par E. GERMAIN (*)
LA GUERRE CIVILE EN POLOGNE
Shachtman, cependant, n'est pas encore satisfait. Il voudrait que nous précisions de manière concrète, notre position par rapport à la guerre civile qui est en cours en Pologne. Une guerre civile c'est, il nous semble, fondamentalement une guerre entre les classes ennemies. Seuls des petits-bourgeois bornés essayent de temps en temps de nous convaincre que des guerres civiles sont menées pour des questions de « régime ». Shachtman ne peut pas partager une opinion pareille. Qu'il nous explique alors quelles classes sociales sont à la base des « deux camps » en Pologne. D'un côté une « classe bureaucratique en gestation » et de l'autre côté « la paysannerie rassemblant autour delle les éléments les plus variés »? Cela signifierait qu'aucune des deux classes décisives de la société moderne, la bourgeoisie et le prolétariat, ne sont à la base de la guerre civile. Ce schéma n'est-il pas par trop absurde?
En réalité, la guerre civile qui couve sous les cendres en Pologne est la continuation de la guerre civile qui y faisait rage déjà sous l'occupation allemande. La N.SZ. illégale menait alors une lutte à mort contre les partisans « de gauche », prolongeant à leur tour la guerre civile que Mikaïlovitch mena contre les partisans yougoslaves et celle que l'E D.E.S. mena contre TE.A.M. en Grèce. Ces deux guerres civiles reproduisent grosso modo le schéma de la guerre civile espagnole : d'un côté, les éléments les plus décidés et les plus conscients de la bourgeoisie et des propriétaires • fonciers, ensemble avee la caste réactionnaire d'officiers de carrière, le haut
*) Voir première partie dans " Custrième et moyen clergé, les paysans riches ele.. le tout s'appuyant sur des mercenaires et des éléments arriérés ou déclassés des masses; de l'autre côté, la grande masse du prolétariat et des paysans pauvres dirigée par une coalition intâme de staliniens et de politiciens petits-bourgeois, et soumise à un certain moment de la lutte à une dictature policière implacable du Guépéou (qu'on se rappelle les journées de mai 1937 en Espagne et celles de décembre 1944 en Grèce, l'assassinat, dans chaque cas, de dizaines de militants révolutionnaires). La tâche du prolétariat était-elle pour cela le soutien, même « critique », de Franco ou des adversaires de I'E.A.M.?
La bourgeoisie mondiale n'a pas hésité un seul instant pour « choisir » entre les deux camps en Pologne. Son instinet de classe semble un instrument d'orientation politique bien plus sur que la pensée impressionniste de Shachtman avec ses tatonnements hésitants. Toute la presse mondiale au service de l'impérialisme a été mobipour Mickolajzeik. D'ailleurs. lisée dans toute l'Europe orientale, une des guerres civiles les plus sanglantes de l'Histoire est menée depuis des années par la bourgeoisie indigène. Estce seulement contre « l'influence russe » que les classes possédantes de ces pays luttent avee un tel désespoir? Seuls des dilettantes comme Dwight Macdonald, ou des sectaires incorrigibles comme les bordiguistes peuvent admettre que la mobilisation spontanée de centaines de milliers d'hommes et de femmes est « manœuvrée » secrètement par les « grandes puissances ». Les ouvriers polonais qui occupèrent les usines, les partisans grees qui entraient à Athènes en septembre 1944 derrière le drapeau rouge et en chanInternationale " , numéro de Décembre 1946
IV° INTERN tant l'Internationale, pensaient sincèrement lutter pour le socialisme, malgré toules les trahisons de leurs dirigeants staliniens. C'est que les mobiles de leur action étaient des mobiles de classe. Voilà ce qui est seul capable d'expliquer la passion extraordinaire avec laquelle la guerre civile fait rage dans ces pays: des classes sociales y luttent pour leur existence toule nue.
Shachtman demande naïvement: Si des bandes fascistes représentent la bourgeoisie, comment TEtat peut-il être un Etat bourgeois, puisqu'il les fusille partout où il les decouvre? Etonnante question! L'Etat de Negrin était-il un Etat bourgeois? Pourtant, son armée également tirait sur les fascistes « partout où on les trouvait »! C'est que cet « Etat bourgeois » était poussé en avant par la volonté du prolétariat de mener une guerre civile implacable contre la bourgeoisie se protégeant par les bandes fascistes. Le fait que Etat reste bourgeois, malgré la poussée ouvrière, s'explique par la capitulation des dirigeants « ouvriers » devant la bourgeoisie, ou plutôt devant son « ombre démocratique » restée dans le camp républicain. Mais cet Etat n'avait pas encore réussi à briser la volonté de lutte des travailleurs de façon suffisante pour pouvoir capituler devant Franco. Cela cependant était impliqué dans la logique de sa politique, cela s'est aussi bel et bien produit plus tard. C'est précisément parce que les staliniens polonais, comme les staliniens espagnols, veulent obliger les travailleurs à rester dans la limite d'une société et d'un Etat bourgeois. que nous les accusons de trahison. C'est précisément pour cette raison que les travailleurs désertent de plus en plus le camp de Bjierut; c'est précisément pour cette raison que les forces contre-révolutionaires se renforcent sans cesse. Voilà pourquoi nous combattons le stalinisme!
L'EXEMPLE DE KIELCE:
UNE ILLUSTRATION POUR DEUX THESES
L'éditorialiste de New International nous explique lui-même que ce sont les impérialistes anglo-américains qui ont imposé la participation de Mickolajzeik au gouvernement Osubka-Moravski. L'impérialisme britannique est très peu intéressé, il nous semble, à
ATIONALE 25 la défense des intérêts des « paysans petits-propriétaires ». Personnellement, Mickolajczik est un politicien ultra-réactionnaire qui édita durant la guerre à Lille un journal antisémite « Nardowiec », jusqu'à l'arrivée des Allemands. Le fait qu'il peut tromper les masses de petits paysans en se présentant en tant que chef du P.P.D. ne peuf que le rendre plus adéquat à remplir le rôle pour lequel la bourgeoisie la choisi: celui d'exploiter au maximum la légalité de Bijierut. de défendre chaque position importante pour sa classe, de servir d'écran protecteur pour l'opposition bourgeoise souterraine, Jusqu'au moment où celle-ci aura, dans une conjoncture nationale et internationale différente, renversé le régime actuel. Et qui serait assez nail pour supposer que les rapports, entre le camp « légal» de Mickolajezik et le camp « illégal » de la NSZ se limitent à un accord spirituel concernant les articles de foi?
Entrainé par sa passion anti-stalinienne, Shachtman présente les choses comme si le gouvernement stalinien « organise » la guerre civile contre ses adversaires « pacifiques ». Loin de nous tout sentiment de défendre, même « critiquement » le Guépéoul Mais l'objectivité historique nous force à dire oue Shachtman renverse la réalité. Cette réalité est que ce sont les bandes fascistes qui organisent des pogromes, des attaques sur des municipalités isolées, l'assassinat de tous les fonctionnaires d'Etat et de tous les « agents politiques » des partis légaux. Les représailles des staliniens polonais distinguent plutôt par leurs hésitations. leur stupidité leur cruauté inutile. Loin d'exterminer ses adversaires politiques, le gouvernement a mis au point une technique compliquée de provocations, tendant à renforcer temporairement et matériellement les bandes fascistes, afin de justifier, surtout devant lopinion publique « occidentale », une inlervention russe plus massive. Nous nous détournons avec dégoût, faut-il le dire. d'ignobles manœuvres pareilles. Nous les condamnons « inconditionnellement ». Nous combattons également toutes les mesures tendant à supprimer n'importe quelle tendance du mouvement ouvrier. Mais nous combattons essentiellement le stalinisme parce que nous expliquons aux masses que ses méthodes policières d'action contre la réaction constituent le meilleur moyen pour renforcer la popularité de Mickolaizik, et pour repousser les masses paysannes entre les mains de la réaction.
A la terreur policière et aux provoca-
IV° INTERN tions des staliniens, nous opposons la terreur révolutionnaire des masses comme le moyen mille fois plus efticace pour combattre le fascisme. Nous exigeons la liberté complète du mouvement ouvrier qui inclut non seulement la liberté de presse, de réunion, d'organisation, ete., mais aussi et surtout la liberté d'armer une puissante milice ouvrière qui, elle, éliminera les bandes fascistes, bien plus vite que ne le fait la misérable contrefaçon que constitue la « milice » stalinienne. Pas un instant cependant, nous prenons la défense de notre ennemi principal, la bourgeoisie polonaise et tous ses laquais politiques. Bien au contraire, nous reprochons aux staliniens d'être incapables d'obtenir des résultats satisfaisants dans la lutte contre cette bourgeoisie parce que le seul moyen pour obtenir ces résultats, c'est de mener la lutte de classe jusqu'au bout, à quoi ne peut aboutir qu'une politique léniniste.
La thèse shachtmaniste et la thèse de la IV• Internationale se laissent le mieux confronter à la lumière d'incidents concrets de la guerre civile polonaise, tels que le pogrome de Kielce. Comme on sait, les bandes fascistes tuèrent dans ce pogrome plus de 50 Juifs de tout age, rendus collectivement responsables des « péchés » du gouvernement de Varsovie dans lequel siègent plusieurs Juifs. Tout en condamnant « officiellement » le pogrome, les parlisans de Mickolajczik ne Font pas seulement excusé, mais ont aussi, sans aucun doute, trempé dans sa préparation matérielle. Chaque révolutionnaire sincère reprochera aux staliniens leur criminelle provocation, qui consista en ceci: ne faire intervenir la « milice » que quand il y eut suffisamment de victimes pour pouvoir transformer l'événement en un sujet de propagande de premier ordre contre l'opposition. Mais le dégoût que nous ressentons devant des méthodes pareilles et devant le sacrifice inutile de dizaines de vies humaines ne peut quand même pas nous amener à.. soutenir « critiquement » les pogromistes. Aussi, si la lutte armée entre la milice et les bandes illégales s'était prolongée — comme cela s'est déjà produit maintes fois et se produira encore fort souvent, Shachtman! -nul ne peut douter que nous aurions appelés les travailleurs de Kielce à se mobiliser eux-mêmes, dans leurs propres formations avec des chefs élus, pour écraser les fascistes. Notre place serait dans le camp opposé à celui des pogromistes, quelle que soit l'irréconciliable opposition politique que nous montrons face au stalinisme et
ATIONALE que nous ne taisons pas un seul ingtant.
D'autre part, si des incidents comme ceux de Kielce se prolongent et se transforment en une longue lutte armée, ce sera sur une base de classe que les camps se délimiteront. Le clergé, les bourgeois, les paysans plus ou moins aisés choisiront le camp opposé à celui de la milice stalinienne. S'il peut se dérober à prendre . position en face d'un incident isolé, Mickolajezik devra choisir « son » camp dans le cas d'une lutte armée prolongée. Shachtman douterait-il que ce « camp » serait le camp opposé à la milice, le camp des pogromistes? Et dans ce cas, quel camp Shachtman soutiendrait-il ? Est-il pour le « soutien critique des pogromistes »? Voilà une question « concrète » que la guerre civile pose!
RETOUR A KAUTSKY!
Harold Laski, un des plus dangereux laquais de l'impérialisme britannique, étant donné qu'il aime de temps en temps se draper dans une toge écarlate, a trouvé un nouvel élixir pour rajeunir la social-démocratie en déel pitude: « Il faut combiner le collectivisme oriental avec la démocratie politique occidentale ». D'innombrables « penseurs » et charlatans, réflétant toutes les nuances de l'opinion publique, ont depuis lors, sagement remâché cet insipide lieu commun. Les porte-parole du général Franco et les derniers survivants de Tequipe « Socialisme et Liberté » ont trouvé l'occasion de nous servir tous les deux .ce même plat, pimenté selon leurs besoins personnels. Mais voici que Max Shachtman prolonge à gauche cette étrange confrérie et découvre, là son tour, que « la question du poids relatif de la nationalisation de l'économie par rapport au poids relatif de la démocratie politique » est devenue « un des enjeux principaux de notre temps » (p. 198).
Considérer la « démocratie politique » comme une notion métaphysique au-dessus des classes et de leurs luttes, voilà ce qui constitue depuis les remarquables polémiques de Lénine et de Trotsky, datant 27 ans, déjà, l'essence du kautskysme dans le mouvement ouvrier. En acceptant seulement cette façon de poser le problème, l'éditorialiste du New International nous montre dans quelle voie l'engage la logique interne de sa politique. Mais
IV* INTERN il ne se borne pas à poser le problème il formule aussi « son idéal »: « Les soeialistes révolutionnaires, naturellement, désirent toutes les deux, a nationalisation (P. 198). Est-ce là un « idéal » bol- ET la démocratie chevik? Ou n'est-ce pas plutôt du centrisme de la plus pure espèce? Les centristes veulent toujours « sincèrement » combiner les nationalisations « réelles » de l'industrie avec " la plus large démocratie politique » dans l'abstrait. Les réformistes présentent cyniquement le mariage de leur simulacre de nationalisation avec la « démocratie » bourgeoise pourrie, comme du « socialisme ». Mais la différence entre les deux se réduit à ce que les centristes se trompent eux-mêmes, tandis que les réformistes trompent sciemment les masses.
La « nationalisation » de l'industrie signifie la gestion étatique de cette industrie. Aussi longtemps que cet Etat reste un Etat bourgeois, elle a autant de commun avec « l'idéal »- des socialistes révolutionnaires que le conseil municipal de New York a de commun avec le soviet de Pétrograd. D'autre part, la « démocratie », faut-il le rappeler à Shachtman, peut avoir des contenus sociaux absolument différents. Sur la base de la définition shachtmaniste, la Grande-Bretagne est en train de s'acheminer rapidement vers « l'idéal socialiste révolutionnaire », tandis que la Russie de juillet 1918, où il n'y eut que peu de nationaliations et encore moins de « démocratie », après l'attentat contre Lénine. en semble bien plus éloignée. Shachtman ne se rappelle-t-il pas que Lénine, lui, a défini jadis comme « la question la plus brûlante de notre temps », celle de la conquête révolutionnaire du pouvoir par le prolétariat?
Il ne s'agit pas seulement d'une controverse idéologique, mais également du critère qu'emploie snacatman pour prendre position en face de la guerre civile polonaise. En remplissant la notion abstraite de la « démocrate politique » par son contenu social, il apparait immédiatement que soutenir - critiquement — le camp de Mickolajezik signifle soutenir « critiquement » le camp de la démocrație bourgeoise! Sur le plan théorique, Shachtman n'ose pas encore exprimer ouvertement la pensée que la démocratie bourgeoise (impliquant la restauration des rapports de propriété capitalistes) constitue un pas en avant sur la « dictature stalinienne » en
U.R.S.S. Mais son attitude pratique en
ATIONALE 27 Pologne s'inspire visiblement du postulat que la démocratie bourgeoise (impliquant la restauration entière de la situation économique et sociale d'avant 19392) - constitue un pas avant sur la dictature de Bjierut! Voilà à quoi aboutit l'abandon du critère de classe...
Cette lutte pour la démocratie bourgeo se aux cotes de Mickolajezik est malheureusement en elle-même une lamentable illusion. Ce n'est pas par hasard que les pays d'Europe orientale n'ont jamais connu de régimes « démocratiques » dans leur passé. Le caractère retardataire, la pauvreté et la dépendance abjecte au capital étranger de la part de la bourgeoisie « nationale »; l'acuité des contradictions sociales; l'absence d'une expérience d'autonomie municipale de la part des masses petites-bourgeoises autochtones, ont provoqué dans ces pays une situation telle que ceux-ci passent constamment de l'état de crise prérévolutionnaire à celui de dictatures sanglantes plus ou moins prolongées. Penser que, dans les condiLions actuelles, avec des contradictions sociales poussées jusqu'au paroxysme, avec une accumulation inouie de haines et de passions depuis 7 années, penser que, dans de telles conditions, un régime « démocratique bourgeois » quelconque puisse sétahiğni me me flement se teve période. une brève période. même et tromper les travailleurs. Ine véritable « victoire » du camp de Mickolajezik, accompagnée d'un véritable retrait des troupes d'occupation soviétiques, ne serait possible qu'anrès une défaite écrasante du prolétariat comme classe et aboutirait au rétablissement d'un régime pareil à celui qui règne actuellement en Grèce. Est-ce cela le « moindre mal » pour leguel Shachtman semble enclin a lutter?
DE L'ABSTENTIONNISME
Refusant de prendre position face à la guerre civile concrète qui se développait en Pologne en 1939, Shachtman défendait alors la pesition du « troisième camp ». Dans sa « leltre à Burnham », Trotsky démontrait comment
IV INTERN les dillérentes positions shachtmanistes se laissaient a ce moment-la réduire à un dénominateur commun: l'abstentionnisme dans toute action politique sous le couvert de phrases radicales.
Mais les erreurs ont leur propre logique implacable et se développent suivant une dialectique matérialiste qui trouve sa racine dans la nature sociale de toute idéologie. L'abstentionnisme politique, expression l'abasourdissement de l'intelligentsia radicale devant des événements historiques trop bouleversants. constituait une rupture avec l'idéologie marxiste qui détermine son activisme avee son critère de classe pour guide. Tout comme la petite-bourgeoisie est incapable de se tenir longtemps « neutre » entre le camp prolétarien et le camp bourgeois, l'idéologie de l'intelligentsia radicale ne peut, elle aussi, se balancer indéfiniment dans T'air, entre le ciel socialiste et la terre du Capital d'où part une force d'attraction irrésistible. Shachtman vient de nous donner une première indication de ce que l'abstentionnisme et la théorie du « Troisième Camp » ne constituent qu'une position transitoire vers un activisme en faveur du camp de la bourgeoisie impérialiste et un soutien - pardon « critique » -de ce camp!
Le conflit entre « la nationalisation de l'industrie » et « la démocratie politique » — leur combinaison étant l'idéal commun à la fois à Laski et à Shachtman - n'est ni une invention de Mickolajezik, ni une formulation issue de l'esprit des masses polonaises. C'est le thème central de propagande de la presse impérialiste américaine, la presse anglaise étant plus discrète puisque l'expérience monfre aux capitalistes britanniques quels merveilleux bénéfices peut rapporter une industrie charbonnière « nationalisée » sous un régime « démocratique ». Cette formule est destinée à résumer pour les petits businessmen vankee, dont la pensée théorique est même retardataire par rapport à celle des courtiers de la Bourse de Londres, le conflit entre l'impérialisme mondial et l'Union Soviétique. Si absurde que cetfe formule soit en elle-même, c'est sur sa base que se cristallisent les forces en présence aux Etats-Unis et dans le monde entier. Et c'est sur sa base également que Shachtman. le partisan du « Troisième Camp », découvre qu'il vaut mieux soutenir « critiquement » un des camps en présence
ATIONALE et il choisit le même camp que souLent inconditionnellement la bourgeoisie impérialiste, avec le même slogan et sous le même prétexte! Force nous est de constater que l'éditorial de New International constitue un pas important, sinon un pas décisif, vers le social-patriotisme, vers le soutien de la bourgeoisie impérialiste américaine dans sa guerre future contre la bureaucratie stalinienne, si " critique » que ce soutien puisse être.
Shachtman n'a pas l'excuse de prendre position sous le désespoir provoqué par l'action barbare du Guépéou: il choisit le camp de Mickolajezik, non pas à Cracovie en présence des baionnettes staliniennes, mais à New York, en face d'une monstrueuse campagne de presse en faveur Mickolajezik. Il n'a pas l'excuse d'ignorer le véritable caractère du camp de Mickolajezik. Il affirme lui-même se trouver face à un « escroc, un bandit, un agent de l'impérialisme » (p. 198). Il « sait tout cela ». Il « sait »-également que le Parti Paysan représente les tendances restauratrices quant à la propriété nationalisée ». C'est en débarrassant lui-même le terrain de tous les malentendus bles qu'il prend position, pour l'ennepossimi de classe! C'est parlant luimême de guerre civile qu'il choisit sa position, dans le camp de la bourgeoisie! C'est en dessinant lui-même les barricades ou'il passe de l'autre côté, celui du capitalisme. Débarrassée de toute la phraséologie pseudo-radicale. ques, de toutes les questions histode tous les pauvres artifices riques et de toutes les réminiscences de jeunesse, la position de Shachtman se laisse résumer comme suit : « Je considère comme primordial le droit de pouvoir exprimer mes opinions. J'abandonne d'avance la tentative de conquérir ee droit. dans le cadre de la défense, de l'élargissement et de l'accomplissement des mesures d'expropriation prises contre vieilles classes possédantes Je refuse de me mêler à ces ouvriers opportunistes qui choisissent leur camp uniquement par rapport à des auestions de rations alimentaires et d'emplois. Je suis prêt à rendre les usines aux bourgeois et les terres aux propriétaires fonciers, à condition que j'aie la liberté de noireir autant de papier par semaine que je le désire ». C'est une position qui a perdu tout rapport avee le mouvement ouvrer et oui dénote cette fois-ci classiquement les tendances fondamentales de l'idéologie petite-bourgeoise. C'est la banmeroute lamentable du shachtmanisme.
IV INTERN VERS « SOCIALISME ET LIBERTE» OU VERS LA IV INTERNATIONALE
Quand Shachtman rompit avec la délense de I'U.RS.S, il ne se prononça pas encore sur la nature de classe de l'Etat russe. Une théorie « ad hoe » ne fut construite qu'un an plus tard. Quand il découvrit la présence d'une nouvelle classe sur le globe, il prit soin de limiter ses possibilités: elle était « unique », issue « seulement » d'une révolution prolétarienne victorieuse, puis dégénérée. Se refusant à suivre les théoriciens du collectivisme bureaucratique, il s'étrangla dans les contradictions de sa propre position et fut forcé de combattre, parmi ses propres militants, ceux qui, logiques avec eux-memes, considéraient -les parlis staliniens dans le monde entier comme des « partis totalitaires gros d'une nouvelle classe bureaucratique ».
Maintenant cependant, Shachtman se voit forcé de dire B après avoir dit A. D'après l'éditorialiste du New International, t le régime stalinien essaye (!) de constituer (!) une nouvelle classe bureaucratique de l'appareil d'Etat » (p. 197). Par conséquent, Shachtman admet que la classe bureaucratique russe « unique » peut faire des petits, - « intentionnellement », bien entendu, afin d'insister sur le caractère déterministe et historique de cette étrange « sociologie » continue, par paresse de pensée, de s'appeler « marxiste » - | Nous avons le droit de lui demander: Et les staliniens français, ne voudraientils pas, eux aussi, former une « nouvelle classe bureaucratique », si Dieu leur en donne l'occasion? - La voie idéologique de Shachtman, c'est celle de Burnham. Ce qui lui manque, c'est le courage d'épeler l'alphabet révisionniste jusqu'au bout.
Trotsky avait prédit une évolution du shachtmanisme sur la voie du révisionnisme plus rapide que celle qui s'est en fait produite. L'expérience nous montre que les hésitations de révolution shachtmaniste correspondent à la présence d'un frein dont il est inutile de déterminer l'origine de manière psychanalytique si l'on peut en déterminer l'origine sociale. C'est que le parti shachtmaniste contient pas mal de mililants ouvriers honnêtes qui, eux aussi, exercent une pression sur la direction. Cette pression est d'une importance infiniment moindre pour cette direction que celle des mi-
ATIONALE 29 lieux petits-bourgeois dans lesquels le pessimisme et la revision du marxisme constituent depuis dix années la mode du jour. Mais elle suffit pour le faire réfléchir devant chaque pas trop « osé ». Shachtman s empare de sujets politiques comme un marehand qui lance ses « derniers cris de Paris », dévoré par l'ambition de battre « les concurrents » par la « nouveauté ». Mais il reste obligé de tenir compte de la psychologie de ses militants qui continuent à juger la politique d'après ce critère démodé qui s'appelle le critère de classe. Le résultat de cette double pression contradictoire. e'est. le cours vacillant que suit revolution politique du WP. l'alternance de protestations solennelles de « fidélité » au a programme de la IV• Internationale » avee l'élaboration de « tactiques » de plus en plus inspirées de programmes ennemis. Pour ramener ces points divergents à une ligne commune, il suffit de les relier les uns aux autres, comme Trotsky le faisait avec la politique stalinienne de la troisième période. Cette ligne reliant les positions ultra-gauches isolées a une position générale de plus en plus opportuniste s'appelle la ligne du centrisme. Ce n'est pas par hasard que la rubrique «Fourth International Notes » vient d'être remplacée, dans le « Labor Action » par la rubrique « International Socialist Notes » qui reprend des extraits du journal du POUM...
Les militants ouvriers qui ont pu faire le bilan du shachtmanisme l'intérieur du WP doivent maintenant faire leur choix. Le chemin de Shachtman. le chemin du révisionnisme. conduit tout droit au kautskysme et aboulira à « Socialisme et Liberté ». Le chemin de la IV° Internationale, contrairement à ce que disent les calomniateurs, n'est ni celui de « défenseurs conservateurs du programme établi une fois pour toutes », ni celui de « fétichistes de la question russe ». A l'exception des états-major impérialistes, il serait difficile de trouver un organisme où les moindres informations concernant n'importe quel aspect de la société russe sont rassemblées avec tant de soin, analysées avec tant d'efforts, discutées avee tant de passion désintéressée que dans la IV• Internationale. Nous ne nous inclinons ni devant les formules, ni devant des citations « sacrées » de qui que ce soit. Mais, la seule chose à laquelle nous nous cramponnons et que nous défendrons jusqu'au bout, quels que soient les événements qui puissent nous talonner, c'est notre méthode de travail: la méthode marxiste. Celle-là
IV INTERN nous refusons et nous refuserons toujours de l'abandonner pour l'impressionisme sans principes, qui découvre tous les jours de nouvelles « vérités », se lance dans toutes les directions à la fois, construit le toit avant d'avoir jeté les fondements, et passe du matin jusqu'au soir par toutes les gammes, depuis l'optimisme béat jusqu'au pessimisme le plus noir. C'est parce que la IV• Internationale est actuellement la seule organisation qui reste fidèle à la méthode marxiste d'analyse et de compréhension qu'elle est capable, non seulement de prévoir
Shachtman rattachement de Sun la vole du passage dans le camp impérialiste, Shachtman a dû accumuler l'énergie six années durant pour vaincre la résistance passive dans parti et l'inertie de sa propre pensée. Maintenant, c'est d'un mouvement régulièrement accéléré qu'il s'élance. Nous constatons l'accélération, nous caractérisons le mouvement, mais ne l'oublions jamais: la première impulsion esl venue, 1l y a plus de six ans, quand Shachtman prit position face à la guerre russo-finlandaise indépendamment de son analyse de la nature de l'Etat russe.
Shachtman s'est glissé subrepticement du troisième camp inexistant dans deuxième camp inexistant, celui de la
• démocratie politique • abstraite, sans contenu de classe. Noug disions alors:
Shachtman n'ose PAS ENCORE prendre • position pour la démocratie BOURGEOISE.
Maintenant, la transition est réalisée. Le moraliste est tombé des nues — pardon:
du troisième camp — et c'est avec un soupir de soulagement qu'il doit sentir enfin le sol solide sous ses pieds, fût-ce le •Bol du camp impérialiste!
Mais, comme cela arrive si souvent, le
* réaliste » Shatehtman a choisi la plus irréelle et la plus irréalisable de toutes les positions. . Même le correspondant de la
Libre Belgique, digne feuille conservatrice de Bruxelles, a dû admettre qu'a . Trieste
" tous les ouvriers slaves au latine sont
ATIONALE correctement les événements, mais même de corriger ses erreurs et d'ajuster constamment sa ligne sans devoir bouleverser à tout instant son programme. L'expérience a confirmé et confirmera cette loi: toutes les organisations et tous les hommes qui s'éloignent de la IV° Internationale achèveront leur évolution dans le camp de la bourgeoisie impérialiste. Les militants ouvriers du WP doivent choisir. L'histoire leur donne un dernier avertissement sous la forme de l'éditorial de New International.
15 Novembre. partisan du • Trieste à litalie pour Tito ". Cela s'explique à la tois par leur robuste instinct de classe et par leurs intérêts Immédiats. De tous les pays occupés par l'U.R.S.S., la Yougo-Slavie est celui où la montée révolutionnaire avait eu le plus d'ampleur, où la guerre civile a été poussée le plus loin, ou les comites populaires ont pu liquider, avant leur bureaucratisation. pareil étatiste bourgeois et de l'économie la plus grande partie de l'apcapitaliste. Voilà ce qui constitue une force d'attraction Indéniable pour les ouvriers de malgré l'établissement ultérieur
Trieste, d'un régime policier odieux. Mais les ouvriere de Trieste savent également qu'en Italie il y a 2 a 3 millions de chômeurs. Ils savent que le rattachement de Trieste à TItalle bourgeoise banqueroutière leur enlèverait tout espoir d'une existence tant soit peu assurée. Ils ne veulent pas de cette u liberté de mourir de faim » que
Shachtman leur offre avee tant d'empressement.
Dans l'élaboration de sa position face à la question nationale, Shachtman partait de la nécessité de subordonner « provisoirement » la lutte de la classe ouvrière propre aux « aspirations nationales du peuple tout entier ». Mais telle est l'étrange dialectique des dévialions: voilà qu'il en arrive maintenant à prendre posiilon non seulement à l'encontre des intérets de classe du prolétariat, mais également à Tencontre des aspiratione nationales des masses. Ce • sol solide » du réalisme res-
IV° INTERN semble furieusement à des sables mouvante.
En 1936, Jes ouvriers de la Sarre étaient appelés à cholsir par referendum entre l'annexion à la France " démocralique », le relour à l'Allemagne hitlérienne ou le statu-quo. Pas un trotskyste, pas même un rétormiste ou un stalinien ne prit position en laveur de la France • democratique • Dans d'innombrables articles. Trotsky, et Shachtman Jui-même décomexpliquèrent que c'est précisément la position de la • démocralie » impérialiste avee ses corollaires. chômage, cherlé de la vie, scandales politico-financiers, qui démoralisèrent le prolétariat et lui donnèrent la sensation, ainsi qu'a toutes les autres couches de la population, «qu'il faut en sortir » d'une façon ou d'une autre. Ils en conclurent: opposer cette démocratie impérialiste, dont chaque ouvrier ressent la putréfaction, au fascisme signifle assurer la victoire du fascisme. Si Ton relit attentivement les articles de Shachtman à cette époque, on se sent force de répéter les paroles de Trotsky: a cet homme écrit avec la même aisance pour une position ou pour la position opposée | »
Litalle de 1946 esl une « democrate » pius pourrie, plus impolente et plus meprisée par les masses que la France de 1937. Et Tito, avec tout le respect que nous devons à sa police secrète, n'est pas Hitler, Shachtman nous expiqcerat-il si le e totalitarisme bureaucranque » constitue « un plus grand mal » pour la classe ouvrière que fascieme, étant donné qu'll lamene, lui Shachiman, prendre des positions * défensives * que même la nature monstrueuse du nazisme n'a pas pu engendrer? Face à cette posltion, nous ne pouvons que répéter avec d'autant plus d'insistance ce qui est vrai face à la position réformiste du « moindre mal ": plus la « démocratie » bourgeoise apparaitra en Italie pourrie et incapable de satisfaire n'importe quelle aspiration des masses, et plus celles-ci se tourneront à Trieste vers Tito et son plan quinquennal. Plus des • shachimanistes * hypothétiques à Trieste suivront une politique détachée de la vie, des luttes et des intérêle immé. diats des travailleurs, plus ils se laisseront guider uniquement par leur paranola stalinophobe, et p.us l'emprise stalinienne s'accentuerait sur les masses. Comme des lapine hypnotisés par un serpent, ils seraient une proie faolle pour la police secrête -de Tito!
Nous avons par contre le devoir de mettre, nous aussi, les travailleurs de Trieste en garde contre les illusions concernant la a construction pacifique du socialisme » en Yougoslavie. Nous devons leur dire franchement qu ils ne peuvent pas choisir
ATIONALE 31 entre deux maux égaux, dans la mesure où l'annexion même une Yougoslavie structuellement assimilée à I'U.R.S.S. signifierait réelement l'élranglement bureaucratique du mouvement ouvrier. I ne reste qu'une position reanste, dans le sens le plus profona du mot : lulter pour une Commune soviétique de Trieste. Nous devons dire aux travailleurs de Trieste qu'ils ne peuvent pas marcher seuls vers le socialisme, et qu'ils ne le pourront même pas dans une Italie ou une Yougoslavie socialiste isolée. Mais nous pouvons leur suivant la courbe ascendante que leurs lultes sociales ont suivie depuis deux ans, à se saisir du pouvoir à Trieste même, et s'ils donneront l'exemple à toule la classe ouvrière européenne d'une véritable démocratie saviétique, ne fal-ce que pour quelques sela lutte de classe en Italie recevra une impulsion puissante et cet exemple agira comme un aimant irrésistible sur les masses avancées des paye occupés par I'U.R.S.S.. Du point de vue des rapports de ferces, dans l'étar d'équilibre instable actuel, un écrasement immédiat d'une telle commune par les troupes anglo-américaines ou yougoslaves est très peu probable. En tout cas, du point de vue internationaliste et du point de vue des intérêts immédiate des masses, cette solution présente infiniment plus d'attraits et ouvre des perspeclives Infiniment plus intéressanLes qu'un ratlachement à la république de M. de Gasperi.
Shachtman en est toujours au début de l'alphabet révisionniste. Trieste à l'Italie signifie également, sauf erreur, Trieste a Letat-major anglo-américan. Pourquoi Shachtman est-il si peu conséquent et ne préfère-t-il pas franchement un a régime démocratique bourgeois » en Russie — avec rétablissement de la propriété capitaliste, hien sûr, mais qui est intéressé à de pareilles bagatelles — à une • dictature totalitaire •? Le général Eisenhower et la banque Morgan ont déjà rêvé à haute veix de donner aux ouvriers russes cette « oo_ casion inespérée » de choisir « le poison lent » au lieu de la • balle dans le crâne ». D'ou vient cette timidité soudaine pour prendre position face ce problème • réel, Shachtman? Car enfin, lutter 1 côle des travailenrs pour leure intérêts matériels, penser que l'expropriation des capitalistes signifle en tout cas un pas en avant vers le socialeme qu'il ne faut pas laisser effacer. entrainer le prolétariat à travers ses luftes immédiates au renversement du canifalisme mondial et de la dietature stalinienne, - tout cela fait partie de ce maudit • programme terminé une fois pour toutes ». que Shachtman est décidé à rejeter de plus en plus complète. ment.....
1er janvier 1947. E. G.