Documents de la IVe Internationale

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La revue › nouvelle série n° 25-26

La question ukrainienne

L. Trotsky · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 25-26 · décembre 1945-janvier 1946 · p. 37-40 · 2 439 mots

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par L. Trotsky

LA question ukrainienne que beaucoup de gouvernements, beaucoup de « socialistes » et même beaucoup de « communistes » se sont efforcés d'oublier ou de reléguer au fin fond de l'histoire, vient d'être remise à nouveau à l'ordre du jour, et cette fois avec une force redoublée. La toute récente aggravation du problème ukrainien se trouve reliée très intimement à la dégénérescence de l'Union Soviétique et du Comintern, aux succès du fascisme et à l'approche de la prochaine guerre impérialiste. Crucifiée par quatre Etats, l'Ukraine occupe à présent dans les destinées de l'Europe -la même position qu'autrefois la Pologne, avec cette différence, que les relations internationales sont maintenant plus tendues et que le rythme des événements s'accélère. La question ukrainienne est destinée, dan un proche avenir, à jouer un rôle énorme dans la vie de l'Europe. Ce n'est pas pour rien qu'Hitler a si brusquement soulevé la question de la constitution d'une « Grande-Ukraine », et de même ce n° est pas pour rien qu'il laissa tomber cette question avec une telle hât furtive.

UNE QUESTION

QUI NE DOIT PAS ETRE IGNOREE

La Il° Internationale, qui exprime les intérêts de la bureaucratie et de l'aristo. cratie ouvrière des Etats impérialistes, a complètement ignoré la question ukrainienne. Même son aile gauche ne lui a jamais accordé l'attention nécessaire. Qu'il suffise de rappeler que Rosa Luxembourg, malgré sa brillante intelligence et son esprit véritablement révolutionnaire, put déclarer que la question ukrainienne était une invention d'une poignée d'intellectuels. Cette position laissa même une profonde empreinte sur le Parti Communiste Polonais. La ques

DU MARXISME UKRAINIENNE Trotsky tion ukrainienne fut considérée par les chefs officiels de la section polonaise du Comintern plutôt comme un obstacle que comme un problème révolutionnaire. De là les efforts opportunistes constants pour échapper à cette question, pour la supprimer, pour la passer sous silence ou la remettre à un avenir indéterminé.

Le parti bolchevik, non sans difficultés et graduellement, sous la pression constante de Lénine, parvint à se faire une idée correcte de la question ukrainienne. Le droit d'auto - détermination, c'est-à-dire de séparation, fut étendu aussi bien aux Polonais qu'aux Lénine Ukrainiens. Il ne reconnaissait pas de nations aristocratiques. Toute tendance à éliminer ou à différer le problème d'une nationalité opprimée fut considéré par lui comme une manifestation du chauvinisme grand-russe.

Après la conquête du pouvoir, une lutte sérieuse eut lieu au sein du Parti à propos de la solution des nombreux problèmes nationaux, hérités de la vieille Russie tsariste. En sa qualité de Commissaire du Peuple aux Nationalités, Staline représenta invariablement la tendance la plus centraliste et la plus bureaucratique. Ceci ressortit spécialement à propos de la question de la Géorgie et de la question de l'Ukraine. La correspondance qui traite de ces sujets n'a pas été publiée jusqu'à présent. Nous espérons en publier une partie — la toute petite partie qui se trouve à notre disposition. Chaque ligne des lettres et des propositions de Lénine traduit avec insistance combien il est urgent de faire droit dans toute la mesure du possible à ces nationalités autrefois opprimées. Dans les propositions et dans les déclarations de Staline au contraire, la tendance du centralisme bureaucratique se révèle invariablement. A seule fin d'assurer des « besoins administratifs », lisez les inté-

IV° INTERNATIONALE rêts de la bureaucratie, les revendications les plus légitimes des nationalités opprimées furent déclarées une manifestation de nationalisme petit-bourgeois. Tous ces symptômes purent s'observer des 19221923. Depuis cette époque, ils se sont développés monstrueusement et ont conduit à l'étranglement complet de toute espèce de développement national indépendant des peuples de I'U.R.S.S.

LA CONCEPTION BOLCHEVIQUE

DE L'UKRAINE SOVIETIQUE

Selon la conception du vieux parti bolchevik, l'Ukrainc soviétique était destinée à devenir un axe puissant autour duquel les autres sections du peuple ukrainien s'uniraient. Il est incontestable que. durant la première période de son existence, lUkraine soviétique exerça une puissante force attractive, du point de vue national également et éveilla à la lutte les ouvriers, les paysans et l'inteligentzia révolutionnaire de l'Ukraine cidentale, asservie à la Pologne. Mais zu cours des années de réaction thermidorienne la position de l'Ukraine soviétique. et en même temps la manière de poser la question ukrainienne dans son ensemble, se modifièrent profondément. Plus grands avaient été les espoirs suscités, plus profonde fut la désillusion, Er Grande-Russie aussi la bureaucratie a étranglé et pillé le peuple. Mais en Ukraine les choses se compliquèrent encore par l'anéantissement des espoirs nationaux. Nulle part les restrictions, les épurations, les répressions et en général toutes les formes de brigandage bureaucratique n'assumèrent un tour de violence aussi meurtrier qu'en Ukraine dans la lutte contre les aspirations puissantes, profondément enracinées, masses ukrainiennes pour plus de liberté et d'indépendance. Pour la bureaucratie totalitaire, l'Ukraine soviétique devint une section administrative d'une entité éco nomique et une base militaire de TU. R. S. S. Sans doute la bureaucratie stali nienne élève des statues à Jevchenko, mais uniquement dans le but d'écrase• plus complètement le peuple ukrainien sous son poids et de l'obliger à chanter, dans la langue de Kobzar, des éloges à l'adresse de la pillarde clique du Kremlin.

Vis-à-vis des sections de l'Ukraine présentement situées en dehors de ses frontières, l'attitude du Kremlin est aujourd'hui la même que vis-à-vis de toutes les nationalités opprimées, de toutes les colonies et semi-colonies, c'est-à-dire une monnaie d'échange dans ses combinaisons internationales avec les gouvernements impérialistes. Au dernier XVIII congrès du « Parti Communiste », Manouilsky, l'un des plus répugnants renégats du communisme ukrainien, déclara tout à fait ouvertement que non seulement l'U. R.S.S., mais aussi le Comintern se refusent à réclamer l'émancipation des peuples opprimés, lorsque leurs oppresseurs ne sont pas les ennemis de la clique dirigeante de Moscou. L'Inde se trouve être défendue à l'heure actuelle par Staline, Dimitrov et Manouilsky contre le Japon, mais non pas contre l'Angleterre.

On sapprête à céder pour toujours l'Ukraine occidentale à la Pologne en échange d'un accord diplomatique qui parait à l'heure actuelle profitable aux bureaucrates du Kremlin. Ils sont loin les temps où ils ne dépassaient pas dans leur politique les combinaisons épisodiques.

STALINE, HITLER ET L'UKRAINE

Rien ne subsiste de la confiance et de la sympathie d'antan des masses de l'Ukraine occidentale pour le Kremlin. Depuis la toute dernière « épuration » sanglante en Ukraine, personne à l'ouest ne désire plus devenir partie intégrante de la satrapie du Kremlin qui continue à porter le nom d'Ukraine soviétique. Les masses ouvrières et paysannes de l'Ukraine occidentale, en Bukovine, en Ukraine sub-carpathique, sont en pleine confusion: Où se tourner) Que réclamer? Cette situation fait glisser tout naturellement la direction aux mains des cliques les plus réactionnaires de l'Ukraine, qui expriment leur • nationalisme » en cherchant à vendre le peuple pkrainien à l'un ou l'autre impérialisme en échange d'une promesse d'indépendance fictive. C'est sur cette tragique confusion qu'Hitler base sa politique dans la question ukrainienne. Nous avons dit autrefois: Sans Staline (c'est-à-dire sans la fatale politique du Comintern en Allemagne), il n'y aurait pas eu d'Hitler. A ceci nous pouvons maintenant ajouter: Sans la mise au pillage de l'Ukraine soviétique par la bureaucratie stalinienne, il n* y aurait pas eu de politique hitlérienne pour l'Ukraine.

Nous ne nous attarderons pas ici à analyser les motifs qui poussèrent Hitler à rejeter, pour le moment du moins, le mot d'ordre d'une Grande-Ukraine. Les raisons doivent en être cherchées, d'une part, dans la crainte d'évoquer un mauvais esprit qui pourrait s'avérer difficile à exorciser. Hitler a donné l'Ukraine sub-carpathique en cadeau aux bouchers hongrois. Et ceci s'accomplit, sinon avec l'approbation ouverte de Moscou, moins avec la conviction que l'approbation suivrait. C'est comme si Hitler avait

IV* INTERN dit à Staline: « Si je me préparais à attaquer demain l'Ukraine soviétique, j'aurais gardé l'Ukraine sub-carpathique en mes propres mains ». Hitler se propose d'attaquer l'Ukraine? Que nenni! Se battre avec Hitler? Pas la moindre raison pour cela! Staline interprète manifeste ment la remise de l'Ukraine sub-carpathique à la Hongrie comme un acte de paix.

POUR UNE UKRAINE SOVIETIQUE

LIBRE ET INDEPENDANTE

Cela signifie que les sections du peuple ukrainien sont devenues ni plus ni moins qu'une monnaie d'échange pour les machinations internationales du Kremin. La IVe Internationale doit comprendre clairement l'énorme importance de la question ukrainienne pour les destinées seulement de l'Europe sud-orientale et orientale, mais encore de l'Europe tout entière. Nous avons à faire ici à un peuple qui a donné des preuves de sa viabilité, qui est numériquement égal à la population de la France et occupe un territoire exceptionnellement riche etypar surcroit est de la plus grande importance stratégique. La question du sort de l'Ukraine a été posée dans toute son ampleur. Il faut un mot d'ordre clair et précis qui corresponde à la nouvelle situation. A mon avis, il n'y a à l'heure actuelle qu'un seul mot d'ordre de cette espèce: Pour une Ukraine soviétique, ouvrière et paysanne, unie, libre et indépendante!

Ce programme est, tout d'abord, en opposition inconciliable avec les intérêts des trois puissances impérialistes, Pologne, Roumanie et Hongrie. Il n'y a que les indécrottables imbéciles pacifistes pour croire que l'émancipation et l'unification de l'Ukraine puissent être réalisées par de pacifiques moyens diplomatiques, par des referendums, par des décisions de la Société des Nations, etc. Ne valent pas plus naturellement, tous ces « nationalistes » qui proposent de résoudre la question ukrainienne contre l'autre. Hitler a donné une inestimable leçon à ces aventuriers en livrant (pour combien temps?) l'Ukraine sub-carpathique aux Hongrois qui s'empressèrent de massacrer plus d'un Ukrainien de bonne foi.

Pour autant que l'issue dépende de la force militaire des Etats impérialistes, la victoire de l'un ou de l'autre bloc peut seulement signifier un nouveau démembrement et un asservissement plus brutal encore du peuple ukrainien. Le programme de l'indépendance ukrainienne à l'époque de l'impérialisme est directement et indissolublement lié au pro-

ATIONALE 39 gramme de la révolution prolétarienne. Il serait criminel d'entretenir quelque illusion que ce soit en cette matière.

LA CONSTITUTION SOVIETIQUE

RECONNAIT LE DROIT D'AUTO-DETERMINATION

Mais l'indépendance d'une Ukraine unifiée signifierait la séparation de l'Ukraine de I'U.R.S.S., vont s'écrier en chœur les « amis » du Kremlin. Qu'y a-t-il de si terrible ? répliquons - nous. L'adoration béate des frontières d'Etats nous est totalement étrangère. Nous ne soutenons pas la thèse d'un tout & un et indivisible ». Après tout, la Constitution de I'U.R.S.S. elle-même reconnaît le droit d'auto-détermination aux peuples fédérés qui la composent, c'est-à-dire le droit de séparation. Ainsi, même pas l'oligarchie toute-puissante du Kremlin n'ose nier ce principe. Sans doute, il ne subsiste plus que sur le papier. La moindre tentative de soulever ouvertement la question d'une Ukraine indépendante, entrainerait une exécution immédiate du chef de trahison. Mais c'est précisément ce refoulement sans vergogne de toute pensée nationale libre qui a conduit les masses travailleuses de l'Ukraine, plus encore que les masses de la Grande-Russie, à considérer le gouvernement du Kremlin comme une monstrueuse oppression. Devant une telle situation intérieure, il est naturellement impossible de parler d'une Ukraine occidentale se rattachant volontairement à l'U.R.S.S., telle qu'elle est actuellement constituée. Par conséquent, l'unification de l'Ukraine présuppose l'affranchissement de l'Ukraine dite soviétique de la botte stalinienne. En ce domaine encore, la clique bonapartiste ne récoltera que ce qu'elle a semé.

Mais ceci ne signifierait-il pas un affaiblissement militaire de l'U.R.S.S.? vont hurler d'épouvante les 4 amis > du Kremlin. Nous répondons que l'affaiblissement de l'U.R.S.S. est causé par les tendances centrifuges toujours croissantes qu'engendre la dictature bonapartiste. Dans le cas d'une guerre, la haine des masses pour la clique dirigeante peut conduire a l'écroulement de toutes les conquêtes sociales d'Octobre. L'origine des dispositions défaitistes réside dans le Kremlin. D'autre part, une Ukraine soviétique indépendante deviendrait, ne fût-ce qu'en vertu de ses propres intérêts, un puissant rempart sud-occidental de l'U.R.S.S. Plus vite la caste bonapartiste d'aujourd'hui sera minée, renversée, écrasée et balayée, plus solide deviendra la défense de la République soviétique et plus certain son avenir socialiste.

CONTRE L'IMPERIALISME

ET LE BONAPARTISME MOSCOVITE

Evidemment, une Ukraine ouvrière et paysanne indépendante pourrait par la suite rejoindre la fédération soviétique mais de sa propre volonté, à des conditions qu'elle-même jugerait acceptables ce qui présuppose à son tour une régénérescence révolutionnaire de I'U.R.S.S. L'émancipation véritable du peuple ukrainien est inconcevable en Occident, devant mener finalement la constitution des Etats-Unis soviétiques d'Europe et de l'U. R. S. S. régénérée, serait inévitable et présenterait des avantages infinis pour les continents européens ou asiatiques, y compris naturellement Ukraine. Mais ici nous glissons vers des questions de seconde et même de troisième importance. La question capitale est la garantie révolutionnaire de l'unité contre l'impérialisme d'une part, contre le bonapartisme moscovite d'autre part. L'Ukraine est particulièrement riche et expérimentée dans les voies erronées de la lutte pour son émancipation. Ici tout a été essayé: la Rada petite-bourgeoise, et Skuropadsky, et Petlioura, et l' « alliance » avec les Hohenzollern, et les combinaisons avec l'Entente. Après toutes ces expériences, il n'y a plus que des cadavres politiques qui puissent continuer à mettre leurs espoirs dans l'une quelconque des fractions de la bourgeoisie ukrainienne pour diriger la lutte nationale pour l'émancipation. Le prolétariat ukrainien seul est à même, non seulement de résoudre cette tâche — qui est révolutionnaire en son essence — mais encore de prendre l'initiative de la résoudre. Le prolétariat peut rallier autour de lui les masses paysannes et l'intelligentzia nationale véritablement révolutionnaire.

Au début de la dernière guerre impé-

ATIONALE rialiste, les Ukrainiens Melenevsky (« Basok ») et Skoropis-Yeltukhovski tentèrent de placer le mouvement de libération ukrainienne sous l'aile du général des Hohenzollern, Lüdendorf. Ce faisant, ils se couvrirent d'une phraséologie gauchiste. D'une seule bourrade les marxistes révolutionnaires boutèrent ces gens dehors. C'est ainsi que des révolutionnaires doivent demain encore procéder. La guerre qui vient créera une atmosphère favorable à toutes sortes d'aventuriers, de faiseurs de miracles et de chercheurs de la Toison d'Or. Ces Messieurs, qui affectionnent particulièrement de se chauffer les mains au voisinage des questions nationales, doivent être refoulés du mouvement ouvrier. Pas le moindre compromis avec l'impérialisme, qu'il soit fasciste ou démocratique! Pas la moindre concession aux nationalistes ukrainiens, qu'ils soient clérico-réactionnaires ou pacifistes-libéraux! Pas de « Fronts Populaires »1 Complète indépendance pour le Parti prolétarien, avant - garde des travailleurs!

POUR UNE DISCUSSION

Voici ce qui me semble être la politique juste dans la question ukrainienne. Je parle ici personnellement et en mon nom propre. La question doit être ouverte à la discussion internationale. La toute première place dans cette discussion doit revenir aux marxistes révolutionnaires ukrainiens. Nous écouterons Mais ils feraient billes attention leurs voix avec la plus grande attention. reste que peu de temps pour les préparatifs.

Le 2 avril 1939.

Léon TROTSKY.

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