmes politiques d'un même ordre économique. Mais il n'y a pas de différences politiques. Précisément, les méthodes de domination politique de la Gestapo hitlérienne se distinguent très peu de celles de la Guepéou de Staline. L'ouvrier russe subit une tyrannie aussi totalitaire que l'ouvrier allemand. Mais ce qui est décisil : c'est qu'en U.R.S.S. la propriété sociale des moyens de production a remplacé la propriété privée de ceux-ci. La propriété étatique d'usines dans un pays capitaliste n'est qu'une forme cachant l'appropriation et le contrôle capitaliste qui y existe toujours. La propriété sociale en Russie est déterminante pour la nature de l'économie soviétique. Car elle y signifie l'expropriation et l'anéantissement de cette classe capitaliste qui continue d'exister dans le reste du monde.

Quand Burnham aborde la question de la propriété, il se limite à l'examen des formes extérieures. Le fait qu'une société socialiste ne s'est pas développée Russie, malgré la propriété sociale, lui suffit pour prouver que la propriété sociale ne signifie pas le socialisme, comme le marxisme l'aurait prétendu, mais l'économie des e managers ». Cette conclusion erronnée constitue le noyau de tous les arguments de Burnham contre la perspective socialiste, cachée sous les louanges de sa propre méthode c scientifique » et tout un échafaudage de théories.

Voilà son ‹ esprit scientilique » : quand il veut analyser la Russie, il se cramponne à quelques faits extérieurs et spéculations fantaisistes. Jamais il n'examine les processus véritables ; jamais il ne cherche les raisons et les causes des phénomènes. C'est précisément le marxisme qui a réussi ce que Burnham et ses collègues n'ont jamais essayé : une analyse de l'évolution en Russie. Dans ses ouvrages traitant ce sujet, Léon Trotsky a démontré (surtout dans la « Révolution trahle ›) que dans les conditions arriérées, dans les conditions de pauvreté du pays et à cause de l'isolement de la révolution. la socialisation des moyens de production devait aboutir, non pas à la société sans classes, mais aux privilèges de la bureaucratie.

Burnham prétend, primo, que le marxisme aurait essayé de prouver la néces. sité du socialisme en croyant que la propriété sociale serait déjà suffisante pour réaliser le socialisme. Secundo, que le marxisme aurait conclu à l'inévitabilité du socialisme en portant d'une formule de dialectique comme : c la négation de la nération ». Tertio, que le marxisme n'aurait fourni aucun « argument en faveur du socialisme ». Burnham a mérité un prix parmi ces professeurs dont la tâche consiste à c démolir » le socialisme scientifique dans l'intérêt de la classe dominante. Chacune de ses affirmations est fausse. Burnham ne réfute que ses propres fantaisies. Un bref aperçu suffit pour le prouver.

Primo, la prétendue identification de la propriété sociale avec le socialisme. Il suffirait de se rappeler les œuvres de Trotsky dont c'est lidée principale que le niveau des forces productives peut être insuffisant pour une société sans classes, malgré la socialisation, et qu'en Russie il est, en effet, insuffisant. < Pour le marxisme, précisément, la question ne se liquide pas avec les formes de propriété, indépendamment de la productivité du travail qu'on a atteinte. » (Léon Trotsky : « La Révolution trahie », D. 49.) Il est évident « qu'une révolution des formes de propriété ne résout pas encore les problèmes du socialisme, mais ne fait que les poser » (p. 28). On peut multiplier le nombre de telles citations. Il ne s'agit pas non plus, chez Trotsky, d'un essal de sauver en dernière heure l'honneur de la théorie marxiste : Marx, Engels, Lénine étaient tous d'accord sur cette question. & L'abolition des classes sociales... suppose l'évolution de la production parvenue à un niveau où l'appropriation par une certaine classe de la société des moyens de production et des produits et, par là, de la souveraineté politique, du monopole d'éducation et de direction intellectuelle, sera, non seulement devenu une superfétation mais aussi économiquement, politiquement et Intellectuellement une entrave & l'évolution. > (Engels : « Anti-Duhring >, Costes, 1933, tome III, p. 49.) ‹ Le développement des torces productives est une condipréalable absolument indispensable (du communisme) pour cette raison également que, sans lul, la misère se généralise ; et. avec la misère, la lutte pour les objets nécessaires recommence et, par conséquent, toute cette vieille histoire ressurgit. • (Marx, d'après L. Trotsky : « La Révolution trahie >, p. 58.) Voilà déjà la réponse à la troisième falsification de Burnham, Dans toute la littérature marxiste, nous retrouvons la thèse qu'un niveau élevé des forces de production et des richesses sociales est d'une importance décisive pour la réalisation du socialisme. C'est alors seulement que la satisfaction des besoins, l'épanouissement culturel, le libre développement de la personnalité humaine ne s'accompliront plus au dépens de la misère, du surmenage, du manque de culture d'autres étres humains ; mais qu'ils s'accompliront en même temps pour tous les membres de la société. Le développement de la production capitaliste a transformé le sociaIsme d'une utopie en une possibilité, et même en une nécessité, car c'est la seule forme sous laquelle le progrès historique de l'humanité est encore possible. Voila l'argument fondamental en faveur du socialisme, argument que Burnham passe sous silence et qu'il devait passer sous silence, car il démolit toute sa concepcion l'une époque « administrative » de l'histoire future. « La base matérielle du communisme doit être un développement tellement élevé de la puissance éconoinique de l'homme que le travail productif cesse d'être une charge et une peine et que les ordres, les commandements stimulants ne soient plus nécessaires et que, pour la distribution des objets de consommation existants toujours en abonlance, on ait seulement besoin — comme à present dans les familles aisées ou dans les bonnes pensions - de l'éducation de l'habitude, de l'opinion publique. Franchement parlant, il faut être très stupide pour croire que cette perspective, modeste au tond. serait « utopique o. (* Révolution trahie », p. 48.) Burnham est particulièrement imprudent quand il prétend que le marxisme voudrait « prouver» le socialisme au moyen d'une formule dialectique. Cette fantaisie de Burnham n'est même pas originale. Burnham, qui était pourtant en contact pendant de longues années avec le mouvement marxiste, aurait dû savoir qu'Engels s'est moqué de ce non-sens il y a presque soixante-dix ans déjà. A cette époque. il y avait un professeur qui s'appelait Duhring et qui, comme Burnham, voulait réfuter le marxisme de facon scientifique. La découverte de Burnham se reirouve presque textuellement chez Duhring : Marx voudrait abolir les classes par la « négation de la négation ». Pour ridiculiser le Duhring contemporain, Il suffit de citer très brièvement Engels : < Maintenant seulement, après avoir achevé sa preuve nistorico-économique (de la nécessité de l'expropriation des expropriateurs qui se base sur l'expropriation des producteurs directs, sur la concentration, etc.), Marx continue.. » (Et Engels cite le passage où Marx appelle ce processis « la négation de la négation .) Ainsi, quand Marx qualifle cette suite de faits de « négation de la négation », il ne songe pas à en prouver par ce moyen la nécessité historique. C'est le contraire : quand il a prouvé par l'histoire qu'en fait la chose s'est en partie produite et en partie doit se produire encore, il la désigne en méme temps comme un phénomène qui s'accomplit selon une loi dialectique déterminée. C'est tout. C'est donc, une fois de plus, pure imputation de la part de M. Dübring (ou Burnham) de prétendre que la négation de la négation doit jouer ici le rôle de la sage-femme qui fait sortir l'avenir du sein du passé... C'est déjà n'avoir pas la moindre intelligence de la nature de la dialectique que de la tenir comme fait M. Duhring, pour un simple instrument de la preuve. (Engels : « AntI-Dubring », Costes, 1933, tome I, p. 207.)

Et maintenant, Burnham : < On croit que la logique métaphysique hégelienne de thèse, antithèse et synthèse garantit en quelque sorte que le socialisme sortira de la collision des deux classes antithétiques : la bourgeoisie et le prolétariat. > Le non-sens d'une telle falsification mis à part, la question suivante se pose : ‹ Est-ce qu'il s'agit, dans ce cas, d'un caractère tellement superficiel, que Burnham ignore sur ce point les ouvrages les plus connus du socialisme scientilique, qu'il veut pourtant critiquer, ou peut-être d'une falsitication littéraire consciente ?

Fusion de l'Etat avec le capital financier La limitation graduelle de la libre disposition du capital privé sur les moyens de production par l'intervention étatique est certainement une tendance de l'évolution la plus récente. Ce n'est pas la forme extérieure qui est essentielle - la réglementation par l'Etat - mais son contenu, les lois par lesquelles elle est déterminée. C'est la nature économique et sociale de l'Etat contrôleur qui est décisive pour la nature du contrôle étatique. Et c'est le système de rapports de propriété et de conditions de production qui est décisif pour la nature de l'Etat basé sur eux qui les protège et défend. Or, dans le monde entier, ce système est celui du capitalisme — à l'exception de l'U. R. S. S. Partout ailleurs, le pouvoir étatique et le système étation de réglementation sont basés sur le monopole de la propriété bourgeoise, le manque de propriété chez les ouvriers, l'exploitation du prolétariat par la bourgeoiste. Ainsi la nature

QUATRIEMEINTERNATIONALE du contrôle étatique de la production est déterminée sans équivoque : c'est le contrôle de l'organe exécutif suprême, du pouvoir concentré de la classe capitaliste.

Aussi longtemps que la propriété capitaliste est conservée, chaque nouvelle Intervention étatique ne signifie, par conséquent, même si elle limite la liberté d'action des capitaux individuels, que l'extension du domaine soumis an contrôle de l'organe du capital global, mais non pas un renversement des relations économiques fondamentales. Même le remplacement de la propriété privée par la propriété étatique dans un secteur partiel de la production n'a pas d'autres signification, Autrement, les chemins de fer de l'Etat, le « tailleur du bataillon dans l'armée », les ‹ pissoires étatiques › seraient des institutions socialistes. « Mais ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriété de l'Etat n'enlèvent aux forces productives la qualité de capital. Pour les sociétés par actions c'est chose manifeste. Et à son tour lEtat moderne n'est que l'organisation que se donne la société bourgeoise pour maintenir les conditions générales extérieures du mode de production capitaliste en face des empiètements tant des travailleurs que des capitalistes individuels. L'Etat moderne, quelle qu'en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste, l'Etat des capitalistes, le capitaliste collectif idéal. Plus Il s'approprie de forces productives, plus il devient vraiment un capitaliste collectif, plus il exploite de citoyens. Les travailleurs restent des salariés, des prolétaires. Le capitalisme n'est pas supprimé, il est tout au contraire poussé à l'extrême. Mais au point extrême, il prend un autre tour. L'Etat propriétaire des forces productives n'est pas la solution du conflit, mais il renferme le moven formel, l'anse par où peut être saisie la solution. » (Engels : « Anti-Duhring », Costes, t. III, DD. 43-44.) La solution elle-même n'est rien d'autre que l'expropriation des capitalistes et la véritable socialisation des forces productives qui, cependant, n'a encore été accomplie ou entamée nulle part ailleurs qu'en U.R. S.S.

L'expropriation de la classe capitaliste présuppose la révolution politique, le renversement du pouvoir étatique. L'ancien Etat ne pouvait pas et ne peut pas supprimer la propriété capitaliste des moyens de production. Et c'est précisément la même illusion sur la possibilité de surmonter le capitalisme à l'aide de l'ancien pouvoir étatique, illusion qui fut propagée il y a déjà vingt-cinq ans, quand la vague révolutionnaire en Europe menaça pour la première fois la domination du capital, qui est propagée à nouveau sous les formes les plus variées. Dwight Mac Donald, se référant au renégat Hilferding, voit dans l'exemple de l'Allemagne la domination de la politique sur l'économie: les < politiciens » ou bureaucrates auraient le pouvoir de remplacer à chaque moment l'ancien système économique par un autre. L'Etat «administratif» de Burnham, en Allemagne et aux Etats-Unis, a déja supprimé en partie la propriété capitaliste; en partie, il devra encore le faire et le fera plus tard. Les propagandistes du fascisme vantent la puissance de leur dictature qui supprime la ploutocratie ou l'affaiblit de telle facon qu'elle est en mesure de la supprimer à chaque moment. Les ‹ critiques du fascisme › libéraux, pseudo-marxistes et autres ne font que répéter de façon nuancée la formule de propagande fasciste. D'après eux, Hitler aurait vraiment aboli le capitalisme. Enfin, les dirigeants britanniques travaillistes, les staliniens et les sociaux-démocrates de tous les pays, les gaullistes, les faiseurs de plans de reconstruction, etc. annoncent la suppression de la domination capitaliste par la démocratie; des agitateurs et orateurs populaires disent de façon vulgarisée ce que les « théoriciens › présentent de facon scientifique et ce qu'ils vantent comme une nouvelle découverte, à l'aide de bien des formules et de termes nouveaux. A tous ces messieurs, il faut non seulement répondre que la preuve pratique de leur « intelligence théorique › n'a réussi nulle part, que ni des majorités démocratiques au parlement, ni les dictateurs fascistes n'ont touché à l'ordre capitaliste, que des expropriations fictives comme celles qui ont eu lieu en Allemagne en 1918-1919, en France en 1944-1946, sont simplement destinées à calmer, à faire patienter le prolétariat et à semer la confusion, qu'elles ne constituent qu'une concession fictive aux masses révolutionnaires. Il ne suffit pas de dire tout cela. Il ne s'agit pas de la seule expérience, mais de la compréhension théorique de la nature de l'Etat. L'Etat actuel ne peut pas exproprier la bourgeoisie. A ce sujet, la clarté complète manque même à des écrivains comme Neumann et Brady, qui ont donné des analyses et des illustrations précieuses de l'évolution capitaliste et qui - aussi longtemps qu'il s'agit de l'économie «pure», et non des conséquences politiques — ne se font aucune illusion sur la politique économique du fascisme ou sur celle de la démocratie bourgeoise. Aucun des deux n'exprime l'impossibilité absolue de maitriser le capital monopolisateur à l'aide des moyens de l'Etat « démocratique », et ils admettent - cependant sous une forme tout à fait abstraite - la possibilité d'une expropriation de la bourgeoisie par la dictature fasciste. Neumann : « Naturellement, de national-socialisme aurait pu nationaliser l'industrie privée › (< Behemoth >, p. 295). Il ramène empiriquement le fait que cela ne s'est pas produit aux intérêts communs des deux facteurs, tout à fait indépendants, de l'industrie et du national-socialisme. Brady: < La machinerie qui a été construite peut être utilisée à n'importe quelle fin. L'homme d'affaires peut être contrôlé en toute chose, même jusqu'à l'expropriation finale et complète de toutes ses propriétés» (« Spirit and Structure of German Fascism », Londres, 1937). Il constate lui aussi, de façon purement empirique, que l'homme d'affaires a réussi à contrôler le contrôleurs — une très belle formule. L'Etat n'est pas un organisme indépendant à côté de l'ordre social et économique, il n'est pas une construction qui plane au-dessus d'un vide social; il est basé sur des relations déterminées: dans le cas des relations économiques capitalistes, il est enraciné dans une forme de société déterminée, dans ce cas celle de la bourgeoisie. Il peut y avoir des conflits entre la bourgeoisie et son appareil d'Etat — qu'il soit démocratique ou fasciste - mais ces conflits ne peuvent pas briser le cadre de l'ordre économique. Les capitalistes et leurs agents étatiques se trouvent tous dans le même bateau. Les dictateurs fascistes, les tribuns démocratiques, les bureaucrates tout court peuvent quelquefois se livrer à un chantage sur la bourgeoisie, parce qu'ils ne touchent pas à domination économique. A cause de sa construction organique, de l'éducation et du recrutement de la bureaucratie, de la provenance sociale et des intérêts économiques de la couche régnante, l'Etat actuel, quelle que soit la forme du gouvernement, doit rester nécessairement un instrument de la domination du capital. La structure de l'appareil étatique s'organise en vue de certaines tâches; il est évident qu'un appareil dont c'était la tâche de conserver et de garantir l'ordre capitaliste n'est pas l'instrument approprié pour renverser celuici, et qu'il faut pour cela un appareil de mature tout à fait différente. Cependant, l'Etat est plus qu'un simple appareil technique. C'est un appareil technique qui se trouve entre les mains d'une couche sociale, qui, si elle n'est pas identique avec la classe capitaliste, n'en est pas moins liée à elle. Donc, aussi longtemps que l'ancien pouvoir d'Etat n'est pas renversé, les lois de l'action étatique, y compris l'action économique, restent déterminées par le système économique ancien.

La phrase que la politique domine l'économie ne dit absolument rien. Tous les nouveaux théoriciens originaux ne savent absolument rien dire sur les lois de leurs sociétés nouvelles. La seule réponse qu'ils donnent à notre question : « Qui détermine la « politique », c'est-à-dire l'action des « politiciens » (les bureaucrates, etc.) ? », consiste en lieux communs tels que : « avidité du pouvoir », « gloire ›. Leur ordre nouveau peut apporter aussi bien le bonheur pour tous que l'exploitation la plus affreuse, la paix éternelle aussi bien que la guerre éternelle. Tout cela reste tout à fait nébuleux. Et pour cause : si la politique n'est pas basée sur l'économie, il ne reste que le ciel. Il n'y a que deux conceptions conséquentes: le matérialisme historique et la foi en Dieu.

La définition de l'Etat actuel com me superstrueture politique de l'économie capitaliste, tout en restant toujours exacte, ne suffit cependant plus. L/Etat n'est plus seulement un instrument politique, il est devenu un élément essentiel de la structure économique elle même. De ce fait, la relation entre l'Etat et le capital devait changer.

La participation de la couche supérieure des bureaucrates aux profits et la participation directe de la classe capitaliste à la direction de l'appareil étasont deux méthodes éprouvées pour renforcer le lien entre l'Etat et le capital. La corruption simple et ouverte des politiciens et des fonctionnaires n'est plus que la méthode la plus primitive, la plus grossière pour enchaîner leure intérêts personnels à l'ordre d'exploitation du capitalisme.

Les affaires des véritables grands se traitent généralement d'une manière plus fine». Des hauts fonctionnaires, des officiers, des politiciens en vue obtiennent un nombre important d'actions ou des positions dirigeantes et lucratives dans l'économie, par exemple dans les conseils d'administration ou des bureaux industriels. Quand il faut c respecter l'opinion publiques ou quand on rencontre des obstacles légaux, les bureaucrates passent généralement a l'industrie après avoir achevé leurs années de service, ce qui signifie que chaque fonctionnaire obéissant au capital peut compter sur une très bonne place. Sous cette forme, la corruption est considérée comme très honorable, et, en effet, c'est sous cette forme qu'elle est pratiquée généralement. 46

La différence des régimes politiques joue, à ce sujet, un rôle plutôt secondaire. L'Allemagne a vu trois systèmes politiques au cours des dernières cinquante années; dans tous ces systèmes, le grand capital a su lier la couche régnante directement, personnellement, à ses intérêts, par la corruption, l'oetroi de sièges dans conseils d'administration, ete., participation au capital d'action, - que ce soient des monarques, des généraux, des députés démocratiques ou des gauleiteis nazis. Sous le régime hitlérien, cette méthode a atteint un degré de perfection particulièrement élevé. La participation du parti nazi, c'est-à-dire des dirigeants nazis, à la propriété et à la direction de l'industrie, - tout en rencontrant quelquefois la résistance: des capitalistes anciens, en fit directement, aucun détour idéologique, par intérêt purement personnel, des agents du grand capital. En France, sous la III République, et aux Etats-Unis, la corruption des fonctionnaires et des députés est particulièrement évidente; en Angleterre, elle n'a presque aucune importance: les ministres et les députés y sont incorruptibles, tout simplement parce qu'on y choisit l'autre voie: la participation personnelle des capitalistes à la haute politique dans les postes d'administration. En France, par exemple, le politicien monte graduellement. En général, c'est un avocat; il défend celui qui le paye. En Angleterre, le politicien tory provient lui-même des couches les DIus riches, il n'a pas besoin de se vendre et sa classe n'a pas besoin de l'acheter. En 1936. cent quatre-vingt-un députés, parmi les quatre cent quinze qui étaient du côté du • gouvernement national>, occupaient sept cent soixante-quinze postes de directeurs dans des sociétés anonymes (d'après Brady: « Business…», P. 278).

Ce facteur de la communauté directe et personnelle des intérêts n'est ni le seul, ni le moteur décisif dans les relations entre l'Etat et le capital. Nous en avons parlé parce que c'était le point de départ d'une évolution ulterieure. L' cunion personnelle ›, c'est-à-dire la prise en charge de plusieurs fonctions par une seule personne, doit acquérir une importance fondamentale dès que l'Etat n'est plus seulement une agence politique, mais aussi une agence économique, des que les fonetions du capitaliste privé et du contrôleur étatique de l'économie sont réunies. L'union personnelle, qui jadis déjà était un moyen pour fusionner plusieurs entreprises, pour établir la liaison entre les organisations commerciales et les entreprises, pour effectuer la fusion des banques avec l'industrie, est à présent un moyen pour fusionner l'Etat, le contrôle étatique avec le capital financier. Les différents aspects de la puissance du capital: les banques, les sociétés anonymes, les associations industrielles, les cartels, les offices de contrôle étatique, sont concentrés entre les mains de quelques personnes, grands c maréchaux du capital». Peu importe, en ân de compte, que ces maréchaux du capital› proviennent du capital privé, comme c'est généralement le cas, ou de l'appareil étatique. Cette union personnelle entre la propriété capitaliste et l'appareil étatique de contrôle est prédominante dans tous les pays capitalistes.

Allemagne, - D'un côté, des nazis et des bureaucrates, qui ont des fonctions de contrôle économique, sont accueillis au sein de la classe capitaliste et deviennent membres des conseils d'administration, associés ou même propriétaires de Konzerns assez importants; la liste des petits hommes d'affaires nazis qui sont devenus de grands industriels ou des banquiers à cause de leur situation officielle est infiniment longue, De l'autre côté, les grands capitalistes ou leurs agents directs occupent les positions dirigeantes dans tous les offices étatiques de contrôle, etc. D'après les statistiques de xante-treize chefs de « Reichsgruppen >, groupes de transport et groupes économiques et industriels, treize représentants des services publics, neuf fonctionnaires et quatre-vingt-quinze capitalistes, directeurs de sociétés anonymes, directeurs de Konzerns, de cartels, etc., tandis qu'on ne savait rien au sujet des cinquante-six autres. Le chef de la « Reichsgruppe Industrie» est Wilhelm Zungen, directeur général des usines Mannesmann — grand Konzern métallurgique - et membre du conseil d'administration des A.E.G. Demag et autres Konzerns et banques. Pratiquement, chaque Konzern important est représenté, ainsi qu'une série de banques. Sur les trente-quatre chefs et chefs suppléants des chambres économiques régionales de l'Etat, vingt-sept étaient des capitades directeurs Konzerns, un était un fonctionnaire du parti, était fenetionnaire de l'Etat; au sujet des cinq autres on ne sait rien de précis. Avec le « plan de quatre ans », une nouvelle organisation étatique fut établie au-dessus des systèmes des groupes et des chambres, organisation dont les * generalbevollmächtigten » devinrent les agents les plus importants. Cette foncaussi, resta entre des mains éprouvées: en partie, des bureaucrates liés étroitement à l'appareil capitaliste depuis longtemps, en partie des capi- talistes. Enfin, Speer organisa pendant la guerre ses « Hauptausschusse» et « Ringe › comme organes de contrôle suprêmes. Le capital semblait de nouveau perdre sa position et, en vérité, il la garda malgré tout. L'organe suprême du contrôle se compose de huit grands industriels et de sept généraux ( Econo mist», 29 oct. 1943). Les chefs des « Hauptaussehusse » sont tous des repré sentants des armes les plus importantes: munitions: Konzerns Goering; blindés : Vereinigke Stahlswerke; armes: Hanomag; autos et motos: B. M. W.: chemins de fer : Demag; outils généraux : Mannesmann; mécanique et optique : Zeiss; électricité : Siemens.

Etats-Unis. - Les agences de contrôle dans les deux guerres étaient occupées presque entièrement par des grands industriels, des banquiers, des directeurs, ete. Les personnalités les plus connues étaient les représentants des granda Konzerns comme Knudsen de la « General Motorss, Wilson de la < General Electric», Nelson de « Sears Rosbruck», etc. Même la vérification des com• mandes étatiques, devenues un grand scandale à cause des profits énormes, était confiée à des « hommes d'affaires dont toute la carrière et les chances d'avenir sont liées au capital» (« Economist», 18 mars 1944).

Angleterre. - Afin de caractériser l'état de choses qui y règne, il suftit de citer une liste de contrôleurs en chef, directeurs des bureaux de contrôle pour les différents matériaux pendant la guerre. /Voici un extrait de deux statistiques : l'une est celle citée de l'«Economist » par Brady, l'autre d'après Davenport * Vested interests or commonpool ». Les deux listes contiennent des noms différents, ayant été établies au cours d'années ditérentes.

D'es

D'après Brady (c

Matériel

Acier

Aluminium

Métaux non ferreux

Produits chimiques •

Papier

Alcool, etc.

Cuir

Soie et soie art.

Coton

Economist

Economist

Nom du controleur

Duncan

Cuncliff

Lyttleton

R. Reed

Board

Snow

Ashley

Ses relations d'affaires les plus importantes

-

Président de la Féd.

Brit. de l'acier et du fer.

Directeur de la Brit.

Alum. Co.

Présid. de dittérents

Investment - Trusts et société métal.

-

Prés. direct. Reed et

Co Ltd et autres soc.

Brit. Ind. Sovents Ltd,

Distillers Co. Ltd.

United Melasses, etc.

United Tanners Fed.

Frost et Co.

Hambleton Co.

D'abris

D'après

Nom

- dU controleur

Wight

Lucey

Вает

Mure

Bain

R. Reed

Board

Snow

Hambleton

Platt

Daven

Davenport

Relations

Baldwin

Brit, Alum.

Co.

Brit. Metal

Co.

Imperial

Chemical

Industries

Lancashire

Cotton Co.

Ete., etc.

L'entrelacement du contrôle étatique de l'économie et du capital privé ne se limite pas à l'union personnelle ›. Lors de notre exposé du développement des cartels et des associations politiques-économiques, nous avons déja constaté ce qu'on peut appeler l' cunion organisationnelle» entre organes étatiques et associations de capitalistes privés. Les cartels, associations, eto. mettent à 48

Hambleton disposition de l'Etat, pour la solution de ses tâches économiques, leur ‹ expé rience», leur personnel administratif, leur appareil organisationnel. Les institutions économiques de l'Etat sont administrées par les organismes du capital Drive, les Konzerns, banques, cartels, ete. Quelquefois, les organisations qu capital privé assument directement elles-mêmes des fonctions étatiques, - quel que soit l'aspect particulier de l'évolution organisationnelle dans chaque particulier, le résultat est toujours le L'appareil étatique de contrôle se trouve directement entre les mains des capitalistes; l'appareil organisationnel de l'économie capitaliste assume des fonctions étatiques et exerce la contrainte étatique. Les deux appareils fusionnent de plus en plus étroitement : ce qui signifie unification directe et sans détours de leurs fonctions elles-mêmes. la protection du profit monopoleur et la réglementation étatique. Tant que l'intervention de l'Etat dans l'économie capitaliste était limitée, l'influence du grand capital sur l'action étatique était positivement limitée, elle aussi, historiquement decisive, mais non pas aussi immédiate et souveraine L'intervention ¿illimitée » de l'Etat dans l'économie a été accompagnée de sa domestication complète par le capital monopoleur.

Dans toute la première partie, nous avons déjà illustré la fusion organisationnelle de l'Etat avec le capital financier. C'est pourquoi nous nous bornons ici à un bref résumé.

Allemagne. — Le processus s'y est accompli sous une forme perfectionnée : le système des groupes et des chambres de l'Etat nazi, Il y existe une structure d'organisations fonctionnelles et régionales qui, d'en haut jusqu'en bas, sont en même temps des associations du capital privé et des autorités étatiques. En outre, nous y voyons des cartels obligatoires qui réunissent le monopole et la réglementation étatique. Par exemple, durant la guerre, ils ont assumé directement et officiellement le contrôle des matières premières (* Reichsvereinigung Kohle ›). Neumann appelle très justement les cartels « des organes publies sous contrôle privé» (e Behemoth >, p. 287).

Angleterre. - La F.B.I. et autres associations sont représentées dans tous les comités gouvernementaux et dans toutes les commissions. Les cartels obligatoires (pour l'acier par exemple) sont également des « organes publics sous contrôle privé ». Les offices de contrôle ne sont pas seulement livrés au capital monopoleur à cause de l'union personnelle de la direction : généralement, ce sont les anciens « trade associations › sous un autre nom.

Etats-Unis. - La N. R. A. transforma les trade associations privées en < code authorities » publiques qui étaient, elles aussi, des « organes publies trôle privé ». Et, pendant la guerre, le contrôle étatique de la production y est contrôlé également pour les différentes organisations du capital monopoleur.

L'intervention étatique ne se manifeste pas seulement dans le combat suprême sur l'ensemble de l'économie; l'Etat fonctionne aussl comme agent immédiat de la production, comme industriel, contrôleur direct d'entreprises et agent de inancement: Même sous ce rapport, ce n'est pas le conflit entre le capital privé et l'Etat qui est décisif, mais leur union qui surmonte ce conflit. Elle prend la forme d'une association de propriétés, d'entreprises, du crédit, ete., done d'une association d'anaires». Voici atteint le stade le plus avance de la fusion de

Etat avec le capita financier. « Les monopoles prives et étatiques s'entrelacen a répoque du capital financier.» (Lénine, « Impérialisme».)

L'association de l'Etat avec le capital financier peut apparaitre sous différentes combinaisons : propriété mixte de l'Etat et des capitalistes privés, participation de l'Etat à la direction d'entreprises qui sont propriétés privées ou, inversement, contrôle ou contrôle partiel d'entreprises étatiques par des capitalistes privés, des accords commerciaux, des cartels, des syndicats communs d'entreprises étatiques, mixtes et privées, l'Etat finançant ou fonctionnant comme agent de financement d'entreprises privées, le capital privé participant passivement en finançant des entreprises étatiques, ete. En pratique, ces différentes formes de relations sont entrelacées naturellement.

Nous avons déjà cité les exemples d'associations commerciales entre l'Etat et le capital finaneler. Voict encore un apergu sommaire sur l'Allemagne. Depuis longtemps, les soi-disant entreprises mixtes jouent en Allemagne un rôle considérable, surtout dans le domaine de la production d'électricité, Il s'agit là d'entréprises qui sont, en partie, propriétés privées, et en partle propriété étatique ou communale. Par exemple, les deux plus grandes usines allemandes d'électricité, qui produisirent en 1929-1930 plus de 40 % de tout le courant électrique utilisé. Pendant la crise de 1929-1933, la participation étatique à des « konzerns » banqueroutiers multiplia le nombre d'entreprises de ce genre. Et la reprivatisation par les nazis qui y succéda (et dont nous avons déjà parlé) fait partie, elle aussi, du chapitre de l'association commerciale entre l'Etat et le capital financier et met en lumière son véritable contenu. Même la propriété purement étatique n'excut pas cette association. Ce n'est pas la propriété formelle qui est décisive, l'influence sur la direction de l'entreprise. Les grands magnats capitalistes sont intéressés au contrôle de la politique financière, commerciale, technique, ete., de ces Konzerns étatiques. Formellement, ils ne participent pas à ces Konzerns, mais pratiquement ils les contrôlent. Et ce contrôle leur rapporte des profits moins sous forme de tantièmes que sous forme des profits que l'association avec des Konzerns étatiques rapporte à leur propres entreprises privées. domaine également, les nazis, peu de temps après leur prise du pouvoir, ont comblé les désirs des grands capitalistes. Dans la direction des chemins de fer du Reich, il y a des représentants de Krupp, de Siemens, de Flick, de la Bewag, des grandes banques ; la majorité du comité se compose de représentants Konzerns du Reich ; on trouve seulement deux fonctionnaires du Reich : tous les autres membres du conseil représentent le capital privé. Dans le conseil du Konzern industriel du Reich « Viag », il y a des représentants de Krupp, de la ‹ Deutsche Bank », etc. En 1934 fut fondé le : Reichsverband der Electrizitätsversorgung », une sorte d'association commerciale de l'industrie électrique. Malgré Timportance, prédominante des entreprises étatiques dans le domaine de la production d'électricité, la direction du R. E. V. se composait presque exclusivement de représentants des Konzerns privés. ‹ Tandis que le secteur étatisé pas agrandi aux frais du secteur privé, le secteur qui jadis fut contrôlé par les autorités publiques est à présent contrôlé en commun par des administrateurs publies et privés. Ce changement ne semble pas avoir de raisons; il est dû uniquement à l'association de plus en plus étroite entre l'Etat et les capitalistes privés. > (Neumann-Behemoth, page 244.) Nous mentionnons encore les < Goering-Werke », qu'on considère généralement comme un Konzern public, mais qui, en fait, se rapprochent beaucoup plus du Konzern « mixte ». Les entreprises dont se compose le « Konzern Goering» sont en partie d'anciennes entreprises purement étatiques, en partie d'anciennes entreprises privées dont les anciens propriétaires furent les victimes du processus de centralisation, comme Thyssen, et, enfin, des entreprises a Tétranger, accaparées par suite de l'occupa tion allemande. Le capital-actions, qui s'élevait à 400 millions de marks en 1939, pour 61 % par le Reich et pour 39 % par des capitalistes privés. ‹ Le contrôle privé est plus grand, et les intérêts privés sont servis plus clairement, sous le nouveau regroupement, qu'ils ne l'étaient avant la fusion de ces propriétés au sein du nouveau combinat. » (Brady, « Business », page 50.)

L'expansion sur toute l'Europe de l'impérialisme allemand a encore renforcé la combinaison d'entreprises et de propriétés privées et étatiques. L'Etat, c'est le pionnier : ouvertement ou d'une manière camouflée, il exproprie les concurrents étrangers. Cependant, les entreprises confisquées ou expropriées ne restent pas entre les mains de l'Etat. Ou bien elles sont remises à des Konzerns mixtes (par exemple, la ‹ Europaische Olgesellschaft », Konzern mixte destiné à l'exploitation des sources de pétrole européennes), ou bien l'Etat vend les entreprises qu'il s'est appropriées à des capitalistes privés ou les leur confie (en « Freuhändlerschaft »), par exemple l'industrie lourde de Lorraine. Entin, rappelons encore une fois la forme spécifiquement allemande du c financement communautaire ».

Angleterre. - Le « Central Electricity Board », le c London Passenger Board s. etc., sont des exemples d'entreprises « mixtes ». Il faut mentionner avant tout le développement des ligues aériennes entre l'Angleterre et l'étranger. Autrefois, celles-ci furent dominées par la « British Overseas Airways Corporation », société étatique contrôlée par le capital privé. Maintenant, par contre, le gouvernement vient de créer trois sociétés : la première prendra en charge les communications avec l'Empire et les pays éloignés. Elle dépendra de la B. O. A. C. (British Over seas Airways Corp.), les sociétés de navigation pouvant partieiper aux lignes dans lesquelles elles sont intéressées. La seconde société prendra en charge les communications vers l'Europe et les communications intérieures ; elle se trouvera entre les mains de la B. O. A. C. (en minorité) et d'une majorité composée de sociétés de navigation, de chemins de fer, de bureaux de voyages et d'aviation. La troisième société, pour l'Amérique latine, se trouvera presque exclusivement entre les mains des sociétés de navigation. Pendant la guerre, on créa les soi-

QUATRIEMEINTERNATIONALE disant « Agency factories • (usines-agences), dont le propriétaire formel est le gouvernement, mais qui sont administrées par une société privée. D'autre part, le gouvernement prit en charge l'administration des chemins de fer qui sont propriété privée. Les propriétaires touchèrent une garantie de profit très généreuse ; dans la direction étatique des chemins de fer, on retrouve précisément les représentants des sociétés privées de chemins de fer.

Etats-Unis. — Des entreprises gigantesques y furent créées pendant la guerre. Elles sont propriétés de l'Etat, mais affermées à bail à des Konzerns privés. En partie, l'Etat a fait agrandir à ses frais des usines privées qui, de ce fait, sont devenues des entreprises « mixtes ». L'administration des entreprises étatiques par le capital privé ne constitue qu'un des aspects de cette association. L/autre, c'est la remise de propriétés étatiques en mains privées, la vente dentreprises et d'installations étatiques à des capitalistes privés, vente qu'on prépare aux Etats-Unis comme en Angleterre sous le nom de « reconversion ».

La nature de l'intervention étatique dans l'économie est définie sans équivoque. Le contrôle étatique sur la production signifie non pas la suppression, mais une limitation du contrôle privé. Mais le contrôle étatique ne signifie ni la suppression ni la limitation capitaliste sur la production ; il ne signifie rien d'autre que le remplacement partiel de la domination privée du capital, par la domination étatique du capital sur les moyens de production. Ce n'est pas une suppression du capital financier par l'Etat qui constitue la base de l'intervention étatique dans l'économie, mais la fusion de l'Etat avec le capital financier. Ainsi le point culminant de la concentration du pouvoir économique entre les mains du capital financier est atteint ; le pouvoir étatique, qui avait été simplement le gardien du système, est devenu un élément immédiat des conditions de production du capital financier.

Ce processus n'est pas lié à un système de gouvernement déterminé de la bourgeoisie. Ceux qui ne connaissent pas la nature du phénomène se contentent, d'une façon embarrassée, d'appeler ‹ fasciste » le stade avancé du capitalisme monopoleur. Le développement du capital financier sous tous ces aspeets a lieu dans la c démocratie » aussi bien que dans la « dictature » fasciste. Roosevelt, le gouvernement du Front populaire en France, les travaillistes et les conservateurs en Angleterre étaient les agents de ce développement tout autant que les nazis. Dans la mesure où les « plans de réforme › des travaillistes en Angleterre (et les plans semblables) sont autre chose qu'un simple bourrage de crâne, ils ne font qu'accélérer toute cette évolution — ainsi leur revendication du ‹ contrôle public » sans expropriation. La chute du fascisme ne doit pas entraîner automatiquement celle du capitalisme. Elle ne peut pas non plus provoquer à des stades antérieurs ; elle ne signifie done pas la fin du système du capitalisme monopoleur moderne.

La dictature fasciste n'est done pas la seule forme de gouvernement possible pour les conditions de production du capitalisme monopoleur contemporain. Mais, pourquoi, à présent, chaque gouvernement capitaliste est réactionnaire et ant

La transformation totalitaire de l'Etat existe en germe dans la fusion de l'Etat avec le capital financier. C'est le régime fasciste qui est le plus totalitatre, le plus réactionnaire, le plus despotique. En ce sens, le fascisme est bien le régime politique le mieux approprié au développement du capital financier. La subjugation totale et la mise en esclavage du prolétariat, la suppression de toute influence des couches moyennes, la subordination des groupes de capitalistes individuels à la volonté de leur celle-ci, la préparation et la conduite de la guerre impérialiste : tout cela peut classe ou plutôt de la couche dominante de être réalisé à fond par les méthodes fascistes. La suppression du libre marché du travail est accompagnée de la suppression des libertés politiques de la classe ouvrière, de la suppression de la libre concurrence de la bourgeoisie sur le marché, de la suppression de la libre concurrence des groupes bourgeois dans l'Etat. Ainsi le fascisme est la suprême conséquence de l'évolution économique.

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