Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › numéro de janvier-février

Les débuts de la IVe République en France

Pierre Frank · Quatrième Internationale, numéro de janvier-février · janvier-février 1947 · p. 12-18 · 4 797 mots

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N même temps que l'année. 1947, après le « provisoire » résultant de l'effondrement de la III République en 1940 et de la fin de la deuxième guerre mondiale, devait commencer pour la France l'ère définitive de la IV® République, avec une Constitutien approuvée par referendum, une Chamhre élue au suffrage universel, un Conseil de la République, un Président de la République, une Union Française dans laquelle se trouvent englobées avee ou sans leur consentement les colonies, et un plan Monnet de quatre années pour revigorer reconomie française.

Mais ce « définitif » a des débuts bien précaires : il est plus commode d'élire des députés et des conseillers de la République que de constituer un gouvernement; l'Union Française se réalise par la mise à feu et à sang du Viet-Nam; l'exécution du plan Monnet suppose de nombreuses conditions qui font défaut.

Ou va la France? Au lendemain des deux guerres mondiales. la situation économique est littéralement désastreuse. La perte de substance est considérable, de l'aveu même des plus optimistes; et le retard ne peut être rattrapé car l'heure est passée pour les petits pays, aux économies nationales étroites; il ne suffit plus des forces productives du siècle dernier pour tenir les empires coloniaux. Il n'y a pas de solution française.

Le capitalisme francais n'a d'ailleurs pas d'illusions quant à ses capacités réelles dès qu'il s'agit de chiffrer ses perspectives. Le plan Monnet - indépendamment de sa réalisation — ne fixe pas des objectifs élevés; ceux-ci tout au contraire, sont relativement modestes :

* La France va consacrer, est-il dit dans Je rapport présente par Blum aux DtalsUnis pour obtenir un emprunt, tous ses elforts à la modernisation de son industrie et de son agriculture afin d'attendre ce niveau (autant que possible de 25 % audessus de celui de 1929) vers 1950. -

Cela ne ferait encore qu'une consommation en énergie, ramenée en tonnes de charbon par tête, à 2,9 en 1950 comparée aux 4.15 pour la GrandeBrefagne et aux 5,1 pour les EtatsUnis en 1938, Cela ne ferait qu'une production en acier de 240 kilogrammes par tête, contre les 285 de la Grande-Brefagne et les 351 des EtatsUnis en 1937!

En somme, le capitalisme français se sentant trop vieux pour se lancer dans des aventures, a conservé sa conception « ligne Maginot »; il s'estimera bien satisfait s'il peut conserver la plus grande partie de ce qu'il a hérité des générations passées, de quoi faire figure assez honorable à l'échelle internationale et justifier son strapontin à côté des fauteuils des « trois grands ».

Même d'aussi modestes ambifions sont loin d'être assurées. L'année 1946 devait être une sorte d'année hers plan qui permettrait d'achever la transition de l'économie au pied de paix et le retour au niveau de 1938 (qui, rappelons-le, était une année de dépression pour l'économie française). Il s'en faut de beaucoup qu'il en soit importations de charbon, « Le Monde* ainsi. Dans un article consacré du 16 novembre 1946 arrive aux conclusions suivantes:

• malgré une situalion assez mauvaise mais sans doute passagère notre Industrie, tout en étant loin d'atteindre le faux de marche aul serait nécessaire. pourra cependant l'année prochaine, stabiliser à une allure moyenne de lordre de 80 % de celle de 1938: mais cet effort ne pourra probablement elre soutenu que grâce au maintien de restrictions evères sur les foyers domestiques et a Tutilisation de la majeure partie des charbons de secend ordre qui continuent depuis la guerre d'etre extraits de notre sous-sol. »

Le plan Monnet affecte d'ignorer la conioneture internationale; mais il est basé en fait sur l'espoir qu'avant 1950 on ne verra pas se produire un krach de réconomie américaine et mondiale

IV* INTERN et que le capitalisme français sera, à ce moment-là, en partie paré pour subir un tel choe. Mais, depuis plusieurs mois, les économistes et les milieux d'affaires, tant aux Etats-Unis qu'en Angleterre, ne sont pas du tout certains que l'économie américaine et mondiale ne connaitra pas de crise avant 1950. Divers indices (baisse de prix de gros, comme pour le coton, accumulation de stocks chez les fabricants et les grossistes, ete.) paraissent de mauvais augure. Quelques semaines auparavant, le Ministre du Commerce extérieur britannique a déclaré aux Communes qu'il pourrait y avoir en 1947 une « crise de réajustement » qui, selon lui, serait, comme celle de 1921, courte et peu profonde. L'expérience de baisse inaugurée par Blum, qui est avant tout un moyen dilatoire pour écarter temporairement les revendications ouvrières, spécule en partie sur cette baisse éventuelle des prix mondiaux à un certain moment en 1947. Mais une chute des prix, liée à une crise mondiale de • rénistement , poserait en France de neuveaur problèmes et aurait des consequences peut-être plus graves encore pour léconomie française. Une des conditions de réalisation du plan Monnet est la stabilisation de la devise. Les sommités financières mondiales, notamment les dirigeants du Fonds monétaire créé à Bretton Woods, sentblent considérer le frane à une parité trop élevée. « Le Monde », une semaine environ avant célébrer l'expérience Blum, s'exprimait ainsi, tant sur le change que sur les prix:

* Une hausse du change ne parait pouvoir etre évitée qu'en suseitant une baisse des prix. Mais, quel que soit l'angle sous lequel on aborde la question, la solution se dérobe. Les prix de gros industriels qui à peu près seuls intéresnat l'exportation, sont très en retard par rapport aux prix agricoles, que des considérations électorales et l'impuissance du contrôle économique ne permettent pas de faire rétrograder. L'ahaiesement des prix industriels, à supposer qu'il soit techniquement possible. accroitrail done encore le déséquilibre de l'économie française... On ne saurait oublier enfin que la hausse que nous subissons sans interruption depuis onze ane, et qui s'est récemment accélérée, ne saurait être bloquée d'un coup. Beaucoup de courage joint à beaucoup de chance sera nécessaire pour que nous parvenions a la freiner peu à peu. • (22-23 déc. 1946.)

Mais le facteur dominant toute la situation en France, à la fois conséquence du déclin économique et élément d'aggravation de ce déclin éco-

ATIONALE 13 nomique, est la condition sociale et politique du pays.

La courbe de température du malade peut être aisément tracée. Eleetions et referendums se sont succédés. Plus d'un an après la « libération », quelques semaines après la fin de la guerre ont lieu, en octobre 1945. les premières élections pour une Assemblée constituante. Elles donnent une majorité aux socialistes et aux communistes, ces partis étant alors de force parlementaire sensiblement égale. Les vieux partis bourgeois sont effondrés; la réaction n'ose pas montrer: les radicaux se trouvent en pleine déroute; le grand capital, pour permettre un rassemblement de tout ce qui a horreur du socialisme ou du communisme, construit de toutes pièces le M.R.P. qui affecte des tendances sociales (ses dirigeants avaient participé à la Résistance et y avaient accepté les nationalisations) et est prêt à collaborer au gouvernement avec les partis ouvriers. Par un referendum tenu le même jour, et grâce au concours des socialistes, les pouvoirs de l'Assemblée sont limités vis-àvis de ceux du gouvernement. De Gaulle a encore Tauréole de la « libération » et se voit confier la direction du gouvernement. Mais la guerre finie, dans la lutte entre les tendances de la bourgeoisie à un régime fort et les aspirations des masses après ces années de souffrance, l'avantage n'appartient pas à la bourgeoisie. Entre de Gaulle qui concrétise ces tendances à l'Etat fort et les partis qui déforment et fourvoient les aspirations des masses. les accrochages se multiplient. Les partis ne portent pas les divergences sur l'arène publique, ils ne font pas appel au pays. ils ne montrent aucune combativité Mais de Gaulle, ne frouvant pas de terrain assez solide sous pieds, s'en va de lui-même en janvier 1946. claque la porfe. déclare adieu à la politique, reçoit l'hommage de tous les partis ef se retire en province pour attendre ef préparer, à la faveur de l'usure des partis. le moment favorable à l'Etat fort.

De Gaulle parti, le tripartisme continue sous la direction du socialiste Gouin. Les staliniens, aui ont assuré le désarmement des milices et la dissolution des comités, lancent l'appel à la production. préconisent le blocage des salaires, tandis que le M.R.P. commence à s'opposer à toute mesure qui

IVE INTERN atteindrait tant soit peu le capital. A la droite du M.R.P. se constitue P.R.L., ouvertement et traditionnellement réactionnaire, un terrain de culture pour les éléments fascistes, mais pas un parti véritablement fasciste. Les tiraillements dans le tripartisme se font de plus en plus nombreux, à mesure que l'on s'approche de l'échéance de l'Assemblée constituante. Après avoir obtenu du P.S. et du P.C. de très nombreuses concessions sur la Constitution, le MR.P. -sans quitter la coalition gouvernementale et sans que les autres partis de la coalition le forcent à partir — repousse le texte et, avec l'aide de toute la réaction, fait battre au referendum de mai 1946 le projet de constitution bourgeoise qu'une majorité de députés socialistes et communistes avaient voté. Elections le 2 juin, pour une seconde Assemblée constituante. Le grand capital, forçant le P.R.L. à se retirer dans de nombreuses circonscriptions, mise sur le M.R.P. qui arrive en tête des trois grands partis. Le parti socialiste qui, par son rôle de charnière dans le tripartisme, se compromet à chaque fois, perd tant sur sa droite que sur sa gauche, malgré le tintement des dollars de l'emprunt Blum. Le P.C. gagne dans les campagnes, mais il stagne ou perd dans de grands centres industriels, bien que trois jours avant les éleetions, il se soit prononcé pour un déblocage des salaires.

Dès ce moment-là, la formation d'un gouvernement s'avère difficile. : Les manifestations ouvrières se multiplient et il est impossible de mettre le P.G. hers du gouvernement. A la suite de son échec, le P.S. tient à occuper aussi peu de place que possible et laisse la direction du gouvernement au chef du M.R.P., Bidault. Le tripartisme est reconduit. Entre le 2 juin et le 10 novembre, la crise du tripartisme s'approfondit. Harcelé par le PR.L., par l'Union Gaulliste et par de Gaulle lui-même. le M.R.P. se raidit dans ses exigences. Le P.S. et le

P.C. multiplient les concessions dans le domaine de la Constitution (Président de la République, seconde Chambre, etc.) comme dans celui des revendications ouvrières. Le mécontentement des masses trouve une piètre expression dans un Congrès du P.S., où la gauche ne sait que faire de sa maiorité. Il trouve une expression autrement virile dans des mouvements débordant le cadre des organisations syndicales (grèves des postiers, des des fonctionnaires des finanées, etc.) Le

P.C. - qui continue de prôner la production et de pratiquer la collaboration

ATIONALE de classe la plus systématique — utilise toutes sortes d'artifices pour rejeter la responsabilité du tripartisme sur les socialistes et pour apparaitre comme un me un défenseur des revendications des ouvrières (manifestations pour 25 %, contre la vie chère, etc.). Le projet de constitution, soutenu cette fois-ci par les trois grands partis, n'est adopté qu'à une faible majorité. Aux élections du 10 novembre, malla répétition des scrutins, le nombre des abstentions, quoique plus grand, est cependant peu considérable. La polarisation s'accentue. Les partis qui sont au centre perdent au profit des extrêmes. Dans le camp bourgeois, le M.R.P. perd au profit des partis qui sont plus a droite, bien que les cercles dirigeants de la politique de l'impérialisme français poussent les masses petites bourgeoises vers le M.R.P. (*). Nous assistons à une oscillation d'un demi-million de petits bourgeois vers la droite, mais aussi à l'incapacité immédiate pour la grande bourgeoisie de capitaliser cette oscillation au profit d'une politique plus réactionnaire. D'autre, part, le P.S. connait une dé750.000 voix, se trouvant littéralement route complète, perdant environ écrasé entre le M.R.P. et le P.C. Ce dernier a gagné 250.000 voix; non seulement il progresse encore dans les campagnes, comme en juin, mais rattrape également ce qu'il avait perdu dans les grands centres industriels. Ainsi s'exprime la volonté des masses travailleuses d'un changement; elles donnent leur vote au parti qui, dans les conditions présentes, leur parait le mieux placer sur le plan parlementaire et gouvernemental pour satisfaire leurs revendications.

Qu'avons-nous vu depuis ce scrutin? Ce parti qui réclame dans sa presse et au Parlement la présidence du gouvernement se voit refuser non seulement celle-ci. mais aussi toutes les autres grandes fonctions de la nouvelle République. Ce parti, qui a une capacité d'action si grande, se voit l'objet d'un veto pour les ministèresclefs. La bourgeoisie française n'est pas si puissante qu'elle puisse tenir en échee par ses seules forces les masses travailleuses; mais, depuis les

(*) Cela sera encore beaucoup plus visible quinze jours plus tard, a l'occasion des élections au Conseil de la République, ou tout sera mis en œuvre pour redonner au M.R.P. la place de « premier parti de

France » que le P.C. Tui a ravie aux électiens du 10 novembre.

élections du 10 novembre, pas osé faire intervenir même pas sous la forme

V° INTERN le P.C. n'a les masses.

limitée et

ATIONALE 15 attitude sur l'Allemagne beaucoup plus modérée, donne beaucoup plus conflance; Blum vient de montrer qu'il n'hésitera pas à s'asseoir sur ses propres opinions, et à préparer l'annexion de la Sarre en « gérant loyal » du capitalisme français.

La préparation de la prochaine Conférence de Moscou domine très certainement la composition du gouvernement français. Bien qu'elle n'ait pas l'autorité des trois partenaires avec qui elle siège, la France par ses votes, soit aux côtés des Etats-Unis et de l'Angleterre, soit aux côtés de l'Union soviétique, peut faire pencher les compromis dans un sens ou dans l'autre. On se rappelle l'empressement avee lequel Thorez a cherché à rassurer les capitalistes anglo-saxons par des déclarations à la presse et aux agences britanniques au lendemain des élections quand le P.C. a posé sa candidature comme chef du gouvernement; Duclos, pour appuyer cette candidature auprès de la Chambre, a insisté sur des citations non défavorables de journaux anglais et américains. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui suivent de très près l'évolution de la situation en France, n'ont pas manqué d'exercer une pression considérable pour écarter ou réduire la présence des staliniens au gouvernement.

Malgré les difficultés présentes, une « union nationale » - sous un nom ou un autre - est exelue, elle doit être réservée pour des situations beaucoup plus graves. Un gouvernement contre le P.C. et le P.S. à la fois est impossible; le M.R.P. lui-même ne s'y prêterait pas à présent. Un gouvernement anticommuniste avec participation des socialistes est également impossible, car le P.S. ne peut se permettre de mettre les staliniens dans l'opposition. Le tripartisme ou son élargissement au rassemblement des gauches présentent des difficultés extrêmement grandes. Le Parlement, issu des élections du 10 novembre, est en fait ingouvernable selon des solutions normales. Mais si l'on ne veut pas recourir à « l'Etat fort » (on ne peut pas encore le faire), si l'on veut éviter des troubles qui peuvent servir dans un sens aux visées bonapartistes. mais qui peuvent aussi se développer dans un tout autre sens, il faut trouver coûte que conte une solution qui permette de gagner du temps. La trouvaille a consisté à mettre, à la place d'une coalition impossible des grands partis le parti le plus faible: à ne laisser de la coalition que la charnière, déjà si usée à force de fonctionner, et à constituer de ce fait un gouvernement sans danger pour la bourgeoisie qu'il avait employée en juin dernier à l'occasion du déblocage des salaires.

La crise gouvernementale s'est développée uniquement dans le cadre d'une lutte de sommets. Politiquement, il a été question de graves problèmes, tels que défense du franc, compressions budgétaires, charges nouvelles. maintien de l'Union Française en Indochine. Mais, sur ces problèmes, il n'y avait pas de divergences essentielles entre tous les partis, y compris le parti stalinien. Au cours de la crise gouvernementale, qui doit officiellement rebondir après l'élection du Président de la République, il n'y aura vraisemblablement pas plus de diveressentielles de programme. Mais la tension devient manitestement grande dès qu'il s'agit de la présence des staliniens au gouvernement et des portefeuilles qui peuvent leur être attribués. Pourtant, les capitalistes francais savent que la présence des staliniens au gouvernement a été pour eux un appoint précieux dans les deux dernières années; ils savent que, dans les rapports de forces actuels, il ne leur est pas possible de gouverner contre le P.C. et la C.G.T dirigée par celui-ci; ils savent enfin fort bien que le P.C. n'est plus du tout une menace pour l'ordre capitaliste.

A la Chambre, Jacques Duelos -identifiant à tort son parti avec la classe qu'il dupe — se lamentait que les ouvriers étaient bons pour se faire tuer et pour produire, mais pas pour gouverner, Il est bien vrai que la bourgeoisie sait estimer la capacité du P.C. à obtenir des ouvriers qu'ils produisent ou qu'ils se battent pour elle. mais elle évitera, autant que possible. de lui donner une place au gouvernement, car elle sait que la direction du P.C. tout en respectant la propriété et le régime capitaliste, comme les réformistes traditionnels. est un instrument dirigé et contrôlé par la bureaucratie dirigeante du Kremlin; dans les questions internationales essentielles. les intérêts de la bureaucratie moscovite passent avant les intérêts du capitalisme français. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la situation internationale pour comprendre limportance de cette considération sur la composition du gouvernement français. Le fait que le P.C. affiche le chauvinisme le plus outrancier sur la question de l'Allemagne compte peu. car on n'est pas sûr de la constance de ses positions: le P.S. qui adopte une composé uniquement du parti sorti le plus amoindri des élections. Cette soJution, « extraparlementaire » a Sa quelques avantages pour tous. laçon, présente, à sa formation, Blum est certainement bien vu à Washington et à Londres qui savent qu'internationalement il ne penchera pas du côté de Moscou. Du point de vue intérieur. elle permet aux deux grands partis, M.R.P. et P.C., d'éviter le tripartisme et toute collaboration gouvernementale, ce qui est ulile à tous deux auprès de leurs clientèles: on aura Bidault sans Thorez et Thorez sans Bidault. La bourgeoisie peut avoir, pendant quelque temps, un gouvernement sans les staliniens qui ne soit pas un gouvernement contre les staliniens. Quant au P.C., malgré ses déclarations réitérées pour un gouvernement de rassemblement républicain, la solution Blum ne lui déplait pas outre mesure; car elle Jui permet de plumer plus aisément la volaille socialiste et d'apaiser aussi les mécontents intérieurs. Elle lui permet également de mieux conserver le contrôle des masses en étant, sinon dans l'opposition, du moins hors du gouvernement. Cette retraite pourra même lui permettre de revenir un peu plus tard. avec des exigences plus grandes, quand la poussée des masses sera devenue plus forte.

Mais. et du point de vue des intérêts de Moscou? Tout d'abord un parti disposant d'une telle influence de masses ne peut pas suivre aussi automatiquement les directives du Kremlin que peut le faire un parti plus faible dont les prises de position ont des conséquences moins importantes: lorsque Moscou fit procéder à un certain tournant à gauche aux partis communistes, en 1945 et 1946, le P.C. français fut en fait celui qui s'y engagea le tout dernier et avec beaucoup plus de réserve que n'importe quel aufre. Il lui est très difficile de pousser à gauche, car il a derrière lui la majorité de la classe ouvrière française et, tout en disposant d'une assez grande marge de manœuvre, il ne peut pas tout se permettre. Mais, depuis la fin de novembre 1946, nous assistons, de la part de Moscou, à une retraite sur le plan international; commencée par des déelarations de Staline, elle s'est manifestée dans les derniers jours des conférences de New-York; elle a été saisie au bond par les gouvernements de Turquie et dIran qui ont pris des mesures de répression contre les soutiens de Moscou dans ces pays. Ce recul aura-t-il de conséquences sur la politique des partis staliniens? Nous n'en avons pas encore des indices précis, mais c'est assez vraisemblable. Pour l'instant, on peut déjà constater, dans un moment où reste posée la question gouvernement, avec quelle réluctance, la direction du P.C. -soit directement, soit indirectement par la direction de la C.G.T. - met en avant des revendications ouvrières et s'abstient de toute manifestation pour foreer la main aux partis bourgeois.

Quant au P.S. il tient à se montrer, jusqu'à la dernière minute de son existence, le « gérant loyal » du capitalisme. Battu au congrès de son parti, Blum en garde néanmoins la direction et ignore le programme qui y fut adopté. Battus aux élections, tout comme dans leur propre parti, les leaders de la SFIO. donnent ce que la gauche Fédération de la Seine appelle « lexemple du courage ». en adoptant le programme de Schumann et en créant un ministère « homogène autant que le P.S. T'est », ainsi que l'écrivit un journaliste. Une place de ministre d'Etat a été confiée au leader de la « gauche », pour associer celle-ci à tous les services rendus au capitalisme français.

L'instable situation présente peutelle évoluer dans le sens d'une amélioration: relèvement notable de la production, diminution ou même stabilisation du frane...? Personne ne croit reellement a un tel developpement qui serait la chance de salut pour le P.S. A toutes les difficultés déjà présentes est venue s'ajouter l'affaire d'Indochine. Elle empêche la réduction des crédits militaires, nécessite l'emploi de transports qui sont détournés du commerce avec le reste du monde afin de transporter des renforts et du matériel contre le Viet-Nam; et. il n'est enfin pas du tout sûr que l'impérialisme français dispose de forces militaires suffisantes pour imposer sa solution d'un compromis plus favorable lui que celui du 6 mars et signé par Ho-Chi-Minh. L'expérience de « baisse» des gens encore plus souples

Blum peut différer pendant quelque temps les mouvements ouvriers qui menacaient, ainsi que l'a reconnu le ministre de l'Agriculture. Tanguy-

Prigent. Mais sauf un miracle, les conditions n'existent pas en France qui puissent donner des résultats même aussi temnoraires qu'en Belgiaue: il n'v a pas de stocks et nas de possibilités d'importations massives. le franc belge n'était pas menacé et le gouvernement belge n'était pas contraint, au

IV INTERN même moment, de procéder à des augmentations importantes des transports, du gaz, de l'électricité, des services postaux, etc.

Malgré toute l'aide que lui ont déjà apportee dirigeants traitres, bourgeoisie n'est pas en état d'imposer ses solutions aux masses travailleuses. Ses partis, notamment le plus fort numériquement, ne sont que des échafaudages artificiels destinés à se disloquer sous de fortes tensions. sociales. Son grand homme, de Gaulle, après des discours cassants, se borne à une courte déclaration en prenant ses quartiers d'hiver. Le tripartisme a été sensiblement usé, le P.S. est dégonflé et ne se regonflera pas, mais il reste encore à user le parti stalinien et à fatiguer la classe ouvrière avant que la bourgeoisie, dont de Gaulle est le champion, puisse songer à prendre l'initiative.

Ni les partis bourgeois, ni le P.s., ni le P.C., ni la C.G.T. ne veulent d'une expérience d'un gouvernement des organisations ouvrières. Ces dirigeants aul se flattent detre les représentants le la classe ouvriere ne songent qui des combinaisons avec des partis bourgeois et sur des programmes bourgeois; les staliniens insistent verbalement pour un gouvernement de " défense républicaine », une réédition du Front populaire. Mais le développement de la situation ne cesse d'aller à l'encontre de ce qu'ils voudraient. Ils ont été obligés de reprendre l'un après l'autre, en les déformant, les mots d'ordre du programme de transition mis en avant par la section française de la IV• Internationale. Après avoir calemnié les trotskystes pendant des mois comme agents des trusts parce qu'ils préconisaient une revalorisation des salaires, les staliniens ont dû, à la veille du 2 juin, se prononcer pour le déblocage des salaires. Après avoir crié à In victoire des salaires et fait appel pour la bataille des prix, ils doivent reprendre le mot d'ordre du salaire minimum vital, qu'ils ont d'ailleurs fixé au chiffre dérisoire, mais raisonnable pour « le Monde », de 84.000 franes, alors qu'une somme de 120.000 francs correspondait aux nécessités et aussi aux caleuls de la C.G.T. de février 1945, réajustés suivant la hausse officielle du coût de la vie depuis cette époque. Ils ont dénoncé l'échelle mobile des salaires, mais doivent maintenant ruser avec ce mot d'ordre en se prononçant pour un « réexamen » du mi_ nimum vital en fonction des variations du coût de la vie. Pour leur prétendue « bataille des prix », ils ont créé des commissions d'assainissement qui

ATIONALE 17 ont tout au plus gêné quelques petits commergants sur les marchés locatel après toutes les balailles livrées toutes les " victoires » remportées, les conditions d'existence failes à • la classe ouvrière sont telles qu'il faudra en venir au contrôle ouvrier sur la production, tel que les trotskystes le détendent.

Deux années après la libération, une expérience du stalinisme, dégagée des circonstances qui ont permis aux leaders staliniens de trouver des alibis, s'approche. Parallèlement à cela, plus exactement conduisant à cette expérience, s'approchent des luttes qui tendront à déborder la direction stalinienne elle-même. Nous n'avons assisté, en 1946, qu'à des escarmouches (typos, postiers..). Le débordement des organisations et directions traditionnelles n'a été que très limité dans quelques corporations seulement. Mais ces escarmouches ne sont certainement pas restées sans effet profond. Cela est certainement vrai pour le mouvement des postiers, avec son Comité central de grève et ses Comités de grève locaux, tous élus au moment du combat, malgré et contre la direction de la Fédération postale.

Si, du point de vue de l'économie mondiale, la France est lamentablement à la traine, son rôle dans la politique révolutionnaire peut être de toute première importance en Europe. Son mouvement ouvrier, en dépit de ses traditions révolutionnaires glorieuses, connaît l'opportunisme le plus abjeet. Mais, depuis 1934, la | France tend à redevenir le pays classique des luttes politiques, où celles-ci sont poussées jusqu'au bout. Plus que jamais, depuis la victoire des démocraties, les pays européens ont à choisir entre un effondrement dans la décomposition du capitalisme, avec un « Etat fort » aux dépens des masses travailleuses, entre une balkanisation aggravée de l'Europe, favorisant la venue d'une troisième guerre mondiale qui aboutirait littéralement à l'anéantissement de ce continent, et la victoire des masses brisant, malgré leurs vieilles directions de trahison, le carcan capitaliste et assurant la prospérité et la paix par les Etats-Unis socialistes d'Europe. Le choix de l'Europe dépendra pour beaucoup du développement des luttes sociales en France et de la capacité du prolétariat français à se réorienter dans ces batailles autour d'une direction nouvelle, celle de la Quatrième Internationale.

En ce sens, si faible que soit encore le P.C.I., un Indice encourageant est qu'il a pu, malgré le handieap d'un renouvellement presque total pendant la guerre, effectuer d'importants progrès au cours des deux dernières années: la réunification des rangs bolcheviks-léninistes en France; la légalité conquise pour le parti et sa presse malgré les ministres staliniens; la participation à deux campagnes électorales, à six mois d'intervalle, sur près du quart du pays; les résultats obtenus qui attestent de l'existence d'une minorité révolutionnaire consciente dans les grands centres industriels et même dans les campagnes; l'animation d'une minorité syndicale révolutionnaire qui, au Congrès de la C.G.T., en avril 1946, recueillait le vote de 1.200 syndicats; la progression constante du parti depuis plusieurs mois; le développement d'une organisation indépendante de Jeunesses Communistes Internationalistes — tout cela témoigne aussi que la maturation de la crise révolutionnaire en France n'est pas sans trouver son expression consciente à un degré jusqu'alors inconnu, tant en France qu'en d'autres pays, depuis la création de la fraction internationale des bolcheviks-léninistes.

7 janvier 1947.

P.-S. - Pendant que ce numéro a été mis sous presse, nous avons eu la constitution du Ministère Ramadier, à prédominance socialiste et où sont entrés staliniens, socialistes, M.R.P., radicaux et indépendants. La fagilité de cette combinalson et ses raisons en sont données par ces mots du « Monde » qui confirment l'importance des problèmes internationaux mentionnés dans notre article :

« Chacun sait que l'une des raisons d'être de ce gouvernement, sinon l'essentielle, et l'une de ses chances de durer, sinon la seule, tient dans la proximité de la Conférence de Moscou. L'expérience économique pouvait être poursuivie sans le M.R.P. dont l'opinion est au surplus très réservée à cet égard. Elle pouvait l'être plus difficilement sans le parti communiste. Mais ni l'un ni l'autre ne voulaient, ne pouvaient se retirer de la scène à l'heure où vont se jouer le sort de l'Allemagne et celui de l'Europe. »

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