Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Nos divergences avec les camarades allemands sur la question nationale dans les pays d'Europe occupés

Published in Quatrième Internationale n°25-26, décembre 1945–janvier 1946 · Textes des sections française et allemande au début de la guerre · 1 668 mots

In English: Our Differences with the Three Theses — texte anglais publié à l’époque.

Notre opinion est celle des camarades des « Trois Thèses » sur ce premier point : il existe réellement une oppression nationale dans les pays occupés. Elle l'est aussi quant au fait que l'oppression nationale existe actuellement en Europe à un degré jamais atteint, réclamant de nous une compréhension approfondie et aiguë de ce qui est « nouveau » dans la situation européenne et de ce qui est analogue à la Première Guerre mondiale.

Nos divergences sont centrées autour du rapport du mot d'ordre de la libération nationale et celui des États-Unis socialistes d'Europe. Nous affirmons que les deux mots d'ordre doivent aller de pair car autrement le mot d'ordre de libération nationale dégénère en nationalisme bourgeois pur et simple au service de l'un des deux camps impérialistes. Quant aux « Trois Thèses », ce n'est que trop évident, elles lancent le mot d'ordre de libération nationale indépendamment de celui des États-Unis socialistes d'Europe. Dans les discussions, les auteurs des « Trois Thèses » ont indiqué qu'ils considéraient la libération nationale comme un mot d'ordre d'agitation immédiate et les États-Unis socialistes d'Europe comme un mot d'ordre de propagande, c'est-à-dire qui ne convient pas actuellement pour une agitation immédiate. En dépit des demandes répétées, ils n'ont encore rien écrit d'autre sur la question que les « Trois Thèses ». La distinction qu'ils établissent entre les deux mots d'ordre peut être caractérisée comme une déviation nationaliste.

Cette différence entre nous à propos des mots d'ordre révèle une différence de perspectives. Nous disons que l'oppression nationale continuera en Europe quel que soit le camp impérialiste qui gagnera la guerre. L'occupation anglo-américaine de l'Europe constituera également une oppression nationale. Une victoire anglo-américaine n'apporterait pas cette oppression uniquement à l'Allemagne et à ses alliés, mais nous croyons qu'elle maintiendrait l'oppression nationale de la France et des autres pays occupés pour écraser la révolution socialiste. Les formations bourgeoises dans les pays occupés seront assurément les agents des « démocraties » dans cette tâche. Les auteurs des thèses, d'autre part, parlent de prendre part au « rétablissement des démocraties » et d'une « révolution démocratique » (thèse 3), ce qui, si les mots ont un sens, ne peut vouloir dire qu'une « révolution » autre que prolétarienne et la participation de la bourgeoisie et de ses agents au sein de la classe ouvrière au rétablissement de la « démocratie ». Les « Trois Thèses » envisagent donc une nouvelle époque démocratique en Europe. Naturellement, ils pensent que ce sera seulement une étape sur la route vers le socialisme international. Mais ils se placent sur le plan de l'orientation dans la perspective de cette étape, c'est-à-dire d'une résurrection de la Me République en France, de la République de Weimar en Allemagne, etc. C'est pour eux une étape nécessaire précédant la lutte pour le socialisme.

Qui résiste aux nazis ?

Poursuivant la théorie des étapes, les auteurs des « Trois Thèses » sont amenés à une description complètement fausse de la composition actuelle des combattants pour la libération nationale dans les pays occupés. Qui résiste aux nazis ? Le camarade Loris et les camarades français ont fourni des preuves irréfutables que le mouvement de résistance est surtout prolétarien. La presse bourgeoise collabore avec les nazis, le reste de la bourgeoisie collabore aussi en partie ou ne joue aucun rôle ; même le gaulliste André Philip dit, en manière d'excuse, que les éléments bourgeois antinazis « font ce qu'ils peuvent », mais que le prolétariat est l'âme de la résistance. Cependant, les « Trois Thèses », plus à droite que Philip dans sa recherche des éléments d'une révolution démocratique, disent que : au mouvement de résistance « participent toutes les classes et couches de travailleurs, ouvriers agricoles, fermiers, petite bourgeoisie urbaine (...) jusqu'aux fonctionnaires, prêtres, intellectuels et autres.(...) Partout ils participent aux mouvements de protestation des travailleurs, des paysans, à côté d'étudiants, de journalistes, de professeurs, de fonctionnaires, de prêtres, de commerçants, etc. » (thèse 2). Ainsi elles placent sur le même plan les masses résistantes des travailleurs et la poignée d'éléments résistants bourgeois ! Leur théorie erronée les conduit à une description fausse de la situation actuellement existante.

Tandis qu'ils évoquent ainsi une vision mythique d'un grand mouvement des éléments bourgeois, ils ne mentionnent même pas les collaborateurs bourgeois nazis ! Les « Trois Thèses » soutiennent que le mouvement des travailleurs est pratiquement inexistant. « Il n'y a plus de mouvement organisé et actif des travailleurs » et « il ne saurait être question non plus de véritables organisations révolutionnaires » (thèse 3). D'où, « dans ces conditions, la protestation contre les souffrances croissantes doit trouver une autre solution », ce qui signifie : « un mouvement englobant la nation entière peut et doit exister ». Ainsi, les « Trois Thèses » opposent le mouvement national au mouvement des travailleurs. On peut voir maintenant clairement pourquoi ils ne veulent pas combiner les mots d'ordre de la libération nationale et des États-Unis socialistes d'Europe. Ils considèrent la libération nationale comme une solution autre que le mouvement des travailleurs.

Cette théorie est erronée en fait, puisque la lutte pour la libération s'est réellement développée sous la direction des organisations des travailleurs et des groupements des travailleurs. À supposer, cependant, qu'il ait existé vraiment en France une puissante organisation nationale dirigée par la bourgeoisie, qui ait intégré en son sein d'importants secteurs de travailleurs, quel serait alors notre devoir ? Évidemment de marquer la frontière de classe entre les nationalistes bourgeois et les travailleurs aspirant à la libération nationale, d'enseigner aux travailleurs qu'il n'y a pas « d'autre solution » pour eux, et quelles que soient les tâches qui se présentent, y compris la libération nationale, que de combattre uniquement sous la conduite de leurs propres organisations.

Les travailleurs sous la botte nazie veulent la liberté nationale. Bien. Notre devoir est de leur expliquer que la liberté nationale à notre époque est la tâche de la classe des travailleurs sous la direction de la Ive Internationale. Notre devoir est de démasquer et de condamner les organisations nationalistes bourgeoises comme des agents des impérialistes qui ne peuvent conduire qu'à la continuation de l'oppression nationale et à la répression contre les travailleurs. On doit leur montrer, comme la collaboration bourgeoise avec les nazis le prouve, que seule la classe ouvrière peut libérer le pays par la révolution prolétarienne. Ceci est l'ABC du marxisme. Il est fastidieux de le répéter, mais les « Trois Thèses » nous y obligent.

Il y a de nouveaux problèmes, de nouvelles occasions, de nouveaux devoirs, mais pas dans le sens où les voient les « Trois Thèses ». Je suis stupéfait que les auteurs puissent écrire que la lutte « met tout sur le même plan et prend une direction qu'on ne peut caractériser autrement que comme un désir de liberté nationale », comme si, tandis que la Seconde Guerre mondiale dure encore, les nazis avaient réussi à faire disparaître la différence entre la bourgeoisie et le prolétariat dans les pays occupés ! Ce qui est réellement nouveau dans les pays occupés, c'est que le sentiment national des ouvriers et paysans est en train de dresser leur classe plus violemment contre la bourgeoisie collaboratrice. L'oppression nationale a donné une nouvelle acuité à la lutte des classes. Le sentiment national, servant uniquement la bourgeoisie, peut aujourd'hui être employé contre la bourgeoisie des pays occupés. Voilà ce qui est nouveau.

Tandis que le sentiment national peut aider maintenant le mouvement révolutionnaire, il est cependant susceptible d'être retourné comme une arme aux mains de l'impérialisme. Voilà pourquoi nous rejetons la plupart des méthodes de combat prônées par les nationalistes bourgeois et leurs agents. Quel est l'essentiel de la tactique gaulliste-stalinienne, par exemple ? Espionnage pour le compte des Anglais, terrorisme individuel, sabotage individuel. Tout cela nous le condamnons parce que c'est se mettre au service d'un des camps impérialistes et que c'est incompatible avec les méthodes prolétariennes. Le terrorisme individuel contre les officiers et soldats allemands crée une situation dans laquelle il est impossible de fraterniser avec les soldats allemands, condition préalable et indispensable à l'union des travailleurs et soldats allemands et français contre les impérialismes. Le terrorisme et le sabotage individuel qui apportent une aide tout à fait minime à l'Union soviétique, si même aide il y a, mettent de véritables obstacles sur la route de la fraternisation et de la révolution, seules aides véritables à l'Union soviétique. Les gaullistes et les staliniens, leurs alliés, sont ainsi en train de sacrifier inutilement d'héroïques combattants qui pourraient être infiniment précieux dans le combat révolutionnaire. On doit voir maintenant combien il est important de combattre la fausse idéologie et les méthodes des nationalistes bourgeois et leurs agents. Une victoire idéologique sur eux est la condition préalable d'une lutte efficace de la classe ouvrière pour la libération nationale. Mais il n'y a pas un mot de cela dans les thèses. Dans leur recherche d'un mouvement national distinct du mouvement ouvrier, ils commettent l'erreur de subordonner les méthodes de lutte des travailleurs à l'unité de la lutte nationale.

Nous attendons une réponse des auteurs des « Trois Thèses ». Nous ne serions que trop heureux de découvrir que certaines de nos critiques viennent uniquement d'une mauvaise compréhension de leurs thèses vagues, confuses et contradictoires. Mais je dois avouer que je me souviens aussi de la fausse importance que les mêmes camarades donnèrent à la résistance des églises allemandes à l'intégration nazie ; les camarades pensaient alors que les travailleurs pourraient faire des progrès décisifs en s'appuyant sur la résistance de l'Église. Je ne peux m'empêcher de penser que les auteurs des « Trois Thèses » ont ainsi manifesté une tendance à noyer le mouvement ouvrier dans des mouvements bourgeois « plus larges ». En toute camaraderie, nous devons leur demander de tirer au clair leur position dans leur esprit, et dans leurs écrits, en étendant l'investigation à tout ce que cette position implique.

Félix Morrow

in Quatrième Internationale,

n° 25-26, décembre 1945-janvier 1946

Documents du Secrétariat européen

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 2, p. 95–100 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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