Ainsi que le démontre le tableau politique de l'Extrême-Orient, la politique de l'oligarchie du Kremlin en Asie est symétrique avec celle qu'il mène en Europe. Staline se fait l'allié de l'impérialisme américain en piétinant toutes les manifestations révolutionnaires des masses coloniales, il utilise les masses insurgées comme bouc émissaire pour sa diplomatie réactionnaire ; et comme en Europe, il s'est lancé dans une politique éhontée de conquêtes et de pillage. La caste dirigeante stalinienne est en train de se tailler un nouveau grand domaine dans les étendues illimitées de l'Extrême-Orient.
Depuis que la chance militaire tourna en leur faveur, les dirigeants du Kremlin commencèrent à avoir des vues sordides sur la Mandchourie et la Corée. Ils savaient que lorsque l'impérialisme japonais serait vaincu, de nouveaux maîtres viendraient pour réclamer leur butin. Le Kremlin était décidé à percevoir sa part de « droit », et préparait en conséquence ses plans militaires et diplomatiques.
Churchill nous informa dans son dernier discours devant le Parlement britannique que Staline avait fermement promis à Téhéran que ses armées d'Extrême-Orient attaqueraient les positions japonaises en Mandchourie trois mois après la fin des hostilités en Europe. Et, ajouta Churchill, Staline est toujours prompt à tenir ses engagements militaires (vis-à-vis des impérialistes).
Et, en effet, Staline était plus que prompt dans cette affaire. Lorsque le
Japon tremblait sous les coups dévastateurs que lui portait la machine militaire des Etats-Unis et était sur le point de capituler, Staline donna hâtivement Tordre à ses troupes d'entrer en action, plusieurs Jours avant la date prévue, par peur que le Japon ne s'écroule « prématurément » et que l'Union Soviétique ne puisse réclamer sa part de la défaite. Staline ne devait pas être volé de sa place à la « Table de Paix » de lExtrême-Orient.
Malgré les minimes contributions militaires de l'Union Soviétique en Extrême-Orient, Staline occupe une place importante à la table de banquet des conquérants. En accord avec des pactes secrets précédents conclus avec les alliés anglo-américains, l'Armée Rouge occupe le sud de Sakhaline, le nord de la Corée et les Kouriles. Par un traité supplémentaire avec la Chine, les positions de YUnion Soviétique en Mandchourie sont celles qu'occupait la Russie tzariste avant la guerre russo-japonaise de 1905. L'U.R.S.S. reçoit en participation avec la Chine la possession et l'administration de Port-Arthur comme base navale et une zone autour du port est prévue dans laquelle l'Union Soviétique a le droit de maintenir une armée, une aviation et une marine., L'autre port important Mandchourie, Dairen, est déclaré port libre. Mais même ici, il est prévu que le chef de port sera russe et que ['U.R.S.S. bénéficiera d'une location sans frais de la moitié de toutes les installations et de l'équipement du port. Tout ceci s'ajoute à la « sphère d'influence » soviétique en Mandchourie. L'U.R.S.S., d'autre part, continue à exercer un contrôle sur la Mongolie intérieure. Ainsi, Staline semble avoir réalisé les rêves centenaires de l'ancienne diplomatie tzariste. Staline trahit le Mouvement du Yennan
Et quel est le prix que Staline a dû payer pour cette « sphère d'influence » soviétique en Asie ? Indubitablement, du point de vue de Staline, un prix très raisonnable. Il avait simplement à donner sa garantie qu'il soutiendrait pleinement les buts et les plans contre-révolutionnaires anglo-américains. Et comme preuve de bonne foi, il devait commencer par trahir le mouvement du Yennan en Chine. Staline remplit cette promesse aussi ponctuellement que ses promesses sur le plan militaire.
Précisément au moment où les troupes du Yennan et du Kuomintang s'élancaient vers les villes principales de la deux côtés, ils luttaient pour obtenir la Chine, précisément au moment où des reddition des troupes japonaises, précisément au moment où l'impérialisme américain intervenait impudemment dans les affaires de la Chine et soutenait ouvertement le Kuomintang, Staline publia officiellement son traité avec Chang-Kai-Check. Cette bombe coupa Therbe sous les pieds de ses adeptes chinois. Staline donna formellement sa garantie de soutenir moralement et de fournir du matériel militaire uniquement au gouvernement national de la Chine, le Kuomintang. D'autre part, il fut annoncé que Molotov, Commissaire Soviétique des Affaires Etrangères , dit à T V. Soong, Premier Ministre chinois, lors de la visite de ce dernier à Moscou, que la lutte entre Tchoung-King et le Yennan serait une « question interne » et que l'Union Soviétique n'interviendrait d'aucune manière. Cette déclaration semble avoir été faite préalablement au Major général Patrick J. Hurley, Ambassadeur des Etats-Unis en Chine, lors de sa visite au Kremlin. Le mouvement des masses insurgées en Chine n'est pour le Kremlin qu'un pion qu'on utilise cyniquement et là où c'est nécessaire ; on le vend pour servir les buts de la basse diplomatie de Staline.
• Quels sont les motifs qui poussent l'oligarchie soviétique vers la politique actuelle de furieuse expansion !? Pourquoi cette caste est-elle si empressée de se lancer dans une aventure après l'autre ? Quelques-uns ont une réponse toute prête : « Impérialisme ! L'Union Soviétique est devenue impérialiste. » Mais une telle explication embrouille plutôt que de clarifier le problème. L'Histoire connaît l'expansionnisme de différentes monarchies, oligarchies, classes dirigeantes féodales, classes esclavagistes, etc... Dans le vrai sens du mot, tous pourraient être appelés « impérialistes ».
L'historicien matérialiste conscient, par contre, doit toujours étudier et analyser chaque « impérialisme » avec la plus grande attention afin de déterminer les lois précises qui gouvernent son expansionnisme et les causes historiques précises qui poussent sa classe ou sa caste dirigeante à poursuivre cette voie. Kautsky, par exemple, a accompli un tel travail dans son œuvre monumentale « Les origines du Christiannisme » en indiquant soigneusement les causes matérielles de l'expansionnisme des classes dirigeantes esclavagistes de l'antiquité. Seuls, des journalistes superficiels peu-
Use contenter d'étiqueter sans distinction toutes ces manifestations variées d'expansionnisme comme « impérialistes », croyant avoir ainsi resolu le problème. La définition marxiste de l'impérialisme
Dans la littérature marxiste, l'impérialisme moderne a un sens bien défini : c'est la politique d'expansion du capital financier se dégageant du développement du capitalisme dans son stade monopoleur. Il est certain que l'Union Soviétique ne represente pas l'expansionnisme du capital financier. Et pourtant l'expansionnisme soviétique est un fait. Quelles sont alors les lois qui gouvernent l'expansionnisme spécifique de l'Union Soviétique ? Quels sont les motifs matériels primordiaux du régime stalinien qui le poussent à sortir de ses frontières ? Nous perdrions naturellement notre temps en essayant de trouver l'explication de ce problème en nous adressant aux « théoriciens » capitalistes — ou leurs imitateurs pseudo-marxistes - qui nous ont fourni la formule de l' « Impérialisme Soviétique ». Aucun d'eux, littéralement aucun, n'a essayé de définir concrètement ce que ce « nouvel impérialisme » signifie, quelles sont les lois qui gouvernent son développement, en quoi il ressemble à l'ancienne forme de l'expansionnisme et en quoi il en diffère. (Ceci n'est qu'une petite illustration de la banqueroute des idées' de la bourgeoisie dans la période de l'agonie du capitalisme.)
Sans vouloir essayer d'épuiser ce problème, nous pouvons tracer quelquesunes des raisons principales qui poussent la bureaucratie de Staline dans sa voie d'expansion actuelle.
Primo, établissons le fait que l'Union Soviétique, même dans sa période saine, dans la période de Lenine et de Trotsky, suivit dans la mesure où elle en était capable une politique d'expansion, Trotsky nous apprenait que: -« La révolution prolétarienne, qui eut lieu sur le territoire de l'Empire Tsariste, tenta dès le début de conquérir et, pendant un certain temps, a conquis les pays baltes, tenta de pénétrer en Roumanie et en Perse, et, à un moment lança ses troupes contre Varsovie (1920). » Pourquoi? Afin d'augmenter les forces de la révolution socialiste internationale, afin d'atteindre un plus grand champ d'action pour son développement économique. Afin de renforcer sa position stratégique contre le monde capitaliste, l'Etat Ouvrier dégénéré se tient encore à ces deux considérations. Mais naturellement, Lenine et Trotsky résolurent leurs problèmes (les problèmes de l'Union Soviétique et, en dernière analyse, du Socialisme mondial) en liaison avec la conscience de classe et l'indépendance des ouvriers; l'Armée Rouge de Trotsky était partout le porte-drapeau de la Révolution Socialiste. Staline tente de résoudre ses problèmes (les problèmes de la caste dirigeante soviétique) exclusivement par des moyens bureaucratiques et militaires et ses administrateurs oppriment et pillent les populations des pays conquis de la même façon que les officiers tsaristes. La caste du Kremlin a de nouvelles perspectives:
Deuxièmement, à mesure que la caste dirigeante s'affermit, ses prétentions sont plus effrontées. La guerre lui a soudainement ouvert de gigantesques et incroyables perspectives. Pourquoi ne pas profiter de la bonne prise? Ses ambitions et son avidité semblent ne pas connaître de limites. Indiscutablement de la même façon que les anciennes dynasties, elle est poussée par des besoins irrésistibles d'augmenter son pouvoir, ses revenus et son prestige. Sentant la faiblesse du capitalisme mondial, elle cherche toutes les issues et pousse de plus en plus en avant jusqu'à ce qu'elle se heurte à une forte opposition. L'expansion soviétique est possible moins par la force de l'Union Soviétique que par la faiblesse de l'Impérialisme et l'actuelle lassitude des peuples pour la guerre.
Le troisième et le plus décisif des facteurs, c'est la peur du Kremlin devant l'impérialisme anglo-américain et son désir de renforcer la position de l'Union Soviétique contre toute éventualité future. Dans ce sens, l'occupation et les conquêtes actuelles de l'Union Soviétique peuvent être comparées à celles de 1939, excepté que l'occupation de 1939 avait un but principalement défensif contre l'Allemagne. L'occupation actuelle est tournée surtout contre les EtalsUnis et son allié britannique. La politique étrangère de toute grande puissance consiste en partie a manœuvrer contre ses rivaux et à s'emparer de points stratégiques de soutien, afin de renforcer sa position en prévision de futurs confits. Il est certain que ces faits jouent un rôle important dans la manœuvre actuelle et dans la querelle entre les deux plus importants Etats du monde, les Etats-Unis et I'U.R.S.S.
Mais un élément encore plus important dans cette friction, c'est le fait que les Etats-Unis et ['U.R.S.S, ne s'affrontent pas seulement comme Etats rivaux, mais s'opposent dans leur système social antagoniste. Malgré la terrible dégénérescence de l'Union Sovietique (elle est terrible) et malgré le bloc actuel entre l'impérialisme anglo-américain et 1'Union Soviétique qui peut bien se poursuivre pendant toute une période — cet antagonisme fondamental entre les systèmes sociaux continuera et persistera, aussi longtemps que l'U.R.S.S. maintiendra sa base de la propriété nationalisée. Les défauts de la Nouvelle Théorie.
Et c'est précisément ici que nous pouvons discerner la défectuosité de la théorie de l' « Impérialisme Sovietique » dans la mesure où l'on peut accorder un titre si important à une si pauvre phrase. Cette « théorie » embrouille l'antagonisme fondamental entre deux systèmes sociaux divergents. Au lieu de clarifier les forces motrices du conflit, elle les embrouille en identifiant les types d'expansionnisme totalement différents de l'U.R.S.S. et des puissances anglo-américaines.
Ucilisant cette pièce montée théorique, les Max Dastmans, Liston Oaks, et autres littérateurs mercenaires payés ou non de l'impérialisme américain. n'avaient aucun mal de donner leur appui à la contre-révolution en Grèce. Le problème était simple pour eux: Il s'agissait, nous dirent-ils, d'un conflit entre les impérialismes britannique et russe. Et, puisque la Grande-Bretagne est plus démocratique (malgré l'Inde!) ils soutiennent le moins méchant: l'Impérialisme britannique. Le contenu de tout cela n'est pas seulement un argument du diable interprétant les écritures bibliques pour ses propres buts néfastes; la « théorie » de l'identification de l'expansionnisme de Y'U.R.S.S . avec l'Impérialisme mêne vers des positions réactionnaires lorsqu'il s'agit de la politique dans la pratique.
Si nous rejetons la « théorie » de l' « impérialisme soviétique », cela ne veut pas dire que nous soutenons même. légèrement les conquêtes et l'occupation par le Kremlin. Au contraire! Nous condamnions l'occupation de la Pologne et des pays baltes par le Kremlin en 1939, bien que celles-ci furent accompagnées par la nationalisation de la propriété privée. C'était notre position parce que les avantages stratégiques ainsi obtenus étaient négligeables en comparaison à la haine et au dégoût que Staline provoqua dans les masses contre lUnion Soviétique par sa politique brutale de conquérant. A plus forte raison, nous condamnons et nous combattons contre les conquêtes actuelles de Staline, qui ne servent à aucun but progressif de quelque sorte que ce soit, et ne sont destinées en premier lieu — ne loublions pas — qu'à briser les mouvements révolutionnaires en Asie et en Europe. (Extrait de la revue « Fourth International », Octobre 1945.)