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La revue › nouvelle série n° 16-19

Trois conceptions de la révolution (II)

L. Trotsky · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 16-19 · mars-juin 1945 · p. 49-54 · 4 881 mots

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par L. Trotsky

II

A Tiflis, les groupements politiques se formèrent sur la même base de principes qu'a Petersbourg. • Briser la réaction , écrivait le chef des Mencheviks du Caucase Zhordanya. • pour obtenir et consolider la Constitution -cela dépendra de l'unification consciente et des efforts vers un seul but des forces du prolétariat et de la bourgeoisie... Il est vrai que la paysannerie sera entrainée dans le mouvement. auquel elle donnera un caractère élémentaire, mais le rôle décisif sera néanmoins joue par ces deux classees, tandis que le mouvement agraire apportera du grain à leur moulin, »

Lénine se moquait des craintes éprouvées par Zhordanya, qu'une politique irréconciliable envers la bourgeoisie ne condamnät les ouvriers a Limpuissance. < Zhordanya discute la. ques„tion d'un isolement possible du prolétariat au cours d'un renversement démocratique oublie,.. la paysannerie. » . De tous les alliés possibles du prolétariat il ne connait et ne flirte qu'avec les propriétaires. terriens libéraux. Et il ne connait pas les paysans | Et cela au Caucase! Les réfutations de Lenine, bien que correctes en principe, simplifient le problème sur un point. Zhordanya n'avait pas e oublié > la paysannerie, et comme l'insinuation de Lenine lui-même le laisse deviner, il ne pouvait l'oublier au Caucase où la paysannerie étalt, en ce temps-la, en train de se soulever avec l'impétuosité d'un ouragan sous la bannière des menchéviks. Zhordanya, cependant, considérait la paysannerie non pas tellement comme un allié politique que comme un belier historique qui pouvait et devrait étre utilisé par la bourgeoisie alliée au prolétariat Il ne croyait pas que la paysannerie füt capable de devenir une force dirigeante ou même indépendante de la révolution et en cela il n'avait pas tort: mais il ne croyait pas non plus que le prolétariat füt capable de conduire le soulèvement agraire à la victoire — et c'était là son erreur fatale. La théorie menchévique de l'alliance du prolétariat et de la bourgeoisie signiflait en réalité l'asservissement des ouvriers et des paysans aux libéraux, L'utopisme réac-

(2) Pseudonyme de Staline, dans la période (1) Voir Je Ne précédent de la = Quatrième

ROTSKY tionnaire de ce programme était déterminé par le fait que le demembrement avancé des classes " paralysait d'avance la bourgeoisie en tant que facteur révolutionnaire. En cette question tondamentale, c'était les Bolcheviks qui avaient raison sur toute la ligne: après une alliance avec la bourgeoisie libérale,- les social-démocrates seraient inévitablement amenés à sopposer au mouvement révolutionnaire des ouvriers et des paysans. En 1905, les mencheviks n'avaient pas encore suffisamment de courage pour tirer toutes les conclusions nécessaires de leur théorie de la révolution < bourgeoise 3. En 1917, ils poussèrent leurs idées jusqu'a leur conclusion logique et se cassèrent le nez.

Sur la question de la position envers les libéraux, Staline, pendant les années de la première révolution, était aux côtés de Léhine. On doit dire que, pendant cette période, même la majorité des menchéviks de base était plus proche de Lénine que de Plekhanov sur des questions relatives à la bourgeoisie oppositionnelle. Une attitude méprisante envers les libéraux faisait partie de la tradition littéraire du radicalisme intellectuel. Mais on s'efforcerait en vain de trouver une contribution indépendante de Koba (2) sur cette question, une analyse des relations sociales du Caucase, de nouveaux arguments ou même une nouvelle façon de formuler les anciens. Zhordanya, le leader des menchéviks du Caucase, était de beaucoup plus indépendant par rapport a Pickhanov que Staline par rapport a Lénine. « C'est en vain que Messieurs les libéraux cherchent >, écrivait Koba après le 9 janvier, < à sauver le trône chancelant du Tsar. C'est en vain qu'ils tendent au Tsar une main secourable !... Les masses populaires qui se sont soulevées se préparent pour la révolution et non pour la réconciliation avec le Tsar... Oui, Messieurs. vos efforts sont vains. La Révolution Russe est Inévitable et elle est aussi inévitable que le lever du soleil. Pouvez-vous empêcher le soleil de se lever? C'est la la question ! > Et ainsi de suite. Koba était incapable d'atteindre un Internationale =.

niveau plus élevé. Deux ans et demi plus tard, Imitant Lénine presque littéralement, il écrivait : La bourgeoisie libérale russe est contrerévolutionnaire: elle ne saurait étre la force motrice, et encore bien moins le leader de la Revolution. Elle est l'ennemie jurée de la Revolution et une lutte opiniatre doit être engagée contre elle: Cependant. Cest précisement sur cette question fondamentale que Staline allait subir une métamorphose complète au cours des dix années suivantes et faire face a la révolution de février 1917 comme partisan d'un bloc avec la bourgeoisie libérale, et par conséquent comme champion de Tunion des mencheviks et des bolchéviks en un seul parti, Seule Parrivée de Lénine de l'étranger mit brusquement fin a la politique indépendante de Staline qu'il qualifiait de dérision du marxisme.

La Paysannerie et le Socialisme

Les narodniki considéraient les ouvriers et les paysans simplement comme des • travailleurs » et des c exploités également intéresHés au socialisme. Les marxistes considéraient le paysan comme un petit bourgeois capable de devenir un socialiste seulement dans la mesure où il cesse matériellement ou spirituellemont d'être un paysan. Avec le sentimentalisme qui leur était propre. les narodniki voyaient dans cette caractérisation sociologique une flétrissure morale de la paysannerie.

C'est sur cette ligne que s'engagea pendant deux générations la lutte principale des tendances révolutionnaires de la Russie, Pour comprendre les divergences futures entre le stalinisine et le trotskysme. il est nécessaire encore une fois de souligner que. conformément à toute la tradition marxiste. Lénine n'a jamais un seul instant considéré la paysannerie comme • un allié socialiste du prolétariat. Au contraire. l'impossibilité de la révolution socialiste en Russie était déduite par lui précisément de la prépondérance colossale de la paysannerie Cette conception se retrouve dans tous ses articles qui, directement ou indirectement, ont trait à la question agraire. • Nous soutenons le mouvement de la paysannerie ?, écrivait Lenine en septembre 1905, < dans la mesure ou c'est un mouvement démocratique révolutionnaire. Nous sommes prêts (maintenant, immédiatement) à entrer en lutte avec lui dans la mesure où il se montrera réactionnaire, antiprolétarien. La substance tout entière du marxisme est dans cette double tache. > Lenine voyait Tallié socialiste dans le prolétariat d'Occident et en partie dans les éléments semi-prolétaires du village russe mais jamais dans la paysannerie comme telle. < Nous soutenons du début jusqu a la fin par tous les moyens, jusqu'à la confiscation », répétait-il avec linsistance qui lui était particulière, « le paysan et général contre le propriétaire terrien, et plus temps nous soutenons le prod tatat contre Te tard (et pas même plus tard en meme paysan en général. =

La paysannerie vaincra au cours de la revolution démocratique bourgeoise > écrivait il en mars 1906. épuisant ainsi complètement son clan révolutionnaire en tant que paysannerie: Le prolétariat vaincra au cours de la révolution démocratique bourgeoise et par la ne fera que démontrer son véritable élan socialiste révolutionnaire » - Le mouvement de la paysannerie » répétait-il en mai de la même panée, e cest le mouvement d'une classe differente. c'est une lutte non contre les bases du capitalisme, mais pour balayer tous les débris du système féodal. ?

Ce point de vue peut être retrouvé chez Lenine d'un artiçle à l'autre, année par année. volume par volume. Le langage et les exemples varient, la pensée fondamentale reste la même. Il ne pouvait en être autrement. Si Lénine avait vu en la paysannerie un allié socialiste. il n'aurait pas en la moindre raison d insister sur le caractère bourgeois de la révolution et de Birconscrire • la dictature du prolétariat et de la paysannerie = dans les limites taches purement démocratiques Dans les cas ou Lenine accusait l'auteur de ces lignes de • sous-estimer > la paysannerie, il avait en vue non pas du tout mon refus de reconnaitre les tendances socialistes de la paysannerie. mais, au contraire. ma reconnaissance inadéquate selon le point de vue de Lénine. — de l'indépendance démocratique bourgcoise de la paysannerie, de sa capacité de créer son propre pouvoir et par la d'empecher l'instauration de la dictature socialiste du prolétariat.

La réévaluation des valeurs sur cette question ne fut remise sur le tapis qu'au cours des années de la réaction thermidorienne, dont le debut coincida approximativement avec la maladie et la mort de Lenine. Désormais l'alllance, des ouvriers et des paysans russes était proclamée etre en elle-même une garantie suffisante contre les dangers de la restauration et un gage immuable de la réalisation du socialisme dans les limites de l'Union Soviétique. En remplaçant la théorie de la révolution internationale par la théorie du socialisme dans un seul pays. Staline commença à ne plus designer lévaluation marxiste du rôle de la paysannerie que du terme de c Trotskysme », et cela non seulement par rapport au présent. mais par rapport au passé tout entier.

Naturellement, il est possible de soulever la question de savoir si oui ou non, le point de vue marxiste classique sur le role de la paysannerle s'est avéré erroné. Ce sujet nous menerait beaucoup trop loin au delà des limites de la présente étude. Qu'il nous suffise de constater ici que jamais le marxisme n'a donne à son estimation de la paysannerie en tant que classe non socialiste un caractère absola et statique. Marx lui-même disait que le paysan a non seulement des superstitions, mais aussi la capacité de raisonner. Le régime de la dictature du prolétariat ouvrit de très larges possibilités d'influencer la paysannerie et de la reeduquer. Les limites de ces possibilités n'ont pas encore été épuisées par l'histoire

Cependant il est clair deja que le role crots sant de la coercition étatique en LLR.S.S. n'a pas réfuté mais confirme d'une façon tonida-

IVE INTERN mentale la position envers la paysannerie qui distinguait les marxistes russes des narodniki. Cependant, quelle que puisse étre aujourd'hui la situation dans ce domaine après vingt années du nouveau régime, Il reste indubitable que jusqu'a la Révolution d'Octobre, ou, plus correctement. Jusqu'en 1924, personne dans le camp marxiste Lénine moins que tous les autres — ne voyait en la paysannerie un facteur socialiste de développement. Sans l'aide de la Révolution prolétarienne en Occident. répétait Lépine, la restauration socialiste est inévitable. Il ne se trompait pas : la bureaucratie stalinierine n'est pas autre chose que la première phase de la restauration bourgeoise.

La conception trofskyste

Nous avons analysé ci-dessus les points de départ des deux fractions fondamentales de la social-démocratie russe. Mais des laurore de la première révolution, une troisième position avait été formulée. Nous sommes obligés de l'exposer iel avec toute l'ampleur nécessaire, non seulement parce quelle trouva sa confirmation au cours des événements de 1917. mais surtout parce que sept ans après la Revolution d'Octobre cette conception. aprés avoir été retournée sens dessus-dessous. commença à jouer un role totalement imprévu dans l'évoTution politique de Staline et de la bureaucratie russe dans son ensemble.

Au commencement de 1905, une brochure de Trotsky parut a Genève. Cette brochure contenait une analyse de la situation politique telle qu'elle se présentait pendant l'hiver 1904. L'auteur arrivait à la conclusion que la campagne independante de pétitions et de banquets des libéraux avait épuisé toutes ses possibilites; que lintelligentsia radicale, qui avait mis en eux tous ses espoirs était avec eux parvenue à une impasse: que le mouvement paysan était en train de créer des conditions propices de victoire, mais qu'il était incapable de l'assurer; qu'on ne pouvait arriver à une solution décisive que par le soulèvement armé du prolétariat et que la phase suivante dans cette voie serait la grève générale.

La brochure était intitulée « Avant le 9 Jonvier 2. parce quelle avait été écrite avant le dimanche sanglant de Pétersbourg. La puissante vague de grèves qui déferla après cette date, avec les conflits armes initiaux qui l'accompagnèrent était une confirmation indeniable du pronostic stratégique de la brochure.!

La préface de mon ouvrage avait été écrite par Parvus, un émigré russe qui avait réussi à devenir, en ce temps-la, un éminent écrivain allemand. Parvus était une personnalité douée d'un don créateur exceptionnel, capable d'être Influencée par les idées des autres comme aussi d'enrichir les autres de ses idées. Il manquait d'équilibre interne et d'un amour du travail suffisant pour offrir au mouvement ouvrier une contribution digne de ses talents comme penseur et comme écrivain. Il exerça une influence indubitable sur mon développement personnel. et particulierement en ce qui concerne la com-

ATIONALE 51 préhension social-révolutionnaire de notre époque. Quelques années avant notre première rencontre. Parvus avait passionnément défendu l'idée d'une grève générale en Allemagne. Mais le pays traversant une crise industrielle prolongée, la social-démocratie s'était adaptée au régime des Hobenzollern: la propagande révolutionnaire d'un étranger ne rencontrait qu'indifférence ironique. Quand il prit connaissance, deux jours après les événements sanglants de Pétersbourg, de ma brochure alors manuscrite. Parvus fut conquis par Lidée du role exceptionnel que le prolétariat de la Russie arriérée était destiné à jouer.

Ces queiques jours que nous passimes ensembie à Munich furent remplis par des conversations qui servirent à tous les deux à clarifier bien des choses et qui personnellement nous rapprochèrent l'un de l'autre. La préface à ma brochure que Parvus écrivit à cette époque est entrée dans l'histoire de la Révolution Russe. En quelques pages, il mit en lumière ces particularités sociales de la Russie arriérée qui, il est vrai, étaient déja connues auparavant. mais dont personne n'avait tiré les conclusions nécessaires.

« Le radicalisme politique de l'Europe Occidentale 2, Ecrivalt Parvus, c était - Cest un Fait bien connu — basé a lorigine sur la petite bourgeoisie, c'est-à-dire sur les artisans et en général, sur cette partie de la bourgeoisie qui avait été atteinte par le développement industriel mais qui en même temps était évincée par la classe capitaliste...

> En Russie, durant la période pré-capitaliste. les villes se développérent bien plus d'après les modéles chinois que d'après les modèles européens. Elles étaient des centres de fonctionnaires d'un caractère purement administratif. sans la moindre signification politique, et en ce qui concerne les relations économiques elles servaient de centres de transactions, de bazars. pour le milieu environnant de propriétaires terriens et de paysans. Leur développement était encore fort insignifiant quand il fut arrêté par le processus capitaliste qui commença à créer des grandes villes à sa propre image. C'est-adire des villes industrielles et des centres du trafic mondial.p

→ La même raison exactement qui a enrayé le developpement de la démocratie petite bourgeoise servit à accroitre la conscience de classe du prolétariat en Russie. à savoir : le faible développement de la forme artisanale de la production, Le prolétariat fut immédiatement concentré dans les usines.

> Ees masses paysannes seront entrainées dans le mouvement dans des proportions toujours croissantes. Mais cles sont uniquement capables d'augmenter l'anarchie politique du pays et de cette façon d'affaiblir le gouvernement; elles ne sauraient constituer une armée révolutionnaire solidement soudée. Par consequent, avec le développement de la révolution. une part toujours plus grande du travail politique incombera au prolétariat Et en même temps, sa conscience politique ira en samplifiant, son énergie politique s'accroltra...

→ La social-démocratie sera mise en face du dilemme : ou bien assumer la responsabilité du

Gouvernement Provisoire ou bien se tenir a Técart du mouvement ouvrier. Les travailleurs considéreront ce gouvernement comme leur gouvernement, indépendamment de la facon dont la social-démocratie se conduira... Le renversement révolutionnaire ne peut être en Russie, que l'ouvre du prolétariat. Le Gouvernement Provisoire Révolutionnaire en Russie sera le gouvernement d'une démocratie ouvrière. Si la social-démocratie prend la tête du mouvement révolutionnaire du prolétariat russe. alors ce gouvernement sera social-démocrate...

• Le Gouvernement Provisoire social-démocrate ne sera pas capable d'accomplir un renversement socialiste en Russie, mais le processus même de la liquidation de l'autocratie et l'instauration d'une république démocratique lai fournira un terrain favorable de travail polltique.→

Dans le feu des événements révolutionnaires de l'automne 1905, je rencontrai encore Parvus. cette fois a Pétersbourg. Tout en gardant une indépendance organisationnelle vis-a-vis des deux fractions, nous publiames ensemble un journal ouvrier de masse, le < Russkoye Slovo >, et, en coalition avec les mencheviks, un grand journal politique, le s Natchalo >. La théorie de la Révolution Permanente a été habituellement associée aux noms de € Parvis et Trotsky ». Ceci n'est que partiellement correct. La période de l'apogée révolutionnaire de Parvus appartient à la fin du siècle dernier. quand il se trouvait à la tête de la lutte contre le c revisionnisme >. c'est-a-dire contre la déviation opportuniste de la théorie de Marx.

L'échec des tentatives en vue de pousser la social-démocratie allemande dans la voie d'une politique plus résolue mina son optimisme Devant la perspective de la révolution socialiste en Occident, Parvus commença à réagir en faisant de plus en plus des réserves. Il considérait, à cette époque, que c le Gouvernement Provisoire social-démocrate ne sera pas capable d'accomplir un renversement socialiste en Russie >. Ses pronostics indiquaient par conséquent, non pas la transformation de la révolution démocratique en une révolution socialiste, mais seulement l'instauration en Russie d'un régime de démocratie ouvrière du type australien, où sur la base d'un système d'économie agricole s'était établi pour la première fois un gouvernement ouvrier qui ne dépassait pas les cadres d'un régime bourgeois.

Je ne partageais pas ses opinions quant à cette conclusion. La démocratie australienne. qui s'était développée organiquement sur le sol vierge d'un nouveau continent, prit tout de suite un caractère conservateur et se subordonna un prolétariat jeune mais tout à fait privilégié. La démocratie russe, au contraire, ne pouvait s'épanouir qu'à la suite d'un grandiose bouleversement révolutionnaire, dont la dynamique ne permettrait en aucun cas au gouver-

NATIONALE nement ouvrier de rester dans les cadres de la démocratie bourgeoise. Nos divergences, qui commencèrent peu après la révolution de 1905. aboutirent à une rupture complète entre nous au début de la guerre, lorsque Parvus, chez qui le sceptique avait complètement tue le révolutionnaire, se plaça aux côtés de l'imperialisme allemand et devint plus tard le conseiller et l'inspirateur du premier président de la République allemande, Ebert.

La théorie de la Révolution permanente

Ayant débuté avec la brochure & Avant le 9 Janvier ». je suis plus d'une fois revenu sur ce sujet, développant et justifiant la théorie de la Révolution Permanente. Etant donne limportance que cette théorie a acquise plus tard pour l'évolution idéologique du héros de cette biographie (1). il est nécessaire de l'exposer ici sous forme de citations exactes de mes cuvres de 1905-1906.

* Le centre de la population d'une ville moderne, du moins dans les villes ayant une importance économique et politique, est constitue par la classe essentiellement différenciée des travailleurs salariés. C'est précisément cette ciasse essentiellement inconnue pendant la Grande Révolution Française qui est destinée à jouer le rôle décisif dans notre révolution... Dans ut pays économiquement plus arriéré, le prolétariat peut prendre le pouvoir plus tôt que dans un pays capitaliste avancé. Vouloir établir une espèce de dépendance automatique de la dictature prolétarienne à l'égard des forces techniques et des ressources d'un pays, c'est un prejugé qui dérive d'un matérialisme * économique ≥ simplifié à l'extrême. Un tel point de vue n'a rien de commun avec le marxisme. Bien que les forces de production industrielles fussent dix fois plus développées aux Etats-Unis que chez nous, le rôle politique du prolétariat russe, son influence suf la politique du pays et la possibilité de son influence à venir sur la politique mondiale sont incomparablement plus grandes que le rôle et l'importance du prolétariat américain...

> La Révolution russe va, selon nous, créer les conditions dans lesquelles le pouvoir pourra (et avec la victoire de la Révolution devra) passer aux mains du prolétariat avant que les politiciens du libéralisme bourgeois aient l'occasion de développer pleinement leur génie d'hommes d'Etat... La bourgeoisie russe est en train de céder au prolétariat toutes les positions révolutionnaires. Elle aura de même à céder la direction révolutionnaire de la paysannerie. Le prolétariat en possession du pouvoir apparaîtra à la paysannerie comme une classe émancipatrice. Le prolétariat. en se basant sur la paysannerie, s'efforcera par tous les moyens dont il dispose d'élever le niveau culturel du village et de développer la conscience politique de la paysannerie... Mais peut-être la paysannerie elle-

(1) Rappelons que cette étude devait constituer un chapitre de la biographle de Lénine.

même submergera-t-elle le prolétariat et occupera-t-elle sa place? Cela est impossible. L'expérience historique tout entiere proteste contre une telle supposition. Elle montre que la paysannerie est complètement incapable de jouer un role politique indépendant... D'après ce qui vient d'être dit, notre Façon d'envisager lidée de la « dictature du prolétariat et de la paysannerie > est claire. L'essence de la question n'est pas de savoir si nous la considérons comme admissible en principe. si nous trouvons cette forme de coopération désirable ou indésirable. Nous la considérons comme irréalisable - du moins dans un sens direct et immédiat. >

Ce passage démontre deja combien erronée est l'assertion, répétée plus tard • satiete, d'aprés laquelle la conception présentée ici saute par-dessus la révolution bourgeoise 2: • La lutte pour la rénovation démocratique de son plein développement et est conduite par des forces qui se déroulent sur la base du capi-

Elle est dirigée directement et avant tout contre les obstacles féodaux qui obstruent la voie de développement de la société capita-liste s

Cependant la question était : Quelles forces et quelles méthodes sont justement capables d'éliminer ces obstacles? Nous pouvons répondre à toutes les questions de la révolution en affirmant que notre révolution est bourgeoise dans ses fins objectives, et par consequent dans ses résultats inévitables, et nous pouvons ainsi fermer les yeux devant le fait que lagent principal de cette révolution bourgeoise est le prolétariat, et que le prolétariat sera porté au pouvoir par le processus tout entier de la révolution... Vous pouvez vous bercer de l'illusion que les conditions en Russie ne sont pas encore müres pour une économie socialiste — et par conséquent vous pouvez négliger de prendre en considération le fait que le prolétariat, quand il aura conquis le pouvoit, va être inévitablement contraint par la logique même de sa situation d'introduire une économie étatisée...

En entrant dans le gouvernement, non pas en tant qu'otages impuissants, mais comme force dirigeante, les représentants du prolétariat vont par cet acte même faire disparaitre la distinction entre le programme minimum et le programme maximum. c'est-a-dire mettre le collectivisme à lordre du jour. C'est du rapport des forces que dépendra le point où le prolétariat sera arrêté dans cette direction et non pas du tout des intentions initiales du parti du prolétariat...

* Mais il n'est pas trop tôt pour poser la question : Cette dictature du prolétariat doitelle inévitablement se briser contre le cadre de la révolution bourgeoise ? Ou bien ne pourrait-elle pas, sur des bases mondiales historiques données, voir s'ouvrir devant elle la perspective de la victoire qui sera remportée en brisant ce cadre étroit? Une chose peut étre déclarée avec certitude: sans l'aide directe du prolétariat curopéen, la classe ouvrière russe ne saurait garder le pouvoir, ni convertir son gouvernement temporaire en une dictature socialiste de longue haleine... > De ceci, cependant, ne découle pas du tout un pronostic pessimiste. • L'émancipation politique de la classe ouvrière russe l'élève au rang de guide toutpuissant et en fait linitiatrice de la liquidation mondiale du capitalisme. pour laquelle l'histoire a créé toutes les conditions objectives nécessaires... >

En ce qui concerne la mesure dans laquelle la social-démocratie internationale se montrera capable de remplir sa tâche révolutionnaire. l'écrivais en 1906 :

‹ Les partis socialistes européens — et avant tout le plus puissant d'entre eux, le parti allemand - sont tous atteints de conservatisme. A mesure que des masses toujours plus grandes se rallient au socialisme et que l'organisation et la discipline de ces masses s accroit, ce conservatisme s'accroit également.

Cest pour cette raison que la social-démocratie, en tant-qu'organisation incarnant l'expérience politique, peut devenir, à un certain mo*ment, un obstacle direct dans la voie du conflit ouvert entre les ouvriers et la réaction bourgeoise... > Dans la conclusion de mon analyse cependant j'exprimais l'assurance que c La Révolution à l'Est de l'Europe va doter le prolétariat d'Occident d'idéalisme révolutionnaire et engendrer en lui le désir de parler • russe → à son ennemi...→

...

Résumons-nous. Le narodnikisme, suivant la trace des slavophiles, naquit d'illusions concernant les voies absolument originales du développement de la Russie, et exerça son action en marge du capitalisme et de la république bourgeoise. Le marxisme de Plekhanov consacra ses efforts a prouver l'identité de principe des voles historiques de la Russie et de l'Occident. Le programme qui en dériva ignora les particularités parfaitement réelles et nullement mystiques de la structure sociale de la Russie et de son développement révolutionnaire. L'attitude des mencheviks vis-a-vis de la révolution, dépouillée des incrustations épisodiques et des déviations individuelles peut étre résumée ainsi : La victoire de la révolution bourgeoise russe est uniquement concevable sous la direction de la bourgeoisie libérale et doit remettre le pouvoir entre les mains de celle-ci. Le régime démocratique va alors permettre au prolétariat russe de rattraper ses frères plus agés d'Occident sur la voie de la lutte pour le socialisme avec des chances de succès incomparablement plus grandes qu'auparavant.

La perspective de Lénine peut être brièvement exposée comme suit : La bourgeoisie retardataire de la Russie est incapable de parachever sa propre révolution. La victoire complète de la révolution au moyen de la e dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie > purgera le pays des restes médiévaux, imprimera au développement du capitalisme russe le rythme du capitalisme améri-

IVIINTERN cain, renforcera le prolétariat des villes er des campagnes, et ouvrira de larges possibilités a là lutte pour le socialisme. D'autre part, la victoire de la Révolution russe donnera une impulsion puissante à la révolution socialiste de l'Occident, et cette dernière ne protégera pas seulement la Russie des dangers d'une restauration, mais permettra également au prolétariat russe de parvenir à la conquête du pouvoir dans un delai historique relativement court.

La perspective de la révolution permanente peut être résumée de la façon suivante: La victoire complète de la révolution démocratique en Russie est inconcevable autrement que sous forme d'une dictature du prolétariat basée sur la paysannerie. La dictature du prolétariat qui mettra inévitablement a l'ordre du jour, non seulement des tâches démocratiques mais aussi des tâches socialistes, va en même temps donner une puissante impulsion à la révolution socialiste internationale. Seule la victoire du prolétariat en Occident garantira la Russie d'une restauration bourgeoise et lul assurera la • possiblité de mener à bonne fin l'édification socialiste.

Ces formules concises révélent avec une clarté égale et l'homogénéité des deux dernières conceptions dans leur contradiction irréconciliable avec la perspective libérale - menchevik et la différence tout a fait essentielle entre elles sur la question du caractère social et des tâches de la « dictature » qui naitra de la révolution. L'objection maintes fois répetée par les théoriciens actuels de Moscou, à savoir que le programme de la dictature du prolétariat était ‹ prématuré > en 1905, est entièrement dénuée de fondement. Dans un sens empirique, le programme de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie s'avéra également « prématuré ». Le rapport des forces défavorable à lépoque de la première révolution rendait impossible, non pas la dictature du prolétariat comme telle, mais d'une façon générale la victoire même de la révolution. Cepen-

ATIONALE dant toutes les tendances révolutionnaires procédaient de l'espoir d'une victoire complète; sans un tel espoir, la lutte révolutionnaire eût été impossible. Les différences se rapportaient aux perspectives générales de la révolution et a la stratégie qui en découlait. La perspective des mencheviks était erronée du tout au tout. Elle dirigeait la prolétariat dans une voie entierement différente. La perspective des bolchéviks était incomplète: elle indiquait correctement la direction générale de la lutte, mais caractérisait incorrectement ses stades. L'insuffisance de la perspective des bolchéviks ne se révéla pas des 1905, uniquement parce que la révolution elle-même ne connut pas un plus ample développement. Mais au début de 1917. Lénine, en lutte directe avec les plus anciens cadres du parti, fut obligé de changer la perspective.

Un pronostic politique ne saurait prétendre à la même exactitude qu'un pronostic astronomique, Il est satisfaisant s'il donne une indication correcte de la ligne générale de développement et s'il permet l'orientation vers le proces-* sus réel des événements dont la ligne fondamentale est portée inévitablement à dévier vers la gauche ou vers la droite. En ce sens. il est impossible de ne pas reconnaitre que la con ception de la révolution permanente a subi victorieusement l'épreuve de l'histoire. Au cours des premières années du régime soviétique, nul ne le contestait. Bien au contraire, ce fait était reconnu dans bon nombre de publications officielles, Mais lorsque dans les sommets paisibles et fossilisés de la société soviétique la réaction bureaucratique contre Octobre éclata. elle fut des le début dirigée contre cette théorie qui. plus complètement qu'aucune autre. reflétait la première révolution prolétarienne de Thistoire et en même temps révélait clairement son caractère partiel, incomplet et limité. C'est ainsi que, par réaction, la théorie du socialisme dans un seul pays, le dogme fondamental du stalinisme, a pris naissance.

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