Un camarade indochinois a bien voulu préciser sommairement pour notre Revue les points saillants qui caractérisent actuellement la situation en Indochine et le puissant mouvement anti-impérialiste qui secoue le pays entier.
« Quatrième Internationale » espère bientôt être en mesure de mublier une étude très fouillée sur la situation économique sociale et politique en Indochine déjà presque achevée, et qui n'a pas pu trouver sa question coloniale.
Les soulèvements antérieurs
Dans le Nord de l'Indochine la densité de la population, essentiellement agricole, est très forte; elle atteint 400 à 800 habitants au kilomètre carré dans le Delta du Tonkin. Le paysan de ces régions cultive son sol avec un matériel agricole et des méthodes très rudimentaires. La terre est extrêmement morcelée et la moyenne des paysans ne passède pas plus d'un hectare. D'autre part labsence complète d'industrie ne permet pas aux paysans de trouver à l'usine un complément de ressources, ce qui entraîne pour la plus grande partie de la population des conditions de vie extrêmement misérables. Pour pouvoir subsister et payer leurs impôts, les petits paysans indochinois sont obligés d'emprunter sur leurs terres et celles-ci passent peu à peu au patrimoine de l'Eglise ou aux banques indochinoises. Les paysans prolétarisés doivent alors aller travailler comme manœuvres dans les exploitations minières ou comme ouvriers agricoles sur les terres des gros propriétaires fonciers. Les salaires sont très bas et n'atteignaient guère plus de 2 à 4 franes par jour avant la guerre de 1939-40.
La paysannerie moyenne (possédant une superficie approximative d'une dizaine d'hectares) voit également ses terres hypothéquées et les domaines moyens passent aussi aux mains des usuriers chinois ou des banques de crédits agricoles.
Sur les grandes plantations appartenant aux colons français vit un prolétariat agricole extrêmement misérable recruté dans les deltas surpeuplés du Tonkin et plutôt vendu que loué aux planteurs qui ont pour ainsi dire le droit de vie ou de mort sur les coolies qu'ils emploient. Dans le Sud du pays les rands propadains ration française a concédé d'immenses domaines en raison de leur attitude « collaboratrice » pendant la colonisation, possèdent la presoue totalité du pays.
Dans les villes, vit une population de petits commerçants à côté d'un prolétariat urbain restreint aussi misérable que le prolétariat agricole.
Les soulèvements intérieurs
Les conditions particulières existant en Indochine font que les vagues révolutionnaires viennent des campagnes pour atteindre les centres urbains contrairement à ce qui se passe généralement en Occident. En effet, il n'y a pas de prolétariat industriel important dans les villes qui sont surtout peuplées de petits boutiquiers. D'autre part, le prolétariat agricole et les petits propriétares forment la plus grande partie de la population dont le standard de vie est extrêmement bas.
La situation en Indochine est révolutionnaire depuis la dernière guerre impérialiste et l'étude des soulèvements suecessifs perhet de constater que lorsque les masses indochinoises demandent leur indépendance, à travers une expulsion de la colonisation française, elles voient également l'expropriation de leur bourgeoisie nationale et des féodaux.
En 1917 la Monarchie appuyée sur les couches féodales essaie de recouvrer l'indépendance: l'Annam se soulève.
Les années 1917 à 1923 sont marquées par les succès du mouvement nationaliste bourgeois.
Les années 1923 à 1927 voient l'essor du mouvement nationaliste petit bourgeois et paysan couronné par un soulevement suivi de massacres en 1929.
L'année 1933 est marquée de manifestations paysannes et ouvrières dirigées par le Parti Communiste et suivies d'une répression féroce.
La montée du mouvement ouvrier en France en 1936 a ses répercussions en Indochine où l'on assiste à de grands mouvements de masses pendant plusieurs années et qui sont sauvagement réprimés en 1939. Le début de la guerre est marqué par l'arrestation des leaders communistes.
place dans le numéro présent consacré à la
Les soulèvements ne s'arrêtent pas avec l'occupation japonaise mais l'Impérialisme nippon aide l'impérialisme français dans sa besogne de répression.
Le départ des Japonais permet enfin l'insurrection armée du Viet Minh.
Malgré la répression cruelle de l'impérialisme français qui décapite à chaque fois l'avant-garde révolutionnaire la cadence répétée des soulèvements montre bien que l'Indochine est depuis longtemps mûre pour la révolution.
Les partis ouvriers
L'organisation trotskyste était, on le sait, particulièrement forte en Cochinchine.
En ce qui concerne le Parti Communiste indochincis qui est le principal parti politique du pays, son influence diffère selon les régions. Dans le Nord et dans le Centre, son activité est clandestine, mais malgré ces conditions défavorables il atteignait en 1938-1939 des effectifs de l'ordre de 300.000 membres. En Cochinchine, le Parti Communiste est semi-légal et même une politique de front populaire ne lui permettant pas de grouper des effectifs aussi importants. C'est ainsi que les élections ont apporté, malgré un mode de suffrage censitaire et restreint 15 % des voix au parti gouvernemental, 80 % des voix au parti Trotskyste et seulement 1 % des voix au Parti Communiste.
Au Tonkin et en Annam au contraire, le Parti Communiste indochinois a une très forte influence surtout dans les couches paysannes. C'est ainsi que dess syndicats de paysans, d'inspiration communiste, se sont constitués pour résister aux mandarins et aux gros propriétaires fonciers. Ils défendent les salaires des ouvriers agricoles, organisent des secours mutuels chez les petits paysans pour permettre à ceux-ci de lutter contre les mandarins et les usuriers et d'éviter, en épargnant pendant les bonnes années une vente de leurs biens pendant les années de disette. De plus, ces syndicats prennent aussi parfois la forme coopérative: avec les ressources du syndicat, les paysans achètent des terres qu'ils cultivent à tour de rôle et dont ils se partagent les récoltes.
La crise actuelle
Les débuts de l'occupation japonaise furent marqués par de très importants soulèvements. En octobre 1940, c'est le Tonkin, en novembre 1940 la Cochinchine, en janvier 1941 l'Annam. Les impérialismes japonais et français s'unissent pour réprimer férocement ces mouvements populaires. C'est alors que se constitue le Viet Minh: ligue pour l'indépendance de l'Indochine. Il est formé de deux partis nationalistes englobant la petite bourgeoisie et l'aile gauche de la bourgeoisie libérale, de deux Partis Communistes (stalinien et trotskyste), d'Organisations de femmes, de paysans, d'ouvriers, de soldats et de jeunes. Son programme élaboré en 1941 est un programme de libertés démocratiques. Il n'y est pas question de réforme agraire, mais la confiscation des biens des Japonais, des Français, des Indochinois « fascistes », et de l'Eglise aboutit en fait au même résultat, car tous les possédants en Indochine ont collaboré avec l'occupant japonais et se sont fort bien accommodés du gouvernement de Pétain. Le deuxième point important du programme est la lutte même par la force armée contre tout pays agresseur.
Pendant l'occupation japonaise, la bourgeoisie française essaya d'obtenir l'appui de la bourgeoisie indochinoise qui préféra servir l'impérialisme japonais. En effet, l'absence de développement industriel de l'Indochine ne peut permettre à la bourgeoisie indochinoise l'espoir de pouvoir se passer d'un impérialisme étranger. Elle ne saurait jouer de rôle indépendant et ne peut que s'appuyer sur un impérialisme étranger. C'est la raison pour laquelle la bourgeoisie indochinoise essaye toujours de s'appuyer sur limpérialisme le plus fort. C'est pour cela qu'elle fut pro-nipponne pendant l'occupation japonaise, et tourne maintenant les yeux vers l'impérialisme américain, maître du Pacifique. Les partis pro-nippons diriges par la bourgeoisie indochinoise n'eurent pas d'influence profonde dans les masses. Un gouvernement « indépendant » fut constitué par le Japon. A sa tête était Bao-Dai qui avait couvert de son autorité impériale l'exploitation du pays par la bourgeoisie française et qui se mettait alors au service de l'impérialisme nippon.
Après la capitulation du Japon, le Viet Minh prend en main l'autorité gouvernementale, oblige Bao-Dai a abdiquer et chasse ses ministres pro-nippons. Tout le pouvoir est alors entre les mains du Viet Minh. L'impérialisme français voudrait bien reconquérir ses positions en Indochine, mais à lui seul il serait bien incapable de parvenir à ses fins. Il demande l'appui de l'impérialisme britannique qui a également des visées en Indochine mais qui attend pour s'opposer ouvertement à la France l'échec éventuel du bloc occidental qui lui permettrait d'arriver pacifiquement aux mêmes fins. D'autre part, la bourgeoisie anglaise craint pour ses possessions proches: la Birmanie le Siam, l'Empire des Indes, l'exemple du peuple indochinois. Le Parti du Congrès Hindou a voté en effet les motions pour la solidarité avec l'Indochine. Un puissant mouvement
IV® INTERN anti-impérialiste se développe à travers toute l'Asie. Les Etats-Unis voudraient bien eux aussi imposer leur domination à cette partie du monde. Ils n'agissent pas ouvertement mais par l'intermédiaire de la Chine. Ils essayent d'une part de limiter l'expansion anglaise en Indochine et d'autre part d'imposer leurs créatures au Viet Minh pour écarter le danger communiste. Ils s'appuient pour cela sur l'Union Révolutionnaire pour l'Indépendance, ancien Parti Nationaliste, alle droite dans le Viet Minh qui tente d'élargir ses bases dans la classe petite bourgeoise et dans la bourgeoisie.
Solidarité prolétarienne internationale
Le danger est double pour la révolution indochinoise. Elle est menacée par les partis nationalistes à l'intérieur qui s'appuient sur l'impérialisme yankee et par les trois requins impérialistes qui font le siège du pays. Si la révolution indochinoise est isolée elle ne pourra triompher de ces difficultés.
Le Viet Minh est menacé par le développement des partis nationalistes de droite qui s'en sépareront pour combat-
ATIONALE 17 tre les tendances révolutionnaires dès que cela sera possible et suivant un processus analogue à celui auquel on a pu assister en Grèce. Les révolutionnaires indochinois doivent exiger du Viet Minh l'exécution intégrale du programme et démontrer aux masses que ni la bourgeoisie ni la petite bourgeoisie ne peuvent réaliser ces réformes.
Mais le peuple indochinois seul ne peut triompher de ses puissants adversaires. Les prolétariats de tous les pays du monde doivent se solidariser activement avec le peuple indochinois et protester par tous les moyens auprès de leurs gouvernements pour éviter le crime qui se prépare contre leurs frères d'Indochine. Les travailleurs d'Australie ont montré l'exemple en se mettant en grève pour empêcher la bourgeoisie anglaise d'expédier du matériel de guerre aux Indes Néerlandaises. Les ouvriers du monde doivent suivre cet exemple et ne' jamais oublier que la révolution indochi noise victorieuse s'étendrait bientôt à tout le Pacifique et pourrait bien être le prélude de la révolution européenne et mondiale.