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La revue › numéro de juillet-août

Espagne 1936-1947 : prémices du parti révolutionnaire

R. Roura · Quatrième Internationale, numéro de juillet-août · juillet-août 1947 · p. 34-37 · 2 748 mots

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PRÉMICES DU PARTI RÉVOLUTIONNAIRE par R. ROURA

Héroïsme des combattants... Couardise des directions ouvrières

E mois de juillet 1947 est le onzième anniversaire de la Révolution de 1936 en Espagne. Les travailleurs révolutionnaires, espagnols ou non, en profiteront pour se pencher sur les réalités passées et présentes de la lutte ouvrière espagnole.

Passée au second plan après l'écrasement de 1939, elle devient de nouveau le point de mire au travers de manifestations combattives qui montrent les ressources et le renouveau d'énergies qui existent chez les travailleurs d'Espagne.

Le livre de la Révolution espagnole est plein de pages d'héroïsme et de combattivité. Cet héroïsme et cette

On ne dira jamais assez aux travailleurs que la clé qui ouvrit la porte au soulèvement des militaires espagnols, en 1936, fut avant tout une clé politique. Elle s'appelle le Front populaire.

Les ouvriers espagnols, qui s'orientaient fermement, dès 1933, dans la vole de l'action autonome de classe, furent replongés, en 1935, dans le marais du collaborationnisme. Ce fut aux staliniens et à leur Front populaire que revient l'honneur d'avoir été les pionniers de cette catastrophe historique. Derrière le paravent du Front populaire, les pâles personnages du républicanisme bourgeois, qui avaient trahi et condamné le soulèvement prolétarien d'octobre 1934, furent hissés à nouvean au pouvoir, à travers cette transfusion de sang dans les veines de la bourgeoisie. Un crétinisme parlementaire de la pire espèce présida à cette politique. Et cela pendant qu'une dure répression policière s'abattait contre les travailleurs qui se refusaient à admettre que le résultat de leurs efforts devait être la trique des gouvernants républicains bourgeois pleins de surnsance, tace aux ouvriers, et de servilité face à la bourgeoisie.

A l'abri de cette situation, la bourgeoisie préparait cyniquement son coup qu'elle voulait cette fois décisif.

Celui-ci était par ailleurs annoncé au Parlement même par les députés réactionnaires. La presse essayait parfois de donner des informations sur les préparatifs subversifs des militaires. La 34 combattivité sont toujours vivants sous le régime actuel, policier et sauvage s'il en fut. Mais une deuxième caractéristique du processus révolutionnaire espagnol, que nous retrouvons, hélas ! toujours, a été le décalage, la disproportion entre l'héroïsme des combattants espagnols et la couardise de leurs directions traditionnelles.

C'est là que réside la cause des défaites en Espagne. Il ne s'agit pas, évidemment, d'une caractéristique exclusivement espagnole, mais, dans la rude réalité des luttes de classes, en Espagne, elle prend un caractère particulièrement grave et criant. censure officielle en empêchait la publication. Il s'agissait, pour les ministres du Front populaire, de « tranquilliser l'opinion », c'est-à-dire d'imiter le geste de l'autruche quand elle met sa tête sous son aile pour ne pas voir le danger.

En attendant, la police découvrait des listes et documents sur le complot et le colonel républicain Mangada mettait le gouvernement au courant de ses détaile.

La réponse gouvernementale fut de couvrir absolument les agissements de l'armée avec un certificat de bonne conduite et de loyauté républicaine. Un communiqué du gouvernement présente l'armée comme étrangère à toute lutte politique, fidèle servante du pouvoir légal.

Le mot d'ordre du gouvernement de Madrid était : « Il ne se passera rien. » Leur but était de cacher jusqu'à la dernière minute la gravité de la situation

Franco déclencha l'insurrection au Maroc espagnol. Cela se passait le 17 juillet, Il s'adressait par radio aux garnisons espagnoles. Le gouvernement attendit le jour suivant pour en informer le pays. Et que dit-il ? Que le gouvernement n'avait besoin de personne, et surtout pas de l'aide des ouvriers. < La meilleure aide que l'on puisse donner au gouvernement, c'est de maintenir le cours normal de la vie collective. » Tel était le langage de ces messieurs !

Une des plus grandes fumisteries de histoire espagnole officielle consiste

La politique de Front populaire ouvrit la porte aux généraux

La politique de Front populaire ouvrit la porte aux généraux

QUATR N à dire que ce fut le Front populaire qul barra la route aux militaires. La réalité est exactement inverse : ce fut l'action des travailleurs par-dessus les autorités du Front populaire qui écrasa le soulèvement dans les principaux points du pays. Dans les points où les autorités de Front populaire réussirent, avec leurs déclarations rassurantes, à arrêter ou à freiner l'action des travailleurs, la, partout, les militaires triomphèrent. Séville et Saragosse sont les deux plus cruels exemples de cette réalité.

De leur côté, les directions stalinienne et socialiste, dans le cadre du Front populaire, ne trouvaient mieux

La politique de collaboration de classes, de soumission aux directions bourgeoises, ouvrit donc la porte au soulevement des généraux.

Cette même politique devait mener à la défaite la lutte des travailleurs espagnols.

Le soulèvement militaire, vaincu dans les points essentiels du pays, et, par la même, l'appareil coercitif de l'Etat républicain écrasé, les armes ayant passé aux mains des trava lieurs et de leurs organisations, la situation qui se dessinait était celle d'un double pouvoir, D'un côté la carcasse vide de l'appareil républicain bourgeois. De l'autre, la force et l'autorité réelles de la classe ouvrière, qui s'exprimait à travers des comités ou directement par ses organisations politiques et syndicales.

En même temps, les travailleurs pénétralent directement et vigoureusement dans le temple de la propriété capitaliste. Les usines, les entreprises étaient collectivisées.

L'ensemble de ces tâches de la guerre et de la révolution n'étaient évidemment pas concevables en l'absence d'une organisation politique ouvrière imprégnée d'une juste conception révo. lutionnaire, liée aux couches les plus conseientes des travailleurs.

Malheureusement, les faits prouverent que cette organisation n'existait pas. Pour les socialistes et les staliniens — c'est-à-dire pour les réformistes de la première et de la deuxième fournée — il s'agissait de faire rentrer au plus vite les eaux dans le barrage bourgeois, et cela autant en ce qui concerne la politique qu'en ce qui concerne l'économie. Il s'agissait, dans l'impossibilité immédiate de s'opposer à l'action des masses, de maintenir et de rassembler les débris du

T E R NAT IONAL E que de se mettre aux ordres du gouvernement.. qui, pour sa part, cherchait désespérément un compromis avec les généraux. Ce compromis au• rait signifié le triomphe à froid du fascisme.

Le comité national du Front populaire déclarait : « Le prolétariat interviendra si le gouvernement lui fait appel. Le gouvernement commande et le Front populatre obéit. >

Si les travailleurs de Barcelone et de Madrid avaient dû attendre pour agir cet appel du gouvernement petit-bourgeois, ils auraient attendu chez eux juste le temps de se faire coffrer par les militaires soulevés.

Il était clair que. la destinée de la lutte militaire contre le fascisme était intimement liée au développement harmonieux des bases révolutionnaires créées par les masses elles-mêmes.

Ce développement des organes autonomes de masses exigeait leur démocratisation : d'organismes composés de délégues des partis et des directions syndicales, ils devaient devenir des organismes de la démocratie proiétarienne, agissant avec la participation directe et permanente des masses.

Ce développement exigeait par ailleurs la coordination, la centralisation de l'activité des comités ouvriers et paysans aussi bien sur le terrain politique qu'écononomique.

Tout cela demandait que le terrain fit déblayé définitivement et pieinement de la carcasse, du squelette du vieil appareil bourgeois qui était. dans la plupart des domaines, un organisme momentanément impuissant, mais évidemment destiné à reprendre souffle s'il était laissé debout. pouvoir républicain bourgeois, de garder la clé de la Banque d'Espagne, de garder la main sur la bureaucratie, la diplomatle, le commandement militaire.

Sur cette base, et au travers de l'action des réformistes el des staliniens, on devait arriver à miner et à faire. s'écrouler les constructions révoluionnaires.

Cette tâche contre-révoiutionnaire, au premier plan de laquelle nous trouvons l'action des staliniens, fut menée jus qu'au bout.

Les comités Les comités furent dissons, les mesures de collectivisation sabotées économiquement par le gouvernement, les milices encadrées dans l'appareil militaire officiel, Incapable et pourri... On passa vite à la répression contre les éléments d'avant-garde. La trahison trahison

La collaboration de classes mena à la défaite

En l'absence d'un parti révolutionnaire...

La collaboration de classes mena à la défaite

En l'absence d'un parti révolutionnaire...

s'installa aux postes officiels. On préparait la « réconciliation > sur le dos du peuple travailleur, comme le 18 julllet. Les staliniens devaient être à leur tour dans le cadre d'une politique de soumission aux Anglo-Américains. On esquissa la constitution d'un gouverne.

RNATIONALE ment Besteiro (leader socialiste de droite), pour consommer le compromis. On en arriva enfin au coup d'Etat de Casado.

La politique de collaboration de classes mena à la défaite le combat de 1936-1939.

La langue à gauche ... le cerveau à droite

Le rôle des staliniens et des sociauxdémocrates pendant la guerre civile espagnole, est déjà passablement connu par de larges couches de travailleurs. Approfondir la tâche, démasquer leur fontion foncièrement contre révolutionnaire, ne sera jamais en trop. Mais il y a un autre aspect de la question, moins connu et qu'il importe de mettre de plus en plus en lumière. C'est le rôle des courants que joueront dans les événements une fonction typiquement centriste : phrases révolutionnaires, couvrant une politique de compromis et de capitulation face à la pression bourgeoise. Nous avons nommé les anarchistes et le POUM.

L'importance du sujet, le besoin de détailler les avatars de cette actuation dépassent le cadre de cet article. Mais il serait impardonnable de ne pas y faire allusion. Le 19 juillet 1936, les anarcho-syndicalistes étaient les maitres de la Catalogne, le point crucial de tout le pays dans la situation d'alors. Les choses en arrivèrent à un tel degré, que le président du gouvernement-régional népublicain M. Lluis Companys, Vieil et fin manœuvrier politique, convoqua les dirigeants anarcho-syndicalistes de la CNT et leur manifesta qu'il était prêt à s'effacer, à leur céder la place : Vous êtes les maîtres, leur dit-il. Les « anars » s'affolèrent de cette blague du destin qui leur jetait le pouvoir au visage. Ils relusèrent. Companys devait rester président du pouvoir exécutif. La c Generalitat » (pouvoir républicain ré-

La collaboration des classes et

Après la défaite de 1939, sous le ré gime franquiste, les directions ouvrie. res espagnoles auraient pu faire un bilan de leur passé, en tirer les leçons, s'engager dans de nouvelles voies... C'était demander évidemment trop aux réformistes, aux staliniens, sans exclure la plupart des dirigeants anarchosyndicalistes et du P. O. U. M., qui, pendant toute la période de guerre eivile, se plièrent, en définitive, faute faute d'une solide et claire orientation, aux desseins de la bourgeoisie, en tacitant la dissolution des organismes du pouvoir prolétarien, et, par là, favorisant la remise sur pied de l'appareil d'Etat et de la politique de la gional) devait subsister. Evidemment les anarchistes agiraient un peu pour leur compte, mais pas de pouvoir. Cette véritable capitulation des anarchistes désarmés par ses broulllards e doctrinales », ouvrit dés le début la vole vers la défaite de la révolution et de la guerre. La ONT espagnole refusa de prendre le pouvoir révolutionnaire. Quelques mois plus tard elle acceptait de dissoudre les comités, de participer au gouvernement régional catalan et au gouvernement central de Madrid et Valence, Aux journées de mai 1937 a Barcelone, leurs ministres jouèrent le rôle misérable de briseurs d'insurrections.

Nous offrons ces quelques sujets de méditations aux journalistes anarchistes, au « Libertaire », de Paris, qui trouve lui beaucoup plus commode de ressortir de temps en temps les sornettes sur... Makno.

Quant aux dirigeants du POUM, lle trouvèrent l'accomplissement de sa destinée pas dans la critique marxiste de cet effondrement pas au contraire en s'efforçant de se glisser dans l'ombre de la CNT. Ils trouvèrent même le moyen de pousser et encourager les dirigeants anarchistes dans la voie de leur participation ministérielle. Ils s'efforcèrent de « théoriser » la liquidation du double pouvoir au bénétice des forces bourgeoises. Par la suite, leur politique fut un mélange de phrases et de formules vides, et d'un cours foncièrement opportuniste. la lutte contre le régime Franco bourgeoisie du camp républicain

•La dure réalité du régime franquiste exigeait de centrer toutes les énergies, toutes les possibilités vers le rassemblement des forces ouvrières et paysannes, dans un puissant front de classe autour duquel pourraient s'intégrer daus laction tous les éléments popu laires disposés à le faire. La réalité du régime franquiste exigeait aussi de mettre toutes les ressources sauvées de la défaite au service des travailleurs espagnols et des combattants clandestins. Elle exigeait encore une politique . internationale adressée au prolétariat, lui montrant les obstacles à vaincre dans son propre sein pour dégager une

Q E action mondiale de classe contre le régime franquiste.

Il faliait dénoncer et mettre en garde contre une nouvelle politique de capitulation, face aux pressions et au chantage des impérialismes.

Toute cette politique devait être réalisée sous le signe de l'unité d'action prolétarienne. De l'alliance ouvrière sur la base d'un programme de tran-

Comme aux heures cruciales d'avril

1931, octobre 1934, Juillet 1936 et mai

1937, le problème reste celui de la construction du parti révolutionnaire des travailleurs espagnols. Dans quelles conditions se trouve posé ce problème en Juillet 1947 ? Cette question mérite plus que jamais une réponse attentive et fouillée, dépassant le cadre de cet article.

Les commumistes internationalistes esnagnols constituent aujourd'hul une organisation petite encore par le nombre, mais dont la politique et la solidité méritent déjà la place d'avantgarde de lavant-garde. C'est un rôle important, plein de responsabilité. Les trotskystes espagnols n'ont jamais été aussi bien placés pour le jouer.

Ce rôle doit s'éloigner aussi bien d'un quelconque esprit liquidationniste que d'un formalisme bureaucratique absolument inadéquat. Il importe, dans la présente étape et la présente corrélation de forces, de développer activement un large travail d'affirmation nolitique et organique, Il faut, avant tout, que les trotskystes espagnols apparaissent au reste de l'avant-garde espagnole comme une organisation active, detée d'une politique qui donne des ré. ponses justes — les plus justes — aux questions posées par le développement de la situation espagnole et la situation internationale.

Il faut gagner pleinement l'intérêt et la sympathie des couches les plus avancées du prolétariat espagnol. Ces couches se trouvent éparpillées dans dittérentes organisations, ce qui ne

Ice qui ne simplifiera pas la tâche : dans les mileux anarchistes, dans le P. O. U. M., dans les Jeunesses socialistes.

Dans ces trois milieux, on a assisté, d'un côté, à un recul vers la droite qui a suseité à son tour une polarisation hostile, souvent timide et confuse. Telle est la caractéristique générale.

La tendance des « Amis de Durruti ». constituée pendant la guerre civile, et

T E RATIONAL E sition. Les organisations ouvrlères espagnoles traditionnelles ont fait exactement le contraire. Elles ont développé une politique de soumission à la politique des grandes puissances et de

IO. N. U. Cette politique a abouti à négliger, pour ne pas dire à abandonner l'action de la résistance intérieure. A abouti à la possibilité pour

Franco de mettre debout son plébiscite récent.

dont les positfons se rapprochaient du bolchevisme, n'est pas apparue, bien que la crise très grave de l'anarchosyndicalisme espagnol eût offert une large possibilité d'affirmation.

Les jeunesses socialistes espagnoles qui, en 1934-1935, arboraient le drapeau révolutionnaire, citaient Trotsky et parlaient de la IV: Internationale, après avoir été intégrées par les staliniene dans les Jeunesses socialistes unifiées, se sont reconstruites, mais à un nivean décidément plus bas que dans la période antérieure.

Dans le P.O.U.M., on est passé et on passe par une crise très sérieuse : toute l'aile droite a passé au réformisme. Un manifeste récent, publié par la direction en Espagne, jette aussi pardessus bord les plus élémentaires notions du marxisme. Un courant théorique remet sur le tapis toutes les vieilleries révisionnistes et c démocratiques » et se rapproche de plus en plus d'une sorte d'anarchisme moralisateur à la sauce de Victor Serge. Ce courant Joue un role progressif •. dans la mesure où il peut susciter un regroupement offensif des éléments se réclamant du marxisme révolutionnaire, Les meilleurs camarades du P.O.U.M. semblent, par ailleurs, revenir de leurs illusions sur les capacités et les possibilités du centrisme international.

Cet ensemble de facteurs contradictoires trace le cadre d'activité des atskystes espagnols. Après avoir reGroupé leurs forces, constitué un premier centre d'élaboration politique et de travail parmi les travailleurs. élaboré une base politique viable, affirmé leur personnalité politique, les trotskystes espagnols devront se pencher sur les problèmes de la tactique la plus adéquate pour la construction du parti révolutionnaire des travailleurs espagnols.

Il s'agit là d'un problème qui, en temps voulu, devra occuper l'attention essentielle des trotskystes espagnols et de toute l'Internationale.

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