Le tournant le plus spectaculaire dans la politique des partis staliniens, aussitôt après les hostilités, a commencé aux Etats-Unis. Le signal vint de l'étranger, lorsque Jacques Duclos, l'un des dirigeants du Parti Communiste Français, écrivit un article au mois d'avril, critiquant « Browder et ses adeptes » pour avoir introduit « une révision notoire du Marxisme » dans la politique de l'organisation américaine. •Après un délai de plusieurs semaines, l'article de Duclos fut publié dans le « Daily Worker » du 24 mai. Le signal du nouveau tournant coincida ainsi avec le premier anniversaire de la dissolution du Parti Communiste aux Etats-Unis et la fondation de l' « Association Politique Communiste Américaine », le 20 mai 1944.
L'accusation que les stalinistes américains furent coupables de réviser le Marxisme, c'est-à-dire de trahir la classe ouvrière américaine et du monde, est évidemment irréfutable. La nouveauté consiste uniquement dans le fait que cela vient de la part d'une personnalité importante de l'appareil stalinien international. Mais, venant de la part de Duclos, ce n'est qu'un mensonge destiné à couvrir toute l'étendue de la perfidie stalinienne * aussi bien en Europe qu'en Amérique — et à servir comme écran de fumée cachant un tournant politique préparànt d'autres trahisons non moins monstrueuses. Dans sa « critique », Duclos se limite a deux points. Lun, c'est la « dissolution » du Parti Américain; et l'autre - les « perspectives d'après-guerre » de Browder exprimées dans « la conception d'une longue paix sociale aux EtatsUnis, de la possibilité de la suppression de la lutte des classes dans la période d'après-guerre et de la création d'une harmonie entre le travail et le capital ». Le Marxisme de Duclos.
II est à noter que, dans tout son document, Duclos ne dit pas un seul mot pour condamner la politique de guerre des communistes américains, qui fut basée sur la « conception » de paix sociale pour la durée de la guerre, sur la politique visant à supprimer la lutte des classes en temps de guerre et à prêcher et à pratiquer « l'harmonie entre le Travail et le Capital ». Si Browder et ses adeptes sont coupables — comme ils le sont - de « révision notoire du Marxisme » pour avoir prêché de telles doctrines pour la période d'après guerre, ils n'étaient pas moins coupables en suivant une politique identique pendant la guerre. En 1914, au début de la première guerre mondiale, Lénine écrivait; « Précher la lutte des classes, même au beau milieu de la guerre, c'est le devoir d'un socialiste ». Ceci constitue un principe fondamental du Léninisme. Lénine nous enseigna que ceux qui débitent des phrases marxistes uniquement en temps de paix, et suspendent la lutte des classes en temps de guerre, lorsque toutes les contradictions sociales sont intensifiées, sont des traîtres à la classe ouvrière. Alors pourquoi Duclos se retient-il de condamner la politique de guerre de Browder? Pourquoi, au lieu de cela, ap-" prouve-t-il réellement cette politique?
Parce que, - comme il n'est pas ditficile de le démontrer - les Staliniens aux Etats-Unis ont fondamentalement suivi la même politique de guerre que les Staliniens en France, en Angleterre et partout ailleurs. De plus, jusqu'a présent, leurs ‹ perspectives d'après guerre » ont été essentiellement les mêmes. Ainsi, Thorez, le cpllègue de Duclos, le chef des stalinistes français, développa, au mois de janvier de cette année, a Ivry, une politique d'après guerre pour la France tout à fait identique à la ligne de, Browder dans ce pays. Thorez, comme Browder, appela au maintien de l « unité nationale ». Si Browder déclarait tendre la main à J. P. Morgan, Thorez demandait la collaboration avec les officiers pétainistes, « officiers héros, * y compris ceux qui se sont laissés abuser pendant un certain temps par Pétain, et qui ne demandent qu'à se réhabiliter et à faire tout leur devoir envers la France ».
A ce propos, les staliniens français continuent toujours, non seulement la
IVe soutenir le Gouvernement de Gaulle, mais ils y participent en tant que ministres dans son cabinet, En Italie, le stalinien Togliatti, en tant que Vice-Président, soutient toujours le gouvernement de marionnettes de Bonomi, sous la régence du Prince Humberto, En Belgique, les staliniens participent au gouvernement de dictature de Van Acker, qui vient de supprimer le droit de grève. En Angleterre, jusqu'en février de cette année, les staliniens dépeignaient les Toloyalement partie des forces « progresries (conservateurs) comme faisant sives » et « anti-fascistes », et exigeaient ia continuation du gouvernement de coalition, sous la formule d'après guerre d'un « Gouvernement Travailliste et Progressif ». Ce que Staline a dissous.
La prétention effrontée que la politique de Browder diffère « dans ses principes » de la ligne des staliniens partout ailleurs est facilement démasquée, par les exemples mêmes que Duclos cite dans sa s critique ». Duclos reproche à Browder d'avoir « dissous » le Parti Commuconstitue une « Révision du Marxisme ». niste Américain. Ceci probablement Mais Duclos oublie de mentionner une action stalinienne bien plus sensationnelle, la dissolution de la Troisième Internationale sur l'ordre du Kremlin. Ceci fut fait en mai 1943 et accepté à l'unanimité par toutes les sections staliniennes, L'action de Browder découla logiquement de l'action de Staline, Elle est son supplément et en est inséparable.
Accepter l'une et rejeter l'autre, c'est voir la paille dans l'œil de son voisin et ne pas voir la poutre dans le sien, Duclos supprime toute référence à la dissolution du Comintern, car comme tout le monde sait, Staline en porte la responsabilité.
En ce qui concerne « les perspectives d'après guerre » de Browder, la situation en est la même. Le vrai auteur de ces perspectives est également le Maréchal du Kremlin, Il les développa en chill à Téhéran; et les répéta lors de collaboration avec Roosevelt et Churla conférence de Crimée. Ce fut à Téhéran et à Yalta que Staline fit la propaix, d'harmonie et de prospérité et s'enmesse d'un monde d'après guerre de gagea à « aider les peuples.. à résoudre par des moyens démocratiques leurs problèmes économiques et politiques pressants... la reconstruction des économies nationales... l'assistance aux peu-
Browder ne fit que mettre les points ples en détresse ». Et ainsi de suite. les points sur les « i » en appliquant la formule de Staline aux Etats-Unis, tout comme leurs confrères en Angleterre. le firent norez-vacios, Thorez-Duclos en France et
Le Socialisme dans un seul pays. soudainement à Téhéran ou à Yalta cette A ce propos, Staline n'a pas concu perspective de collaboration en paix et en harmonie avec le capitalisme. Le sialinisme s'est basé dès le début sur la possibilité de la coexistence en paix de l'Union Soviétique avec le monde capitaliste. Ce fut la le point principal de la théorie du « Socialisme dans un seul pays » promulguée par. Staline en automne 1924. A cette étape, il était tout à fait exact de parler, comme le fit Léon Trotzky, d'une Révision de la théorie Marxiste-Léniniste. A cette époque Trotzky prévint que, doctrine, « il peat et doit découler (malde cette nouvelle gré toutes les déclarations pompeuses du projet de programme) une politique de collaboration vis-à-vis des bourgeoition, car cela garantira la construction sies étrangères afin d'éviter l'intervendu Socialisme, c'est-à-dire résoudra le problème historique essentiel. La tâche des partis du Comintern revêt, de ce fait, un caractère secondaire; leur mission consiste à protéger PU.R.S.S. de l'intervention et non à lutter pour la conquête du pouvoir. Ce n'est naturellement pas une question d'intentions subjectives mais de la logique objective de la pensée politique. » (Léon Trotzky, III Internationale après Lénine, P. 61.)
Pendant les années qui suivirent, le Stalinisme, qui débuta par la révision de la théorie Marxiste, passa inexorablement à la trahison consciente de la classe ouvrière mondiale. Aujourd'hui, la « révision » est difficilement la juste désignation pour l'énumération des trahisons, des erimes, de la rápacité, de l'oppression et des sanglantes vengeances stalininnes.
Avant de traiter des raisons réelles du dermer tournant stalinien, voyons brièvement de quelle façon les staliniens américains ont exécuté sa phase initiale. Le document officiel annonçant le tournant est intitulé: « La Situation actuelle et les Prochaines Tâches » et fut publié dans « The Daily Worker » du
4 juin. Il se tenait de près aux « critique » de Duelos, reproduisant point par point les mensonges délibérés de ce dernier.
Le Double-Jeu Stalinien.
Les dirigeants staliniens américains avouent maintenant publiquement « La révision de la théorie Marxiste-Léniniste ». Mais, comme Duclos, ils prétendent cyniquement que cette révision est uniquement un produit américain, et, de plus, se limitant strictement à des perspectives d'après guerre « erronées ».
Les glorieuses perspectives économiques du capitalisme américain que le « Daily
Worker » a inculquées a ses lecteurs cen
INTERNATIONALE dules sont désormais stigmatisées com.me « utopiques ». Mais, du même trait, la résolucion du National Board (C.P.A. (Parti Communiste Américain) reproduit à nouveau ces perspectives en déclarant qu' & il est essentiel que le peuple américain soutienne résolument l'effort de l'administration de Truman afin de poursuivre l'accomplissement du programme de Roosevelt pour la victoire, la paix, la démocratie et 60 millions d'embauches »- Les dirigeants staliniens rassurent maintenant leurs adeptes en déclarant qu'ils ont découvert la réelle « nature de classe du capital financier » et même * la nature de classe de la démocratie bourgeoise ». Mais alors qu'ils n'ont encore tiré aucune conclusion au sujet de la démocratie bourgeoise, ces mêmes « leaders » jurent qu'ils ne souscriront pas aux « buts d'après guerre des Trusts et Cartels qui recherchent l'extension impérialiste et d'immenses profits aux dépens des peuples ». Mais ces menteurs impudents, qui ont souserit aux buts de guerre de ces mêmes exploiteurs et profiteurs impérialistes, crient toujours, ainsi que le font les staliniens français et britanniques, pour le maintien de l'unité nationale, qu'ils nomment maintenant « l'Unité Démocratique de la Nation ». Ils continuent à refuser d'exiger la suppression de la garantie de paix sociale. Au contraire, au bénétice de tous les Trusts et Cartels, ils exigent que les ouvriers « poursuivent sans interruption la production de guerre et garantissent la paix sociale ».
Ils s'obstinent à refuser d'exiger la proclamation immédiate du Parti Travailliste Indépendant, malgré qu'ils affirment maintenant que: « Il est essentiel que la classe ouvrière - spécialement le mouvement ouvrier progressif et les Communistes - renforcent leur rôle indépendant ainsi que leur activité, et déploient une plus grande initiative politique et organisationnelle. »
Le besoin soudain de poues émissaires.
Bref, du point de vue politique révolutionnaire, il n'y a eu aucun changement fondamental dans la ligne politique stalinienne; quoi qu'il soit arrivé, elle demeure ce qu'elle a toujours été, contre-révolutionnaire jusqu'aux moelles, Ce qui se passe actuellement, c'est changement de tactique des staliniens. L'intérêt que le Kremlin porte à ce tournant peut être mesuré par le fait que la première fois depuis 1929, lorsque l'aile droite Brandler-Lovestone fut exclue de l'Internationale Communiste, les staliniens ont jugé nécessaire de reconnaitre une tendance révisionniste dans leurs propres rangs et de rechercher des boucs émissaires. Dans son article, Duclos rend « Browder et ses adeptes » responsables de révisionnisme. Alors que ni Browder ni aucun de ses « adeptes » ne sont mentionnés par leurs noms dans la résolution du National Board, C.P.A., une mesure sans précédent a été la publication du vote adoptant ce document. Ce vote démontre que presque tous les « adeptes de Browder », y compris Robert-Minor, purent participer au vote de cette résolution. Le seul qui a voté contre c'est.. Earl Browder. Il y a eu également une abstention (Roy Hudson), et un absent (William Schneiderman). Apparemment, Browder est le bouc émissaire.
De plus, le texte de la résolution qui fut adoptée comporte la clause suivante:
« Nous devons établir une véritable démocratie intérieure et l'auto-critique dans toute l'organisation. Nous devons renouveler et renforcer le personnel de tous les comités directeurs responsables de l'Association.
La raison de tout ceci est suffisamment claire. Le monde apprend maintenant que, sous le règne de Browder, il n'y a pas eu de « véritable démocratie intérieure et d'auto-critique ». Si en avait été autrement, pourquoi serait-il nécessaire de l' « établir » en premier lieu? Comme tous ceux qui connaissent le mouvement stalinien le savent fort bien, cette formule « démocratique » constitue la formule classique d'une épuration — ou, comme le dit la résolution, un « renouvellement » de « tous les comités directeurs ».
(Extrait de la Revue Fourth International, Juin 1945.)