Les événements de novembre 1944
POUR qui se fie anx apparences, la crise belge peul sembler terminée. L'offensive de von Rundstedt vers Liège et Dinant a fourni un prétexte de plus pour prècher l'union nationale. Bien avant. déja. la Résistance et le Parti Communiste avaient renoncé à toute agitation et manifestation de rues contre le gouvernement Pierlot. A la Chambre même. l'on peut donner ce nom à l'assemblée des fantômes d'avant-guerre, les séances : étaient redevenues calmes.
Pourtant. il n'est pas besoin d'être grand clere pour deviner que l'affaire n'est pas finie. « Tout le pays (ttemd». voilà, par exemple, comment l'envové spécial du journal français Combat défnit la situation ; et il laisse prévoir de grands événements politiques et sociaux, dont les échauffourées de la rue de la Loi n'aupont été qu'une préface.
Laltitude de la presse (bourgeoise) française à TEvard des événements de novembre est, du reste, sisnificalive. De France Libre au Populaire, toute la presse, à l'exception de la presse stalinienne, cominenga à soutenir docilement les thèses de Pierlot. Puis, brusquement. le même jour, toute la presse tourna casaque el se mit a adopter les versions de la résisTance : le bureau de propagande des Allaires Etrangères doit bien servir à quelque chose... De toute facon, les joualistes bourgeois ne cherchèrent guère a minimiser les événements. Is ne pouvaient pas cacher la gravité symptomatique d'événements parallèles en Belgique. en Italie et en Grèce, qu'ils sentaient les signes avant-coureurs d'un gigantesque cataclysme sorial.
Plus encore que leur solidarité approximative avec les "résistants" belges bafoués par la réaction avee T'appui des forces "alliées" , plus encore que les consignes du ministère garlliste des Allaires Etrangères. leur inquiétude les a conduits à reconnaitre Timportance de la crise.
Ils en ont même exagéré parfois l'ampleur. Pour ramener l'agitation de la Résistance et du Parti Comnumiste à ses proportions véritables. il faut savoir. par exemple, que le meeting de la Résistance à Bruxelles. ou étaient convoqués tous les F.l. de Belpique n'a réussi a grouper que 6 à 7.000 auditeurs dans une salle de 20.000 places que le fasciste Degrelle. avant-guerre. remplissait à craquer.
Ce n'est évidemment pas par hasard que la presse bourgeoise a présenté la crise belge sous l'angle de l'agitation antigonveruementale des stadiniens el de la agitation superficielle el sans écho vérilablement sérieux dans les masses. -- On connait l'histoire de la crise, telle qu'elle a élé romancée, notamment par la presse stalinienne: Il était une fois un couvernement qui revenait d'exil et qui connaissait mal les aspirations patriotiques de son peuple. représentées par le Parli Communiste et la Résistance. Ce mechant gouvernement essaya de désarmer Théroïque armée de la Résistance. Alors, le Parti Communiste et Théroique Résistance, rompirent aver ce gouvernement déloval. Les masses populaires se soulevèrent à Tem appel. tandis que le gouvernement faisait tirer sur les patriotes et devait se réfngier sous la prolection des baionnettes anglaises (des démocrates anglais, mal renseignés sur les véritables aspirations du peuple belge). Telle est la légende. La réalité est tout antre.
RIENCE BELGES Un document sensationnel
El d'abord. le lectem français ne prendra pas connaissance sans stupeur du document suivant, paru dans Le Moniteur de journal officiel belge) du 15 Novenibre 1944, à la page 915, avec la signature du docteur Martemix :
14 Vazembre 1944 Charles. Prince de Belgique. Régent du
Royaume
A tous, présents et à venir. Salut! Tu l'arrêté-loi en date du 9 Mai 19/4. Vu Carcéré rogal du 10 Mai 1940 déclarant
Cetat de siège, ete....
Sur la proposition des ministres de la Justice.
de la Défense Nationale, de l'Intérieur et de tr
Santé Publigue (D' Marteaux. communiste),
Nous coons arrete et arretons: Art. 2. Le ministre de la Défense Nationale
(le très réactionnaire M. Demets, Panteur du coup d'Etat contre la Résistance) peut :
1) Erercer tous les pouvoirs de police. et n0tamment ceux qui sont relatifs au maintien de
Pordre et au service des voies ef communications:
2) Ordonner la remise des armes et des munitions; déliorer des autorisations tempo raires d'en détenir, et faire procéder par des officiers de police judiciaire à leur recherche et à leur enlèvement;
3) Interdire les réunions publiques ; 4) Surveiller, retenir ou saisir la correspondance;
6) Prendre les mesures nécessaires pour empêcher la circulation. la mise en vente et la distribution des journaux. brochures. écrits. dessins ou images de nature à favoriser Tennemi ou il ebranter le moral des armées on des populations.
Art. 6. Le chef de la Vission d'Affaires cipiles. les gouverneurs de province. dans le ressort de leur province, les commissaires d'arrondissement, dans le ressort de leur arrondissement, et ladministration de la Sipete de l'Etat peuvent. sous la direction et la responsabilite du ministre de la Justice. faire proceder par des officiers de police judiciaire à des perquisitions de jour et de nuit dans les domiciles de citoyens ou à des explorations corporelles, dans les conditions déterminées à Particle 4. etr...
Ainsi. deux jours avant de quitter le gouvernement. deux jours avant d'entreprendre une campagne vertueusement indignée contre le désarmement de la Résistance. le ministre communiste Marteaux dormai au réactionnaire ministre de la Défense Nationale le pouvoir d'ordonner à tout citoyen la remise des armes et des munitions, de faire procéder à leur recherche pl a leur enlèvement par la police judiciaire.
Serait-ce une attitude personnelle du D' Martenux? Pas le moins du monde. Il n'a été ni exclu ni même désavoué par son parti.
Bésislance.
Le véritable objectif du P.C. B.
C'en est assez pour démasquer l'attitude des dirigeants staliniens. Le désarmement des FI. n'a été pour eux qu'un prétexte découvert après coup. Ils s'en moquaient comme d'une guigne. Il s'agissait pour eux, en réalité. d'utiliser les masses populaires pour arracher le pouvoir aux partisans du bloc occidental ou d'une alliance unilatérale avec la Grande-Bretagne. « Pareil uccord serait bien plus élément de discorde que facteur de paix, et subordonnerait notre sécurité aussi bien que nos intérêts (il s'agit, bien entendu, de la sécurité et des intérêts de l'impérialisme belge) à ceux de la Grande-Bretagne. » Ainsi s'exprime, en termes diplomatiques, l'organe central du P.C.B.. Le Drapeau Rouge, du 22 Décembre. Et, depuis le 15 Décembre, il mène campagne pour que la Belgique imite l'exemple de la France signant un pacte d'alliance avec l'U.R.S.S. Voila en quoi s'est transformée la campagne antigouvernementale de novembre, et la raison réelle de cette campagne.
Comme le P.C.B. ne pouvait pas compter sur des actions de masses pour appuyer sa politique étrangère, il a choisi de livrer bataille contre une des mesures impopulaires du gouvernement, - qu'il avait contresignée deux jours avant. - En prenant bien soin de ne pas mobiliser les masses sur des objectifs sociaux et révolutionnaires. Et il avait si peur d'être débordé que, dans la grève de protestation contre le gouvernement Pierlot, il interdit de faire grève dans les entreprises intéressant la défense nationale et donna au mouvement un caractère bureaucratique qui en limita considerablement la portee: seuls participerent au mouvement les trams. les P.T.T. etles métallos de Bruxelles, ainsi que quelques rares entreprises hors de Bruxelles.
Pour élargir le mouvement, il aurait fallu placer la lutte sur le plan social: le Parti Communiste Belge ne le pouvait pas. Il préféra renoncer à faire appel aux masses, signer avec Erskine le communiqué demandant aux forces de la Résistance de remettre leurs armes et chercher avec les partis bourgeois et socialiste, - qui firent la sourde oreille. - une nouvelle formule gouvernementale pour faire obstacle au Pacte Occidental. La crise économique
Il serait donc stupide de surévaluer l'ampleur de la crise de novembre. Elle ne prend sa véritable importance que par la crise révolutionnaire qui gronde dans les profondeurs et dont les événements de novembre n'ont été qu'un écho amoindri et déformé.
La toile de fond, c'est la situation catastrophique dans laquelle se débat la Belgique. Phénomène commun a toute lEurope occupée, paralvsée par l'aconie de ses ports, de ses voies ferrées, de ses canaux, par la destruction d'usines décisives et l'arrêt momentané des relations économiques normales ; bien plus profondément encore ruinée par l'usure et la vétusté de ses machines, dépossédée de ses marchés et de ses débouchés, ruinée par l'effondrement de son marché intérieur.
En Belgique, la situation est d'autant plus intolérable que, petit et fortement industrialisé, le pays ne peut vivre que par des échanges internationaux intenses. Or le port d'Anvers, la seule porte vers le large, vient juste d'être ouvert au trafic, — et pour une très faible part au trafic civil. — La Belgique, asphyxiée, subit plus âprement que tout autre pays la crise générale du capitalisme.
Pour faire face au moins aux conséquences monétaires de la guerre (183 milliards de moyens de paiement pour 63 milliards en 1939), le gouvernement eut recours à l'un des moyens traditionnels des gouvernements capitalistes : la déflation. Cette fois, M. Gutt put faire semblant de prendre une mesure radicale et de frapper les grosses fortunes. Le peuple belge s'y laissa d'abord prendre. « Durant les premières semaines de la réforme. nous connimes, les Belges et moi. déclare à Combat le ministre Guit. une ve table lune de miel... Je me doutais bien que les gens d'avaient pas compris. »
En ellet. la presse de la IN° Internationale fut alors seule à dissiper Pillusion que la mesure était dirigée contre les riches. Mais bientôt on s'aperçut que « tandis que les avoirs des paysans. des petits rêntiers et des petits commerçants restaient bloqués et provoquaient le dépérissement du marché intérieur, les gros enrichis de la guerre s'arrangeaient pour emporter leurs titres à l'étranger et procéder à leur déclaration (dont la date n'est pas encore fiscée) par l'intermédiaire de tierces personnes pratiquement incontrôlables. " (Quatrième Internationale, septembre-novembre 1944).
Alors, les masses belges "comprirent", comme dit M. Gutt, elles comprirent qu'un gouvernement capitaliste, et réactionnaire par surcroit, — ne pouvait ni frapper les grosses fortunes ni remettre en route l'économie, qu'il pouvait seulement trouver des expédients et avant tout aux dépens des petites gens.
M. Gutt se félicite que sa mesure ait ramené la circulation à 114 milliards (soit 87 % de réduction et encore 65 % de plus qu'en 1939). Mais pour la ménagère, les prix n'ont pas baissé le moins du monde, bien au contraire.
Les matières grasses manquent: 150 grammes en novembre. Même le charbon vient à manquer au pays du charbon. Les mineurs eux-mêmes n'en avaient pas en decembre (la production est passée de 1.500.000 tonnes par mois pendant l'occupation à 900.000 tonnes en novembre). Le manque de charbon bloque les usines, notamment dans la région de Bruxelles. On compte plus de 300.000 chômeurs.
Les salaires ouvriers ont été augmentés de 60% par rapport a 1940, mais malgré cette augmentation les salaires restent bien loin derrière les prix. C'est ce que constate Travail, organe du Mouvement Svndical Unifié : « Les salaires sont augmentés de 60 % par rapport a 1940, mais quantité de produits sont majorés de 75 à 80 % sur leurs prix de Juillet 1944. »
On comprend, dans ces conditions, la misère des masses et l'acuité du mécontentement ouvrier. Les ouvriers manifestent, comme à Bruxelles les métallos devant le ministère du Travail. Ils engagent des grèves partielles, malgré l'effort du Parti Communiste Belge et de la centrale réformiste. Là où la Résistance les appelle à un mouvement politique, comme les Tramways de Bruxelles, ils font passer le mouvement sur le plan revendicatif.
Et le mouvement ouvrier est si menacant que le gouvernement doit comme écrit Combat. •jeler du lest". Pierlot a vieté du lest" en instituant les Assurances Sociales (Loi Van Acker) et en taxant les bénéfees de guerre. - cette dernière mesure, malgré sa portée très limitée, déchainant les colères de la presse d'extrème-droite. Vers les svadicats à base d'entreprises
Pourtant, l'action de la classe ouvrière manque d'ampleur, de décision et d'unité, paralysée par la division syndicale, par le manque d'une forme d'organisation adaptée aux luttes présentes, par la trahison des partis ouvriers et par leur politique d'union sacrée.
Prenons d'abord les svndicats. Avant-guerre existaient deux centrales, la centrale chrétienne et la centrale réformiste, - la C.G.T.B., — directement inféodée au P.O.B. et aux bonzes social-démocrates. Pendant l'occupation, les travailleurs s'organisérent évidemment hors du contrôle des benzes réformistes. C'est ainsi, notamment à Liege, — le centre d'avantgarde de l'industrie belge, — que les métallos, surtout dans la grande usine de Cockeril, s'étaient érigés en une sorte de conseils d'entreprise discutant dans l'usine l'action à mener et élisant leurs délégués dans chaque section de l'usine. Même type d'organisation parmi les mineurs du bassin de Charleroi qui élirent leurs délégués de puits. La politique d'union sacrée des dirigeants ouvriers empêcha ces organisations de s'orienter vers la formation de véritables conseils d'en, treprise et de soviets.
Le syndical redevint donc la seule forme d'orgamisation des travailleurs. Mais, par contre, un peu partout, les ouvriers se montrèrent résolus à en finir avec leurs chefs réformistes qui les trahissaient, cumulut leurs fonctions au svndicat avec leurs toncuons dans l'Etat bourgeois, en finir avec leur vieille machine syndicale inféodée au réformisme, - machine auxiliaire du parlementarisme social-démocrate. corporatiste, basée sur les catégories professionnelles et antidémocratiques, tout s'y décidait bureaucratiquement, sans réunir les ouvriers. — Voilà, par exemple, comment le journal De eenheid, d'Anvers, définit ce moulvement vers les syndicats à base d'entreprise :
organisation à base d'entreprise se base sur le centralisme démocratique intérieur. On entend par centralisme démocratique que nous reconnaissons une direction centrale, mais qui est nommée par la base, par les entreprises...
La direction émane des entreprises qui désiguent pour chaque métier leurs délégués d'entreprise.
Ni les fonctionnaires (syndicaux) ni les délégués d'entreprise ne peuvent prendre de postes responsables dans l'administration capitaliste.
Pour combattre la bureaucratie ouvrière, les délégués ouvriers resteront au travail. Si un dé-
Légué permanent est nécessaire, comme c'est le cas pour les grandes entreprises, celui-ci sera désigné par les travailleurs eux-mêmes. Le déléque permanent sera élu chaque année et sera révocable à chaque instant.
Dans chaque entreprise, un comité d'entreprise sera formé par les travailleurs. Les comités désigneront leurs délégués d'entreprise qui se réuniront en sections régionales ; les sections désigneront un comité exécutif. Les comités exécutifs réunis désigneront un comité exécutif central qui formera la direction du Front Ouerier.
Ce n'est que de cette munière que le centralisme démocratique, — tout le pouvoir aux travailleurs eux-mêmes, — pourra être réalisé. De cette manière sculement, le regroupement de la classe ouvrière aura de la valeur et l'organisation à base d'entreprise représentera véritablement et directement la classe ouvrière. Contre le front capitaliste, le front ouvrier doit être dressé.
C'est pour une telle organisation que se prononcèrent, à Anvers, 7.000 ouvriers des chantiers de réparation, dans un meeting en plein air tenu le 2 Octobre malgré l'opposition de la police. Egalement, une assemblée de 2.000 métallos, le 6 Octobre. Il s'agit là de militants organisés dans l'ancienne C.G.T.B. Les organisations syndicales
Mais la plupart des partisans des syndicats à base d'entreprise ont refusé de s'organiser au sein de la vieille C.G.T. Ils ont formé des organisations autonomes:
Ce sont d'abord les Comités de Lutte Syndicale (C.L.S.), organisés par les staliniens. Très forts dans la région bruxelloise (il y groupe par exemple 17.000 agents des services publics), assez bien enracinés chez les mineurs et dans plusieurs provinces, ils affichent avec ostentation leur caractère de « forces d'ordre pour apaiser les conflits sociaux ». Leur journal sintitule : Unité Syndicale.
C'est ensuite le Mouvement Syndical Unifié, essentiellement à Liège où il se vante d'organiser 85 à 90 % des métallos, et prolongé à Charleroi par le syndicat des métallos. Ce mouvement affche dans son journal Travail une attitude très radicale et lutte de classes. Mais, faute d'une boussole politique sérieuse, ses dirigeants se réfugient dans la condamnation de "la politique" (comme si les travailleurs pouvaient. dans leur lutte, ne pas se soucier du problème de l'Etat et du pouvoir!). En attendant, ils participent à la plus lamentable des politiques en signant avee les réformistes et les staliniens un ordre du jour nationaliste décidant « de pour swore par tous les moyens la merre jusqua leffondrement de lhitlérisme ». Comme si l'on pouvait se réclamer de la lutte de classes intransigeante, de la lutte contre l'Etat bourgeois et en même temps s'engager aux côtés de ce même Etat bourgeois pour « poursuivre la guerre par tous les moyens » ?
En dehors de ces centrales reste le Syndicat Unique des Mineurs du Bassin de Charleroi, qui représente environ 15.000 mineurs et dont l'histoire est intéressante. Avec leur organe, La Lutte des Mineurs. ces travailleurs, qui ont une vieille tradition de lutte de classes, avaient naturellement été à l'avant-garde dans la lutte au moment de l'occupation allemande et dans la constitution des syndicats à base d'entreprises.
Ils s'unifièrent avee les mineurs des autres puits du bassin, organisés au sein des C.L.S. Au cours d'un congrès commun, ils élurent leur nouvelle direction, avec le camarade Davister, dirigeant du Syndicat Unique. Mais la centrale des mineurs C.L.S. (staliniens) de Bruxelles cassa bureaucratiquement leur décision et prononça l'exclusion de Davister, coupable d'etre un dirigeant trotskyste, poussant ainsi hors de l'unité lensemble des mineurs du Syndicat Unique. solidaires de Davister. Ces derniers étaient évidemment édifés sur le respect de la démocratie par les bonzes staliniens des syndicats. Pour l'unité syndicale
Ce serait pourtant faire une lourde faute que de reconstituer des syndicats rouges bien proprets, bien utte de classes, à l'image des anciens "Chevaliers du Travail", de Charleroi. La division actuelle des forces ouvrières ne peut faire que le jeu du patronat. Au sein des organisations syndicales, elle ne peut faire que le jeu des clans réformiste et stalinien. Seuls peuvent accepter de gaité de cœur cette éventualité ceux qui, comme les dirigeants du M.S.U. de Liège, ne voient pas le rôle du parti révolutionnaire comme guide des masses. S'imaginant qu'il est possible de renverser le capitalisme et d'opérer la "révolution constructive" par la seule action syndicale, ils ignorent la sélection des cadres, la rigueur de l'analyse marxiste, qui seule permet de se retrouver dans les événements, la critique acharnée des luttes ouvrières, des victoires et des défaites, au travers de quoi se forment la stratégie et la tactique d'un quelques "principeg-Parti. A tout cela ils substituent hativement ramassés de brie et de broc, et tant bien que mal accolés.
Leur syndicat, ils le considèrent alors comme une sorte de parti syndicaliste, et entendent le délimiter jalousement des autres syndicats par ses principes propres. Mais pour nous, marxistes-révolutionnaires, le syndicat groupe tous les ouvriers tels qu'ils sont. C'est au sein de ces syndicats que nous luttons pour faire adopter nos propres conceptions sur la manière de mener les luttes.
Quels que soient les pièges des bonzes et leur sabotage, nous devons donc multiplier nos efforts pour nous trouver au sein des syndicats unifiés et pour pousser à l'unification les svndicats ouvriers.
Telle est l'altitude des révolutionnaires dans les pourparlers d'unité engagés entre les centrales belges. Dès maintenant, du reste, les chrétiens se sont retires des pourparlers. Seuls restent en présence la C.G.T.B., le C.L.S. et le M.S.U. Les partisans de la structure à base d'entreprises ont donc la majorité, d'autant qu'au sein même de la C.G.T.B. un fort courant va dans le même sens. comme nous avons vu à Anvers. Entre les chefs réformistes et staliniens, les questions de fromages risquent de prolonger les pourparlers, tandis que le M.S.U. entend d'abord faire triompher ses propres principes. Reste à savoir si la masse des travailleurs dans chacune de ces organisations fera sentir suffisamment sa poussée pour imposer l'unité. C'est dans ce sens que s'emploient les trotskystes qui militent aussi bien dans la C.G.T.B. que dans le C.L.S., le M.S.U. ou le S.U. des Mineurs de Charleroi.
Action des masses dans l'épuration
Le seul fait de l'unification syndicale, - avec la structure d'entreprises surtout, — donnerait une impulsion considérable au mouvement ouvrier. Celui-ci ne se contentera évidemment pas de lutter pour l'aménagement de la classe ouvrière dans le régime, pour l'amélioration du système des Assurances Sociales ou pour jouer son rôle de dupe dans la comédie de la course entre prix et salaires. Il entrera nécessairement en action aussi dans les domaines réservés de la bourgeoisie, comme l'épuration ou la production. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'en Belgique il ne s'est pas trouvé d'interrègne. de situation où, le gendarme allemand étant parti avant l'arrivée du gendarme "allié". le pouvoir s'est trouvé plus ou moins exercé par les masses, à l'usine et dans la rue.
C'est ainsi que, par exemple, les masses n'ont pas en la moindre part dans l'épuration. Quant à l'épuration gouvernementale, le journal du ••groupe communiste trotskyste" , Le Pouvoir aux Truvailleurs, nous en cite quelques cas typiques : la remise en liberté d'un magnat de la métallurgie, Devillez, des A.C.E.C., les patrons charbonniers qui ne sont pas inquiétés, sans parler de « Bekaert, de Gand, dont les usines fournissaient pour plus de 800 millions de textiles par mois à l'armée allemande et qui, après avoir été pressenti pour entrer dans le ministère, vient d'être nommé régent de la Banque Nationale » ou de « M. Delruelle, ministre actuel des Affaires Economiques, dont les usines de Prayon-Trooz n'ont cessé d'alimenter pendant toute la guerre l'industrie allemande, entre autres en acide sulfurique. »
On comprend la colère des travailleurs devant cette puante justice de classe qui sait seulement frapper les petits coupables et d'innombrables ouvriers étrangers, coupables seulement... d'avoir lutté contre le fascisme sans avoir la nationalité belge. Dès qu'ils se sentiront unis, les ouvriers voudront, sans aucun doute, avoir leur mot à dire pour juger tous ceux qui ont profité de l'occupation pour écraser et exploiter davantage les ouvriers. Les Milices ouvrières
L'unité syndicale fera sans doute aussi faire un bond en avant à l'idée des milices ouvrières, qui est, des maintenant, mise en avant par les syndicats. C'est ainsi qu'à Liège, le M.S.U. a constitué ses "corps francs syndicaux". Les C.L.S. (à direction stalinienne) euxmêmes, pour ne pas se couper de leurs militants, doivent adopter un langage bien plus radical que le P.C. français. Leur organe Unité Syndicale écrit, par exemple, dans son n° 6: « Préparez-vous à reprendre des mains de ceux qui n'en sont pas dignes la direction de vos entreprises. Et pour défendre les nœuls vitaux de celles-ci, créez ou renforcez vos milices ouvrières.»
Peu importe le fratras nationaliste dont ces consignes ouvrières sont entourées. Les staliniens ne sont évidemment pas plus qu'ailleurs fidèles au marxisme! Mais ce langage gauche" montre assez que, — surtout après la dissolution des F.I. (avec la complicité P.C.B.), — pour les travailleurs qui ne veulent pas se laisser égorger comme des moutons, la seule voie est le mot d'ordre de la milice ouvrière que nos camarades belges n'ont pas cessé de préconiser. La lutte des masses saura bien lui conserver son caractère de classe, contre la bourgeoisie et ses laquais, pour appuyer la volonté ouvrière d'occuper les usines. Nationalisations et Socialisations
En effet, en Belgique, comme dans toute l'Europe libérée", , le problème qui domine est celui de la remise en marche de l'économie. Un manifeste du Parti Communiste Révolutionnaire pose bien la question :
Pourquoi cette stagnation de l'économie alors qu'il y a tant à faire ? Il ne sufft pas d'invoquer
La punture des échanges internationaux. Sans doute léconomie ne peut prendre tout son essor gravec la reprise du commerce mondial. Mais
-nous prétendons qu'il est possible des maintenant de donner du travail à tout le monde et de purer aux besons les plus pressants de la populanon. Si la vourgeoisie n'est pas capable de le fuire, c'est parce que son économie tout entière est dans les mains d'une poignée de gros capitalistes qui ne se laissent guider que par lappât des gros profits et ne se soucient nullement des besoins de la collectivité. Ce qui se passe avec le charbon en est une preuve. La production du charbon ne dépend pas des importations. Pourtant, là aussi c'est la stugnation parce que les patrons sabotent, parce que l Etat capitaliste n'est pas capable de donner i manger aux cent mille ouvriers dont dépend toute l'économie du pays. Si l'on veut faire cesser de tels scandales, si l'on veut sortir du marasme, si l'on veut supprimer la plaie du chômage, il faut commencer par exproprier les banques, las trusts et toutes les industries de base. Une seule banque d'Etat, contrôlée et gérée par le syndicat des employés de banque, doit concentrer tous les capitaux et les distribuer entre les différentes branches de l'économie. Les charbonnages, les usines, les chantiers doient étre exploités par les ouvriers eux-memes et par les techniciens dévoués à la classe ouvrière. Toute la production doit être réorganisée, sous le contrôle des syndicats, selon
Run plan rationnel qui tiendra compte uniquement des besoins de la nation. Un vaste plan de grands travaux et de reconstruction permettra i orer delar la remise au travail de tons les chameurs. Même si l'idée n'en est pas claire pour eux, les ouvriers belges sentent que c'est la la seule voie qui leur permette de vivre humainement. Ils considèrent avec envie les expropriations que les ouvriers français ont imposées, comme à Paris (Renault, Jumo, etc...). dans les mines du Nord, à Lyon , Berliet), à Grenoble (Brun), à St-Etienne et dans d'autres villes. Si illusoires que soient ces "expropriations" (qui, la plupart du temps, fonctionnent au service des actionnaires et même du patronat), elles les inciteht à lutter pour imposer leur controle sur la production, pour exiger leur participation à la gestion des entreprises et à la machine économique, sabotée par les capitalistes. Le Parti Socialiste B lge lui-même met à son programme « la nationalisation des mines et des industriesclefs ». Bien sur, il s'agit là d'une nationalisation au profit des actionnaires, comme en France, où la participation ouvrière ne serait rien d'autre qu'une farce. Bien sür encore M. Van Acker rassure les bourgeois en montrant, par exemple, qu'il n'est pas question de nationaliser Assurances, tandis que Le Peuple échoppe purement et simplement, dans le compte-rendu d'un discours, le passage où Spaak, à Lessines, bouillant de ferveur "socialiste" pour essayer de réchauffer son auditoire ouvrier, allait jusqu'a menacer les propriétaires récalcitrants de nationaliser les mines, Mais il est significatif que le P.S.B., pour conserver sa clientèle, doive afficher un tel programme. Et il est certain qu'une fois en mouvement, les masses ne s'arrêteront aux solutions soigneusement élaborées par ces Messieurs du P.S.B. pour essayer de prolonger l'agonie du capitalisme. Le problème du pouvoir
Seulement, il apparait là que l'ensemble des problemes posés dépasse de loin l'action svndicale. L'économie, par exemple, ne peut étre remise en marche que selon un plan d'ensemble. Ce qui pose le probleme du pouvoir. Qu'il s'agisse de la justice, de la milice ouvrière, c'est encore le problème du pouvoir qui se pose. Ces problèmes ne pourront recevoir de solution définitive que lorsque la classe ouvrière aura conquis le pouvoir, aura balayé la dictature de la minorité des exploiteurs pour lui substituer la dictature des masses prolétariennes, en Belgique et dans toute l'Europe.
Malheureusement, les masses n'ont pas encore dressé les organes autonomes de leur propre pouvoir face au pouvoir bourgeois. Les comités ouvriers de Liège s'étaient dissouts - comme tels. - Ils limitent leur portée en réapparaissant sur le plan d'une organisation syndicale, en renonçant à poser le problème du pouvoir, localement et nationalement. Le mouvement des délégués à Charleroi est également resté enfermé dans l'action revendicative. Il en va de même de la poussée ouvrière vers la démocratie à l'entreprise : elle est restée canalisée dans le cadre syndical.
Quel est, dis lors, le devoir des marxistes-léninistes ? Il est d'abord de lutter pour développer au maximum tous les efforts du prolétariat belge pour constituer ses propres organes démocratiques à l'entreprise. Cela signifie essentiellement lutter pour les syndicats à base d'entreprises ; pour leur constitution en sections locales et régionales (l'équivalent des Unions locales et départementales en France) ; pour le respect de la démocratie en leur sein ; pour l'élargissement de leur compétence aux problèmes du pouvoir, aussi souvent que cela sera utile et possible.
Mais les masses n'envisagent pas encore le problème du pouvoir sous l'angle de leur propre pouvoir, par l'intermédiaire de leurs délégués. S'imaginer le contraire serait se leurrer soi-même. Et comment, du reste, pourrait-il en être autrement en l'absence d'un parti révolutionnaire de masses ? Comment pourrait-il en être autrement quand les masses ne se sont en partie dégagées de la tutelle réformiste que pour se ranger sous le drapeau stalinien, trompées par le mirage de •l'Etat socialiste " en U.R.S.S. ? S'imaginer que dans les pays capitalistes avancés la crise révolutionnaire allait faire surgir nécessairement, des les premiers pas, les organes du pouvoir soviétique, s'imaginer que les masses dans ces pays étaient définitivement guéries des illusions démocratiques et que les problèmes de la démocratie formelle y étaient définitivement dépassés, c'était là raisonner selon des schémas simplistes et caricaturer l'analyse marxiste. Les travailleurs ont les yeux fixés sur le chancelant pouvoir de Brux-lles. Que cela nous plaise ou non, c'est là pour eux que se pose le problème du pouvoir. On ne peut se contenter de leur répondre par notre propagande, — si justifiée soit-elle, - pour la dictature des futurs comités ouvriers. Il faut faire faire aux masses leur expérience, précisément à travers la crise gouvernementale. Drôles de démocrates !
Et elle ne manque pas d'être riche en enseignements. Les ministres bourgeois avouent eux-mêmes « qu'ils restent en place parce que personne ne veut du pouvoir » (Pierlot à Combat). Combat nous les montre épouvantés, « dépassés par les événements »... Les socialistes doivent voler à leur secours, Leur attitude est ingénuement expliquée dans Le Peuple, du 29 Novembre, pir Victor Larock : « (Fallait-il rester) dans le plus impopulaire des gouvernements oseillant à droite ? Oui. » Et Larock explique qu'en effet sans le P.S.B. la Belgique est "ingouvernable". Comme le gouvernement « le plus impopulaire, oscillant sur la droite » de la bourgeoisie réactionnaire, ne peut pas gouverner sans le P.S.B., le P.S.B. est bien contraint n'est-ce pas. de rester au gouvernement! Ce qui lui vaut l'hommage de l'organe catholique Vrai, ultraréactionnaire : « Nous ne pouvons manquer de rendre hommage. cette semaine, au Parti Socialiste. Son attitude, lors du désarmement des F.I. et du départ des ministres communistes, a été celle d'un grail parti, conscient de ses responsabilités. » De ses responsabilités envers le grand capital, s'entend.
Mais Pattitude du Parti Communiste Belge n'a guère été plus reluisante. Au pouvoir, Marteaux ne s'est guère signalé que par la circulaire 69 interdisant de verser secours et pension aux familles de chômeurs touchant l'allocation. Sans parler de l'arrêté ministériel instituant l'état d'exception et le désarmement des F.I., dont, le 5 Novembre, Le Drapeau Rouge affirmait que c'était un coup d'Etat et qui, comme nous l'avons vu, paraissait le 15 Novembre avec la signature du D' Mar'eaux ! Le Parti Communiste est entré néanmoins dans l'opposition. Il a dénoncé violemment le gouvernement qui n'a pas la confiance des masses. On est démocrate ou on ne l'est pas !
Mais Pieilot affirmait avoir la confiance des Belges. Un naif pensera : « C'est bien simple. Ce gouvernement qui a quitté la Belgique en 1940 et qui est au moms fortement discuté, on veut savoir s'il représente encore lopinion des Belges ? Eh bien! il n'y a qu'a leur demander. Il n'y a qu'a dissoudre le parlement élu avant l'entrée en guerre de la Belgique et qui, dans la Belgique de 1944, fait figure d'assemblée de revenants. Il faut procéder à des élections démocratiques immédiates. » Mais le Parti Communiste Belge n'est pas si naif. Des élections ? Comme si les masses prolétariennes n'étaient pas déja suffisamment en ébullition ! Comme s'il était raisonnable de discuter devant elles des problèmes du pouvoir ! Le P.C.B. ne pense pas là-dessus [autrement que le P.C.F., qui fait des pieds et des mains en France pour l'ajournement des élections. Non, ce ne sont pas les masses belges que le P.C.B. a demandé qu'on interroge sur la popularité du gouvernement Pieriot. Crest... la presse bourgeoise d'Angleterre. Ca c'est une référence sérieuse et sans danger pour le régime établi.
La seule chose qui importe, ne l'oublions pas, c'est T'accord sur la politique extérieure. Cest pourquoi le P.C.B. met en avant le mot d'ordre de « concentration démocratique », avec tous les partis bourgeois préts à une telle combinaison, y compris libéraux et catholiques (1). Gouvernement ouvrier
A ce mot d'ordre, les marxistes-léninistes opposent leur mot d'ordre de gouvernement ouvrier. Mais il ne s'agit pas là d'une autre appellation de la dictature prolétarienne. Là-dessus, une certaine confusion a régné parfois dans la presse 4'-internationaliste en Belgique. Il faut mener inlassablement la propagende pour la dictature du prolétariat, exercée par les conseils ouvriers. Mais autre chose est le mot d'ordre transitoire du gouvernement ouvrier. Les militants socialistes et communistes attendent de leurs partis qu'ils appliquent leur programme. A ces militants et aux masses onvrières qui ont confiance dans le P.S.B. et le P.C.B. nous disons : « Il faut rompre la coalition avec la bourgeoisie, qui ne peut apporter que la dictature et la misère. Exigez de vos partis qu'ils prennent le pouvoir ensemble pour appliquer leur programme. Qua ce gouvernement, débarassé des bourgeois, des Pierlot et des Delruelle, collaborent également les délégués des syndicats.
Dès maintenant, il faut dissoudre la Chambre des revenants en qui personne n'a plus confiance en Belgique. Il faut procéder à de nouvelles élections démocratiques. Il faut exiger qu'y participent tous les hommes et toutes les femmes qui travaillent en Belgique, qu'ils aient ou non leur certificat de nationalité belge. Il faut que les jeunes votent à partir de 18 ans.
Ce gouvernement, qui sera votre gouvernement, vous le contrôlerez dans vos syndicats et vos partis en exigeant en leur sein la démocratie. Ensemble, nous appuierons la réalisation de son programme social, grace a nos réunions syndicales, à nos comités d'entreprises et à nos milices ouvrières. Vous exigerez de "votre" gouvernement qu'il vous arme. Des maintenant, développons et armons nos milices ouvrières, non seulement pour protéger notre action dans nos asines, mais aussi pour défendre ce gouvernement contre les fascistes et la bourgeoisie.
Il n'y a pas d'autre voie de salut pour les travailleurs de Belgique. Toute autre expérience gouvernementale est vouée à un échec certain.
Janvier 1945.
F.
(1) Depuis, Van Acker, leader du P.S.B., a constitué un nouveau gouvernement de « concentration nationale » avec la participation des communistes. Il n'est pas difficile de prévoir qu'il montrera la même impuissance que le gouvernement Pierlot, en face d'une situation qu on ne peut affronter qu'avec des mesures anticapitalistes radicales.