Les armées russes, après leur victoire sur l'Allemagne, ont occupé l'Europe orientale et, en grande partie, l'Europe centrale. Personne, évidemment, ne s'attendait à ce qu'elles s'arrêtassent aux frontières de l'U.R.S.S. et le fait même de traverser des frontières, lors du dernier acte d'une guerre gigantesque, n'a pas en soi de signification politique indépendante: la nécessité militaire en est évidente. Le problème à examiner n'est pas le simple passage des frontières, mais la politique suivie par les autorités d'occupation.
Trois aspects de la politique d'occupation
Le premier point à noter dans cette politique, c'est l'absence totale d'internationalisme. Les autorités soviétiques sèment et cultivent avec grand soin le chauvinisme aveugle, l'esprit de revanche. L'internationalisme et même toute compassion humaine élémentaire sont piétinés. Ce seul fait serait suffisant pour que nous condamnions la politique staliniste en Europe. Mais il n'est là rien de nouveau. Seules des illusions sur la réalité soviétique pouvaient faire attendre quelque chose d'autre.
Comme deuxième point, il faut mentionner l'attitude des soldats soviétiques. Il n'est aucune raison de faire un pudique silence sur cet aspect répugnant de l'occupation, pourvu que la cause en soit proprement expliquée et la responsabilité placée là où il se doit. Vingt ans de la barbarie politique de Staline ne sont pas passés sans laisser de traces.
Le soldat soviétique, à qui de fortes doses de haine chauviniste aveugle sont constamment inoculées, traité comme du bétail par ses « gradés », se rattrape par des brutalités contre la population locale, par le pillage et le viol. Des wagons de biens volés traversaient récemment la Pologne, selon un journaliste américain, décorés de l'étoile soviétique (!) et d'inscriptions comme celle-ci: « Nous appartenons à une nation de vainqueurs ». Cette dépravation morale est un produit direct du régime brutal de la bureaucratie. Faire le silence sur cet aspect de l'occupation, c'est faire le silence sur un des plus monstrueux crimes de Staline.
Pourtant, quand tout a été dit sur la politique chauviniste réactionnaire de la bureaucratie, sur la corruption de l'armée soviétique, il reste un certain nombre de faits, tels que les indemnités réellement fantastiques, le démantèlement d'usines, le travail forcé à grande échelle, etc., qu'il est impossible d'expliquer autrement que par des causes économiques et sociales plus profondes. Le démantèlement d'usines, systématiquement opéré de l'Autriche à la Corée, n'est pas simplement dû à la dépravation de tel général ou bureaucrate soviétiques. Nous avons là toute une série de phénomènes dont les racines sociales et économiques sont à rechercher dans la gestion bureaucratique de l'économie soviétique. C'est ce dernier aspect de l'occupation que je propose de nommer impérialisme, plus précisément impérialisme bureaucratique,, pour une série de raisons que je vais essayer de présenter.
Il est à noter dès maintenant qu'il est plus correct de parler d'éléments d'impérialisme. Nous n'avons observé ces nouveaux phénomènes que pendant une période qui, historiquement, est encore fort brève. Ce n'ont été jusqu'à maintenant que des explosions, certes violentes, mais concentrées dans un intervalle de temps encore très court. Ces éléments d'impérialisme ne jouent encore dans l'économie soviétique qu'un rôle secondaire; ils sont encore bien loin d'avoir engendré un système parfait, tel que l'empire britannique. Cependant, en tant qu'éléments, leur existence est indéniable.
La gestion bureaucratique engendre l'impérialisme
L'impérialisme qui domine actuellement le monde est l'impérialisme financier. L'impérialisme bureaucratique soviétique n'est manifestement pas un impérialisme financier, Bien au contraire. L'impérialisme financier trouve son ressort interne dans une surabondance de capital, précédemment accumulé, en quête d'investissements. Le trait distinctif de l'économie soviétique est encore le bas degré de l'industrialisation et le problème qui se pose à elle ne ressemble nullement à celui qui se pose au capitalisme mûr, mais bien plutôt à celui que dut résoudre le capitalisme naissant: c'est le problème de l'accumulation primitive.
Le pays qui fut à la tête du développement capitaliste, l'Angleterre, résolut le problème de l'accumulation primitive par des méthodes barbares dont Marx nous a laissé une vive description dans l'avant-dernier chapitre du premier volume du Capital: les lois contre les pauvres et les vagabonds, les rapts d'enfants, etc. Dans les pays qui suivirent l'Angleterre sur le chemin du capitalisme, les mêmes méthodes furent combinées, à des degrés divers, à l'investissement de capitaux anglais, précédemment accumulés, ce qui permit de résoudre la tâche plus facilement.
L'économie soviétique est encore loin d'avoir réalisé une industrialisation du pays comparable à celle des pays capitalistes avancés. Or la bureaucratie staliniste gère l'économie soviétique d'une manière telle que le fonds d'accumulation annuel se trouve fortement réduit. Non seulement la bureaucratie s'approprie une part disproportionnée du revenu national, mais encore, - et c'est là le point le plus important, — par ses méthodes, elle retarde l'accroissement de la productivité du travail, multiplie les pertes et, en général, entrave de plus en plus le développement de l'économie. La bureaucratie se trouve ainsi contrainte, pour que le taux d'accumulation ne tombe pas à un niveau ridiculement bas ou même ne devienne négatif, à piller, partout où elle le peut, les moyens de production et la force de travail afin de combler les frais que sa gestion impose à l'économie soviétique. Le caractère parasitaire de la bureaucratie se manifeste, dès que les conditions politiques le permettent, par le brigandage impérialiste.
La politique de la bureaucratie soviétique à l'extérieur de l'U.R.S.S. n'est que la continuation de sa politique à l'intérieur. Certains peuvent conclure de ce fait, incontestable en soi, que l'explosion d'impérialisme bureaucratique ne mérite guère d'attention spéciale et qu'il s'agit d'une simple extension géographique d'un système déjà existant; par conséquent, rien de politiquement nouveau. C'est simplifier le problème à l'excès, car l'action de la bureaucratie, à l'intérieur et à l'extérieur de l'U.R.S.S., ne s'exerce pas dans le même milieu.
Les armées russes ont occupé en Europe des régions beaucoup plus avancées que l'U.R.S.S. par le développement des forces productives et de la technique, par le niveau culturel des ouvriers et de la population laborieuse en général (les cas extrêmes sont ceux des régions industrielles de la Tchécoslovaquie, de l'Allemagne, de l'Autriche, etc.).
La bureaucratie trouva sa raison d'être historique en U.R.S.S. dans l'état barbare du pays, dans la nécessité d'implanter la technique étrangère. Elle remplit ces tâches à sa manière, c'est-àdire fort mal, et, à mesure qu'elle les remplissait en partie, elle devint un frein de plus en plus grand au développement ultérieur de l'industrialisation, de la technique, de la culture.
Peut-être l'extension du pouvoir de la bureaucratie du Kremlin sur un pays arriéré, comme la Mongolie extérieure, par exemple, peut-elle encore signifier pour un tel pays un développement industriel plus rapide. (Même dans ce cas, il est maintenant permis de rester sceptique après le démantèlement d'usines en Mandchourie et dans la partie de la Corée occupée par l'armée russe.) Mais dans les zones hautement industrialisées de l'Europe centrale, l'occupation soviétique a des conséquences directement et effroyablement réactionnaires.
L' « abolition des koulaks en tant que classe », il y a quinze ans, ne manqua pas d'horreurs. Selon un témoignage cité par Trotsky, les troupes de la Guépéou enlevaient les bottes des jeunes enfants « koulaks ». Cependant, quelle que puisse être notre indignation devant de telle méthodes, l'expropriation facilita la réalisation du premier plan quinquennal.
La situation en Europe aujourd'hui est bien différente. Lorsque les bureaucrates
IV• INTERNATIONALE soviétiques font démanteler les usines de Vienne, ils condamnent l'ouvrier viennois à une mort plus terrible que la mort physique, c'est la mort de sa classe, sa mort sociale. C'est condamner le pays à ne pas sortir du marasme économique, social, politique et culturel. C'est provoquer la décomposition du prolétariat, la seule classe d'où puisse venir le salut de l'Europe. C'est frapper au cœur même la perspective du socialisme.
Démantèlement d'usines
Get travail forcé
Selon des chiffres officieux, la bureaucratie du Kremlin avait déjà démantelé en septembre dernier et envoyé en Russie 20 % de l'industrie tchèque, 30 % de l'industrie polonaise. Ce sont la des pays « alliés ». Que s'est-il passé en Autriche, en Silésie, etc.? Et ces chiffres sont purement quantitatifs: les bureaucrates n'ont certainement pas pris le matériel le moins moderne. Moscou s'est arrogé le privilège de saisir dans les pays occupés, « amis » ou ennemis, toute machine qui porte une marque de fabrique allemande; c'est en fait se proclamer le droit de faire main basse sur tout l'équipement industriel de ces pays. L'économie des pays ennemis est en outre écrasée par des indemnités de guerre énormes pour un avenir indéfini.
Au démantelément d'usines s'ajoute le travail forcé. Les prisonniers de guerre, les déportés polonais et baltes de 193940, les prisonniers politiques, les minorités allemandes déplacées de la Volga ou de Roumanie, etc., forment un troupeau de malheureux forçats, dont le nombre est certainement supérieur à huit millions et peut-être pas inférieur à quinze ou vingt (*). Le sort de ces infortunés est inférieur à celui d'esclaves, car le propriétaire d'esclaves les fait, vivre, en général, dans des conditions qui permettent leur reproduction indéfinie. Par contre, le bureaucrate soviétique, par suite de sa propre situation, ne pense qu'à tirer des forçats tout le travail possible dans le plus bref délai. D'un certain groupe de 100.000 prisonniers allemands, 6.000 survivaient il
(*) Les statistiques officielles sont évidemment silencieuses sur ce secteur de l'économie « socialiste » (!) La lumière est faite sur un petit morceau de la réalité par des informations que les mencheviks viennent de publier sur une certaine colonie de la Guépéou. Dans le nord-est de la Sibérie, près du fleuve Kolyma, se trouvent des gisements aurifères que l'exploitation peut s'en faire si riches sans grande machinerie. La région entière, d'une superficie à peu près égale à celle de la France, fut remise à la Guépéou. Celle-ci exploite les gisements à l'aide de cinq millions de forcats, Polonais déportés en 1939-40 ou prisonniers de guerre allemands, réduits au régime du pain et de l'eau, privés de toute vie sociale, traités, dans le sens le plus strict des mots, comme du bétail, dans une région au climat le plus inclément du monde.
y a trois mois, après trois ans de captivité, selon un de ces malheureux qui se serait échappé.
Le travail forcé a pris dans l'économie soviétique une place qui est loin d'être négligeable en face du travail salarié. Avec huit à vingt millions de forçats à côté de la classe ouvrière russe, le travail forcé n'a pas seulement une importance politique, mais aussi économique. Avec la gestion bureaucratique de l'économie soviétique, le problème de la main-d'œuvre et du rendement est insoluble. Le résultat le plus immédiat d'une telle gestion, avec son commandement incontrôlé et son arbitraire, avec ses iniquités et ses brutalités, est, en effet, de maintenir le rendement du travail à un niveau exrêmement bas. L'ouvrier, privé de tout droit et de toute protection, ne se sent guère poussé à produire davantage, à prendre meilleur soin de ses outils et de sa machine, etc... (**).
Le bureaucrate essaie de résoudre ce problème par ses méthodes: stakhanovisme, extrême différenciation des salaires, et, enfin, travail forcé à grande échelle. Celui-ci s'insère d'autant plus facilement dans le système que le rendement du travail salarié est fort bas, souvent guère supérieur à celui du travail forcé, et qu'il est ainsi maints travaux plus avantageux à exécuter avec du travail forcé que du travail salarié, surtout lorsque ces forçats sont privés de toute vie sociale et réduits à être de simples donneurs de force de travail jusqu'a leur mort. Il serait économiquement impossible d'employer le travai forcé sur une aussi grande échelle aux Etats-Unis, par exemple, où la force de travail d'ouvriers bien payés, équipés de machines modernes, serait la plupart du temps meilleur marché que la force de travail de forçats à très faible rendement. Ainsi, la gestion bureaucratique de l'économie, en entretenant la faible productivité du travail, appelle et en même temps rend possible l'emploi du travail forcé à grande échelle.
Les manifestations les plus vives de l'impérialisme bureaucratique, — pillage, livraisons forcées, démantèlement d'usines, travail forcé, — sont donc les conséquences directes de la domination bureaucratique de l'économie soviétique et non le produit du caprice de Joukov ou
(**) Cet aspect bien connu de l'économie soviétique était encore souligné récemment dans un rapport d'une délégation des syndicats anglais du fer et de l'acier, à son retour de l'U.R.S.S.: « Les ouvriers sont compétents, mais, malgré des histoires d'augmentations fabuleuses de production, nous croyons que la production par homme et par heure de travail est considérablement au-dessous de la nôtre. Les délégués furent défavorablement frappés par le peu d'importance attaché au soin de la machine. » (The New York Times, 17 novembre 1945).
de la soif de pouvoir de Staline, ni même de facteurs tels que la dépravation des soldats sovietiques. Toute la gestion bureaucratique de l'économie appelle de telles méthodes. En ce sens, il est pleinement légitime de parler d'impérialisme bureaucratique en tant que système répondant à des besoins économiques précis.
Tout impérialisme naît de difficultés dans l'économie du pays. Ce que cet impérialisme recherche révèle quelles sont ces difficultes. L'impérialisme financier, en quête d'investissements, révèle dans la métropole une surabondance de capital ne trouvant pas un taux de profit suffisant. L'impérialisme bureaucratique, avec ses millions de forçats et ses enlèvements de machines, révèle les besoins d'une économie étouffant sous la gestion bureaucratique.
A ce point quelqu'un fera sans doute remarquer que la guerre a tant détruit en U.R.S.S. que cette destruction suffit en elle-même à expliquer les besoins de l'économie soviétique, indépendamment du gaspillage bureaucratique. Cette remarque reste trop abstraite. L'économie soviétique ne repart pas de zéro. Dans les années précédant immédiatement la guerre, en 1938-40, l'existence de la bureaucratie pesait de plus en plus lourdement sur l'économie. Les taux de développement des industries-clés avaient beaucoup baissé en ces années-là. La guerre, avec la misère qu'elle a amenée, a approfondi, matériellement et spirituellement, l'abîme entre la bureaucratie et le peuple. Celle-ci, se sentant de partout entourée de haine, peut de moins en moins faire appel à l'émulation, à l'enthousiasme, au sacrifice volontaire, pour sortir d'une situation terriblement difficile. Comment le bureaucrate pourrait-il demander au peuple tchèque ou hongrois de collaborer volontairement avec le peuple soviétique pour l'édification d'un avenir meilleur ? De tels appels sortant de la bouche d'un parvenu n'ont guère l'accent de la vérité et de'meurent sans effet. Le bureaucrate, à sa manière, le sait fort bien. Il ne reste que la voie de la violence et des rapines. Impérialisme et état ouvrier dégénéré
L'apparition d'éléments d'impérialisme implique-t-elle la révision de la théorie que l'U.R.S.S. est un état ouvrier dégénéré ? Pas nécessairement. La bureaucratie soviétique se nourrit, en général, d'une appropriation du travail d'autrui et nous avons depuis longtemps reconnu ce fait comme partie intégrante de la dégénérescence de l'état ouvrier. Or, l'impérialisme bureaucratique n'est qu'une forme particulière de cette appropriation.
Si elles n'impliquent pas nécessairement une révision de la théorie, les diverses manifestations d'impérialisme bureaucratique nous forcent néanmoins à constater combien la dégénérescence est avancée. Il n'est plus possible de parier simplement d'état ouvrier et d'ajouter, comme entre parenthèses, dégénéré. Des deux épithètes, « ouvrier » et « dégénéré », c'est ce dernier qu'il faut maintenant souligner avec le plus de force. La dégénérescence a fait de tels progrès et l'impact de cette dégénérescence sur l'Europe a des conséquences si terriblement réactionnaires qu'il est impossible d'appliquer automatiquement à I'U.R.S.S. d'aujourd'hui des propositions qui seraient valables pour un état ouvrier « normal ». L'Union soviétique est aussi peu un état ouvrier « normal » qu'une pomme pourrie est une pomme « normale », et personne ne s'aviserait de planter ses dents dans une pomme pourrie. Avec les brigandages, impérialistes d'aujourd'hui, la dégénérescence a atteint le dernier stade de la putréfaction.
A la suite de circonstances historiques que nous avons bien souvent analysées, est apparue une formation sociale qui est réellement un monstre de l'histoire. De même que les biologistes nous expliquent qu'un monstre est dû à des troubles survenus lors du développement de l'embryon, l'isolement d'une révolution prolétarienne dans un pays barbare a engendré une société, non seulement sans précédent, mais aussi bien différente de toutes les normes tracées.
Répéter aujourd'hui que « fondamentalement » l'U.R.S.S. est un état ouvrier parce que les moyens de production sont nationalisés, c'est se leurrer de mots. A ce compte-là, la Pologne de Bierut serait une bonne approximation de la dictature du prolétariat ! Si une forme économique est séparée du contexte social et politique dans lequel elle baigne, elle devient une abstraction vide. Trotsky vit bien plus clair que tous ces amateurs de phrases creuses quand, dès 1936, il écrivait qu'en U.R.S.S. « le caractère de l'économie dépend entièrement de celui du pouvoir ».
Si l'Union soviétique reste encore aujourd'hui, à mon avis, un état ouvrier dégénéré, c'est que de cette société, monstrueuse en quelque sorte, rien de nouveau et de stable n'est encore sorti. Dans la pomme pourrie aucun germe n'est apparu. La position personnelle du bureaucrate reste encore bien précaire. Les manifestations d'impérialisme que nous pouvons maintenant observer révèlent précisément le caractère parasitaire d'une bureaucratie qui vit au jour le jour de rapines et d'expédients. Si le monstre s'avérait capable de se reproduire, ce ne serait plus un monstre, mais une espèce nouvelle. Si un système d'absolutisme politique combiné à une étatisation des moyens de production devait s'étendre sur le monde, la bureaucratie soviétique serait, bien entendu, des aujourd'hui, le prototype de ce système. Mais l'histoire n'a pas encore prouvé que de la bureaucratie staliniste puisse sortir un système social d'envergure historique, dans le plein sens du mot. Admettre dès aujourd'hui que la preuve a été faite, c'est, me semble-t-il, negliger tout ce qu'il y a de monstrueux, d'exceptionnel, de parasitaire et d'instable dans le régime bureaucratique staliniste.
Questions de termes
Les divers traits d'impérialisme bureaucratique que nous observons actuellement sont un phénomène nouveau et, comme tout phénomène nouveau, il est difficile de les étiqueter. Il faut forger un terme nouveau ou bien utiliser un nom déjà appliqué à d'autres phénomènes. Créer un mot nouveau est facile, mais créer un mot nouveau qui soit compris de tous, qui soit utilisable dans notre propagande et notre agitation quotidiennes, c'est bien plus difficile et jusqu'à maintenant rien de ce genre n'a été proposé. Nous en sommes donc réduits à utiliser un terme déjà employé pour d'autres phénomènes, c'est-à-dire, dans une certaine mesure, à étendre son sens. Deux noms ont déjà été utilisés : expansionnisme et impérialisme, et la question de choisir entre les deux serait bien mesquine, si souvent il ne se cachait derrière ce choix des désaccords plus profonds. Pesons un instant les avantages et désavantages relatifs des deux termes.
Le terme d'impérialisme est employé le plus souvent pour désigner l'impérialisme financier des pays capitalistes avancés. (Pas uniquement, cependant. Trotsky, décrivant l'impérialisme tsariste, y découvre bien des traits qui n'appartiennent nullement à l'impérialisme financier classique.) Si l'on veut employer le terme pour la bureaucratie soviétique, il importe donc, pour éviter la confusion, de préciser quelles sont les racines économiques et sociales de limpérialisme bureaucratique, et c'est ce que j'ai essayé de faire plus haut. Une fois cette tâche remplie, il reste l'argument formel que parler d'impérialisme bureaucratique, c'est identifier Y'U.R.S.S. ployer le même mot pour les deux camps. aux pays capitalistes, car c'est emMais la même objection, si elle était valable, atteindrait également le terme d'expansionnisme (et bien d'autres termes aussi, comme oppression, rapines, mes aussi, etc.), car les grandes puissances capitalistes pratiquent aussi l'expansionnisme (et l'oppression, les rapines, etc.). Ainsi, tout argument formel dirigé contre le mot d'impérialisme se retourne aussi contre celui d'expansionnisme.
Si les désavantages sont les mêmes, le terme d'impérialisme l'emporte dans la colonne des avantages. Quelle est, en effet, la différence ? Expansionnisme est un terme beaucoup plus neutre, également applicable, par exemple, ment à une expansion pacifique dans un continent vierge. Impérialisme désigne bien plus précisément l'oppression et l'exploitation de peuples étrangers et est bien plus chargé d'opprobe, ce qui doit, devant les monstrueux crimes de la bureaucratie soviétique, nous décider à adopter le terme dans notre propagande et notre agitation.
Une citation de Trotsky
En octobre 1939, lors de l'occupation de la Pologne orientale, Trotsky écrivit :
« Peut-on appeler impérialisme l'expansion actuelle du Kremlin ? Avant tout, il faut convenir du contenu social que nous mettons dans ce terme. L'histoire a connu l'impérialisme de l'état romain basé sur l'esclavage, l'impérialisme de la propriété foncière féodale, l'impérialisme du capital commercial et industriel, l'impérialisme de la monarchie tsariste, etc. La force motrice de la bureaucratie de Moscou est, indubitablement, l'aspiration à étendre son pouvoir, son prestige, ses revenus. C'est là l'élément d' « impérialisme », dans le sens le plus large du mot, qui fut propre dans le passé à toutes les monarchies, oligarchies, castes dirigeantes, corps et classes. Cependant, dans la littérature contemporaine, au moins la littérature marxiste, on entend par impérialisme la politique expansionniste du capital financier, laquelle a un contenu économique bien défini. Appliquer à la politique étrangère du Kremlin le terme d' « impérialisme », sans expliquer ce que l'on veut exactement dire par là, signifie simplement identifier la politique de la bureaucratie bonapartiste à la politique du capitalisme monopoliste sur la base du fait que l'un et l'autre emploie la force militaire à des fins d'expansion. »
De cette citation, il apparaît clairement que Trotsky s'irrite contre ceux qui emploient le terme d'impérialisme à l'égard de I'U.R.S.S. comme une simple insulte pour laisser échapper leur indignation, mais « sans expliquer ce que l'on veut exactement dire par là ». Or, adresser cette demande, c'est accepter implicitement qu'il est possible, une fois qu'elle est satisfaite, d'étendre à l'Union soviétique le terme d'impérialisme.
En 1940, on entrait dans une guerre gigantesque qui allait apporter une réponse à bien des questions et il était légitime d'hésiter à introduire à ce moment-là une innovation théorique. D'au-
IVe
INTERNATIONALE tre part, les territoires occupés étaient économiquement insignifiants, leur occupation avait un caractère à peu près uniquement militaire à la veille d'une guerre imminente, les quelques démantèlements d'usines qui y furent effectués n'étaient pas connus à l'étranger au moment où Trotsky écrivait. Aujourd'hui il s'agit de la moitié de l'Europe, plus de larges territoires en Asie. Peu de temps avant la guerre, nous critiquions encore le Kremlin pour ses actions dans la Société des Nations, le pacifisme, les pactes, etc. Tout cela apparait aujourd'hui presque comme un jeu d'enfants, comparé au régime de violence et de pillage qui s'est étendu sur l'Europe. Des pays au prolétariat avancé sont voués à la décomposition économique, sociale et culturelle. Le communisme est discrédité en fait aux yeux de larges masses. Les partis de la démocratie petitebourgeoise retrouvent soudain du prestige et des voix. La perspective même du socialisme est mise en jeu.
L'oppression et l'exploitation, le pillage à grande échelle, les millions de forçats, la situation sans issue des pays occupés, - tous ces faits sont indéniables. J'ai essayé de montrer qu'ils n'étaient point de simples épisodes politiques, mais qu'ils résultaient de la gestion bureaucratique de l'économie soviétique et qu'il était donc légitime de parler d'impérialisme bureaucratique. La réalité est si complexe que la place ne manque pas pour des discussions sur ce point. Mais même sur le mécanisme exact de l'impérialisme financier les discussions n'ont jamais cessé parmi les marxistes depuis un demi-siècle ! A bien plus forte raison le caractère tératologique de l'Union soviétique suscite-t-il un constant réexamen de nos conceptions. Ce qu'il faut demander à quiconque aborde ces discussions, c'est, bien plus qu'une adhésion immédiate, un désir d'apprendre, un souci de peser tous les arguments, une décision bien établie de faire taire ceux qui veulent entraver la recherche par des considérations étrangères au débat. C'est seulement ainsi que nous pourrons avancer.
Daniel LOGAN.
Le 25 décembre 1945.