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La revue › nouvelle série n° 25-26

Sur la situation intérieure de la Suisse après la sixième année de guerre

George · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 25-26 · décembre 1945-janvier 1946 · p. 41-44 · 2 881 mots

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par George

La Suisse est l'un des deux pays européens, dont la composition sociale ne fut pas

- transformée par la guerre totale et qui entrent dans la période d'après-guerre avec un appareil de production et un système financier intacts. De ce fait, sa situation politique diffère totalement de celle des différents Etats de l'Europe continentale: alors que le système capitaliste tremble dans ses fondements et que la bourgeoisie ne peut se maintenir au pouvoir que grâce à ses agents des partis ouvriers petitsbourgeois, en Suisse, le pouvoir de la classe capitaliste n'est pas encore directement menacé. extérieurement. Elle ne semble même pas atteint. Pour l'instant la situation est caractérisée par une stabilité sociale et politique. Il est tout à fait possible que le développement prenne, très prochainement, un rythme plus rapide: vu la grande dépendance internationale de la Suisse, son évolution dépendra en grande partie des événements internationaux.

LA SITUATION ECONOMIQUE

Pendant toute la durée de la guerre, la Suisse profita de l'économie de guerre (à l'exception d'une petite baisse à la suite de la défaite de l'armée française, jusqu'à ce " qu'elle se soit adaptée à la nouvelle situation extérieure).

Le chômage a oscillé pendant les années de guerre entre 2.500 et 17.000 (d'après les saisons) chômeurs, contre 53.000 pendant la dernière « année de paix » 1938 et plus de 100.000 pendant les années de la crise avant 1936. La quotepart moyenne du profit montait pendant la guerre d'à peu près 1 %, aux environs de 4 à 5 %. mais la moyenne des profits atteints était bien plus élevée et servait à l'accumulation de réserves, qui, pour des raisons fiscales, furent souvent camouflées sous forme de fonds sociaux. La situation financière montre 7 milliards de francs suisses, malgré les frais de la mobilisation. De 26 pays, comprenant les plus importants états capitalites, la Suisse présentait en été 1944 le plus bas chiffre de l'index (174) de l'augmentation de la circulation monétaire depuis 1939 (Angleterre 227, Etats-Unis 330, Allemagne 387. Japon 469, etc. Circulation 1939=100). La balance or de la Banque Nationale Suisse s'élevait fin 1944 à 4,5 milliards pour une circulation monétaire de 3,5 milliards de franes suisses, L'émission au taux moyen de 3 1/4 % de l'emprunt d'après-guerre du Bund de 500 millions de francs suisses fut souscrite à plus de 90 %par GEORGE L'escompte s'élève actuellement à 1 1/2 %.

La situation sociale du prolétariat s'est fortement aggravée pendant la guerre. Les chiffres officiels donnent un salaire minimum de 86.2 pour le premier semestre 1942 (I°* semestre 1939=100) pour s'élever ensuite lentement. Aujourd'hui on avoue officiellement une baisse des salaires de 8 % par rapport à 1939, et on déclare avoir atteint ainsi de nouveau le nivean de 1928-1929. En vérité la baisse des salaires est bien plus forte, car toutes les denrées essentielles n'ont pas été inclues dans l'établissement de l'index des prix, et la baisse qualitative (essentiellement pour les chaussures et les textiles)

a pas été prise suffisamment en considération. Une image réelle des privations imposées aux larges masses est donnée par les chiffres quantitatifs du débit du petit commerce. De 1938 à 1944 la quantité des denrées alimentaires débitées annuellement baissait de 20 %, pour les textiles de 35 %! L'observation récente d'un sénateur américain, disant que la Suisse s'est engraissée pendant la guerre, vaut pleinement pour la bourgeoisie, mais dans aucun cas pour le prolétariat.

L'EVOLUTION POLITIQUE

PENDANT LA GUERRE

La montée de la vague réactionnaire:

Après des années d'une lente montée, la vague réactionnaire atteint en Suisse, pendant les premières années de la guerre, rapidement son point culminant. Sachant utiliser habilement la situation internationale créée par les victoires du fascisme européen, et la faiblesse du mouvement ouvrier réformiste et stalinien, la bourgeoisie suisse passa d'une dictature camouflée à une dictature ouverte, sans rencontrer d'opposition sérieuse. Par les pleins pouvoirs accordés unanimement au Bundesrat le 30-9-39 (les 2 staliniens et le réformiste se sont abrtenus), le pays fut soumis à une dictature du type militaire policier. camouflé sous la couverture du parlementarisme.

L'expression juridique la plus claire fut concétisée par la « loi du maintien de la sécurité du pays » (du 22-9-39), qui soumettait les autorités civiles aux autorités militaires et donnait à ces dernières le droit d'exécuter des perquisitions, de contrôler le courrier et les conversations téléphoniques privées (ce qui constitue une atteinte à la constitution) et de pouvoir ordonner le séjour forcé aux « suspects » ainsi que de réclamer l'interdiction des réunions et

IV INTER manifestations. Un grand nombre d'autres décretslois instaurèrent entre autres, le service du travail obligatoire, la censure de la presse, le contrôle des réunions politiques, naturellement utilisés contre la classe ouvrière. Fin 1939 la propagande communiste fut interdite dans l'armée (la propagande nazie ne l'était que dans la mesure où l' « atteinte à la Sécurité de l'Etat » était prouvée), en août 1940 suivait une interdiction de toute activité des groupements affiliés à la Ill la IV* Internationale et aux anarchistes et enfin la dissolution du Parti < Communiste ». Pour camouller le caractère réactionnaire de ces mesures, l'on procéda également à la dissolution de quelques groupuscules nazis, vrais nids d'espionnage. Mais alors que la loi contre le communisme réprimait également la propagande communiste et l'aide aux communistes (jusqu'à trois ans de prison) il n'y eut pas d'interdiction de la propagande nazie et la peine infligée pour rébellon contre l'ordre de dissolution des groupement nazis n'était que de trois mois de prison!

A la suite de cette loi des douzaines de militants furent appréhendés et jetés en prison. Mais ce n'était pas assez! En août 1942 paraissait un décret-loi prévoyant l'aggravation des mesures pour le maintien de la sécurité de l'Etat, comme la détention préventive même après l'inttruction, détention (dans les prisons ou maisons de correction!) jusqu'à trois ans après l'expiation de la condamnation « régulière », procis menés sous secret, refus de la défense choisie par l'accusé si celle-ci mettait le secret juridique en danger, retrait des droits de citoyen, etc.. etc. Ces décrets prenant exemple sur le « droit > nazi, sont aujourd'hui, 6 mois après la fin de la guerre, encore en vigueur! Jusqu'à présent ces décrets ne furent appliqués qu'exceptionnellement contre la « gauche », mais cela ne fut pas nécessaire lorsque le parti stalinien se dirigea ouvertement vers le réformisme. Les décrets indiqués se rapportent à l'instruction de procès *de « la sécurité de l'Etat », base juridique pour la sécurité de la Suisse. Les anciennes lois de la sécurité de l'Etat sont remplacées en février 1945 par « la sécurité du Capitalisme » qui prévoit entre autre 3 ans de prison et une peine d'amende jusqu'à 10.000 francs suisses » pour toute personne soulenant une propagande ayant comme but la transformation de l'ordre de la constitution de la confédération ou d'un canton, ou la mise de celles-ci en danger. Ce décret, d'une formulation élastique extraordinaire, est également encore aujourd'hui en vigueur. La Suisse est donc un réduit de jurisprudence fasciste en Europe.

Parallèlement à l'offensive politique de la bourgeoisie esquissée ci-dessus, il y a eu l'offensive économique: la baisse des salaires infligée à la classe ouvrière était plus grande que la baisse de la distribution des biens de consommation. De nombreuses familles pauvres ne pouvaient utiliser leurs cartes de textiles et de chaussures (émises pourtant en rapport avec les stocks existant). Le commerce du textile souffrait parfois d'une crise par suite d'un manque de débit; le commerce des cartes d'alimentation des familles

NATIONALE pauvres prit parfois une extension considérable. La classe ouvrière et la petite bourgeoisie devaient supporter d'autres charges infligées à l'aide des impositions. Par les cotisations à la « caisse de compensation des salaires » (payant aux familles des mobilisés une indemnité de salaire fixée par l'Etat) 400 milliards de francs suisses, et à l'aide de nouveaux impôts — taxe de production - 800 milliards de francs suisses furent soutirés aux larges masses, c'est-à-dire à peu près la moitié des rentrées de l'Etat capitaliste pendant la guerre. (En compensation à cela. une amnistie des impôts fut décidée pour les capitalistes n'ayant pas payé leurs impôts.)

Le point culminant de la réaction correspondait au point mort du mouvement ouvrier. Il était caractérisé par l'intensification de la paix sociale et de la collaboration sociale, l'assimilation totale à la position réactionnaire de la bourgeoisie, par la direction réformiste; la complète désorientation du stalinisme, conséquence du pacte Staline-Hitler, et ensuite la dissolution effective du parti stalinien a la suite des de rets-lois (à l'exception de la Suisse valonne oi la F.S.S. stalinisante pouvait maintenir son activité illégalement); la liquidation de la minuscule organisation révolutionnaire par un décretloi militaire (1940-1942) et par l'idéologie de l'unité nationale englobant la presque totalité des masses petites bourgeoises et prolétariennes.

Nous reviendrons sur le rôle et le caractère petit bourgeois des organisations ouvrières suisses. Nous ne voulons donner ici que quelques exemples illustrant ce que nous venons de dire: Il y avait un socialiste, Sozialrat Meierhans, qui fit la proposition aux politiciens bourgeois du « Conseil National de la Commission des pleins pouvoirs » (nationalrâtlichen Vollmachtenkommission) d'interdire le P. C. Le 18 juillet 1940, la fraction parlementaire du P.S.S. déclarait, après la victoire des armées de Hitler: « Les conditions de la politique traditionnelle de neutralité sont détruites par les événements européens. Une nouvelle orientation de la politique intérieure et extérieure de la Suisse est nécessaire » et prouva par là même sa volonté de s'adapter par tous les moyens à « l'Europe nouvelle » hitlérienne. Nicole, aujourd'hui président du Parti du travail, ft encore mieux; il était complètement bouleversé par le pacte Hitler-Staline. « Peu à peu, on se rend comple que l'Allemagne se dirige vers un système économique et social basé sur le socialisme (mais d'un socialisme viril). Et nos « jusqu'auboutistes > réclament la continuation de la guerre contre un pays se trouvant en pleine révolution sociale, oui, nous pouvons ajouter: « en pleine révolution », écrit-il le 10 octobre 1939 dans le « Travail ».

LENTE EVOLUTION

VERS LA GAUCHE

Les privations de la guerre imposées à la classe ouvrière et à une partie de la petite bourgeoisie, et surtout la défaite de l'Allemagne hitlérienne, les victoires de l'armée rouge et enfin es

IV° INTERNATIONALE la chute de Mussolini, entraînèrent un changement d'humeur des masses vers une certaine radicalisation et évolution vers la gauche, consistant surtout dans la renaissance d'illusions réformistes chez les social-démocrates, en un es-poir aveugle dans l'Union Soviétique chez les anciens staliniens et les ouvriers apolitiques (« L'armée rouge le fera, elle nous apportera le socialisme >) qui allait exceptionnellement jusqu'à la prise de positions révolutionnaires. Les conséquences de cette évolution furent une augmentation des adhésions aux syndicats, une augmentation des voix social-démocrates à l'occasion de toutes les élections cantonales et générales de la Suisse depuis 1943, un renouveau d'activité des staliniens qui, après la légalisation sous le nom de « Parti du Travail » (début 1944), formèrent très rapidement un paiti de masses ayant un considérable succès électoral et - invisible extérieurement — une possibilité d'action plus étendue des révolutionnaires prolétariens.

Comparée à l'évolution générale de l'Europe, comparée également à l'évolution du mouvement ouvrier suisse pendant la dernière guerre, « l'évolution vers la gauche , esquissée ci-dessus, a été très lente jusqu'à présent. Les partis de la - bourgeoisie jouissent encore dans tous les parlements et gouvernements cantonaux (à l'exception de Bâle-Ville et peut-être bientôt de Genève) d'une majorité solide et ceci vaut surtout pour les autorités confédérales. Une intervention directe des masses dans l'évolution polimois, à l'occasion de « l'épuration » d'étrangers tique s'est produite quelquefois, ces derniers fascistes et nazis, par la démolition dans quelques villes, de maisons appartenant à des nazis connus, lors de manifestations de masses. Les manifestations ayant été organisées par les réformistes et le Parti du Travail sous le signe de mots d'ordre purement nationaux, la valeur politique de ces actions, effectuées la plupart du temps uniquement par des jeunes, est douteuse. (Un parti révolutionnaire aurait certainement transformé cet élan en action politique de clarification, mais un tel parti manque encore.) Les grèves furent très rares pendant toute la durée de la guerre: ces derniers mois, leur nombre et leur opiniâtreté augmentait, sans toutefois sortir du cadre local et professionnel. Il n'y eut pas de vagues de grèves.

Le nombre des grèves variait en 1939-1944 entre 7 et 19 par an.

Quelques chiffres pourraient mieux illustrer ce que nous disons. L'augmentation des voix du P.S., lors des élections pour le Conseil National (Nationalratswahlen); était en Suisse allemande à peu près d'une moyenne de 5 % : en Suisse valonne on pouvait constater un recul, conditionné pourtant par" la non-participation aux élections de la Fédération socialiste suisse, ayant scissioné du P.S. et encore interdite à ce moment. A la suite de ces élections, le P.S. a aujourd'hui 61 des 197 sièges dans le Conseil National, alors qu'il ne dispose dans le & Stânderat », ayant constitutionnellement les mêmes droits que le Conseil National, que de sièges sur les 44. Le Parti du Travail est aujourd'hui à Bâle, Genève et dans le Waadt certainement, à Zürich probablement, plus fort que le P.S.S., alors qu'il est dans les autres cantons en partie plus faible que le P.S. ou ne peut s'imposer. Tant à Zürich que dans le Waadt, les partis bourgeois disposent encore aujourd'hui d'un plus grand nombre d'électeurs que les P.S. et le P.D.T. ensemble, ainsi que le prouvèrent quelques élections récentes (dans les deux cantons, un assez grand nombre d'électeurs prolétariens se sont abstenus), la proportion des voix était d'à peu près 7 à 5 en faveur des partis bourgeois.

Aujourd'hui, des élections générales suisses avec la participation du Parti du Travail (en 1943, le parti stalinien était encore interdit) ne laisseraient probablement qu'une faible majorité à la bourgeoisie, au Conseil National élu proportionnellement: dans le Stânderat, composé de cantons relativement peu peuplés, composés de paysans et politiquement réactionnaires, une majorité bourgeoise écrasante se maintiendrait certainement. (Raison de plus pour l'impossibilité d'importer le socialisme avec le bulletin de vote, même en obtenant la majorité des électeurs).

LES RAISONS

DE LA STABILITE POLITIQUE a) L'absence d'une industrie minière et d'une industrie lourde hautement concentrée, l'éparpillement des ouvriers d'usine dans tout le pays (seulement 1/7 des ouvriers d'usine travaillent dans les villes de plus de 100.000 habitants, la grande majorité dans des communautés paysannes) et par conséquent l'influence paysanne petite-bourgeoise, le standard de vie relativement élevé des ouvriers des villes — rendu possible par les sur-profits de l'exportation des capitaux - et par suite une certaine dégénérescence petite bourgeoise de l'aristocratie ouvrière, les conditions d'un petit Etat constituent les raisons objectives de l'état relativement arriéré du mouvement ouvrier suisse. Elles n'empêchèrent pourtant pas que, pendant la dernière guerre mondiale, déjà en 1917, un puissant développement révolutionnaire se produisait, caractérisé par des rebondissements de grèves, actions et agitations anti-militaristes, etc... aboutissant à une grève générale de tout le pays et à une tentative, entreprise pourtant avec des moyens insuffisants, de la prise du pouvoir par le prolétariat.

b) Les raisons essentielles, et comparées a la dernière guerre mondiale relativement nouvelle, étaient les suivantes:

La pression, venant de l'encerclement par l'Allemagne hitlérienne, obstacle pour la lutte de classe des opprimés, et avantage pour la bourgeoisie.

La saine situation économique, le manque de chômage en tant que phénomène de masses, le standard de vie relativement élevé des masses par rapport à celui des pays voisins.

L'accentuation de la bureaucratisation (comparée à celle de la dernière guerre) des syn- dicats et la faiblesse générale du mouvement ouvrier par suite de l'absence totale d'un parti révolutionnaire.

L'habile politique de la bourgeoisie, qui réussit toujours à camoufler sa continuelle offensive économique et politique contre le prolétariat et la petite bourgeoisie, avec l'aide active des dirigeants réformistes, et qui se montra capable de fournir les besoins élémentaires des masses en aliments et vêtements.

L'offensive politique de la bourgeoisie fut si bien camouflée, que de nombreux décrets antidémocratiques apparurent comme n'étant dirigés que contre les nazis. Sur le plan économique, la < Caisse de compensation des salaires » (Lohnausgleichskasse) fut présentée comme œuvre de solidarité des travailleurs vis-à-vis de leurs camarades mobilisés, La création de ces caisses était un coup de maître de la bourgeoisie; elles aidèrent sans doute énormément à freiner la montée du sentiment anti-militariste dans l'armée. Un autre coup de maître fut la politique des salaires, menée par la bourgeoisie, < progressive », comparée à celle menée en 19141918, alors que les ouvriers durent subir la montée du coût de la vie de chaque augmentation des salaires; aujourd'hui, les entrepreneurs accordaient d'eux-mêmes volontairement des indemnités de vie chère, d'après les directives de « la Commission de contrôle des salaires de la Confédération > (qui naturellement, comme cela a déjà été démontré, faisait subir tous les sacrifices par les salariés). Le système du rationnement suisse était organisationnellement à la hauteur. les rations accordées en général possibles à obtenir. Le marché noir qui aurait ébranlé la répartition ne se développa pas beaucoup. Fin 1944, les autorités officielles évaluèrent à 1/7 la production de la viande parvenant au marché noir. Ce pourcentage n' certainement pas dû être dépassé dans les autres branches de l'alimentation.

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