Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › numéro de février

La stagnation de l'économie française

G. Nisart · Quatrième Internationale, numéro de février · février 1946 · p. 27-29 · 1 912 mots

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Seize mois après la fin de l'occupation allemande à Paris, sept mois après la fin de la guerre en Europe, l'économie française continue à souffrir d'un profond marasme. La production industrielle reste à un niveau inférieur de moitié à celui de 1938. Toutes les branches de la production, à lexception du gaz, de l'électricité et de l'aluminium, connaissent un niveau de production encore plus bas que ne le fait ressortir le chiffre moyen de 50 %. C'est ainsi que la production de l'industrie chimique ne représente que 27 % de celle de 1938, la production de l'industrie du papier et du carton 28 %, de la fonte 20 %, et de l'acier 23 %. En d'autres termes, les mois écoulés n'ont pas permis au capitalisme français de reprendre une activité un peu ample et l'incapacité où il est d'accroître la production d'objets de consommation pèse lourdement sur les conditions de vie.

Du côté agricole et alimentaire, la situation est tout aussi catastrophique. Au mois d'août dernier (et la situation ne s'est pas améliorée, loin de là), le rationnement officiel ne couvrait que 50 % des besoins en calories; les besoins physiologiques minimum en matières grasses n'étaient couverts qu'à concurrence de 35 %. Pratiquement, au cours de toute l'année 1945, on n'a pas enregistré la moindre amélioration dans le rationnement officiel; au cours de ces dernières semaines, les arrivages dans les grandes villes, et notamment à Paris, sont même en recul. La situation du ravitaillement alimentaire est certainement celle qui a le plus de conséquences quant au maintien d'un niveau de vie extrêmement bas. Sans aucun doute, ceci est lié à une organisation du ravitaillement officiel orientée tout autant vers la satisfaction d'un certain nombre d'intérêts privés, et vers. le maintien de larges profits. commerciaux, que par la situation même de la production agricole.

Toutefois, ce facteur joue aussi un rôle considérable. C'est même certainement de ce côté que les signes d'une catastrophe éventuelle, en labsence d'imporcanons massives, sont le plus visibles. Il suffit de dire qu'en ce qui concerne le

IVe INTERNATIONALE blé, par exemple, la récolte de l'année n'a été que de 43 millions de quintaux, contre 81,5 millions de quintaux avant la guerre. Comme la production d'avantguerre suffisait à la consommation courante, c'est donc un déficit de 38,5 millions de quintaux qui est à enregistrer. Pratiquement, par l'augmentation du taux de blutage, par la réduction des surfaces ensemencées, réduit à 25 millions de quintaux. Ce chiffre, certainement optimiste, indique qu'au on estime que ce déficit sera moins le tiers des besoins vitaux devront être couverts par des importations. La situation est la même en ce qui concerne le sucre, puisque la récolte de betteraves sucrières s'élève à 4 millions de tonnes, contre 9,2 millions de tonnes avant guerre. Pratiquement, la production de sucre atteindra 350.000 t. contre 820.000 t, avant guerre, car les attributions de charbon à l'industrie du sucre ne permettent même pas de tirer entièrement parti de la récolte de betteraves. Là encore, des importations se montant à 150.000 t. doivent permettre de maintenir la ration annuelle à 7 kg. de sucre au lieu de 25 kg. avant guerre, Pour les pommes de terre, le vin, les matières grasses, etc... la situation est du même ordre. Pour la viande, on estime que le cheptel qui subsiste actuellement permet tout au plus de fournir la moitié de la production de viande d'avant-guerre, et la production laitière est menacée d'une nouvelle réduction. Finalement, la situation agricole est telle que, pour fournir à la population des rations inférieures aux besoins physiologiques minimum, il faudra importer au cours de l'année (ce sont les prévisions officielles) au moins 10 millions de tonnes de denrées alimentaires. Et, pour certains produits, il s'avère déjà que les importations seront difficiles en raison du déficit mondial en viande, en sucre et en matières grasses.

Ces chiffres d'importation de denrées alimentaires mettent en lumière la fournisseurs éventuels. Cette dépendance se manifeste encore en ce qui concerne dépendance dans laquelle le capitalisme français est tombé à l'égard des pays les matières premières, dont tous les stocks ont été épuisés au cours des cinq années de guerre et d'occupation et qui ne peuvent être reconstitués qu'à l'aide d'importations massives, puisque l'économie française manque complètement de pétrole, de métaux non ferreux (à l'exception du nickel et de l'aluminium), de coton, de soie, de jute, etc..., et surtout de charbon.

Les importations de matières premières et de denrées alimentaires envisagées pour l'année 1946 portent sur un total de 2.500 millions de dollars, soit, au cours actuel du change, 125 milliards de francs. Ce chiffre d'importation, s'il est réalisé, épuisera, à lui seul les réserves d'or de la Banque de France et la plus grande partie des avoirs français à l'étranger; et il ne faut pas oublier que ces importamoindre place aux besoins d'équipements suscités par la nécessité de reconstituer tions permettent seulement de couvrir les besoins courants et ne font pas la un outillage vieilli usé ou en partie détruit.

Pour la reconstitution de son outillage, le capitalisme français sera obligé, comme vient de le faire le capitalisme anglais, de recourir à un emprunt massif auprès des Etats-Unis; avec toutes les conséquences que cela comportera sur le plan économique et politique. La presse bourgeoise n'ose pas dire un mot sur le fond du problème de la reconstitution du potentiel de production de l'économie française. Elle s'amuse même à répéter, avec quelques variantes, les absurdités des déclarations gouvernementales et, notamment, les passages du discours de de Gaulle où il est question de l'arrivée au point de « stabilisation conjuguée des finances publiques, de la monnaie, des prix, des salaires et des traitements », alors que l'économie française est en réalité à la veille de difficultés sans précédent.

La base objective de ces difficultés est constituée par le délabrement complet de l'appareil de production, et notamment de l'appareil de production industrielle. D'après des estimations officielles, les seules destructions et prélèvements subis par l'économie française au cours de ces dernières années se chiffrent à 470 milliards de francs de 1938; sur la base de la production actuelle, qui ne peut pas etre sensiblement augmentée tant que l'appareil de production lui-même, aujourd'hui tellement vétuste, n'aura pas été au moins en partie refondu, on estime à environ 20 milliards de francs les possibilités de rééquipement dont dispose l'économie française livrée à ses propres forces. Autrement dit, ces 470 milliards représentent 23 ans et demi d'efforts de reconstruction; ceci pour ne rejoindre que le niveau de 1938, époque à laquelle le capitalisme français était déjà étonnamment en retard sur la technique de la plupart des autres pays avancés.

Les branches industrielles qui travaillaient avant guerre pour le marché extérieur, essentiellement l'industrie légère, sont impatientes de voir se reconstituer leur outillage, afin de retrouver une partie de leur activité, activité qui se trouve

IVe INTERNATIONALE 29 paralysée actuellement par leurs prix de revient élevés, conséquence d'un outillage démodé. Ce sont les capitalistes représentant ce secteur qui font actuellement le plus pression pour obtenir des importations massives sur la base de crédits américains, tandis que l'industrie lourde voit dans une reconstruction lente et prolongée la garantie d'un marché intérieur qui lui serait ouvert pour de longues années.

Il semble que les solutions actuellement envisagées soient des solutions de compromis, devant aboutir à des importations d'outillages ne dépassant guère un milliard à un milliard et demi de dollars, importations qui d'ailleurs ne pourront être financées que sur la base de crédits américains. C'est justement alors que le problème surgira de savoir si le capitalisme américain ne posera pas la question du « tout ou rien », c'est-à-dire s'il n'exigera pas une refonte d'ensemble de la structure économique française, nécessitant d'ailleurs des crédits beaucoup plus considérables, faute de quoi il refuserait tout prêt.

Tel est l'aspect fondamental des difficultés dans lesquelles se débat le capitalisme français; les autres aspects ne sont que l'expression du précédent. En particulier, impossibilite d'une stabilisation des prix, les phénomènes inflationnistes, la dégradation des finances publiques découlent directement de cette source première. L'importance immédiate de ces derniers phénomènes n'en reste pas moins considérable. C'est ainsi qu'en dépit d'une soi-disant remise en ordre des salaires, • ceux-ci se trouvent, par rapport à 1938, aux environs du coefficient 3,5, alors qu'en moyenne les prix ont augmenté de 7 à 8 fois, ce qui correspond bien à un abaissement d'un peu plus de 50 % du salaire réel, abaissement parallèle à celui de la production industrielle et agricole.

La hausse des prix a d'ailleurs permis une accumulation rapide des profits qui s'exprime notamment dans le gonflement des dépôts en banque qui, de 65 milliards en août 1939, sont passés à près de 400 milliards à fin 1945. La hausse des prix s'est encore accélérée au cours de ces derniers mois, puisque les prix de gros des matières premières ont presque doublé du mois de mars 1945 à la fin de l'année, tandis que les prix des produits finis, légèrement en retard sur les précédents, ont augmenté de 65 %; d'ici peu, ces hausses se répercuteront à nouveau sur le niveau des prix de détail. On est là en présence d'une politique des prix délibérée, politique destinée à la reconstitution des profits industriels.

Le gonflement des prix s'accompagne évidemment de phénomènes inflationnistes, qui ont leur base dans le déséquilibre des finances de l'Etat. Du 1er septembre 1939 au 31 décembre 1944, le montant total des dépenses de l'Etat s'est élevé à 1.960 milliards de francs; ces dépenses n'ont été couvertes que pour 579 milliards par des recettes d'impôts, tandis que 929 milliards ont dû être demandés à l'emprunt et 452 milliards à la planche à billets. Autrement dit, c'est seulement 30 % des dépenses qui ont été couvertes par la voie des recettes ordinaires. Le budget de 1945 prévoyait 400 milliards de dépenses et 190 milliards de recettes budgétaires; en réalité, il semble que les recettes effectives ne dépasseront pas 140 milliards et que le reste aura dû être demandé à l'emprunt et à l'augmentation de la circulation. Pour 1946, des prévisions optimistes chiffrent les dépenses à 464 milliards et les recettes à 280 milliards. Le déficit serait encore de 180 milliards. La hausse des prix et l'inflation au cours de l'année 1946 bousculeront certainement toutes ces prévisions. Le budget de 1946 est d'ailleurs très caractéristique, puisque, sur 464 milliards de dépenses prévues, 200 milliards seulement sont des dépenses civiles, tandis que plus de 200 milliards sont des dépenses militaires ou des dépenses dites de liquidation des hostilités. Quant à la reconstruction civile, il ne lui sera consacré que 60 milliards de francs environ, et il s'agit de francs de 1946 ne représentant, plus que le sixième de francs de 1938.

sont les principaux aspects des difficultés dans lesquelles se débat le capitalisme français; à ceci viennent s'ajouter les faiblesses techniques traditionnelles de l'économie française, notamment l'insuffisance de ses réserves énergétiques et houillères qui font que l'industrie française ne peut fonctionner que grâce à des importations de charbon, importations qui, avant la guerre, représentaient le tiers de la consommation totale de houille. C'est là un aspect qui, à lui seul, mérite de retenir l'attention, puisque, par le contrôle des importations de charbon, tel qu'il est désormais exercé par les puissances anglo-saxonnes, le fonctionnement de l'économie française tout entière est sous leur dépendance étroite. C'est là un point sur lequel nous reviendrons dans un prochain article lorsque nous étudierons plus spécialement la situation de l'industrie française.

G. NISART.

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