par Marc Loris
AVEC la guerre de Sécession, les guerres de l'unité italienne, les guerres de la Prusse contre l'Autriche et la France, le troisième quart du xIx" siècle marque la fin de l'époque de formation des grands Etats bourgeois. Ceci ne sifinie pas que les questions nationales aient cessé de préoccuper l'humanité. Loin de là. Le développement inégal du capitalisme apparaît dans ce domaine comme dans d'autres.
UN REGARD DANS LE PASSE
Le problème national était clairement posé alors pour certains peuples du centre et du sud-est de l'Europe. Laissant de côté la question de l'Irlande, le problème alsacien de Allemagne, les questions catalanes et basques en Espagne, il y avait les nationalités opprimées des deux Empires semi-féodaux, l'AutricheHongrie et la Russie, de même que celles qui résultaient de morcellement de l'Empire ottoman. Le problème national en Europe apparut ainsi essentiellement comme un vestige de la grande tâche historique d'émancipation créée par le passage du régime féodal au régime capitaliste, mais que ce dernier a été incapable de résoudre complètement. Le développement de l'impérialisme souleva bientôt la question nationale dans un autre groupe de pays, les pays coloniaux (ou semi-coloniaux tels que la Chine ou la Perse). Tandis que les libéraux de toutes sortes pouvaient se réconforter en pensant que le problème national en Europe n'était qu'un retard historique qui se rattraperait plus ou moins vite, la formation des empires coloniaux démontra bientôt que la question nationale naissait inévitablement de la phase LA PLUS MODERNE du capitalisme, le capitalisme financier. Cependant le développement des colonies a pu aussi être interprété comme une ascension historique vers l'Etat national, provoquée par le développement des forces productives aux colonies sous le choe du capitalisme.
Ebranlant les grands empires faits de nationalités multiples, écrasant les petites nations entre les grandes, la première guerre impérialiste mondiale donna un renouveau au problème national en Europe, lui apportant une acuité nouvelle dans les pays qui ne l'avaient pas encore résolu (Autriche, Hongrie, Russie) ou le ranimant dans les pays où l'histoire l'avait réglé depuis longtemps (Belgique occupee).
Contre ceux qui sous des prétextes divers, renient ou diminuent l'importance des questions nationales à notre époque (Luxembourg, Radek, Boukharine, Piatakov) Lénine écrivait souvent, pendant la dernière guerre: « L'impérialisme est l'époque de l'oppression des nations sur une nouvelle base historique... L'impérialisme renouvelle le vieux slogan du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. »
L'idée fondamentale de Lénine était que, contrairement à l'attente des libéraux, le développement du capitalisme renforce l'oppression nationale. Dans les rangs révolutionnaires, il y avait beaucoup de problèmes de liberté nationale, du moins en Europe sous prétexte que l'impérialisme faisait de toutes les libertés nationales une utopie et une illusion. A Boukharine qui niait la possibilité de mouvements nationaux européens, Lénine répliquait que, en ce qui concerne la question nationale, Boukharine « n'a pas démontré et ne démontrera pas la distinction entre les colonies et les pays opprimés de l'Europe »; naturellement Lénine mieux que personne savait montrer la différence entre l'Europe impérialiste et le monde colonial opprimé Mais il niait le caractère absolu de cette différence. Il montrait que l'époque impérialiste ne ranimait pas seulement les problèmes nationaux non encore résolus en Europe mais donnait naissance à de nouveaux. Par exemple, dans une polé mique contre les partisans polonais de Rosa Luxembourg, Lénine citait à titre d'hypothèse, en 1916, la possibilité de voir la Belgique occupée se lever contre l'Allemagne pour son émancipation. Au même moment Trotsky écrivait: « L'indépendance des Belges, des Serbes, des
IV® INTERN Polonais, des Arméniens et autres peuDios, appaitient au programme de la lutte du prolétariat international contre l'impérialisme. → Il n'hésita pas à mettre une nation impérialiste écrasée de l'Europe Occidentale sur le même plan que les peuples coloniaux de l'Orient.
Pour Lénine, l'intensification du problème national en Europe proprement dite n'était pas le résultat fortuit d'un événement militaire, tel que la supériorité des armées germaniques. Elle avait une cause beaucoup plus profonde. Elle découlait de la nature même de l'impérialisme. Kautsky avait essayé d'expliquer l'impérialisme par le besoin pour les pays industriels de se combiner avec les pays agricoles, théorie qui cache le caractère et réactionnaire de l'impérialisme en le représentant comme une sorte de division internationale du travail. Lénine, réfutant Kautsky, écrivait dans son livre sur l'impérialisme:
« Le trait caractéristique de l'impérialisme, c'est précisément qu'il lutte pour annexer non seulement les régions agricoles, mais même les régions les plus industrialisées (avidité de l'Allemagne à l'égard de la Belgique, avidité de la France vis-à-vis de la Lorraine), parce que 1° le fait que le monde est déjà divisé oblige ceux qui désirent une nouvelle division à s'élancer à la conquête des territoires quels qu'ils soient et parce que 2° un trait essentiel de l'impérialisme est la rivalité entre un certain nombre de grandes puissances dans la lutte pour l'hégémonie, c'est-à-dire pour la conquête de territoires moins pour Icurs besoins directs que pour affaiblir ladversaire et saper son hégémonie. (La Belgique est surtout nécessaire à l'Allemagne comme base d'opérations contre l'Angleterre; l'Angleterre a besoin de Bagdad comme base d'opérations con*tre l'Allemagne, etc...) »
Ces lignes sont profondément vraies, peut-être plus aujourd'hui que lorsqu'elles furent écrites:
1° Elles expliquent les caractères spéciaux de l'impérialisme germanique privé de colonies; « le fait que le monde est divisé obligent ceux qui désirent une nouvelle division à s'élancer à la conquête de territoires quels qu'ils soient.
2° Elles montrent aussi que maintenant toute conquête a en même temps un caractère de stratégie militaire et un caractère économique et qu'il est impossible d'établir une distinction nette entre les deux.
3° De plus Lénine n'hésitait pas mettre sur le même plan l'occupatior d'un petit pays impérialiste écrasé (Bel-
ATIONALE gique) et la conquête d'une colonie (Bagdad) en montrant que tous les deux avaient la même cause profonde qui est « le trait caractéristique de l'impérialisme ». Ces trois points sont également importants pour la compréhension de lépoque que nous traversons.
LE PROBLEME NATIONAL DANS L'EUROPE D'AUJOURD'HUI
Pour détruire le caractère absolu des affirmations des sectaires, Lénine, dans sa polémique sur la question nationale, a dû souvent indiquer les possibilités du développement historique. Ces possibilités sont devenues aujourd'hui des réalités. Si pendant la dernière guerre, le problème national en Europe a eu un caractère fragmentaire, il embrasse aujourd'hui tout le continent. La deuxième guerre impérialiste est la continuation de la première, mais sur une échelle beaucoup plus grande. Malgré la participatien de l'Amérique et du Japon aux côtés des Alliés, la guerre de 14-18 reste essentiellement une guerre européenne. La guerre actuelle englobe le monde entier au plein sens du mot. De même que pour le Kaiser, l'occupation de la Belgique était seulement une opération préparatoire pour la lutte sérieuse contre la France, de même pour Hitler Poccupation du continent européen n'était qu'un prélude à la lutte contre l'empire britannique, contre l'URSS et surtout contre l'Amérique. Maintenant, toute l'Europe est une Belgique envahie. Les victoires foudroyantes de l'Allemagneont fait disparaître tous les fronts terrestres de l'Ouest eu du Sud-Est de l'Europe. Sans compter quelques-uns des alliés de l'Allemagne, dont la situation n'est pas très différente de celle d'un territoire conquis, près de 250 millions de non-Allemands sont maintenant sous la botte nazie. Différence quantitative énorme en comparaison avec la dernière guerre! Mais ils y a aussi une différence qualitative. Pendant la dernière guerre, la plus grande partie de la population active de la Belgique avait émigré en France. Peu était resté et seulement des vieillards, des femmes et des enfants. Aujourd'hui la population entière d'une douzaine de pays doit vivre, travailler et souffrir sous les satrapes hitlériens.
L'Europe de 1939 n'était plus l'Europe de 1914. Elle avait été considérablement appauvrie. Dans l'impasse de la société bourgeoise, tous les antagonismes sociaux et nationaux s'étaient exacerbés jusqu'à un degré sans précédent. D'un autre cóté la guerre est mainte-
IV INTERN nant conduite sur une échelle mondiale L'absence d'issue historique sur une base capitaliste, l'âpreté d'une lutte dont les enjeux sont tout ou rien, la nature politique réactionnaire du nazisme, tout ceci a conduit l'impérialisme allemand à soumettre les pays envahis à une bru tale exploitation et à une oppression barbare sans précédent dans l'histoire de l'Europe moderne. Et ceci a aussi poussé les peuples à la résistance et à la révolte.
Il n'est plus question de déduire théoriquement la possibilité d'un problème national dans une Europe qui a depuis longtemps résolu la plus grande partie de ce problème. Il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour s'assurer de l'existence de mouvements nationaux sur une échelle en outre, qui n'eut jamais d'égale en Europe auparavant. Le fascisme, « l'impérialisme dans sa forme chimiquement pure », concentre et combine toutes les formes d'oppression nationales qui ont été observées jusgu' présent aux colonies: travail forcé, énormes déportations d'ouvriers et de paysans, évictions massives, privilèges pour les membres de la nation dominante (tribunaux spéciaux, rations alimentaires plus abondantes), villages rasés par des expéditions punitives, ete... En face de cette réalité, seul un pédant incurable peut nier la possibilité de l'existence d'un mouvement national en Europe, sous prétexte que nous sommes maintenant à l'époque de l'impérialis me. En réalité, un tel raisonnement révèle un manque total de compréhension de l'impériaisme, de son caractère violent, réactionnaire, qui le pousse à sa propre destruction. Sous un masque de radicalisme, cet argument trahit une inertie de pensée héritée du libéralisme. Des raisonnements semblables courant parmi tous les types de libéraux niaient il y a quelques années la possibilité du fascisme en Allemagne; pays industrialisé à un très haut degré — imaginez! Une réaction fasciste est seulement possible dans les pays peu développés, semiagricoles... Une telle mentalité trahit un manque complet de compréhension de notre époque.
En réalité nous ne sommes plus à l'époque de l'ascension, ni même à l'apogée du système capitaliste, mais à son déclin. Toute la société bourgeoise se décompose, se putréfie et cette désagrégation nous apporte beaucoup de choses nouvelles, « même en Europe ». Le fascisme est venu, maintenant c'est lop o rare tenir de.
pression nationale de 250 millions d'hommes dans des pays où l'histoire avait, pour la plupart d'entre eux, résolu depuis longtemps ce problème.
Le problème soulevé aujourd'hui par impérialisme allemand, peut demain être soulevé par limpérialisme américain. Au cas d'une défaite allemande et d'un retard de la révolution prolétarienne, la domination américaine sur l'Europe, en se faisant plus grande, prendra des formes nouvelles. Au lieu de la méthode précédente de prépondérance financière, elle cherchera la suprématie politique soutenue par des moyens militaires. Le « second front » peut devenir le prélude de l'occupation du continent par les troupes américaines. Le chantage par le moyen du ravitaillement et des crédits sera complété par l'établissement d'une police yankee, Si la révolution prolétarienne n'est pas rapidement victorieuse, le problème national s'établira dans une Europe ruinée pour de nombreuses années.
Ainsi, le mouvement national en Europe n'est pas simplement le produit d'un épisode militaire fortuit, mais dé,coule de tout le déclin impérialiste. Et il prend une très importante signification historique. Si Hitler avait pu unifier l'Europe, la Révolution prolétarienne semblerait bien plus reculée. L/abolition des frontières aurait ouvert la voie sur des bases capitalistes à un nouveau développement des forces productives sur le continent européen. Mais Hitler n'a pu accomplir pour l'Europe ce que Bismarck accomplit autrefois pour l'Allemagne. C'est précisément ce mouvement actuel de résistance qui montre clairement l'impasse historique où se trouve le nazisme, forme politique la plus avancée de l'impérialisme. Ainsi, en un certain sens, le mouvement de résistance des peuples opprimés représente les intérêts historiques du développement de l'humanité. C'est le préTude et la garantie d'une nouvelle marche en avant.
Confirmer l'existence d'un mouvement national européen ne signifie pas identifier A TOUS LES POINTS DE VUE ce problème national actuel avec les questions nationales du passé en Europe ou même du présent dans les colonies. L'occupation de l'Europe par l'AIlemagne a soulevé un problème national
« sui generis ». C'est le mouvement de résistance des peuples dans ces nations impérialistes écrasés par un impérialisme plus puissant à l'époque d'agonie mortelle du capitalisme.
Nous devons remarquer ici, afin d'essayer de comprendre ce qui se passe en Europe, que l'administration nazie dans les pays conquis diffère beaucoup d'une occupation militaire traditionnelle (par exemple celle des Prussiens en France en 1871). Certains territoires ont été
IV* INTERN formellement incorporés à l'Allemagne; d'autres (gouvernement général de Pologne, protectorat de Bohême-Moravie) ont un statut colonial sans aucune promesse de libération future. Mais même dans les pays qui sont simplement sous l'occupation militaire (Belgique, France occupée), les Nazis ont pris un grand nombre de mesures économiques, politiques et sociales qui dépassent de beaucoup les exigences d'une simple occupation militaire (par exemple des mesures contre les juifs).
LE MOT D'ORDRE
DE L'INDEPENDANCE NATIONALE
Toute lutte nationale est aussi à divers degrés une lutte sociale. Ceci est particulièrement vrai du mouvement de résistance actuel en Europe. Sous le poids de l'oppression, la haine, la rage et le désespoir accumulés dans les pays conquis ont éclaté sous formes de révoltes les plus diverses et des représentants des groupes sociaux les plus divers sont entraînés dans ces mouvements. Mais, si l'on considère l'ensemble, il apparaît que le foyer de la résistance se situe dans la masse des travailleurs, les ouvriers, et pour le centre et le sud-est de Burope, les paysans. Les nazis ont, en général, trouvé un langage commun avec la grande bourgeoisie industrielle et financière qui est terrorisée par la crainte du communisme et cherche un moyen de sauver le plus possible de ses profits et de ses privilèges. Le cas le plus typique est celui de la France. Avec la moyenne et la petite bourgeoisie des villes, les nazis ont eu beaucoup moins de succès; ils ont trouvé cependant des collaborateurs politiques, des aventuriers cistes et, par-dessus tout, des fonctionnaires •du régime précédent qui tiennent aux côtés des représentants de «l'ordre ». Autour des nazis, gravitent aussi un certain nombre d'entremetteurs, de profiteurs, de spéculateurs de marché noir et de « nouveaux riches». Mais plus on pénètre profondément dans les masses populaires, plus on sent une haine féroce contre l'envahisseur, plus générale est l'opposition au nazisme.
Il est intéressant de noter, à ce propos, le rapport récent d'André Philip, ancien député françaisques semaines etancien député français, qui s'est échapqui, à son arrivée à Londres, a été nommé par de Gaulle membre du Conseil national français des Forces combattantes. Le témoignage de Philip est important, d'abord parce qu'il est gaulliste et ainsi notre adversaire poli-
ATIONALE tique, et aussi parce qu'il vient juste de quitter la France où il était en contact étroit avec le mouvement de résistance, enfin parce qu'il est en général un observateur honnête. A son arrivée à Londres, il déclara:
« Le gros de la résistance est constitué par des ouvriers. Les paysans sont hostiles à Vichy, mais restent encore dispersés. Les traîtres et les collaborateurs ont été recrutés seulement parmi les gros industriels et la classe riche. La classe moyenne et les représentants des petites et moyennes industries nous sont favorables en général: elles font ce qu'elles peuvent, aux prises avec de terribles difficultés. »
La dernière phrase semble une excuse pour le manque d'activité de ces groupes de la classe moyenne. Sommesnous témoins d'une lutte de la bourgeoisie, au milieu de l'indifférence des masses populaires? Non, c'est exactement le contraire. Même l'opposition des ouvriers à la grande bourgeoisie, qui n'hésite pas à collaborer lorsqu'elle croit en tirer quelque profit, fait partie de la lutte nationale. Le sentiment national, longtemps monopolisé par la classe dirigeante, pour mieux assurer sa domination et étendre sa rapine, est maintenant un ferment révolutionnaire qui soulève les masses révolutionnaires contre l'ordre établi.
Le caractère social de ce mouvement est également très clair en Pologne. Là, dans les villes tout au moins, la résistance à l'oppression germanique est dirigée par des groupes d'ouvriers qui n'ont que haine pour le régime d'avantguerre et mépris pour le gouvernement en exil à Londres. Ce caractère du mouvement ne l'empêche pas cependant de se présenter sous le mot d'ordre de l'indépendance du pays. Et avec raison! Dans tous les pays envahis, toutes les questions politiques et même d'autres gravitent autour de ce problème contre la présence d'un maître étranger. Toutes les tâches démocratiques, si importantes en ce moment, revêtent un caractère abstrait et irréel si elles ne comportent pas en premier lieu la revendication de l'indépendance nationale. Les luttes économiques de ce genre soulèvent le problème de l'indépendance du pays: même en France non occupée, la population sait bien que le manque de nourriture est dû au pillage des Allemands.
Le devoir élémentaire des marxistes est d'inserire à leur programme les revendications de l'indépendance nationale qui, bien qu'ayant depuis longtemps perdu tout contenu pour la plupart des pays européens, a pris mainte-
IV* INTERN nant une nouvelle réalité sous l'influence des catastrophes entraînées par l'agonie du capitalisme. Pour nous, ce n'est pas seulement une question de tour d'adresse, mais honnetement et sincerement un principe élémentaire des droits démocratiques. Le marxiste propose de combattre pour sa réalisation de la façon dont il résoud tous les problèmes par des méthodes révolutionnaires et . non en s'alliant avec un des camps impérialistes. Prendre une attitude négative envers l'indépendance du pays, c'est abandonner les masses ouvrières et tous les travailleurs en général aux dangers de la démagogie nationaliste et réactionnaire.
L'Europe n'est pas à la veille d'une nouvelle vague de révolutions nationales bourgeoises, mais des révolutions socialistes et prolétariennes. Mais telle est la dialectique de l'histoire que le système capitaliste révèle sa banqueroute par rapport à un certain nombre de peuples sous la forme d'une nouvelle oppression nationale. Envers le mouvement actuel de la résistance, trois attitudes sont possibles. La première est d'y voir une sorte de Vendée réactionnaire menacant l'œuvre nazie « d'unification » de l'Europe. Seuls les laquais d'Hitler prennent une telle position qui accorde au fascisme un caractère progressif. La deuxième est l'indifférence, la situation « temporaire » et, en outre, très complexe; attendons des temps meilleurs. Inutile de dire que ceci n'a rien de commun avee le bolchevisme. La troisième attitude est de reconnaître le caractère explosif du mouvement national populaire dans l'Europe actuelle. Indépendamment de la conscience actuelle de ce mouvement, objectivement il ouvre la voie à la révolution prolétarienne. « La dialectique de l'Histoire est telle, écrivait Lénine en 1916, que de petites nations impuissantes, comme facteur indépendant dans la lutte contre l'impérialisme, jouent le rôle en tant qu'un des ferments, un des bacilles qui aident la véritable force contre l'impérialisme à entrer en scène, à savoir le prolétariat socialiste. »
Et la guerre impérialiste? peuvent objecter certaines gens. Peut-on soutenir cette revendication de l'indépendance nationale, tandis que la guerre continue? Est-ce que ceci ne signifie pas une adhésion à l'un des camps impérialistes? Si, après la signature de la paix, l'oppression continuait pour queloues pays européens, alors, sans aucun doute, il nous fandrait inserire sur notre drapeau la revendication de l'indépendance nationale pour ces peuples. Mais peut-on le faire maintenant sans
ATIONALE 23 participer de ce fait à la guerre impérialiste?
La situation serait certainement beaucoup plus simple s'il y avait oppression nationale en Europe sans guerre impérialiste. Mais, malheureusement, notre époque est loin d'être sim-/ ple et c'est précisément la guerre impérialiste qui fait renaître l'oppression nationale. Le raisonnement qui voudrait nous faire attendre la fin de la guerre souffre d'un formalisme fatal. On le voit clairement dans l'exemple de la Tchécoslovaquie. Les territoires non allemands de Bohême et de Moravie sont devenus un protectorat allemand avant que n'éclate la guerre actuelle. Il nous aurait fallu alors être pour l'indépendance nationale des Tchèques, abandonner cette revendication au moment de la déclaration de guerre et la reprendre au moment de la conclusion de la paix. Mais ce n'est pas tout. Une paix impérialiste serait à peine différente de la guerre. Nous sommes dans une époque de bouleversements où barrière, qui sépare la guerre et la paix, s'efface de plus en plus. La guerre actuelle peut être et sera sans aucun doute suivie par d'autres opérations militaires: à l'intérieur de l'Europe, dans les colonies, entre ceux qui furent alliés, contre les nouveaux états prolétariens, etc... Quand exactement les formalistes nous autoriseront-ils à reprendre les revendications d'indépendance tionale?
Tout ce formalisme vient d'un manque de compréhension de la nature des mouvements nationaux actuels et de la manière dont nous les soutenons. En dépit de la grande importance qu'elle a pris en ce moment, l'indépendance nationale reste une revendication démocratique. Comme telle nous combattons pour sa réalisation, mais avec nos propres "méthodes, et nous l'intégrons dans notre programme de révolution socialiste. Si demain Hitler attaque la Suède ou la Suisse, nous n'offrirons aucun secours aux gouvernements bourgeois de Suède ou de Suisse, de même que nous n'en n'avons accordé aucun aux gouvernements yougoslave, norvégien ou gree, car nous n'en n'aurions retiré aucun profit pour le socialisme ou même pour la démocratie. Mais si dans le cas d'une défaite militaire et de l'écrasement de l'état bourgeois, il se formait alors un mouvement national populaire de résistance à l'oppression allemande, nous le soutiendrons, car un tel mouvement, objectivement, conduit à la révolution. L'aide que nous apportons ne dépend pas de la question formelle du moment, pen-
Mais peut-on le tale antenant cont dant ou après la guerre impérialiste, mais de la nature politique et sociale du mouvement. Aussi longtemps qu'il sera un véritable mouvement de révolte des masses populaires contre l'oppression, c'est notre devoir élémentaire de le soutenir et naturellement ce soutien ne signifie en rien la participation politique à la guerre impérialiste.
Le « second front » peut être invoqué contre notre mot d'ordre. Il est tout à fait vraisemblable qu'un jour lautre les Nations Unies débarqueront en Europe. Dans ce cas, aussi lonptemps qu'un pays • sera divisé par un front militaire, le mot d'ordre d'indépendance nationale perd tout contenu révolutionnaire. Mais confondre la réalité d'aujourd'hui avec la possibilité de demain est une faute sérieuse dans la tactique révolutionnaire. Mais, après tout, l'appel à l'indépendance nationale ne peut-il servir d'instrument aux mains de l'impérialisme anglo-américain et de ses satellites pour enchaîner les peuples à la guerre impérialiste? Sans aucun doute! Mais existe-t-il une seule revendication démocratique qui n'ait été utilisée par la ourgeoisie pour cacher ses buts et tromper le peuple? Pas une seule! La tâche des marxistes n'est pas d'abandonner les revendications démocratiques, parce que la bourgeoisie essaie de dissimuler son odieux visage derrière elles, mais de les défendre par des moyens révolutionnaires et de les intégrer dans la reconstruction socialiste de la société aussi longtemps que ces revendications correspondent aux ores dentr aspirations et aux intérêts révolutionnaires de la grande masse du prolétariat.
Pour démontrer l'erreur de cet argument, il n'y a qu'à le retourner: si la revendication de l'indépendance nationale est un atout dans les mains de l'impérialisme anglo-américain, alors inversement, ignorer le problème national en Europe ou de se désintéresser de lui est donner un atout à l'impérialisme allemand. A travers l'Europe entière, les nazis et leurs laquais consolent le peuple affamé et terrorisé par limage d'une Europe unifiée. Hâtezvous de vous intégrer dans cette unité afin de jouir de tous ces bénéfices! Que finissent ces réactions puériles de nationalisme réactionnaire, les nécessités rendues jourd'hui démodées par de l'économie moderne. Cette propagande n'a pas été sans effet sur un grand nombre de pacifistes, de socialistes et de communistes qui, maintenant, lisat, saluent lencien Sociale d- saluent le nazisme comme la réaEurope. Mais l'indépendance nationale n'est-elle pas le retour au statu quo ante, c'est-à-dire au régime bourgeois. Lénine, il y a longtemps, a ridiculisé cet argument dans sa réponse à ceux des partisans de Rosa Luxembourg qui s'opposaient, selon ses propres mots, « à une révolte nationale dans les pays annexés de Belgique, de Serbie, de Galicie, d'Arménie ».
« ...Nos camarades polonais sont opposés à une telle révolte sous prétexte qu'il y a aussi une bourgeoisie dans les pays annexés et que cette bourgeoisie opprime aussi d'autres nations, ou plutôt qu'il se pourrait qu'elle les opprime, puisque le seul point de discussion est « le droit d'oppression ». Il apparaît done que le critérium d'une guerre donnée ou d'une révolte donnée n'est pas son véritable contenu social (la lutte d'une nation opprimée pour la libération), mais la possibilité pour une bourgeoisie maintenant opprimée d'exercer son droit d'oppression. »
Mais le mot d'ordre de la libération nationale ne détruit-il pas l'internationalisme prolétarien? En particulier, n'entrave-t-il pas toute fraternisation des ouvriers des territoires conquis avec les soldats et les ouvriers allemands sans l'action desquels toute révolution en Europe est inconcevable? L'élan des peuples vers la liberté n'a rien de commun avec la soif de revanche impérialiste. Comment un soldat allemand peutil se libérer de l'empire nazi s'il n'a pas reconnu honnêtement et sans équivoque le droit à l'indépendance des nations opprimées? Le droit le plus élémentaire, non seulement d'un ouvrier ou d'un soldat socialiste allemand, mais d'un démocrate sincère (si cette variété existe encore), est de désirer et d'aider la révolte des peuples opprimés.
LIBERTE NATIONALE
ET SOCIALISME.
APPRENEZ A PENSER
Le mot d'ordre de la libération nationale ne comprend en aucune façon un programme de restauration d'une Europe divisée. Il signifie purement et simplement que chaque peuple doit être libre de déterminer sa propre destinée et que le parti révolutionnaire soutient • la lutte pour cette liberté élémentaire. L'oppression des peuples de l'Europe par l'impérialisme allemand est une entreprise barbare et réactionnaire. La résistance à l'asservissement des nations est à l'heure actuelle un facteur très progressif qui, objectivement, ouvre la voie à la révolution prolétarienne. Le
IV° INTERN parti révolutionnaire doit aider et guider les durs efforts des peuples européens pour se libérer de la domination allemande. Tel est le contenu de ce mot d'ordre de libération nationale. C'est la simple expression de la lutte contre l'oppression.
Mais après l'effondrement de l'hitlérisme, l'Europe doit s'unir si elle veut vivre. Si cette tâche fondamentale n'est pas remplie, il y aura de nouvelles guerres et de nouvelles oppressions. Le seul espoir de Europe est l'unification économique du continent, jointe à la lberté du développement national pour tous les peuples. Et seul le prolétarint est capable d'entreprendre une telle tâche. Le prolétariat l'accomplira en établissant les Etats Unis - Socialistes d'Europe. Cependant, seuls les peuples libres peuvent s'unir. La première condition d'une fédération européenne est leur indépendance de tout joug étranger. Si les problèmes nationaux ne peuvent être résolus que dans une fédéra tion socialiste de l'Europe, inversement cette fédération ne peut être réalisée que parmi des pays libres et égaux. Loin d'être en opposition l'un avec l'autre, les deux mots d'ordre, libération nationale et Etats Unis Socialistes d Europe, sont étroitement liés.
A lépoque actuelle, alors que les nazis essaient de justifier leurs crimes au nom de « l'unité de l'Europe », il est de première importance de ne pas opposer fédération et nation, mais de présenter la fédération en ce qu'elle sera réellement, une forme d'organisation et de garantie de la liberté nationale. Ceux qui opposent au mot d'ordre de libération nationale la formule purement socialiste des E. U. d'Europe ne remarquent pas que cette formule est elle - même un compromis, compromis entre les nécessités centralisantes d'une économie dirigée et les tendances centrifuges héritées des siècles passés, qui ne peuvent etre effacées en quelques mois ou quelques années. Les E. U. impliquent des Etats. L'unification économique et politique totale du continen ne se fera pas en un seul jour, mais sera le produit de toute une époque historique et dépendra aussi pour une grande part des événements du reste du monde. A quel rythme et sous quelle forme précise ce développement s'effectuera-t-il? L'expérience nous l'apprendra. Le mot d'ordre des E. U. S. d'Europe donne simplement la formule algébrique générale: de plus, notons en passant que la disparition des frontières entre les divers Etats ira de pair avec le dépérissement de chaque Etat.
L'exemple le plus net de fédération qui
ATIONALE 25 conduisit à une unité presque complète est celui des U.S.A. Mais l'établissement du pouvoir fédéral s'est fait au cours d'un long processus et il fallut une guerre civile assez sérieuse pour le consolider définitivement. Naturellement, le socialisme aura d'autres méthodes que le capitalisme. Cependant, l'exemple des U.S.A. nous montre combien il eut été artificiel d'opposer la libération des 13 colonies et les U. S. A.!
Quelles que soient les formes transitoires d'organisation, la réalisation des E.U.S. d'Europe implique la liberté de chaque nation qui entre dans la fédération. Mais la seule garantie véritable de sa liberté, est le droit de dire oui ou non. Toute garantie de libre développement culturel, ete.., est une illusion si la nation n'a pas le droit de se retirer de l'union. Après l'écrasement de la bourgeoisie, nous ne desirons pas marcher au socialisme par la violence, mais en convainquant patiemment les peuples de la supériorité de la centralisation. De même que dans le problème agraire, nous ne sommes pas partisans d'une collectivisation forcée, mais nous voulons démontrer au paysan, par sa propre expérience, l'avantage d'une grande entreprise collective sur la petite propriété, de même dans la question nationale, nous sommes contre Punification forcée, et la seule garantie réelle et non fictive est le droit de sécession.
Où trouverions-nous l'assurance que l'évolution historique conduira à la complète unification? Non pas dans la violence, mais dans le développement des forces productives. Pourquoi la bourgeoisie, dans son ascension, était-elle capable de dissoudre les provinces féodales dans l'unité des grandes nations modernes? Parce que son ascension correspondit au développement prodigieux des forces productives. Pourquoi Hitler, qui n'épargne pas la violence, ne peut-il unifier les « provinces » européennes? Parce qu'il représente le déclin du capitalisme.
Une fédération socialiste, européenne ou mondiale, n'exclut en aucune façon, mais implique au contraire le droit pour chaque nationalité à déterminer sa propre destinée. Cependant, nous sommes encore loin de la fédération socialiste. La réalité actuelle, c'est l'oppression générale des peuples opprimés de l'Europe par l'impérialisme allemand. Si, sous le socialisme, il serait théoriquement faux d'opposer l'indépendance nationale au principe de fédération, combien une telle opposition serait absurde et pédante et vide en face de la condition actuelle de l'Europe.