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La revue › nouvelle série n° 22-23-24

La nature de la bourgeoisie coloniale

L. Trotsky · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 22-23-24 · septembre-octobre-novembre 1945 · p. 23-27 · 3 810 mots

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par L. Trotsky

C'est en analysant l'expérience, les fautes et les tendances de la Révolution de 1905 que se constituèrent définitivement le bolchévisme, le menchévisme et l'aile gauche de la social-démocratie allemande et internationale. L'analyse de l'expérience de la révolution chinoise a à présent tout autant d'importance pour le prolétariat international.

Pourtant cette analyse n'est même pas commencée : elle est interdite. La littérature officielle s'occupe d'ajuster rapidement les faits aux résolutions du Comité Exécutif de l'Internationale Communiste dont l'inconsistance s'est complètement man festée. Le projet de programme arrondit autant que possible les angles vifs du problème chinois, mais, ce qu'il y a d'essentiel, il consacre la ligne de conduite funeste suivie par le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste. On substitue à l'analyse d'un des plus grands processus de l'histoire une plaidoirie littéraire en faveur de schémas qui ont fait faillite.

Le projet de programme dit:

« Des accords provisoires (avec la bourgeoisie indigène des pays coloniaux) ne sont admissibles que dans la mesure où elle ne fait pas obstacle à l'organisation révolutionnaire des ouvriers et des paysans et même une lutte effective contre l'impérialisme. »

Cette formule, bien qu'elle ait été sciemment intercalée dans une proposition subordonnée, est une des thèses cardinales du projet, tout au moins pour les pays d'Orient. La proposition principale parle évidemment de « la libération (des ouvriers et des paysans), de l'influence de la bourgeoisie indigène ». Cependant nous ne jugeons pas en grammairiens, mais en hommes politiques; en outre nous utilisons notre propre expérience et nous disons donc: la proposition principale

DU MARXISME URGEOISIE

COLONIALE n'a ici qu'une valeur secondaire, tandis que la proposition subordonnée contient justement ce qui est essentiel. Quant à la formule considérée dans son ensemble c'est le nœud coulant menchévik classique appliqué aux prolétaires d'Orient.

De quels accords provisoires parle-t-on ici? En politique comme d'ailleurs dans la nature, tout est « provisoire ». Peutêtre s'agit-il ici d'ententes circonstancielles strictement pratiques? Il va de soi que nous ne pouvons renoncer pour l'avenir à de pareils accords rigoureusement délimités, portant strictement sur des questions de mesures, servant chaque fois à un but parfaitement défini. Il en est ainsi par exemple quand il s'agit de s'entendre avec des étudiants du Kuomintang pour organiser une manifestation anti-impérialiste ou bien de secours versés par des marchands chinois aux grévistes d'une concession étrangère. De pareils cas ne sont nullement exclus à l'avenir, même en Chine. Mais alors, que viennent donc faire ici des conditions politiques d'ordre général: « Pour autant qu'elle (la bourgeoisie) ne s'oppose pas à l'organisation révolutionnaire des ouvriers et des payet mène une lutte effective contre l'impérialisme »?

L'unique « condition » de tout accord avec la bourgeoisie, accord séparé, pratique, limité à ses mesures à prendre, adapté à chaque cas envisagé, consiste à ne pas mélanger les organisations et les drapeaux, ni directement, ni indirectement, ni pour un jour ni pour une heure, à distinguer le rouge du bleu, et ne croire en aucune facon que la bourgeoisie soit capable ou disposée à réelle contre l'impérialisme et à ne pas mener une lutte faire obstacle aux ouvriers et aux paysans. Une telle condition nous est absolument inutile pour des accords pratiques, portant sur des mesures à adopter.

Au contraire, elle ne pourrait que nous être nuisible, brisant la ligne générale de

DE LA BOI

IV INTERNATIONALE notre lutte contre la bourgeoisie, lutte qui ne s'arrête pas même pendant la brève période de « l'accord ». Il a été dit depuis longtemps que des ententes strictement pratiques, qui ne nous lient d'aucune façon, qui ne nous obligent à rien au point de vue politique, peuvent, si cela est avantageux au moment considéré, être conclues avec le diable lui-même. Mais il est absurde d'exiger en même temps qu à cette occasion le d'able se convertisse en général au christianisme et quil se serve de ses cornes non pas contre les ouvriers et les paysans mais exclusivement pour des cuvres pieuses. En présentant de pareilles conditions nous agirions déjà au fond comme les avocats du diable et solliciterions de lui de devenir ses parrains.

Par ses conditions absurdes, embellissant d'avance la bourgeoisie, le projet dit tout à fait clairement et nettement (malgré le caractère diplomatique subordonné de la proposition) qu'il s'agit précisément de coalitions politiques de longue durée, et non pas d'accords valables pour une seule occasion et conclus pour cette fois-là pour des raisons prati-

Get dans des buts se limitant stricteques ment à des mesures à prendre. Mais que signifie dans ce cas: exiger que la bourgeoisie lutte « effectivement » et ne fasse pas obstacle? Formulons-nous ces conditions à la bourgeoisie elle-même et exigeons-nous qu'elle fasse publiquement une promesse? Elle en fera autant qu'on voudra? Elle enverra même ses délégués à Moscou, adhèrera à l'Internationale Paysanne, se joindra en tant que sympathisante à l'Internationale Communiste, jettera des cillades à l'Internationale Syndicale Rouge, en un mot promettra tout ce qui lui permettra (avec notre aide) de tromper mieux, plus aisément, plus complètement ses ouvriers et paysans, en leur jetant de la poudre aux yeux... jusqu'a la première occasion, dans le genre de celle qui lui fut offerte à Shanghaï.

Ou peut-être ne s'agit-il pas ici de promesses politiques de la part de la bourgeoisie, qui, répétons-le, les fera immédiatement, faisant ainsi de nous ses garants devant les. masses ouvrières? Ou bien peut-être est-il question d'un jugement « objectif », « scientifique », portant sur la bourgeoisie indigène en question, d'une expertise en quelque sorte « sociologique » établie a priori des aptitudes de cette bourgeoisie à combattre et « à ne pas faire obstacle »? Hélas! comme en témoigne l'expérience la plus récente, de pareilles expertises élaborées a priori font habituellement faire aux experts figure d'imbéciles. Cela ne serait rien s'il ne s'agissait que des experts...

Il ne peut subsister aucun doute: dans le texte il est précisément question de coalitions politiques de longue durée. !!

serait superflu d'intercaler la question des accords pratiques, circonstanciels, dans le programme; il suffirait pour eux d'une résolution de tactique « au sujet du moment actuel » traîtant le cas au point de vue des mesures à adopter. Mais il s'agit de justifier et de consacrer dans le programme l'orientation, suivie hier envers le Kuomintang, qui fit périr la seconde

Révolution chinoise et qui est capable d'en faire périr plus d'une encore.

Conformément à la pensée de Boukharine, l'auteur véritable du projet, on mise précisément sur une appréciation générale de la bourgeoisie coloniale dont les aptitudes à combattre et à ne pas faire obstacle doivent être prouvées non pas par son propre serment mais par un schéma strictement « sociologique », c'est-àdire le 1001° schéma scolastique adapté à cette œuvre opportuniste.

Pour démontrer cela clairement, citons ici même le jugement porté par Boukharine sur la bourgeoisie coloniale. Après s'être référé au « fond antiimpérialiste » des révolutions coloniales, et à Lénine (tout à fait hors de propos) Boukharine déclare:

« La bourgeoisie libérale a joué en Chine pendant toute une série d'années, et non pas de mois, un rôle objectivement révolutionnaire. Ensuite elle s'est épuisée. Ce n'était nullement & une glorieuse journée » du type de la révolution libérale russe de 1905. »

Ici, tout est erroné depuis le commencement jusqu'à la fin.

En effet, Lénine enseignait qu'il faut distinguer rigoureusement la nation bourbeoise opprimée de celle qui opprime. Des déductions d'une importance exceptionnelle en découlent, par exemple dans le cas d'une guerre entre pays impérialistes et coloniaux. Pour un pacifiste, cette guerre est semblable à n'importe quelle autre; pour un communiste la guerre d'une nation coloniale contre une nation

Best une guerre bourgeoiserévolutionnaire. Ainsi Lénine élevait les mouvements de libération nationale, les insurrections coloniales et les querres de nations opprimées, jusqu'au niveau des révolutions démocratiques bourgeoises, en particulier jusqu à celui du 1905 russe. Vlais Lénine ne posait pas du tout comme le fait actuellement Boukharine après son revirement de 180°, les guerres de libération nationale au-dessus des révolutions bourgeoises démocratiques. Lénine exigeait que l'on distingue entre la bourgeoisie du pays opprimé et celle du pays oppresseur. Mais nulle part il n'a présenté ce problème, et n'aurait pas pu le faire, en affirmant que la bourgeoisie d'un pays colonial ou semi-colonial à l'époque de la lutte pour la libération nationale devait être plus progressive et plus révolutionnaire que la bourgeoisie d'un

IV° INTERNATIONALE pays non colonial pendant une période de révolution démocratique. Au point de vue théorique cela ne se déduit de rien; l'histoire ne le confirme pas. Si pitoyable que soit le libéralisme russe, bien que sa moitié de gauche, la démocratie petite bourgeoise, les socialistes révolutionnaid'avorton, il n'est guère possible d'affirres et les menchéviks fassent figure mer que le libéralisme et la démocratie bourgeoise en Chine aient montré plus d'élévation et de capacité révolutionnaire que leurs confrères russes.

Présenter les choses comme si du fait du joug colonial découlait le caractère révolutionnaire de la bourgeoisie nationale, c'est reproduire à rebours l'erreur fondamentale du menchévisme qui estimait que la nature révolutionnaire de la bourgeoisie russe devait absolument se déduire de l'oppression absolutiste et féodale.

La question de la nature et de la politique de la bourgeoisie est tranchée par toute la structure interne de classe de la nation qui mène la lutte révolutionnaire; par l'époque historique dans laquelle cette lutte se déroule; par le degré de dépendance économique, politique et militaire qui lie la bourgeoisie indigène à l'impérialisme mondial dans son enserable, ou a une partie déterminée de celuici; enfin, et c'est là l'essentiel, par le degré d'activité de classe du prolétariat indigène, et par l'Etat dans lequel se trouva sa liaison avec le mouvement révolutionnaire international.

Une révolution démocratique ou libératrice au point de vue national peut permettre à la bourgeoisie d'approfondir et d'étendre les possibilités d'exploitation. L'intervention autonome du prolétariat sur l'arène révolutionnaire menace de lui enlever complètement toute chance d'exploiter.

Examinons lea faits de plus près.

Les animateurs actuels de l'Internationale Communiste répètent sans se lasser

Tchang-Kai-Chek fit la guerre à que « l'impérialisme » tandis que Kérensky marcha la main dans la main avec les impérialistes. Conclusion : il fallait mener contre Kérensky une lutte implacable tandis qu'il fallait appuyer Tchan-KaïChek.

La liaison du kérenskysme et de l'impérialisme est incontestable. On peut remonter encore plus loin en arrière et signaler que la bourgeoisie russe « détrôna » Nicolas Il avec la bénédiction des impérialismes anglais et français. Non seulement Milioukov-Kérensky soutinrent la guerre de Lloyd George-Poincaré, mais aussi Lloyd George et Poincaré appuyerent la révolution de Milioukov-Kérensky n'abord contre le Tsar, ensuite contre les ouvriers et paysans. Cela est absolument hors de doute

Mais comment les choses se passèrentelles sur ce point, en Chine? La révolution de « Février » s'accomplit en Chine en 1911. Elle fut un grand événement progressiste quoiqu'elle se soit opérée avec la participation la plus directe des impérialistes. Sun-Yat-Sen raconte dan ses Mémoires comment son organisation dans toute son activité fut soutenue par « l'aide » des Etats impérialistes, tantôt du Japon, tantôt de la France, tantôt des Etats-Unis. Si en 1917 Kérensky continuait à participer à la guerre impérialiste, la bourgeoisie chinoise elle aussi, elle qui était s nationale », « révolutionnaire ». etc., appuya l'intervention de Wilson dans la guerre espérant que l'Entente aiderait à libérer la Chine. En 1918 Sun-Yat-Sen s'adressa aux gouvernements de l'Entente avec ses projets de relèvement économique et de libération politique de la Chine Il n'existe aucune raison qui permette d'affirmer que la bourgeoisie chinoise dans sa lutte contre la dynastie mandchoue a fait preuve de qualités plus révolutionnaires que la bourgeoisie russe combattant le tsarisme, ou bien qu'il y aurait une distinction de principe dans l'attitude adoptée envers l'impérialisme par Tchang-Kai-Check et par Kerensky.

Mais, affirme le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste, Tchang-KaïChek a tout de même fait la guerre à l'impérialisme. Présenter ainsi les choses c'est travestir grossièrement la réalité. Tchang-Kai-Chek fit la guerre aux militaristes chinois, agents de l'un des Etats impérialistes. Ce n'est pas du tout la même chose que de faire la guerre à l'impérialisme. Même Tang-Ping-Sian comprenait cela. Dans le rapport qu'il présenta au VIl Plenum du Comité Exécutif de l'Internationale Communiste (fin 1926), il caractérise de la façon suivante la politique du centre du Kuomintang qui avait Tchang-Kai-Chek à sa tête.

« Il a, dans le domaine de la politique internationale, une attitude passive dans le sens complet de ce mot... Il est enclin à ne lutter que contre l'impérialisme anglais; quant aux impérialistes japonais, dans certaines conditions il est prêt à admettre avec eux un compromis.» (Compte rendu sténographique, vol. 1, D. 406.)

L'attitude du Kuomintang envers l'impérialisme fut, dès le début, non pas révolutionnaire, mais pénétré d'esprit de collaboration, il tendait à battre et repousser les agents de certaines puissances impérialistes pour entamer des marchandages avec ces mêmes puissances ou avec d'autres, à des conditions plus avantageuses. Tout simplement.

Mais voilà, toute cette façon d'aborder le problème est erronée. Ce qu'il faut mesurer, ce n'est pas l'attitude de chaque bourgeoisie indigène envers l'impérialisme « en général », mais sa position en- vers les tâches historiques révolutionnaires de sa nation qui se posent à l'ordre du jour. La bourgeoisie russe fut celle d'un Etat impérialiste oppresseur. La bourgeoisie chinoise est celle d'un colonial opprimé. Le renversepays ment du tsarisme féodal fut une tâche progressiste dans l'ancienne Russie. Culbuter le joug impérialiste, c'est en Chine une tâche historique progressiste. Mais la conduite de la bourgeoisie chinoise par rapport à l'impérialisme, au prolétariat et à la paysannerie non seulement n'est pas plus révolutionnaire que l'attitude de la bourgeoisie russe envers le tsarisme et les classes révolutionnaires de la Russie, mais peut-être plus réactionnaire et plus lâche encore. Voilà seulement comment on peut poser la question.

La bourgeoisie chinoise est suffisamment réaliste et connaît d'assez près la figure de l'impérialisme mondial pour comprendre qu'une lutte, réellement sérieuse contre celui-ci exige une poussée des masses révolutionnaires, tellement forte que pour commencer c'est elle, la bourgeoisie qui sera elle-même menacée. Si la lutte contre la dynastie mandchoue fut une tâche d'envergure historique moindre que le renversement du tearisme, par contre la lutte contre l'impérialisme mondial est historiquement un problème plus vaste. Et si dès nos premiers pas nous avons appris aux ouvriers de Russie à ne pas croire que le libéralieme soit disposé et que la démocratie petite bourgeoise soit capable de culbuter le tsarisme et d'abolir le féodalisme, nous aúrions dû avec tout autant de force inoculer dès le début aux ouvriers chinois ce sentiment de méfiance. Au fond, la nouvelle théorie de Staline-Boukharine, absolument fausse, sur « limmanence » de l'esprit révolutionnaire de la bourgeoisie coloniale n'est que du menchévisme dans le langage de la politique chinoise; elle sert simplement à faire de la situation opprimée de la Chine une prime politique intérieure au profit de la bourgeoisie chinoise; elle jette sur le plateau de la balance, du côté de cette bourgeoisie, un supplément de poids qui contrebalance le plateau du prolétariat chinois triplement opprimé.

Mais, nous disent les auteurs du projet de programme, Staline et Boukharine, la marche de Tchang-Kaï-Chek vers le Nord fut la cause d'un réveil puissant des masses ouvrières et paysannes. C'est incontestable. Mais est-ce que le fait que Goutchkov et Choulguine apportèrent avec eux à Pétrograd l'acte d'abdication de Nicolas II ne joua pas un rôle révolutionnaire, ne réveilla pas les couches du peuple les plus écrasées, les plus fatiguées, les plus timides? Mais est-ce que le fait que hier Kérensky travailliste devint président du Conseil des Ministes et commandant en chef des armées ne réveilla pas la masse des soldats, ne la poussa pas vers les meetings, ne mit pas sur pied les villages contre les hobereaux? On peut aussi poser la question d'une façon plus large: est-ce qu'en général toute l'activité du capitalisme n'éveille pas les masses, ne les arrache pas suivant l'expression du Manifeste Communiste à la stupidité de la vie des campagnes, ne lance pas les bataillons prolétariens dans la lutte? Mais est-ce qu'un jugement historique portant sur le rôle objectif du capitalisme dans son ensemble ou de certaines actions de la bourgeoisie en particulier peut s substituer à notre attitude active, de classe révolutionnaire, envers le capitalisme et l'activité de la bourgeoisie? La politique opportuniste s'est toujours fondée sur un « objectivisme » de ce genre, non dialectique, conservateur, suiviste. Le marxisme enseigna invariablement que les conséquences révolutionnaires de certains actes que la bourgeoisie est obligé d'accomplir en raison de sa situation, seront d'autant plus décisives, incontestables, et solides que l'avantgarde prolétarienne sera plus indépendante par rapport à la bourgeoisie et moins cette avant-garde sera encline à se laisser prendre les doigts dans la gueule bourgeoise, à parer la bourgeoisie, en surestimer l'esprit révolutionnaire et l'aptitude à établir « le front unique » et la lutte contre l'impérialisme.

Le jugement formulé par Boukharine sur la bourgeoisie coloniale ne résiste pas à la moindre critique à la fois dans le domaine théorique, historique et politique. Pourtant c'est précisément ce jugement, que le projet de programme tente, comme nous l'avons vu, de consacrer.

Une faute qui n'est pas reconnue et condamnée en entraîne toujours une autre derrière soi, ou la prépare.

Si, hier, la bourgeoisie chinoise était inscrite dans le front révolutionnaire unique, aujourd'hui, par contre on proclame « qu'elle est définitivement passée dans le camp de la contre-révolution ». Mais il n'est pas difficile de découvrir combien ces inscriptions et transferts effectués d'une manière toute administrative, sans analyse marxiste un tant soit peu sérieuse, manquent de fondement.

Il est tout à fait évident que la bourgeoisie ne se range pas dans le camp des révolutionnaires par hasard, par légèreté d'esprit, mais parce qu'elle subit la pression de ses intérêts de classe. Par crainte des masses, elle abandonne ensuite la révolution, ou manifeste ouvertement contre elle la haine qu'elle avait dissimulée. Mais elle ne peut passer définitivement dans le camp de la contre-révolution, c'est-à-dire se libérer de la nécessité de « soutenir » de nouveau la révolution ou tout au moins de Airter avec celle-ci, que

IV* INTERNATIONALE lorsque, par des méthodes révolutionnaires, ou autres (bismarckienne, par exemple), elle réussit à satisfaire ses aspirations de classe fondamentales. Rappelons histoire des années 1848 et 1871. Rappelons que la bourgeoisie russe ne put tourner aussi résolument le dos à sa révolution de 1915 que parce qu'elle reçut, grâce à celle-ci la Douma d'Etat, c'est-àdire qu'elle s'ouvrit une voie dans laquelle elle pouvait agir directement sur la bureaucratie et se livrer à des tractations avec elle. Néanmoins quand la guerre de 1914-1917 montra que le régime « rénové » était incapable d'assurer la satisfaction des intérêts principaux de la bourgeoisie, celle-ci se retourna de nouveau du côté de la révolution et son revirement fut plus brutal qu'en 1905.

Peut-on dire que la révolution de 1925-1927 en Chine ait donné au moins une satisfaction partielle aux intérêts fondamentaux du capitalisme chinois? Non, la Chine est actuellement aussi éloignée d'une véritable unité nationale et de l'indépendance douanière qu'avant 1925. Pourtant, pour la bourgeoisie chinoise la création d'un marché intérieur unique, sa protection contre les marchandises étrangères de prix inférieur constituent presque une question de vie ou de mort, la seconde par ordre d'importance. après celle du maintien des bases de sa domination de classe sur le prolétariat et les paysans pauvres. Mais pour les bourgeoisies anglaise et française, le maintien de la Chine à l'état de colonie est une question qui n'a pas moins d'importance •que l'autonomie économique n'en a pour la bourgeoisie chinoise. Voilà pourquoi il y aura encore de nombreux zigzags vers la gauche dans la politique de la bourgeoisie chinoise. Il ne manquera pas à l'avenir de tentations pour les amateurs de front unique national. Dire aujourd'hui aux communistes chinois: votre coalition avec la bourgeoisie fut juste depuis 1924 jusqu'à la fin de 1927; mais maintenant elle ne vaut plus rien parce que la bourgeoisie est définitivement passée dans le camp de la contre-révolution, c'est désarmer de nouveau les communistes chinois devant les futurs revirements objectifs qui s'opéreront dans la situation et devant les zigzags vers la gauche que la bourgeoisie chinoise décrira inévitablement. Déjà la guerre que Tchang-KaïChek mène actuellement contre le Nord culbute complètement le schéma mécanique des auteurs du projet de programme.

Mais l'erreur de principe commise dans la manière officielle de poser la question apparaîtra sans doute de la façon la plus éclatante, convaincante, et indiscutable quand nous nous souviendrons de ce fait tout récent et d'une grande importance, que la Russie tsariste fut une combinaison de nations oppresseuses et opprimées, c'est-à-dire de Grands-Russes et « d'allogènes », dont beaucoup se trouvaient complètement dans la situation de colonies ou de semi-colonies. Lénine, non seulement exigeait la plus grande attention dans la question nationale des peuples de la Russie tsariste, mais proclama (contre Boukharine et consorts) que le devoir élémentaire du prolétariat de la nation dominante était d'appuyer la lutte des nations opprimées pour leur droit à disposer d'elles-mêmes, jusqu'à la séparation. Mais est-ce que le Parti en a déduit comme conclusion que la bourgeoisie des nationalités opprimées par le tsarisme (Polonais, Ukrainiens, Tartares, Juifs, Arméniens, etc...), était plus progressiste, radicale, révolutionnaire que la bourgeoisie russe? L'expérience de l'histoire témoigne que la bourgeoisie polonaise, bien que le joug absolutiste se combinât avec le joug nationaliste fut plus réactionnaire que la bourgeoisie russe; dans les Doumas elle se sentit attirée non pas vers les cadets, mais bien vers les octobristes. Il en fut de même de la bourgeoisie tartare. La privation inouïe de droits frappant les Juifs n'empêcha pas la bourgeoisie juive d'être encore plus couarde, réactionnaire et lâche que celle de Russie. Ou bien les bourgeois esthoniens, lettons, géorgiens ou armén ens furent-ils plus révolutionnaires que ceux de Grande-Russie? Comment peut-on donc oublier de pareils enseignements de l'Histoire!

Ou peut-être à présent, faut-il reconnaître après coup, que le bolchévisme se trompait quand, contrairement aux Bund, aux dachnaks, aux membres du Parti Socialiste Polonais, aux mencheviks bourgeois démocratiques, il engageait les ouvriers de toutes les nations opprimées, de tous les peuples coloniaux de la Russie tsariste à se délimiter dans une organisation autonome de classe, à rompre tout lien d'organisation, non seulement avec les partis Ibéraux bourgeois, mais aussi avec les partis révolutionnaires de la petite bourgeoisie à conquérir la classe ouvrière dans la lutte contre ceux-ci et, par l'intermédiaire des ouvriers, lutter contre ces partis pour influencer les paysans? N'avons-nous pas commis ici une erreur « trotskyste »? N'avons-nous pas sauté, en ce qui concerne ces nations opprimées, y compris certaines très arriérées, pardessus la phase de développement correspondant au Kuomintang? Comme il est aisé, en effet, d'édifier une théorie suivant laquelle le Parti Socialiste Polonais, le Dachnak-Tsoutioun, le Bund, etc..., furent des formes « particulères » d'une collaboration nécessaire entre dasses di. verses luttant contre l'absolutisme et le joug national! Peut-on oublier de telles leçons de l'Histoire?

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