1) Le développement rétrograde du capitalisme mène à la destruction de l'indépendance nationale et des libertés démocratiques des plus importantes nations européennes. Dans ces circonstances, la lutte de classes doit échanger ses anciennes traditions pour de nouvelles méthocies. A la place du plus ou moins libre jeu des différentes forces sociales et politiques dans les vieilles démocraties, l'existence de partis politiques et de syndicats, nous trouvons maintenant un mouvement de libération national-démocratique englobant toute la population dans la lutte contre l'oppression nationale et politique. Les révolutionnaires devaient choisir: ou soutenir sans conditions ces mouvements, ou se retirer complètement de la vie politique. Car la lutte pour les libertés démocratiques nationales n'est nullement opposée à la lutte pour la révolution prolétarienne qui, au contraire, est impossible sans passer par la révolution démocratique. Dans la pratique, le problème se pose de lutter pour prendre la direction du mouvement de libération. Ce n'est que sous la direction du prolétariat que le mouvement pourrait atteindre son plein développement: sous la direction bourgeoise, il était condamné à perdret son potentiel révolutionnaire et à dégénérer agent de l'un ou de l'autre impérialisme. 2) Ces estimations et prévisions, établies en 1941 dans les @ trois thèses », ont été pleinement confirmées par les événements de l'année dernière - hélas! seulement dans le sens négatif - ce qui reflète la dégénérescence du mouvement ouvrier en général et la faiblesse de la « gauche » en particulier. Dans tous les pays de l'Europe, sous l'occupation allemande, les masses entrèrent dans la lutte contre l'oppression nationale, au cours de laquelle elles utilisèrent toutes les méthodes de la lutte de classe moderne, des manifestations, actes de sabotages, résistance passive aux grèves et révoltes armées. Laissant de côté les particularités spécifiques des différents mouvements et montées révolutionnaires, nous trouvons les traits suivants qu'ils ont en commun: ce furent des mouvements auxquels toutes les parties de la population prirent part; d'abord indépendants de l'un ou de l'autre camp impérialiste, ils utilisèrent même les méthodes les plus avancées de la lutte politique pour les revendications démocratiques les plus élémentaires: inpar des camarades de (l. K. D. dépendance nationale et libertés démocratiques. Nulle part le mouvement ne dépassa les limites des revendications bourgeoises, et le prolétariat, qui, manifestement, prenait la plus grande part à la lutte, n'apparaissait nullement en tant que force indépendante, mais restait, à quelques exceptions pràs, de nature locale ou temporaire, dépendant de la politique de la bourgeoisie. Si le prolétariat, dont la participation dans cette lutte pour la démocratie était entièrement justifiée et en rapport avec la situation historique, s'est montré incapable de prendre la direction du mouvement bourgeois démocratique, il a encore moins tenté de dépasser les limites de la démocratie bourgeoise et d'entamer la lutte pour ses propres revendications socialistes. Les dirigeants révisionnistes vieux partis « ouvriers » stalinistes et réformistes, qui reprirent un semblant de vie, réussirent à atteler complètement le prolétariat au chariot de la bourgeoisie. L'aile révolutionnaire manqua de force ou de saine orientation pour influer sur le cours des événements. Le rôle le plus fatal fut joué par les partis staliniens, qui furent considérablement renforcés, non seulement à cause de leur passé révolutionnaire et du crédit que leur donne l'autorité de l'Union Soviétique, mais surtout parce qu'ils comprirent l'importance du mouvement national et qu'ils se posèrent comme étant son meilleur défenseur, pour pouvoir mieux l'étrangler ensuite. (Ceci est, de manière incidente, une preuve négative de la justesse de notre point de vue.)
3) Le prolétariat révolutionnaire n'ayant pas su prendre la direction du mouvement démocratique, il en laissa l'initiative aux de Gaulle, Tito, Bonomi et Cie; le mouvement ne pouvait, en aucun cas, atteindre le but qu'il s'était fixé; la première tentative des masses opprimées d'Europe, de réaliser la révolution démocratique et de reconquérir l'indépendance nationale, était condamnée à la faillite. Car dans la période de déclin capitaliste, lorsque même les revendications démocratiques les plus élémentaires menacent les fondations du système économique, la révolution démocratique ne peut se faire qu'en démolissant la charpente du capitalisme.
Ainsi, les différents mouvements nationaux ont laissé inchangés les traits fondamentaux de l'image politique de l'Europe. Bien sûr, le silence mortel de la vie politique a quelque peu été troublé, les vieux partis politiques et syn- dicats sont revenus à la surface; des personnages comme Croce, que l'histoire avait depuis longtemps remisé au grenier, hantèrent encore une fois la scène politique: la lutte de classe semblait reprendre son cours traditionnel, etc., etc.... mais ces faits ne peuvent être interprétés comme un renouveau de la vieille démocratie.
Ceci est plutôt un reflet du passé, toléré par les impérialistes alliés pendant la lune de miel de la « libération », mais sans bases économiques et à cause de cela sans espoir de longue cela de « Ordre nouveau », la différence n'est vie. Si l'époque de la « libération » diffère pas tellément chez les « libérateurs » permettant à quelques politiciens banqueroutiers de mener un jeu douteux avec des formes vides
222222 démocratiques, mais plutôt dans leur façon de mener les masses à une famine encore plus épouvantable et à la misère par une désorganisation de l'économie sans précédent.
4) De ceci, pourtant, il ne découle nullement qua la terrible calamité économique poussera. d'elle-même, les masses sur la voie du socialisme; ni que leur expérience de l'incapacité des politiciens bourgeois à tendance stalinienne, réformiste, ou libérale, de réaliser leurs propres revendications, sera suffisante pour le faire.
Certainement, les masses ont appris de leur expérience. Bien des illusions dans l'aide d'impérialismes étrangers ont disparu: certainemen la deuxième vague de la révolution démocratique ne rencontrera plus les obstacles qui menaçaient la première vague.
Mais ceci ne veut pas dire que la conscience des masses ait été radicalement transformée, que lei politetrai au Patin dejet de ice de ne porter qu'une attention limitée à la lutte pour les revendications démocratiques; cela ne veut pas dire que le Parti révolutionnaire n'a rien d'autre à faire que de présenter un programme révolutionnaire bien préparé et des mots d'ordre socialistes tels que « tout le pouvoir aux Soviets > ou « Etats Unis Socialistes d'Europe » afin d'acquérir le soutien de la partie décisive des masses et de les mener glorieusement à la prise du pouvoir.
Un tel super-optimisme n'est nullement à sa place, car cela consiste à ignorer les vraies difficultés; une orientation politique qui saute une étape décisive de la prise de conscience de masses, qui considère la lutte pour les revendications démocratiques comme une question embarrassante au lieu de la traiter comme le problème central et levier historique de la révolution socialiste — une telle orientation est malhonnête. Cela n'a pas de sens de nous intoxiquer avec les grèves et les révoltes armées qui ont eu lieu; c'est notre devoir de comprendre leur sens réel.
Les événements d'Italie pourraient donner l'impression que les masses, contrairement aux prévisions des « trois thèses », reprendraient le cours du développement à l'étape où elles l'abandonnèrent en 1921 et qu'elles mettraient immédiatement la révolution socialiste à l'ordre du jour. La réalité, pourtant, prouve l'impossibilité d'un tel saut du fascisme directement au socialisme; elle met en avant comme tâche immédiate la reconquête des libertés démocratiques indispensables. Par cela même, l'Italie suit le même chemin que les mouvements des autres pays d'Europe. L'élément national de la lutte. qui au début ne se manifestait pas à cause des circonstances spéciales, se manifeste maintenant aussi en Italie. Les premières étapes du mouvement en Italie montraient quelques traits qui n'étaient pas essentiels pour ce pays; quelle erreur de prendre cela comme exemple classique du prochain développement de toute l'Europe.
C'est la France, et non pas l'Italie, qui représente l'exemple clarique. Ici, le mouvement apparaissait dès le début clairement et indiscutablement comme un mouvement de tout le peuple dirigé contre l'oppression nationale, et il montrait toutes les possibilités de se développer au delà des limites de la lutte bourgeoise. (Tout le pouvoir aux Comités de libération nationale. lutte contre le désarmement des milices, etc...)
Puisqu'on laissa échapper l'opportunité qui se présentait, cette tâche resta sans solution. La « démocratie » de de Gaulle se désintègre déjà. avant d'avoir sérieusement débuté. L'oppression nationale est restée, seuls les uniformes des oppresseurs ont changé. Car l' « indépendance nationale » de la France, par la grâce des E.-U., est une farce, et ceci est compris par une partie toujours plus grande du peuple français. L'Allemagne avait intérêt au bon fonctionnement de l'économie française, en faveur de :a propre économie de guerre: mais l'impérialisme américain, qui peut très bien mener la guerre sans l'aide des usines françaises, n'a aucun intérêt à rétablir la santé d'un vieux concurrent impérialiste. Par conséquent, il ne remue pas un doigt pour remettre sur ses pieds l'économie française, totalement écroulée, et en liaison avec cela, l'indépendance nationale de la France:
La même chose, naturellement, pour toutes les nations européennes qui jouissent du rétablissement de la « démocratie » et de « l'indépendance nationale » par la bienveillance anglo-américaine et russe. La situation actuelle est, de ce fait, dans ses traits essentiels, pareille que celle de 1941, et les « trois thèses » n'ont pas seulement été confirmées, mais leurs propositions pratiques sont toujours valables.
5) Les leçons tirées de l'expérience d'un mouvement démocratique en Allemagne (mouvement de l'Eglise) jouent un rôle important dans la détermination de notre attitude vis-à-vis du mouvement national dans les pays européens sous l'occupation allemande. Aujourd'hui. les mêmes idées, enrichies par l'expérience de ces mouvements nationaux, peuvent être appliquées à l'Allemagne. Car la machine de l'oppression qui fut d'abord expérimentée avec succès sur le peuple allemand et qui ensuite, pour quelque temps, sema la destruction sur-toute l'Europe, sous le signe de la croix gammée, se retourne maintenant contre l'Allemagne, où, avec une fureur redoublée (cette fois sous d'autres drapeaux), elle rasera à terre tout ce qui reste de vie sociale, politique et économique que les nazis n'ont pas réussi à détruire. La tendance générale de centralisation du capitalisme-monopoleur se manifeste à nos yeux avec une logique effrayante. La nation européenne la plus développée, qui n'a que récemment asservi à l'état de colonies et paralysé d'autres nations hautement développées, devient maintenant un objet d'oppression nationale devant être abaissé à un niveau encore plus bas que celui de l'Inde.
Nous rencontrerons donc en Allemagne d'après-guerre toutes les conditions et problèmes qui caractérisaient les pays sous l'occupation allemande pendant la guerre. La présence de la terrible oppression nationale arrachera les masses populaires de leur apathie — ces masses brisées et réduites à l'état amorphe par des années de tyrannie fasciste — et suscitera un immense mouvement national - démocratique. Au lieu du facile espoir d'une levée spontanée des ouvriers allemands, au lieu d'entretenir des illusions d'une révolution prolétarienne imminente, les révolutionnaires devront, ainsi que ce fut le cas en France, soutenir inconditionnellement ce mouvement, accepter le détour nécessaire de la révolution démocratique et conquérir la direction au cours de la lutte, afin que ce mouvement, dépassant les limites nationales-démocratiques, puisse en tant que mouvement du prolétariat contre la bourgeoisie, réaliser la révolution socialiste.
6) En Allemagne, ce mouvement rencontrera des conditions incomparablement plus favorables à un sain développement, que celles expérimentées par le mouvement correspondant, en France. Toutes les illusions qui corrompaient le mouvement français, ne pourront fleurir sur le rol de l'Allemagne d'après-guerre. Il ne peut y avoir de fallacieux espoirs dans l'aide d'un impérialisme « ami ». Et les réactionnaires staliniens n'auront pas place dans ce mouvement à partir duquel ils pourraient espérer étendre leur influence pernicieuse, car la Russie sa trouve totalement du côté des impérialistes opprimant l'Allemagne.
Le rôle que joueront les traditions intellectuelles de l'Allemagne ne doit pas être sousestimé: la continuité de ces traditions n'a pas pu être interrompue par la courte période — historiquement parlant — de la domination de Hitler. Les guerres de libération nationale de 1813-15. les mouvements d'étudiants (Burschenschaft) de 1848, la philosophie classique allemande et ses réalisations, le socialisme scientifique, sont toujours présents dans l'esprit des Allemands et donneront au mouvement l'armature théorique nécessaire à la victoire.
L'Allemagne abandonna sa fonction de • conscience théorique du monde » (Marx) pour démontrer au capitalisme les méthodes pratiques pour le maintien de sa domination dans les conditions du déclin impérialiste; mais elle est maintenant en train de reconquérir son ancienne position et se prépare à jouer un rôle dirigeant dans les prochaines luttes en Europe.
7) Il est évident que toutes ces tendances doivent être matérialisées par des preuves détaillées qui seraient faciles à trouver. Mais elles prédisent que la première tentative infructueuse de l'Europe, pour se débarrasser de l'oppression nationale et reconquérir la démocratie, n'était qu'une répétition générale des prochaines grandes guerres national-démocratiques de libération de tous les peuples opprimés de l'Europe.
Les conditions matérielles sont, celte fois-ci, extraordinairement favorables pour que le prolétariat prenne avec succès la direction de cette lutte gigantesque et accomplisse sa tâche historique. Car, « le soulèvement de la classe ouvrière, brisé par le mécanisme de l'impérialisme, désorganisé, démembré, atomisé, scissionné, déchiré _en son sein, politiquement démoralisé, internationalement isolé et contrôlé (et dont les organisations furent corrompues, paralysées, décimées avec l'aide de leur direction dégénérée, et qui sont finalement brisées et exterminées, ainsi que toutes sortes d'organisations bourgeoises et d'opposition), revêt également une nouvelle forme, dans ces nouvelles conditions. Il devient plus compréhensif et général, il trouve une aide importante dans la rebellion des peuples et des nations opprimées brisées, paralysées et nivelées par le monopole de quelques nations, — mais de ce fait également unies contre ce monopole et tirant des enseignements de son mécanisme, — et il restaure l'internafonalisme en lambeau de ce mouvement, sur un plan plus universel. Plus que cela: ce soulèvement prépare le fondement de « l'idéal classique » du mouvement ouvrier, pour l'accomplissement de la révolution prolétarienne en révolution mondiale simultanée. (Barbarie capitaliste ou socialisme.)