Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › numéro d’août-septembre

La première phase de la révolution européenne (II)

E. Germain · Quatrième Internationale, numéro d’août-septembre · août-septembre 1946 · p. 16-26 · 8 198 mots

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par E. Germain

II. La liquidation de la première étape

Lorsque l'appareil de répression allemand s'effondra, lorsque les masses des différents pays européens font violemment irruption sur l'arène politique, la bourgeoisie se trouve dans une situation des plus périlleuses. Son ancien appareil coercitif n'existe plus. D'une nouvelle machine répressive, seuls des noyaux embryonnaires sont présents. Les organisations fascistes sont balayées. Ceux qui sa sont compromis avec elles d'une façon ou d'une autre - généraux, policiers, hauts fonctionnaires, fabricants, banquiers, politiciens - tremblent non seulement pour leur position sociale, mais pour leur vie. Les vieux parus bourgeois traditionnels ont disparu ou se trouvent en pleine décomposition. Dans ces conditions, il est absolument clair que la position initiale de la bourgeoisie sera une position défensive.

Afin de canaliser d'abord, d'arrêter et de briser l'initiative des masses, la bourgeoisie dispose cependant de deux importants atouts : les forces militaires anglaises et américaines et les « leaders » opportunistes du prolélariat : staliniens et réformistes. C'est en jouant tantôt. l'un, tantôt l'autre de ces atouts, que la bourgeoisie s'efforce d'imposer son jeu, et de rétablir momentanément « l'ordre » dans la situation politique.

Le premier but, immédiat, de la bourgeoisie, est l'arrêt des actions de masse.

Il faut pour cela qu'elles quittent la rue et rentrent à la maison. La proclamation de l'état de siège seul ne saurait y suffire. Il faut encore que les dirigeants du mouvement, les chefs staliniens en premier lieu, multiplient les appels au « calme ».

Sans les dirigeants des F.T.P. en France, sans le « Front de l'Indépendance » en Belgique, sans les « Forces de l'Intérieur » en Hollande, sans les chefs du « Comité de Libération Nationale » en Italie, la bourgeoisie n'aurait en aucune façon pu arriver à une « stabilisation » momentanée de la situation, mais aurait dû faire face presque partout, à la guerre civile (31).

(*) Voir la première partie dans notre numéro de juin-juillet.

(31) Voiel, parmi tant d'autres, deux jugements caractéristiques à ce sujet: .. Le commissaire de police (de Liége) lui-même supplía les autorités légales — toujours elles ! - de ne point lul enlever la collaboration des partisans, qu'ils fussent F.I. ou de l'Armée de la Libération. « Sans eux, comment maintiendrais-je l'ordre », soup rait-ll, » (Front, organe du Front de l'Indépendance en Belgique, n° 4 du 28-9-1944.)

* Les Allemands quittèrent Athènes le 13 octobre. Durant trois fours, E'ELAS seul controla L'ELAS y entra quelques heures plus la ville et n'essaya pas de se saísir du pouvoir d'une facon quelconque. Au contraire. on s'aligna sur les quais du Pirée et applaudit l'arrivée des troupes britanniques le 16 octobre, » (New Statesman and Nation, 9-3-1946.)-

Une fois cette « stabilisation » éphémère obtenue, la bourgeoisie s'efforce avant tout de reconstruire son propre appareil coercitif. Nettement insufrisant au début, cet appareil doit être épaulé à tout moment de crise par les forces armées de l'impérialisme. Deux mois après la « libération », ce sont les troupes du général Erskine qui « protègent » Pierlot contre la « Résistance » en Belgique. Trois mois après la « libération », ce sont les soldats de Scobie qui essayent d'écraser en Grèce l'Elas Pendant près de six mois à partir de la « libération » en Italie, c'est l'administration militaire anglo-américaine qui construit un « cordon sanitaire » infranchissable entre le centre révolutionnaire de la Lombardie et le reste du pays, allant jusqu'à l'arrestation du vice-président du conseil Nenni, « coupable » d'avoir prononcé un discours politique...

Mais pendant que la bourgeoisie poursuit activement la reconstruction de son propre appareil, d'Etat, il faut que le pays soit « gouverné ». L'offensive du prolétariat a porté en avant les dirigeants des vieux partis ouvriers. Ceuxci sont prêts à faire fout leur possible pour tenir le mouvement dans des bornes « raisonnables ». A son tour, la bourgeoisie ne peut imposer sa volonté, pour le moment, qu'à travers les leaders opportunistes: les rapports de forces sont encore trop défavorables pour qu'elle gouverne elle-même.

Par ailleurs, il lui faut trouver les hommes et formations politiques aptes à gouverner directement pour elle, et pour cela, discréditer préalablement les « leaders de gauche ». C'est ainsi que, par-dessus la tête des masses, au lendemain de la «libération » se formèrent partout des gouvernements de coalition, s'appuyant en premier lieu sur les représentants des partis ouvriers opportunistes et de la « résistance », mais solidement encadrés par des représentants directs de la bourgeoisie (32).

La nature des régimes issus de la « Libération »

Ces gouvernements étaient-ils des gouvernements « démocratiques » ? Ils l'étaient certainement dans ce sens que leur existence était conditionnée par l'existence et l'appui des organisations de masse, en premier lieu des organisations ouvrières. Mais ils ne l'étaient pas dans le sens « classique » du mot, c'est-à-dire qu'ils ne gouvernaient ni d'après des règles « constitutionnelles », ni grâce aux rouages du suffrage universel.

En effet, au moment même où la coalition gouvernementale se forme, les

NATIONALE 17 réelles « concessions démocratiques » que la bourgeoisie accorde aux masses sont extraordinairement minimes. Les élections sont retardées pendant de longs mois dans tous les pays. Elles ne se tiendront que lorsque la première étape révolutionnaire sera complètement « liquidée ». Elles auront lieu en Hollande 12, en France 13, en TchécoSlovaquie 14, en Belgique 17, en Italie 24 mois après la « libération » de la capitale. Et ce n'est pas un hasard que les seuls pays « libérés » qui aient eu de rapides éleclions, la Hongrie, l'Autriche et le Danemark, soient également ceux dans laquelle l'activité autonome des masses s'était le moins manifestée !

Dans la mesure où existent, au début, des organismes représentatifs, ils sont, soit complètement (France, Italie, Tchécoslovaquie, Pologne et tous les pays balkaniques), soit partiellement (Hollande, Danemark, Norvège) nommés administrativement par en haut. Seule, la Belgique conserve son ancien parlement élu, « épuré » des fascistes et vidé de tous ses membres déportés en Allemagne, un véritable parlement « croupion » qui ne sera liquidé qu'au début de 1946.

Dans tous les pays, la bourgeoisie s'oppose énergiquement et avec succès, aux faibles tentatives de « démocratisation » et « d'épuration » de l'armée et de la police. Encore faut-il réaliser qu'à aucun moment, les représentants opportunistes des masses n'ont exigé des formes radicales d'épuration. Ils se bornaient en : néral à demander plus de « sévérité » de la part des tribunaux ou enquêteurs bourgeois, et à demander l'introduction d'éléments « nouveaux », issus de la Résistance, dans les cadres de l'appareil d'Etat (32 bis). Simple querelle de méthode en fait, les

(32) En France, les représentants du Consell National de la Résistance et des partis ouvriers constituent la majorité des ministres du premier cabinet de Gaulle à Paris. Belgique, Pierlot introdult dans son premier gouvernement Demany et Dispy, dirigeants la Résistance. des deux organismes les plus En Hollande le dirigeant du importants de principal mouvement de résistance, le professeur Logeman. forme le nouveau gouvernement. En Italie, Parri constitue un gouvernement avec les représentants des partis du Comité de Libération Nationale. En Grèce, 5 membres de l'EAM avaient déjà auparavant introduits dans le gouvernement Caire. etc

(32 bis) En Grèce. ou pourtant cette revendication avait le plus de fondement réel les staliniens semblent meme avoir abandonné cette revendication « minima » Observer du 24-3-46 rapporte que « Zackariades. le dirigeant communiste... me déclara que les communistes étaient prêts à abandonner leur revendication pour l'épuration de l'armée et de la police de ces officiers ...que la gauche avait accusés jusqu'lel de transformer ces forces en instruments de la réaction... » (Socialist Appeal, avril 1946)

IV° INTERN deux partenaires ayant en vue le renforcement de l'appareil bourgeois. La bourgeoisie préfère cependant y placer les hommes dont elle est sûre, et, de son point de vue, elle n'a pas tort.

L'exiguité des concessions « démocratiques », au lendemain de la « libération », apparait particulièrement dans le domaine de la justice. Dans presque tous les pays, les nouveaux gouvernements maintiennent la plupart des lois et ordonnances promulguées sous l'occupation allemande. L'état de siège implique partout une censure sévère, souvent double ( censure militaire et civile, comme en Italie, en Belgique, en Pologne et dans tous les pays balkaniques), qui permet d'écarter froidement tous les « gêneurs ». L'appareil de justice, le seul qui soit resté intact aux classes dominantes dans la plupart des pays, conserve plus que jamais son caractère sacro-saint. La devise de la justice bourgeoise, « Noll me tangere », est appliquée presque partout avec succès. L'écrasante majorite des juges restent les mêmes que sous l'occupation, ce qui permet en Belgique un scandale comme l'acquittement de plusieurs collaborateurs économiques, et en France celui du procès Pétain. Les « chefs fascistes » sont traités avec circonspection, et jugés de longs mois après la « libération » (33). Seule, l'action des partisans italiens et la pression de la bureaucratie soviétique dans les pays balkaniques aboutirent à une justice un peu plus « expéditive » mais dont le caractère social est aussi fccièrement différent.

Faut-il en conclure que nous avons assisté à la formation de gouvernements bonapartistes dans la plupart des pays d'Europe ? Ce serait erroné, à ce stade, pour tous les pays, même pour la Grèce. Ce qui constitue le facteur essentiel qui marque que nous ne sommes pas en présence de gouvernements bonapartistes, c'est l'absence d'un élément stable de pouvoir; car c'est precisément sur l'existence d'un élément pareil, l'Armée, la police, l'appareil d'Etat, qu'une figure bonapartiste peut s'appuyer pour s'élever au-dessus de l'équilibre des classes en présence. L'absence d'un appareil coercitif stabilisé, la poussée ouvrière, voilà les facteurs qui obligent la bourgeoisie à admettre temporairement l'existence de gouvernements de coalition avec les leaders opportunistes.

La nature des régimes politiques issus de la « libération » apparaît done comme un compromis, comme une résultante, de deux forces : la poussée des masses canalisée et brisée par les dirigeants rétormistes d'un côte, la volonte autoritaire de la bourgeoisie d'autre part. Cette volonté autoritaire de la

ATIONALE bourgeoisie est déterminée par toute la situation économique, politique et sociale : l'instabilité extrême du régime, la nécessité de la reconstitution du capital à travers une surexploitation des travailleurs. Elle s'est affirmée partout clairement, aussi longtemps que les masses n'avaient pas encore bouleversé les données par leur action, en Afrique du Nord, en Italie du sud, en Roumanie et en Hongrie avant l'entrée proprement dite de l'Armée Rouge, Elle réapparaitra de nouveau lorsque la bourgeoisie tentera d'imposer sa propre politique, après la liquidation de la première élape révolutionnaire (34).

Technique de la trahison

Comme nous l'avons décrit plus haut, les masses, qui poussaient en avant leurs leaders opportunistes, réformistes et staliniens claire conscience ale vision socialiste Elles acceptèrent, et acceptèrent avee enthousiasme, la formulation de leurs revendications dans cet étrange jargon < nouveau » mi-démocratique, mijacobin, qui constitue, comme l'affirme avec élégance Etienne FaJon, « l'humble contribution du Parti Communiste français à la doctrine marxiste-léniniste (!) » (35). A la base de cette acceptation se trouve pourtant une équivoque. C'est sur cette équivoque, qui n'est que l'expression de la désertion des leaders opportunistes, du camp de la classe ouvrière dans celui de la classe bourgeoise, que joueront à fond les chefs staliniens pour liquider la première étape de la montée révolutionnaire.

Quand les masses poursuivirent d'une haine implacable le régime nazi et ses représentants dans les pays occupés, elles n'exprimèrent par cela que la haine envers ceux qui les surexploitèrent, qui avaient détruit leurs organisations, qui les déportèrent et les traquèrent avec leur Gestapo. Les staliniens et réformistes essayèrent de transformer cette haine en une « haine du Boche ». S'ils se heurtaient encore à des bourgeois, ce ne fut plus en tant que bourgeois, mais en tant que * Collaborateurs » qu'ils les attaquaient. Le lendemain de la « li-

(33) Par exemple: en Norvège, Quisling est jugé 6 mois, en Hollande Mussert 10 mois, en Belgique Robert Poulet et en France Pierre Laval 12 mois après la * Libération ».

(34) Il est à noter que la tendance de la bourgeoisie à imposer des gouvernements autoritaires, du type plus ou moins bonapartiste, s'appuye surtout sur la monarchie, larmée et le clergé , L'appul des masses petitesbourgeolses désespérées n'existe pas, ces couches au contralre sont au début attirées par le prolétariat

(35) Rapport d'Etienne Fajon au Congrès du P.C.F. (Humanité, 25-6-1045.)

IV* INTERN bération », ils s'efforcèrent de toutes leurs forces de détourner la classe ouvrière de ses véritables tâches, qui pour la majorité des travailleurs étaient impliquées dans celles formulées par les « résistances », vers... la continuation de la guerre impérialiste de leur propre bourgeoisie contre l'Allemagne. C'est sous ce prétexte qu'ils poussèrent la classe ouvrière en France et en Belgique à admettre d'abord « l'intégration » des partisans dans l'armée bourgeoise, intégration qui se soldait par leur dissolution pure et simple et le remplacement de leurs « officiers résistants » par des officiers réactionnaires, souvent compromis dans la * collaboration ». La logique interne de la trahison amena les chefs staliniens, partis en guerre contre « l'attitude anti-patriotique » de la bourgeoisie, à accepter non seulement leur subordination à l'Etat de cette bourgeoisie, leur intégration dans sa guerre impérialiste, mais encore leur soumission à d'authentiques généraux collaborateurs !

Quand les masses parlèrent de « démocratie politique », elles se figurèrent un régime opposé de toutes pièces au régime bourgeois : un régime dans lequel l'élection ne compterait pas seulement pour les parlementaires, mais aussi pour les officiers; les juges, les fonctionnaires, et même les contrôleurs du ravitaillement (36).

Mais au nom de la même « démocratie », staliniens et réformistes imposèrent aux masses des « Assemblées Consultatives » nommées par l'Etat bourgeois, des juges « inamovibles » qui avaient servi sous les nazis, des fonctionnaires corrompus entièrement dévoués à la bourgeoisie. Ainsi, loin d'opposer la « démocratie bourgeoise » classique à la « dictature du prolétariat », comme l'avait fait la social-démocratie après la première guerre mondiale, les leaders opportunistes opposaient à la démocralie telle comprenaient les masses, et qui ressemblait fortement à la démocratie prolétarienne, la « démocratie » autoritaire et entièrement pourrie qui s'entoure de policiers fascistes, qui refuse d'organiser des élections, et qui interdit comme bon lui semble, journaux, meetings, grèves et même organisations ouvrières.

Quand les masses parlèrent de « démocratie économique » qui, à leur avis, devait « compléter » la « démocratie politique », elles donnèrent une expression, certes confuse, mais non moins réelle, aux tendances fondamentales du prolétariat à notre époque de lutte pour l'expropriation des expropriateurs, Pour les masses, la « démocratie économique » signifiait l'expropriation de tous les capitalistes qui avaient travaillé

ATIONALE 19 pour la machine de guerre nazie (c'est-àdire l'écrasante majorité de la grande bourgeoisie), la nationalisation des trusts et des banques sans payer de plantureuses indemnisations aux capitalistes, l'organisation d'un ravitaillement équitable sous organisation populaire. Pour les leaders opportunistes, la « démocratie économique » s'avéra être le remplacement, à la tête d'un appareil fonctionnaire véreux, du ministre « bourgeois » par un ministre « communiste » (en Belgique) ou « socialiste » (en France), la continuation du marché noir, le paiement de grasses indemnités aux « pauvres » capitalistes expropriés, et l'organisation de caricatures de « comités d'entreprise »... dans le but d'augmenter la production en surexploitant les travailleurs ! Acceptant les responsabilités du pouvoir bourgeois, ces spécialistes de la lutte contre « les puissances d'argent » sont logiquement amenés à nommer des banquiers comme directeurs des banques « natio nalisées », à faire « contrôler » les prix de revient des grandes industries par les agents des industriels et à « combattre » les trusts les mains dans les mains avec leurs représentants les plus patentés (37).

Les « illusions démocratiques » des masses qui sont une réalité bien tangible, produit de la domination fasciste et de la faiblesse des partis révolutionnaires, ne sont done pas, par leur nature, « opposées », mais au contraire, fondamentalement conformes aux aspirations socialistes des travailleurs, produits de leur situation sociale et de leur expérience, dont elles ne constituent qu'une expression confuse. Invoquer ces illusions pour excuser un abandon des mots d'ordre transitoires, révolutionnaires, signifie non seulement ne pas saisir toute la complexité de l'état d'esprit des masses, mais aussi et surtout, excuser en pratique la politique traître des partis opportunistes et renforcer leur emprise sur les masses (87 bis). Il faut

(36) Voir : Le régime original des villages gouvernes par les partisans grecs et yougoslaves, italiens et français.

(37) Par exemple: dans les cabinets de Gatille, à côté de Mayer, Pleven, etc. En Belcôté gique. a côté de Devèze, Godding, etc. En Hollande, nos camarades ont fait la dém ›nstration que plus de la moitié des ministres de ce « cabinet des gauches » sont directement des hommes de main des trusts.

(37 bis) Car c'est précisément chez les dirigeants staliniens que cet « argument revient comme un morne leitmotiv: « Il faut abandonner la gesticulation révolutionnaire et le bavardage gauchiste quant à la « réalisation immédiate » du socialisme. Ce qu'on peut réaliser, c'est une démocratie renaissante... » (E. Fajon, Humanite. 25-6-1945).

Nous n'avons pas abandonné notre but. le socialisme, Mais nous savons ce que nous l'exprimer clairement: « les illusions démocratiques » des masses ne constituent d'aucune façon un frein à l'action révolutionnaire, ni une explication pour l'échec de la première étape révolutionnaire. L'abandon volontaire et conscient par les leaders opportunistes de tout programme anti-capitaliste, leur inté gration complète dans le mouvement pour la reconstruction de l'Etat et de l'économie capitalistes, la façon cynique dont ils ont trompé les masses en spéculant sur la confusion des notions et le manque d'éducation des travailleurs, voilà les facteurs responsables !

La liquidation des noyaux du double pouvoir

Une fois les leaders opportunistes inclus dans les sommets de l'appareil gouvernemental, les masses rentrées à la maison et les bases jetées pour la reconstitution d'un nouvel appareil coercitif, la bourgeoisie passe à la réalisation de son but suivant : la liquidation des noyaux de dualité de pouvoir, en premier lieu, la liquidation des forces armées autonomes des masses. Le rythme et le succès de cette liquidation diffèrent fortement d'un pays à l'autre et sont, en dernière analyse, en rapport inverse avec la pression ouvrière.

D'une façon générale, la bourgeoisie essaye d'amener les « leaders opportunistes » à une capitulation totale, Porteparole de la bourgeoisie devant les masses, ces leaders tentent à leur tour d'amener les masses à abandonner volontairement ce qu'elles avaient conquis Mais par ailleurs, le degré de docilité des masses envers les leaders opportunistes détermine également leur degré de docilité envers la bourgeoisie. D'autres facteurs peuvent. certes, jouer un rôle. Les intérêts de la bureaucratie soviétique ont déterminé des attitudes plus « à gauche » des chefs staliniens dans un pays par rapport à un autre (38). Des provocations directes de la part de la bourgeoiste ou de l'impérialisme ont également pu influencer les événements, comme en Grèce. Mais d'une façon générale, la liquidation des noyaux de dualité de pouvoir s'opéra à froid, sans collisions armées, partout où la volonté de résistance des masses avait déjà été décisivement brisée par les dirigeants opportunistes. Ainsi, Thorez obtenait du prolétariat français la dispouvons réaliser immédiatement, en réalis tes: l'augmentation production... (E, Lalmand, Drapeau Rouge, 28-1-1946.) Ainsi, l'on voit où se cachent les partisans les plus audacieux de la « révolution populaire démocratique ».

solution des milices patriotiques, Togliatti du prolétariat italien la dissolution des partisans. En Belgique, la dis= solution des partisans, préparée et rendue possible par l'ensemble de l'action du P.S. et du P.C., produit au dernier moment des incidents non sans importance (journées de novembre 1944), Mais en Grèce, la tentative de désarmement de l'ELAS provoqua uniquement la guerre civile, malgré toutes les capitulations des chefs staliniens, parce que les masses forcèrent ceux-ci à arrêter momentanément leur recul, pour conserver leur contrôle sur elles. Enfin, dans la plupart des pays balkaniques, en Pologne, et surtout en Tchécoslovaquie, des millces ouvrières indépendantes de l'armée nationale continuent à exister, encore maintenant, bien que de plus en plus bureaucratisées et domestiquées par les staliniens. Notons aussi que dans plusieurs parties d'Italie, les partisans ne Se sont pas laissés désarmer, continuent à exister en marge de la société et constituent des ferments révolutionnaires très importants

Plus caractéristique encore est la manière dont les chefs opportunistes aidèrent la bourgeoisie à liquider des tentatives d'expropriation. Admettant d'abord le « fait accompli », les dirigeants staliniens et réformistes essayèrent d'adjoindre aux comités ouvriers qui contrôlèrent et gérèrent en fait ces usines, des « commissaires gouvernementaux », qui, sous tous leurs déguisements, constituent en réalité le « cheval de Trole de l'Etat capitaliste, introduit dans ces bastions d'une nouvel ordre ouvrier ». Puis, on établit que ces usines devaient être « rendues à la nation », c'est-à-dire « nationalisées ». Employant la pression économique, politique el militaire sous toutes ses formes (39), les chefs staliniens amenérent la liquidation du contrôle ouvrier, puis la suppression en fait de la gestion ouvrière, puis la gestion et le contrôle complet de l'Etat bourgeois sur les entreprises. Cela se soldait enfin par le paiement de pro-

Agree (importance stratégique de la Grèce) hollandais (la Hollande n'a pas encore compiètement régularisé ses relations avec I'U.R.S.S.I) sont plus « à français et Italien ourgeoisies réciproques. complètement impotentes, du rang de satellites de l'impérialisme anglais ou américain à celui de puissances « indépendantes ».

(39) Dans la banlieue parisienne par exemple, le ministre stalinien de l'Air Tillon menaçait l'usine « Jumo » de suppression complète des commandes d'Etat s'ils ne « cas saient » pas le dirigeant trotskvste de leur comité d'usine et leur politique militante. En Pologne, ce fut l'Armée Rouge qu'on employa pour ellminer le contrôle ouvrier, au nom de l'autorité des employeurs * (1) (The Economist, 12-5-45.)

fitables « compensations » aux anciens propriétaires. C'est ainsi que les dirigeants opportunistes transformèrent de véritables expropriations par les ouvriers en de frauduleuses opérations économico-financières, au profit de certains groupements capitalistes. Les choses se passèrent de cette façon notamment en France (Berliet), en Italie, en Tchécoslovaquie, en Pologne et en plusieurs régions allemandes. Il faut, bien entendu, constater que ce processus n'est pas encore partout achevé. Ainsi, le contrôle ouvrier subsiste à beaucoup de points de vue encore en Tchéslovaquie, et même, dans un certain sens, en Italie et dans la zone soviétique en Allemagne (voir la note 8).

Les autres tentatives d'action autonome des masses, surtout dans le domaine de la justice et de l'organisation du ravitaillement, ont été liquidées d'une façon plus rapide par les forces conjointes de l'impérialisme, de la bourgeoisie indigène et des leaders opportunistes. Seuls en des endroits isolés, des comités populaires et des tribunaux révolutionnaires ont pu survivre pendant un certain temps. Par contre, il est intéressant de noter qu'une accentuation ultérieure de l'action des masses est souvent caractérisée par une réapparition d'organismes de ce genre.

Avec la liquidation des noyaux de dualité de pouvoir, les chefs réformistes et staliniens ont 'accompli leur principale tâche pour la bourgeoisie. Tandis qu'ils exhortèrent les ouvriers à rester dans la « légalité constitutionnelle », la bourgeoisie a en effet accéléré de toutes ses forces la reconstruction de son appareil d'Etat et le regroupement de ses forces politiques. Sa tâche économique restait pourtant à achever. Aussi, les leaders opportunistes lui of frent-ils avec ostentation leurs bons ser-' vices sur ce terrain : eux, et eux seuls, sont capables d'imposer aux travailleurs la devise « Produire d'abord », qui se traduit dans un langage plus concret par l'ordre : « Travailler plus et gagner moins » (40). Mais la bourgeoisie, qui préfère imposer sa politique par ses propres agents, qui est pleine de méfiance envers les chefs staliniens, agents de la bureaucratie soviétique, qui est forcée par la situation objective de s'acheminer rapidement vers une domestication complète du mouvement ouvrier, et qui ne peut même plus tolé: rer les rares vestiges de démocratie ouvrière qui subsistent encore dans les organisations de masses, sait d'autre part très bien, qu'elle ne pourra imposer un gouvernement réactionnaire que si les rapports de forces entre les classes sont décisivement changées en sa faveur. Elle commence donc par tâter le terrain, pour voir dans quelle mesuie elle a encore besoin de ses agents petits-bourgeois. La contre-offensive de la bourgeoisie est la fin de la première étape révolutionnaire.

Six mois après la « libération », la situation semble bien différente dans la plupart des pays. En France, le gonflement extraordinaire du budget militaire, ensemble avec la constitution d'une police secrète au service personnel de de Gaulle, ont formé un pôle opposé assez stable à celui des masses. Celles-ci sont rentrées « dans l'ordre » et on n'assiste plus qu'à de rares soubresauts de la lutte sur le terrain purement économique. Tandis que la bourgeoisie regroupe ses forces autour de de Gaulle, la classe ouvrière est paralysée par la formule de * Production d'abord ». En Belgique, on assiste à un regroupement similaire autour du roi Léopold III. Il faut remarquer cependant, qu'une puissante vague gréviste constitue le prolongement naturel des événements de septembre 1944, et que c'est pratiquement par elle que s'est exprimée la volonté de lutte du prolétariat, bloquée par la politique capitularde de la direction politique et syndicale. En Italie, la bourgeoisie a réussi à briser l'échine aux organismes autonomes des masses. Elle opère un rapide regroupement politique, concentrant ses forces sur le maintien de la monarchie et l'ajournement des élections de la Constituante. En Grèce, la bourgeoisie a de nouveau en main les rênes du pouvoir et, en organisant systématiquement la terreur blanche défaite ouvrière de profite des effets temporaires de la janvier 1945 et de la présence des troupes impérialistes pour préparer des élections truquées et un plébiscite rétabi!ssant la monarchie. Enfin, dans les pays occupés par l'Armée Rouge, et en Tchécoslovaquie, les masses sont rentrées dans le calme, la bourgeoisie reprend confiance et recommence à préparer une réaction

Avec le retour « au calme », l'arrêt temporaire de la poussée aux masses, coïncide en général une tentative de la bourgeoisie de « tâter le pouls de la

(40) " Les mineurs veulent bien travailler pour (le « socialiste ») Van Alcker mais pas pour (le catholique) de Schrijver, voila comment le réformiste Victor Larock résume la situation politique dans son journal le Peuple. Quant à la France, Thorez continue inlassablement ses tournées dans tout le pays, pour inciter les travailleurs à produire plus de plus-value pour la bourgeoisie.

TV° INTERNATIONALE résistance ouvrière potentielle », de déterminer, dans quelle mesure les rapports de forces ont été changés au profit des capitalistes. D'une façon générale, ces tentatives de contre offensive bourgeoise se soldent par un échee. Presque partout, la résistance ouvrière s'avère encore trop puissante. La bourgeoisie se voit forcée de continuer à gouverner à travers ses agents petitsbourgeois.

En France, le général de Gaulle, après avoir réussi à combiner des élections « démocratiques » avec un plébiscite sur sa personne, apparait comme la figure bonapartiste la plus nette sur la scène politique en Europe. Il affronte systématiquement l'Assemblée Consti: tuante, impose sa volonté au Parlement, aux partis et au pays, et essaye d'enrayer complètement toute action législative indépendante du pouvoir exécutif (41) Mais la résistance s'avère trop grande à ses velléités autoritaires, et il se retire momentanément.

En Belgique, la bourgeoisie provoque, à travers la crise royale, un véritable essai d'imposer à la classe ouvrière un régime autoritaire. Ici aussi, - elle se voit forcée de reculer momentanément : les réformistes et staliniens restent au pouvoir, la question royale reste suspendue. En Italie, le parti libéral réussit à provoquer une crise gouvernementale en s'opposant aux mesures d'épuration peu radicales d'ailleurs, proposées par Nenni. Cependant, le gouvernement de Gasperi n'est que légèrement à droite du gouvernement Parri, les élections municipales apportent plus de 50 % des voix aux partis ouvriers et la question de la monarchie reste suspendue : la contre-offensive bourgeoise n'a pas atteint ses principaux objectifs.

En Aulriche et en Hongrie, la bourgeoisie, profitant de la démoralisation produite par les pillages de la bureaucratie soviétique, réussit à se saisir du pouvoir. Mais la pression de la bureaucratie ainsi que les difficultés économques la forcent cependant à opérer toujours avec prudence, à tolérer la présence des leaders opportunistes au gouvernement, et d'admettre même un renforcement du contrôle de ceux-ci sur l'appareil. En Roumanie, la bourgeoisie se groupe autour du roi Michel, adresse un appel direct à l'impérialisme américain pour demander de l'aide contre la pression de la bureaucratie, essaye même une manifestation armée et réussit à réintroduire ses représentants directs au gouvernement. En Pologne, Mikolajczik passe à l'offensive sur toute la ligne et revendique l'entièreté du pouvoir. Enfin en Tchécoslovaquie, la bourgeoisie réussit enfin à imposer le contrôle de l'Etat sur l'industrie et à rétablir l'autorité du gouvernement central, mais elle doit continuer à tolérer et les comités d'usines exerçant encore un contrôle de fait sur la production et les « comités de libération » qui disputent l'autorite aux organismes « officiels ». Seulement en Grèce, la bourgeoisie semble avoir remporté une victoire politique temporaire.

Si Pon veut donc établir la courbe des événements en Europe depuis la « libération » jusqu'à maintenant, on reçoit le tableau suivant : d'abord une brève poussée révolutionnaire, sporadique et fractionnée, créant des noyaux d'une dualité de pouvoir, et prolongée en général par une série d'actions économiques d'envergure, Puis un arret progressit de la poussée ouvrière, coincidant avec l'arrivée au pouvoir de coalitions s'appuyant sur les partis ouvriers opportunistes. La tentative de la bourgeoisie pour prolonger à son tour cet arrêt de la poussée ouvrière en excluant les leaders opportunistes du pouvoir et en imposant des gouvernements autoritaires échoue à son tour. La première étape se termine, si l'on veut par un match nul.

Si ce match nul n'est qu'apparent, parce que potentiellement la classe ouvrière reste plus forte, et capable de se lever à nouveau dans des actions d'une ampleur bien plus large que celles qui caractérisèrent la première étape, alors il ne faut pas non plus oublier que la bourgeoisie a regagné non seulement de la confiance, de l'espoir et de l'initiative, mais qu'on a assisté, en quelques mois de temps, à un renversement complet des rapports, à beaucoup de point de vue. Les staliniens qui apparurent à la bourgeoisie comme de véritables sauveurs, au lendemain de la « libération », ne sont pas seulement attaqués avec violence dans la presse de droite. On ne voit pas seulement réapparaître toutes les formules usées quant au « danger communiste » et à la « menace russe ». Mais précisément à mesure que décroît la « menace communiste » proprement dite, c'est-à-dire l'action et l'initiative des masses, réapparaissent les attentats, la violence, les bandes néo-fascistes réorganisées dans le camp bourgeois.

En France, durant la crise gouvernementale suivant la démission de Gaulle, des officiers de l'Armée Leclerc font irruption dans un meeting socialiste, blessant le vieux leader Bracke. En Belgique, durant la crise royale, plusieurs attentats de bombe ont lieu sur des sièges du Parti communiste. En Italie, une terreur systématique

(41) Ce qui constitue une des caractéristiques essentielles du bonapartisme,

IV® INTERN commence à s'organiser contre les partis ouvriers, atteignant au mois de mars un premier point culminant, quand une foule, décrite par la presse bourgeoise comme « des anciens combattants », met le feu, à Naples, aux sièges du P.C., du P.S. et aux Bourses du Travail. En Pologne, les assassinats des dirigeants ouvriers ont lieu quotidiennement. Enfin, en Roumanie, selon une dépêche de l' « Humanité » du 11 avril, des membres du parti réactionnaire « nationalpaysan » ont attaqué des manifestants ouvriers, faisant plusieurs victimes, à Berlad, Zargovisk et Deva... Ainsi est prouvé une fois de plus le crétinisme de ceux qui prétendent que la « violence de la bourgeoisie » est « provoquée par la violence du prolétariat ». C'est précisément l'absence d'une action rapide et décidée de la classe ouvrière, alors qu'elle en possède toutes les possibilités, qui permet à la bourgeoisie de se ressaisir et de riposter à l'hésitation et à la couardise des leaders opportunistes par sa propre terreur organisée !

L'analogie historique avec la montée révolutionnaire après 1918

Quelles ont été les causes de l'arrêt momentané de la poussée ouvrière ? Pouvons-nous bien parler d'un « arrêt momentané », ou s'agit-il réellement de toute une « nouvelle époque » pendant laquelle la vie politique et sociale des différents pays d'Europe restera plus ou moins « stabilisée » ? Vollà ce qu'il nous faut examiner, pour pouvoir déterminer des perspectives pour la période prochaine. Ceci nous ramène naturellement à comparer l'arrêt actuel de la poussée ouvrière avec des arrêts analogues que nous avons connus après 1918, pour en préciser la nature.

Après la première guerre mondiale, le mouvement révolutionnaire, à l'exception de l'Allemagne et de la Bulgarie, a dépassé son point culminant en 1921, reflué avec quelques faux épisodiques pour arriver à la stabilisation définitive en 1923, Dans « Nouvelle Elape », Trotsky en a déterminé les causes : 1) les défaites ouvrières qui marquent l'apogée de la montée révolutionnaire, qui renforcent _ lapparell d'Etat et la confiance de la bourgeoisie, et épuisent l'énergie révolutionnaire du prolétariat ; 2) avant tout, la prospérité économique relative succédant à la guerre, arrêtée en 1920-21 par une brève crise, au moment où le mouvement révolutionnaire commençait déja à re-

ATIONALE 23 flouissant à la stablisation conome fluer, ce qui renforça que à partir de 1923.

Il ne faut pas étudier profondément la situation économique actuelle en Europe pour remarquer que, la Belgique exceptée, dans aucun pays une stabilisation économique momentanée — pour ne pas parler de la prolongation d'une prospérité de guerre qui n'a existé nulle part sur ce continent = peut expliquer l'arrêt momentané du mouvement des masses, Au contraire, dans tous les pays, le marasme complet de l'économie constitue la source principale difficultés pour la bourgeoisie, comme l'écart entre la hausse des prix et la stabilisation des salaires nominaux constitue partout le sümulant le plus important en ce moment de l'action ouvrière. Si l'on tient compte du fait que l'index de la production économique est en janvier 1946 respectivement 60 pour la Hollande, 50 pour la France, 35 pour la Yougoslavie, 30 % pour ia Grèce, que l'industrie lourde en Tehécoslovaquie travaille actuellement à 15 % (42) de sa capacité et qu'en Italie, il y a près de 4 millions de chômeurs, alors on réalise également combien sont superficielles les explications, suivant lesquelles une légère amélioravion dans leur situation économique aurait amené les ouvriers à s'abstenir temporairement de la lutte.

D'autre part, comme nous l'avons déjà montré ailleurs, il ne peut etre question d'une défaite cuvrière ayant brisé l'élan révolutionnaire et combattif du prolétariat. Il est hautement significatif, à ce sujet, qu'en Grèce, dans le seul pays ou la classe ouvrière a subi une défaite armée, et où la bourgeoisie a remporté une victoire politique complète, on assiste à une montée nouvelle et puissante de luttes économiques, qui semblent être des signes précurseurs semblent d'une nouvelle étape de luttes révolutionnaires (43). Et cela est tout à fait logique si l'on considère le fait : 1) que le prolétariat n'a encore nulle part engagé toutes ses forces dans une lutte générale ; 2) que les rapports de forces entre lui et la bourgeoisie lui restent fondamentalement favorables ; 3) que la bourgeoisie n'est pas encore capable de rétablir tant soit peu l'économie du pays.

Dans ces conditions, toute anaiogie avec 1923 ne peut que créer de la con-

(42) Données fournies respectivement par : le discours du ministre hollandais Bos à Utrecht, le 2-4-46 (Quatrième Internationale, février 1946: Economist, 19-1-46; New Statesman and Nation, 30-3-46 ; New Statesman and Nation, 2-2-46.)

(43) Newsletter du Secrétariat International de la ive Internationale, du 21 mars 1946.

IV° INTER fusion. L'arrêt du mouvement des masses ne peut être considéré comme définitif. Nous n'avons assisté qu'à l'arrêt de la première étape qui sera suivie par une seconde. Vers cette seconde élape, la classe ouvrière est poussée par toute la situation objective, tant économique que politique. Son éclatement sera déterminé par la capacité du prolétariat de dépasser subjectivement sa direction opportuniste, avant tout stalinienne.

En effel, au moment de la première vague de luttes ouvrières, les masses abordent le combat, pleines de confiance envers les leaders staliniens, qui apparaissent à leur tête tant sur le terrain politique que sur le terrain syndical. C'est précisément cette confiance des masses dans leurs chefs opportunistes qui a constitué à la fois le frein principal des luttes durant la première étape, et la raison principale de son arrêt. Renvoyées à la maison sur les ordres de leurs dirigeants, les masses ont dü réaliser bientôt que toute la « libération » se solde pour elles par une stabilisation de la misère. Ce sentiment qui en résultait était fort complexe : tout d'abord une déception profonde dans le stalinisme (44), mais aussi une certaine démoralisation, une méfiance croissante envers tous les partis ouvriers, un renforcement des tendances syndicalistes, un scepticisme grandissant envers la possibilité de lutte. Et pourtant, comme toujours dans l'histoire du mouvement ouvrier, quand des courants pareils s'expriment dans les rangs ouvriers sur l'arrière-fond d'une situation économique désastreuse, d'une bourgeoisie polltiquement faible et impotente et d'une poussée mondiale du prolétariat et des peuples coloniaux, ils apparaissent non pas comme des précurseurs de la prostration, mais au contraire, comme des précurseurs d'une nouvelle et puissante vague de luttes spontanées.

Ici, il y a d'autres analogies historiques qui s'offrent à nous, telles que situation en Allemagne 1920-21 (avant les journées de mars) et la situation en Espagne 1933-34 (avant les journées de février). Dans les deux cas, nous avons eu une montée révolutionnaire brisée par la politique opportuniste des partis ouvriers traditionnels, nous avons eu une contre-offensive bourgeoise qui s'est heurtée à une résistance ouvrière inattendue, et qui n'a pas pu aboutir. Dans les deux cas la situation économique désastreuse constitue le stimulant le plus puissant pour pousser à l'action un prolétariat dont les défaites conjoncturelles n'ont nullement entamé, mais plutôt trempé l'esprit de lutte. Dans les deux cas, une nouvelle étape de luttes révolutionnai-

NATIONALE res, d'un type spécial, se dessine : étape qui prend un départ défensif pour se lancer dans une action offensive qui échoue par suite de la faiblesse du parti révolutionnaire mais qui devient, à son tour, une étape transitoire vers la montée révolutionnaire générale (1923 en Allemagne, 1936 en Espagne). Les analogies historiques sont toujours plus ou moins caduques. Mais nous préférons ces deux-là à celle de la « stabilisation relative » pour expliquer la situation actuelle en Europe.

Les oscillations de la petite bourgeoisie indice précieux

Au moment de la « libération », la petite bourgeoisie s'est déplacée entièrement dans le sillage du prolétariat qui mène l'offensive, L'esprit fasciste semble mort. L'U.R.S.S. et les partis staliniens exercent une attraction puissante. L'expérience douloureuse de la soumission totale des classes moyennes à la volonté des trusts, soumission qui signifiait en de nombreux cas leur mort sociale, a rendu la plupart des couches petites-bourgeoises enclines à admettre le programme de transformations socialistes de l'économie. L'esprit « démocratique » triomphe dans les classes moyennes, sous une forme « nouvelle » et constructive. C'est en fait chez elle que les confusionnistes professionnels du mouvement ouvrier sont allés chercher leur « idée » de « compléter la démocratie politique par une démocratie économique ».

Quand on fait cependant le bilan des différents résultats électoraux, qui s'échelonnent en moyenne entre un an et un an et demi après cette «libération » on constate des changements fondamentaux dans l'attitude de la petitebourgeoisie. Les organisations petitesbourgeoises « de gauche », issues de la résistance et vaguement empreintes d'un esprit « socialisant » semblent bien mort : c'est le cas notamment pour lU.D.B. en Belgique, TU.D.S.R. et le M.U.R.F. en France, le « Nederlandsche Volksbeweging » en Hollande. Ce qui en reste rejoint les rangs des partis ouvriers traditionnels. Par contre, avec le regroupement de la bourgeoisie dans un parti politique coïncide en gé-

(44) Cette déception s'est déja clairement exprimée dans des résultats électoraux (Autriche. Hongrie, Belgique, Danemark) et dans l'apparition dans les P.C et de la Hollande. Voir plus de détails a ce d'Italie. tendances de Grèce, du Canada oppositionnelles sujet dans : « Staline renverse la vapeur ». article de E Germain dans le n° 3 de l'Avant-Garde, revue marxiste révolutionnaire belge.

IV° INTER néral le passage en masse des classes moyennes vers ces partis, qui apparaissent tout-a-coup comme les partis les plus puissants de leur pays respectif (45), Nommons : le P.S.C. en Belgique, le M.R.P. en France, le parti chrétiendémocrate en Ilalie, le parti paysan en Pologne, le parti populiste en Bavière et en Autriche, le parti des petits propriétaires en Hongrie, le parti populiste en Grèce.

Qu'est-ce qui caractérise ces formations politiques, en général hybrides, que nous pouvons appeler « partis du centre droite » ? Ces partis constituent des stations de passage de la petitebourgeoisie, qui reflètent admirablement l'étape transitoire dans laquelle se trouve la vie politique de l'Europe. Tandis que par certains traits de leur idéologie et par leurs représentants « de gauche » ces partis essayent de former une continuité avec l'esprit « résistant », « progressiste », et « démocratique » (46), ils trouvent par d'autres traits idéologiques (l'anti-communisme, le conservatisme clérical, etc.), et par leur droite, leur prolongation naturelle dans de véritables organisations néo-fascistes : en Belgique, les extrémistes léopoldistes, en France, le P.R.L, en Italie, le mouvement rUomo Qualinque, en Grèce, le mouvement des « Chi », en Pologne l'Armja Krajova, en Allemagne et en Autriche des anciens nazis ou nationalistes constituant la droite du parti populiste etc.

Le passage de la petite-bourgeoisie vers la droite a certes été influencé par beaucoup de facteurs conjoncturels : dans les pays occupés par l'Armée Rouge, le stalinisme s'est discrédité par son soutien du pillage de la bureaucratie. En Italie se trouvent réunis exac tement les mêmes facteurs qui donnèrent, il y a 27 ans, naissance au fascisme. En Belgique, la question royale et le blocage des avoirs en banque des petits commerçants, artisans et paysans a joué un grand rôle. Mais fondamentalement, le déplacement de la petitebourgeoisie du centre-gauche vers le centre-droite a reflété le passage de l'initiative politique du prolétariat vers la bourgeoisie.

Par contre par sa répudiation du moins officielle des méthodes autoritaires de gouvernement, par leurs liens idéologiques avec la résistance, liens non encore coupés complètement, par leur accentuation de la « démocratie », souvent opposée aux mesures & antidémocratiques » des leaders ouvriers ces partis reflètent en même temps le fait que le passage de la petite-bourgeoisie vers le camp bourgeois n'est pas encore définitif. Une nouvelle offensive prolétarienne opérera fatale-

NATIONALE 25 ment un nouveau regroupement des classes moyennes. Les partis du centredroite se désagrégeront : à leur gauche, de nombreuses couches se rapprocheront de nouveau de la classe ouvrière. A leur droite, des organisations fascistes se constitueront et se renforceront. Du moment qu'elle possède à nouveau son appareil coercitif propre, et que les conditions économiques et sociales mettent le destin même de son système en jeu, la grande bourgeoisie ne pourra répondre qu'avec des avances financières de plus en plus considérables aux « chefs » néo-fascistes à chaque action de masse du prolétariat. Elle n'aura pour cela que l'embarras du choix, car celui qui étudie attentivement la vie politique des différents pays européens trouvera sur la scène politique non pas un, mais plusieurs personnages qui sont tentiellement les Doriot, les Mussolini et les Degrelle de l'avenir. C'est dans ce sens que le danger fasciste est présent. aujourd'hul déja, sur tout le continent.

Avant la seconde étape. révolutionnaire

Le calme avant la tempete, telle est la caractéristique du moment présent dans la plupart des pays d'Europe. Le prolétariat enregistre en silence tous les affronts et toutes les provocations de l'ennemi de classe. Il constate comment on lui a subtilisé tout ce qu'il pensait conquérir à la « libération ». Il comprend que la politique de « Producion d'abord » n'a servi qu'à produire des bénéfices supplémentaires aux trusts, landis que son standard de vie s'est « stabilisé » sur le plan le plus bas. Il enregistre toutes les capitulations de ses « chefs » staliniens et ne se considère plus lié par des dirigeants syndicaux qui n'ont fait que fuir le combat. Il est fatigué par des années de guerres et de privations, il voudrait la paix et la tranquillité, il hésite long temps avant - de se lever. Pourtant la matière explosive s'accumule de tout côté, et les faibles barrières que lui op-

(45) Il faut cependant admettre que ce processus n'est pas rectiligne. En France par exemple, bon nombre de paysans continuent même maintenant a se déplacer vers le stalinisme, En Italte également, les élections ont montré que, si la majorité des paysans se groupent derrière le parti chrétien-démocrate. l'influence des partis ouvriers opportunistes a cependant sérieusement augmenté à la campagne.

(46) Ainsi, le M.R.P. en France et IU.D.B. en Belgique sont partisans des nationalisatons. la N.V.B en Hollande, déclarait adhérer au i socialisme humanitaire ». ets.

IV° INTER pose la puissance étatique affaiblie de la bourgeoisie et la force de persuasion diminuée des leaders opportunistes sauteront comme des tonneaux pourris, dès que l'incendie s'allume quelque part. Dans tous les pays, le prolétariat attend un signal d'espoir et d'attaque. Il attend une preuve de ce qu'il veut à nouveau se battre. Une nouvelle montée révolutionnaire dans n'importe quel pays aura des conséquences incalculables pour l'ensemble du continent.

Mais pas seulement cela. Lorsque la première vague révolutionnaire s'ébranla en Europe, en 1943-44, le vieux connouveau montal tinent semblait de nouveau seul à l'avant-garde du prolétariat mondial. L'Extrême et le Moyen-Orient semblaient fermement dominés par l'impérialisme japonais et britannique. Les impérialismes américain et britannique, s'appuyant sur une « union sacrée » dans leur propre pays, qui semblait solide, étaient les principaux appuis du capitalisme chancelant dans les pays « libérés » d'Europe.

Maintenant, la situation a fondamentalement changé. En Extrême-Orient, scène jusqu'ici des soulèvements de plusieurs peuples coloniaux, se prépare l'effondrement de l'Empire britannique aux Indes. En Angleterre même, la radicalisation des masses, contenue au moment actuel par l'attente des réalisations du gouvertement travailliste, réalisations qui ne viendront jamais, trouvera un nouvel et puissant stimulant dans la crise économique et politique qui résultera de la révolution hindoue. Aux Etats-Unis la poussée ouvrière a pris des dimensions inconnues jusqu'à maintenant et la décomposition progressive du moral des forces armées rend leur utilisation contre-révolutionnaire sur une large échelle improbable. sinon impossible, Au lieu de constituer le seul foyer de la révolution mondiale, le vieux continent n'en est plus qu'un parmi d'autres, et même pas celui où les flammes se sont élevées le plus haut.

Mais l'influence stimulante des luttes révolutionnaires des autres continents sur celle des travailleurs d'Europe ne constitue pas le seul facteur qui rend la situation actuelle plus favorable à des bouleversements généraux que ne le fut celle de la première étape. Au point de vue subjectif aussi, on peut constater de grands progrès.

NATIONALE Sans avoir rompu décisivement avec lui, le prolétariat européen est cependant devenu beaucoup plus circonspect envers le stalinisme, et d'autant plus mûr pour le dépasser dans l'action. Si les organisations révolutionnaires sont toujours excessivement petites, elles ont eu cependant l'occasion de s'affermir, de se renforcer, de se lier davantage aux masses, d'accumuler une expérience précieuse durant les dernières années. La disproportion entre leurs forces et leur mission reste énorme. Une nouvelle montée de la lutte des masses, une désagrégation progressive des grands partis ouvriers, ne saura tarder a transformer radicalement le rythme de leur croissance, et à changer leur progression arithmétique en progression géométrique. Leur cohésion internatio nale s'affirmera un facteur historique de premier plan devaht la perspective d'une montée à l'échelle continentale. Ceux qui ont rayé la révolution européenne du calendrier, parce qu'elle ne s'est pas conformée à leur propre agenda, apprendront une fois de plus à connaitre les avantages de la méthode marxiste d'analyse sur l'impressionnisme petit-bourgeois.

Certes, personne n'est capable de prédire des victoires rapides à la classe ouvrière, Il est plus que probable que la seconde étape de la montée révolutionnaire en Europe, tout en dépassant d'envergure et de résultat tout ce que la première a montré, s'arrêtera à nouveau à mi-chemin, vu la faiblesse des partis révolutionnaires. De nouvelles collisions, de nouveaux reculs et de nouvelles attaques en résulteront. Leur succession sera encore plus propice au renforcement des sections de la IV• Internationale. Rien ne permet de penser que ce renforcement ne sera pas suffisamment avancé au moment où seront réunies, comme en 1923, les conditions les plus favorables au renversement de la bourgeoisie décadente. De ce renforcement dépend en fait l'avenir de l'humanité. Ce n'est pas l'optimisme, c'est le réalisme révolutionnaire qui nous permet au contraire d'espérer que, quand le moment décisif approchera, la IVe Internationale saura affirmer « Ceci est notre heure. Nous l'avons attendue pendant 10 ans. Nous prouverons ce dont nous sommes capables. »

Ier mai 1946.

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