La guerre accélère les différents processus politiques. Elle peut accélérer le processus de régénérescence révolutionnaire de I'U.R.S.S. Mais elle peut aussi accélérer le processus de sa dégénérescence finale. Pour celte raison, il est indispensable que nous suivions attentivement et sans préjugés les modifications que la guerre peut introduire dans la vie intérieure de I'U.R.S.S. de façon à ce que nous puissions faire une juste appréciation de leurs rythmes. (L'U.R.S.S. en Guerre). L. Trotsky (septembre 1939).
Comment pouvons-nous faire le bilan de la deuxième guerre impérialiste pour l'U.R.S.S. et définir la position que nous défendons en ce qui concerne son caractère de classe, et la question de sa défense inconditionnelle ? Les attaques venant du dehors et de nos rangs eux-mêmes se multiplient contre notre position — celle que Trotsky a défendue jusqu'à ses derniers instants — au fur et à mesure que s'accumulent les effets de la dégénérescence bureaucratique de I'U.R.S.S. : violation du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, transferts massits de populations, pillages, terreur policière, bureaucratisation et prostration du mouvement ouvrier, abandon de l'internationalisme et d'une politique de classe.
Les ouvriers avancés, aussi bien dans les pays occupés ou contrôlés par l'U.R.S.S. que dans le reste du monde, sont complètement désorientés devant ces manifestations de la politique de la bureaucratie soviétique et des Partis Communistes qu'elle contrôle, et qui sont à l'opposé des thèses essentielles, des parties intégrantes et fondamentales de la notion et du contenu de notre doctrine socialiste.
Les ouvriers et les paysans des pays qui ont assisté à l'entrée en guerre de l'Armée Rouge, et qui ont subi son occupation ces mêmes ouvriers et paysans yui ont salue, en entrant dans une action révolutionnaire cette arrivée comme synonyme du commencement de la Révolution, restent encore stupéfaits devant le primitivisme et la brutalité sous laquelle leur est apparu le visage de l'Etat ouvrier, du pays du Socialisme, en la personne de la bureaucratie soviétique.
Cependant, est-ce que cela est déjà suffisant pour changer notre appréciation sur la nature de classe de l'U.R.S.S. ?
IVO INTERNATIONALE
Nous pensons, quant à nous, que les événements depuis 1940, au lieu de nous inciter à prendre le chemin des révisionnistes de toute couleur sur cette question fondamentale de la politique du prolétariat révolutionnaire, confirment pleinement, au contraire, l'analyse donnée par Trotsky.
Quels étaient les éléments essentiels de cette analyse et comment se sont-ils confirmés par l'expérience de la guerre et de ses conséquences ? Trotsky, patiemment, systématiquement, a expliqué, jusqu'aux derniers moments de sa vie, que si on veut rester fidèle à la théorie marxiste, le caractère de classe de T'U.R.S.S. doit être déduit de son origine historique et de ses rapports de propriéte, et non pas de la politique suivie par la couche sociale qui détient le pouvoir étatique.
L'U.R.S.S. représente encore à l'heure actuelle un type d'Etat qui a été instauré grâce à la révolution prolétarienne d'octobre 1917, et qui a transformé les rapports de propriété capitalistes par l'étatisation des moyens de production et la planification de l'économie étatisée.
Ce type d'Etat qui a une telle origine historique, et qui maintient encore une économie étatisée et planifiée, malgré la politique de la couche sociale qui détient le pouvoir étatique, ne peut être qualifié que comme un Etat ouvrier dégénéré, c'est-à-dire que comme un Etat qui ne représente pas un nouveau type de société historiquement nécessaire entre le capitalisme et le socialisme, une déformation très avancée de l'Etat ouvrier dans les conditions de l'isolement de la Révolution dans un seul pays arriéré, entouré de l'impérialisme.
Les partisans de la théorie que l'U.R.S.S. est redevenue un Etat capitaliste, fasciste et impérialiste, tombent dans l'absurde et le revisionisme pur en admettant que le capitalisme est capable dans sa phase de décadence impérialiste, de donner à sa structure économique une forme générale et durable d'étatisation et de planification, en maîtrisant ainsi ses contradictions internes, son anarchie, ses crises, et en assurant un nouveau développement de ses forces productives. аланой ао жоно на посно нана сіте в Les partisans de la théorie que l'U.R.S.S. constitue un Etat de type nouveau — le collectivisme bureaucratique de Burnham, de Bruno R. et de Schachtman -talisme, et par cela même, éliminent les possibilités révolutionnaires et les perspectives socialistes du prolétariat international,
Nous disons, nous: la preuve décisive que l'U.R.S.S. n'est pas redevenue encore un Etat capitaliste, donnée après une période qui, mesurée d'après notre échelle humaine, peut nous paraître longue, plus longue qu'on l'a escompté, mais qui, mesurée à l'échelle de l'Histoire, ne paraîtra pas plus longue que quelques heures dans la vie d'un homme.
La guerre n'a déterminé ni la chute du régime économique et social, ni la chute du régime politique de Staline, ni la régénérescence prolétarienne et socialiste de I'U.R.S.S.
Est-ce que cela au moins constitue un démenti de l'analyse de Trotsky et de sa justesse théorique ?
Nous ne le pensons pas. Et tout d'abord, Trotsky n'a jamais envisagé la période des hostilités ouvertes comme la seule période critique pour le sort définitif de l'U.R.S.S. Il a toujours parlé de la guerre et de ses conséquences, des hostilités et de la période les suivant immédiatement. Nous vivons encore dans cette période qui, sous plusieurs aspects, prolonge la guerre, en tant que période qui continue à opposer violemment l'U.R.S.S. à l'impérialisme.
Deuxièmement, Trotsky envisageait durant les hostilités un front impérialiste plus uni et plus puissant contre l'U.R.S.S, et, à travers la guerre et ses consequences, un mouvement révolutionnaire des masses plus ample et plus profond que celui d'aujourd'hui.
La stabilité du régime de l'U.R.S.S. et de Staline ne peut s'expliquer aujourd'hui qu'en tenant compte des facteurs suivants :
Durant les hostilités ouvertes, T'U.R.S.S. et Staline ont bénéficié des antagonismes interimpérialistes qui ont empêché l'impérialisme d'unir toutes ses forces contre I'U.R.S.S. Ils ont bénéficié d'autre part des avantages du régime économique intérieur, des possibilités de redressement et de production de l'économie étatisée et planifiée.
Aujourd'hui, après la fin des hostilités ouvertes, Staline bénéficie de l'absence d'un fort mouvement révolutionnaire en U.R.S.S. même et dans le reste du monde capable de le renverser. D'autre part, il est en butte à la pression de l'impérialisme et des éléments néo-capitalistes de l'intérieur.
La bureaucratie bonapartiste maintient en définitive son équilibre général entre l'impérialisme et la Révolution, entre le retour au capitalisme et la régénérescence
IVe INTERNATIONALE socialiste de l'U.R.S.S., parce que ni l'impérialisme déchiré par ses contradictions internes, ni le mouvement ouvrier subissant encore l'influence démoralisante du stalinisme, n'arrivent encore à déterminer une poussée décisive dans un sens ou dans l'autre.
Que cette situation puisse se prolonger pendant une période plus longue qu'on le prévoyait, cela est une chose ; mais que cette situation évolue vers un dénouement inexorable est une autre chose.
Nous sommes entrés dans cette période critique qui décidera du sort final du régime économique et social établi en U.R.S.S. et du régime politique de Staline.
Les changements intérieurs et extérieurs provoqués par la guerre ont modifié dans un sens le rapport des forces sur lequel se basait l'équilibre relatif de la bureaucratie soviétique. Nous n'avons pas encore toutes les données nécessaires pour apprécier la situation intérieure exacte de l'U.R.S.S.
Mais, d'ores et déjà, nous sommes en mesure d'esquisser quelques lignes directrices :
La guerre a marqué, selon l'expression de Molotov même, l'arrêt du développement de l'appareil productif de I'U.R.S.S., et par ses destructions, a ramené de plusieurs années en arrière l'économie du pays. mat noven atonal ora de 108 de 100 millards de dollars, soit cinq fois le plus haut revenu national total de 1938.
D'autre part, I'U.R.S,S. a perdu 17.000.000 d'hommes et 3.000.000 d'irrécupérables, Parmi ces pertes, figure la fleur des ouvriers des villes industrielles et de la jeunesse soviétique, qui ont défendu le pays les deux premières années malheureuses de la guerre germano-soviétique.
Le recul économique du pays, les ravages dans les rangs des meilleurs éléments et des couches les plus avancées du prolétariat, ont, d'une part, renforcé les éléments néo-bourgeois de la paysannerie (kholkhoziens millionnaires), et, d'autre part, la bureaucratie dans son ensemble par rapport au prolétariat sovietique.
Au sein meme de la bureaucratie, les conditions de la guerre ont renforcé les éléments militaires contre lesquels la bureaucratie du Parti se voit aujourd'hui obligée de réagir.
D'autre part, l'appauvrissement général du pays, l'abaissement extraordinaire du niveau de vie de la population, et le contact pour la première fois depuis la Révolution de millions et de millions de citoyens soviétiques avec l'Europe capitaliste et son standard de vie, provoquent des réactions dans les masses, réactions dirigées d'une façon directe ou indirecte contre la bureaucratie.
Il y a actuellement, selon toute probabilité, en U.R.S.S., une telle situation de difficultés économiques et de tension sociale et politique entre les différentes couches de la population, entre les masses et la bureaucratie, entre les différentes fractions de la bureaucratie, qu'il ne peut y avoir d'apaisement que grâce à l'aide extérieure.
Ce qui explique en premier lieu la politique actuelle d'expansion de la bureaucratie soviétique.
Le « socialisme dans un seul pays » sous le nom duquel la bureaucratie a tropris inter de de te patrie en a fondie autarct a tte de serant set fermée, servant ses et politiquement. La bureaucratie cherche à parer à ces difficultés actuelles, restaurer sa base économique, à apaiser le mécontentement des masses, et à garantir contre la pression et le retour offensif de l'impérialisme, par l'extension de sa zone d'influence et de contrôle effectif tant en Europe qu'en Asie.
Les pays occupés ou contrôlés par l'U.R.S.S. doivent avant tout contribuer à la restauration rapide de la puissance économique de l'U.R.S.S. même. •
Une partie des richesses industrielles, agricoles et humaines de ces pays a été rapidement enlevée et transférée en U.R.S.S. (démantèlement des usines de l'Allemagne, de la Hongrie, de l'Autriche ; réparations en nature de la Finlande et de la Roumanie; deportation de la main-d œuvre allemande, etc...).
Ce processus a été accéléré particulièrement dans toute cette partie de sa zone actuelle d'influence, que la bureaucratie croit peut-être qu'elle sera amenée, tôt ou tard, à céder à la pression de l'impérialisme.
Par contre, dans tous les autres cas, la bureaucratie travaille selon une perspective plus longue, qui consiste à préparer l'incorporation graduelle d'une série des pays dans son orbite économique et politique. (En Europe : Tchécoslovaquie, Pologne, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Yougoslavie, et même une partié de l'Allemagne et de l'Autriche).
ces pays, l'action de la bureaucratie, déterminée en définitive par son caractère complexe de classe, a suivi la ligne générale indiquée par l'analyse de Trotsky.
L'entrée de l'Armée Rouge dans ces pays a donné partout une « impulsion au mouvement revolutionnaire des masses », comme en Finlande et en Pologne
1940.
Dans tous ces pays, l'installation du contrôle de la bureaucratie soviétique a provoqué des changements de la structure sociale, par l'accomplissement de réforme agraire, l'expropriation des capitaux étrangers, l'étatisation plus ou moins étendue des industries, la formation des comités ouvriers et des comites de paysans Trotsky a expliqué que ce processus devient inévitable, non pas parce que « la bureaucratie est attachée au programme socialiste, mais parce qu'elle ne désire et n'est pas capable de partager le pouvoir et les privilèges que ce dernier comporte avec les anciennes classes dirigeantes dans les territoires occupés ».
Cependant, cette transformation structurelle — de caractère révolutionnaire — se fait dans un sens militaro-bureaucratique et ne remplace nullement la révolution socialiste, c'est-à-dire l'activité révolutionnaire indépendante des masses dans le but d'arrver non seulement à étatiser les moyens de production, mais à contrôler d'abord et à gérer ensuite par elles-mêmes la production.
La bureaucratie ne peut cependant admettre cette action indépendante des masses. Là où elle tolère les comités ouvriers et paysans, elle ne le fait que dans la mesure où elle a assuré par le contrôle bureaucratique et policier sa prépondérance sur les masses révolutionnaires.
Nous nous séparons résolument de ceux qui nient le caractère progressif des mesures économiques prises par la bureaucratie dans les pays occupés par et qui refusent de les défendre contre les attaques de l'impérialisme et de la réaction intérieure.
Mais nous nous délimitons aussi de ceux qui, partant du caractère progressif relatif de ces mesures, confèrent à la bureaucratie une mission historique progressive.
« L'étatisation des moyens de production, écrivait en 1939 Trotsky, est, mous disions, une mesure progressive. Mais son caractère progressif est relatif; son poids spécifique dépend du total des autres facteurs. Nous devons d'abord et principalement établir que l'extension du territoire dominé par l'autocratie et le parasitisme bureaucratique, camouflé sous des mesures « socialistes », peut augmenter le prestige du Kremlin, engendrer des illusions concernant la possibilité de remplacer la révolution prolétarienne par des manœuvres bureaucratiques et ainsi de suite. Ce danger pèse de loin-plus lourdement que le contenu progressif des réformes staliniennes en Pologne.
« Pour que la propriété nationalisée dans les territoires occupés, ainsi dans rU.R.S.S. même, devienne la base d'un développement socialiste, il est nécessaire de renverser la bureaucratie de Moscou. Notre programme, par conséquent, garde toute sa validité. Les événements ne doivent pas nous prendre à l'improviste. Il est nécessaire seulement de les interpréter correctement. Il est nécessaire de comprendre clairement que des contradictions aiguës sont contenues dans le caractère de l'U.R.S.S. et dans sa position internationale. Il est impossible de se libérer d'une de ces contradictions par une pirouette terminologique (état « ouvrier » — ou pas « état ouvrier »). Nous devons prendre les faits tels qu'ils sont ; nous devons construire notre politique en prenant comme point de départ les relations et les contradictions réelles. Nous ne confions aucune mission historique au Kremlin. Nous étions et nous restons contre la conquête de nouveaux territoires par le Kremlin. Nous sommes pour l'indépendance de l'Ukraine soviétique, et si les Russes de la Biélo-Russie eux-mêmes le désirent, nous sommes pour leur indépendance. En même temps, dans les parties de la Pologne occupée par l'Armée Rouge, les partisans de la IV• Internationale doivent jouer un rôle décisif dans les expropriations des propriétaires fonciers et des capitalistes, en partageant les terres entre les paysans, en créant des soviets et des comités d'ouvriers, etc... Tout en Corant te de gen agissant ainsi, ils doivent maintenir leur indépendance politique, ils doivent lutter, durant les élections pour soviets et comités d'usines, pour Indépendancel complète de ces derniers vis-à-vis de la bureaucratie, et ils doivent mener une propagande révolutionnaire dans un esprit de méfiance vis-à-vis du Kremlin et de ses agences locales. »
C'est encore aujourd'hui notre position en ce qui concerne nos tâches dans les pays contrôlés par l'U.R.S.S propriété étatique des moyens de production de l'U.R.S.S. et des mesures progres- Mais là, aussi bien qu'à l'échelle mondiale, la question de la défense de la aujourd'hui subordonnée avant tout à la défense des intérêts de la révolution sives économiques et sociales appliquées dans les pays contrôlés par elle, est prolétarienne mondiale. Et cette défense implique, aussi bien en U.R.S.S. que dans le reste du monde, une lutte implacable pour le renversement révolutionnaire de
IVe : INTERNATIONALE 5 la bureaucratie thermidorienne, et contre la politique revisionniste et antiprolétarienne des partis staliniens.
« Le principal critère politique pour nous, écrivait Trotsky, n'est pas la transformation des relations de propriété dans telle ou telle région, aussi importante qu'elle soit en elle-même, mais plutôt les changements dans la conscience et l'organisation du prolétariat mondial, le renforcement de son aptitude à défendre ses conquêtes précédentes et à en faire des nouvelles. De ce point de vue, le seul point de vue décisif, la politique de Moscou, prise comme un tout, garde complètendent son caractère réactionnaire, et reste le principal obstacle dans la voie de la Révolution mondiale. »