Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Thèses sur la question nationale

juillet 1942 · Documents du Secrétariat européen et du Secrétariat provisoire européen · 9 565 mots

In English: Theses on the National Question — traduction assistée par machine.

1. La nation est le cadre territorial dans lequel le capitalisme a pris son essor.

La réalisation de l'unité nationale a été l'un des objectifs essentiels de la

révolution bourgeoise, à ce titre indissolublement liée aux revendications

agraires et démocratiques. Au travers de l'unité nationale, la révolution

bourgeoise visait à la réalisation d'un marché unique débarrassé des

particularismes féodaux, tremplin vers un marché mondial et domaine

réservé au capitalisme national (protectionnisme).

Partant de ces nécessités fondamentales du développement de la société

bourgeoise, les intellectuels petits-bourgeois ont bâti tout un édifice idéologique

qui est essentiellement caractérisé par la rencontre de deux tendances

contradictoires : d'une part tendance où se reflète l'aspiration du capitalisme à

dominer le marché mondial, cosmopolitisme, constitution d'une civilisation

mondiale ; d'autre part sentiment national, réveil des cultures nationales

répondant au caractère national des cadres de la production. Ces deux

tendances, absolument conciliables tant que des débouchés nouveaux s'ouvrent

au capitalisme, s'opposent violemment à partir du moment où le capitalisme

s'est emparé de la totalité du marché mondial.

2. À l'époque du capitalisme libéral, la circulation des richesses a déjà un caractère

international, mais le processus de la production se déroule avant tout dans le

cadre national. À l'époque de l'impérialisme, au contraire, le capitalisme brise

tour à tour les cadres nationaux de la production. Le maintien et l'élargissement

du profit capitaliste ne peuvent plus désormais être recherchés dans la conquête

de nouveaux débouchés. L'époque impérialiste est celle de l'exportation des

capitaux et de l'importation des dividendes ; l'exportation des capitaux ne signifie

rien d'autre que l'exportation d'entreprises industrielles et bancaires.

Ainsi s'élaborent de nouveaux modes de relations internationales. La nouvelle

organisation économico-politique du monde trouve son expression condensée

dans les notions de « Commonwealth » ou d'« espace vital » : zone préférentielle

d'exportation des capitaux protégés par une série de barrières économiques et

politiques, à l'intérieur desquelles les États nationaux continuent à subsister.

L'indépendance politique de ceux-ci ne subit en principe aucune atteinte, mais

ils tendent de plus en plus à être réduits à un état de vassalisation économique

qui rend leur indépendance politique de plus en plus illusoire.

3. Le marché mondial partagé, ses possibilités d'absorption en régime capitaliste

atteintes, le monde divisé en zones réservées d'exportation des capitaux, la

surproduction relative et les crises devenues le mode d'existence le plus

constant du capitalisme, chaque impérialisme n'a plus d'autre ressource que de

tenter d'imposer par la force une nouvelle répartition des zones

d'investissement et des marchés, de tenter d'accroître, aux dépens des

impérialismes rivaux, le nombre des pays économique vassalisés.

Aussi la période de l'impérialisme est-elle caractérisée par la permanence des

guerres, tantôt sourdes, tantôt brutales, tantôt locales, tantôt mondiales, toutes

ayant pour objet un nouveau partage du monde, l'entrée de pays autrefois

indépendants dans l'orbite économique de puissances impérialistes en nombre

toujours plus restreint. Ainsi l'impérialisme, tout en brisant les cadres nationaux

de la production, multiplie prodigieusement l'oppression nationale.

L'impérialisme a fait craquer les cadres nationaux de la production : celle-ci est

devenue un processus international dans son essence même. De même qu'en

expropriant des milliers de capitalistes et en concentrant la richesse

économique, il a préparé le passage de l'économie aux mains du prolétariat, de

même il a jeté les bases d'une organisation internationale de la production, dans

laquelle la suppression du profit capitaliste permettra de supprimer

l'exploitation de l'homme par l'homme et fera profiter chacun du travail de tous.

Parce qu'il est l'incarnation exacerbée de la soif du profit capitaliste,

l'impérialisme fait servir la concentration industrielle, l'économie dirigée et

l'organisation internationale de la production aux pires fins réactionnaires. Seule

la révolution prolétarienne peut briser le cercle infernal des crises et des

guerres ; seul le socialisme, en organisant à l'échelle internationale la production,

la consommation et le circuit des richesses, peut supprimer la cause des guerres ;

seule la révolution mondiale, en brisant le joug de l'impérialisme peut mettre fin

à l'oppression nationale, par les États unis socialistes du monde. C'est pourquoi

les révolutionnaires, tout en soutenant les justes revendications nationales des

peuples opprimés, n'oublient pas un seul instant qu'il n'y a de solution à la

question nationale que par la révolution prolétarienne internationale.

4. Ainsi les revendications nationales prennent à l'époque de l'impérialisme une

signification nouvelle.

D'une part, dans les pays arriérés (colonies, semi-colonies), les revendications

anti-impérialistes et anticapitalistes viennent se fondre avec les revendications

agraires, démocratiques et nationales aux tâches de la révolution prolétarienne.

Commencée sous la direction de la bourgeoisie, avec des objectifs nationaux et

démocratiques, la lutte révolutionnaire dans les pays coloniaux ne peut être

menée jusqu'à sa conclusion logique que sous la conduite du parti

révolutionnaire du prolétariat, par la démocratie soviétique, et comme un

maillon dans la chaîne de la révolution prolétarienne mondiale : socialement

et historiquement, la lutte révolutionnaire prend ainsi un caractère per-

manent qui lie indissolublement toute lutte révolutionnaire à la lutte

révolutionnaire du prolétariat des grands pays capitalistes pour le pouvoir.

D'autre part, des rapports particuliers de vassalité se sont créés au cours des

dernières vingt années entre pays capitalistes exportateurs de capitaux et

pays capitalistes importateurs de capitaux. D'un côté les nations de l'Europe

centrale et de l'Amérique latine ont vu leur économie dominée par les grands

trusts internationaux, leur bourgeoisie petite et moyenne ruinée au bénéfice

du capital financier étranger avec l'aide active et intéressée des banquiers de

la grande bourgeoisie nationale, leur vie politique réduite à des heurts violents

entre des pantins de tel ou tel impérialisme. D'un autre côté, pour faciliter sa

domination, pour jeter quelques miettes aux bourgeoisies vassalisées, les

grandes puissances, au travers de remaniements de frontières, de découpages

absurdes de la carte des continents, ont remis à d'impuissantes bourgeoisies

érigées en nations le soin de dominer et d'opprimer les nations les plus faibles

et les plus arriérées économiquement ; ainsi, la « prison des peuples » a été

partagée en une série de cachots étroits et obscurs où les Tchèques ont brimé

les Slovaques, les Polonais, les Ukrainiens, les Serbes, les Croates.

La révolution qu'apporte sur ce point « l'ordre nouveau » hitlérien, c'est

l'élévation au rôle de garde-chiourme au service de l'Allemagne, des nations

économiquement les plus arriérées de l'Europe, la Slovaquie, la Croatie, la

Hongrie, la Finlande, la Bulgarie. Mais cette promotion de pays agraires au rang

de puissance dissimule mal la domination absolue des trusts et banques

allemands sur tout le centre et l'est de l'Europe, de même que les phrases sur la

solidarité interaméricaine ne peuvent cacher l'exploitation éhontée à laquelle le

capitalisme américain, ayant éliminé un à un ses rivaux, soumet aujourd'hui la

main-d’œuvre et les richesses de l'Amérique latine.

Enfin, au travers de ces guerres, des nations, qui étaient des puissances

impérialistes, se trouvent à leur tour soumises à la domination de quelques

grandes puissances mondiales dont le nombre va sans cesse diminuant. Au

lendemain de la guerre 1914-1918, les grandes puissances victorieuses

s'efforçaient de réduire à un état de sujétion politique et économique

l'ancienne Autriche-Hongrie morcelée, l'Allemagne et l'Italie, par le jeu

complexe des annexions, des traités, des dettes de guerre et des grands

emprunts internationaux. La France elle-même, d'une position de premier

plan parmi les alliés, se trouvait peu à peu refoulée au rang de puissance

secondaire. La nouvelle guerre impérialiste a accéléré ce processus : elle a

définitivement réduit l'Italie au rang de vassale, mis fin au rôle de la France

comme puissance impérialiste de premier plan, arraché définitivement à

l'Angleterre sa domination sur le marché mondial. Ainsi, non seulement le

prolétariat et la petite paysannerie du monde entier se trouvent soumis à la

domination d'un petit nombre de monopoles internationaux, mais encore les

petite et moyenne bourgeoisies se trouvent ruinées au profit du grand capital

étranger.

5. L'impérialisme, tout en brisant les cadres nationaux de la production en

ouvrant la voie à une organisation internationale des échanges et de la

consommation, multiplie prodigieusement l'oppression nationale. Un

nombre énorme de petites nations, ainsi que de grands pays coloniaux, sont

soumis à vassalisation plus ou moins ouverte. Les pays même qui conservent

une indépendance nationale sont soumis à une dictature économique

impitoyable ; leur agriculture, leur industrie, leur commerce, leurs finances

publiques et privées, assujettis au contrôle implacable des trusts et des

banques américains, japonais ou allemands. Loin de jeter les bases d'une

communauté internationale des peuples, l'impérialisme exaspère les haines

nationales et le chauvinisme, dresse les populations paysannes contre celles

des villes, fait remonter à la surface les préjugés les plus monstrueux, les

sentiments les plus abjects, dresse les uns contre les autres des peuples

également opprimés qui espèrent trouver quelque soulagement à leur

propre esclavage en soumettant leur voisin à une oppression plus sauvage

encore.

La petite bourgeoisie des villes et des campagnes et, avec elle, la moyenne

bourgeoisie, ruinées et spoliées par les grands monopoles internationaux,

chassées des carrières libérales et administratives par la montée des

démagogues et des aventuriers prêts à se vendre au plus offrant, se lèvent

pour réclamer le retour de leur splendeur ancienne, la liquidation des

monopoles, le maintien de leurs privilèges, la lutte contre le capital financier

international pour la défense de la nation. Ainsi la renaissance du

nationalisme est étroitement liée au profond mouvement social qui dresse

les masses petites-bourgeoises contre l'ordre capitaliste, au nom du

capitalisme lui-même. Révolutionnaire en tant qu'il vise au renversement de

l'ordre existant, ce mouvement est réactionnaire par les objectifs utopiques

qu'il se fixe. Incapable socialement de promouvoir une solution propre à la

crise du capitalisme, la petite bourgeoisie doit, ou bien se rallier au grand

capital contre le prolétariat, et constituer la troupe de choc de la contre-

révolution, ou se ranger aux côtés du prolétariat dans la lutte des ouvriers et

des paysans pour le pouvoir et le socialisme. En soi, le mouvement national

n'est ni progressiste ni réactionnaire : il ne deviendra l'un ou l'autre qu'en

fonction de la classe à laquelle se ralliera la petite bourgeoisie : réactionnaire

si, aux côtés du grand capital, elle se fait, contre le prolétariat, l'instrument de

défense et conquête de l'impérialisme ; progressiste, si elle lutte aux côtés du

prolétariat, pour la suppression de l'exploitation capitaliste et pour le

socialisme.

6. L'impérialisme permettant de moins en moins de dissimuler cette domination

sous le voile pudique du libéralisme, la force des armes apparaît de plus en plus

ouvertement

comme

l'instrument

de

régularisation

des

relations

économiques. Dans les pays impérialistes vassalisés, le capital financier ne

résiste pourtant pas à lutter pour reprendre sa place sur le marché mondial. Il

se doit de susciter dans les masses un mouvement de chauvinisme exacerbé.

C'est à la petite bourgeoisie qu'il fait appel, lui promettant des miettes du festin

impérialiste si elle parvient, grâce à ses sacrifices, à restaurer sur les champs

de bataille la grandeur perdue. Aussi, le fascisme n'est pas seulement une

action préventive contre le développement du mouvement révolutionnaire

que provoque nécessairement la mise en tutelle d'un impérialisme vaincu ; il

doit encore inscrire dans son programme le rassemblement sous le drapeau

d'un impérialisme déchaîné (la Grande Allemagne, la Grande Italie, la Plus

Grande France) des classes moyennes ruinées et spoliées par la domination

des grands monopoles internationaux pour la défense des monopoles

nationaux menacés d'absorption.

L'une des tâches essentielles du mouvement révolutionnaire en face de la

réaction autoritaire est de rompre le bloc de la petite bourgeoisie avec la

grande bourgeoisie impérialiste de son propre pays, en mettant en avant des

revendications révolutionnaires qui frappent à la fois le capital financier

étranger et le grand capital national (nationalisation des industries clefs et

des banques) ; dans les pays arriérés, il faut lier à ces revendications celle de

la révolution agraire afin de rompre le bloc de la petite bourgeoisie des villes

et des champs avec les grands propriétaires fonciers.

7. L'exacerbation du sentiment national a des conséquences extrêmement diverses

sur le terrain idéologique. Elles oscillent entre une réaction fondamentalement

saine contre la suppression de la vie politique, contre la mercantilisation de la

culture, et un messianisme raciste, destiné à justifier par une pseudo-philosophie

la domination de quelques puissances financières « élues ».

Seul le socialisme, en jetant les bases d'un nouveau progrès matériel, pourra

préparer un nouvel essor intellectuel de l'humanité ; seul il assurera la libre

administration des peuples en fonction de leurs traditions linguistiques et

ethniques, dans le cadre d'une organisation générale du monde qui n'admettra

ni opprimés ni oppresseurs ; seul il permettra le libre épanouissement des

cultures et des traditions populaires dans le cadre d'un nouvel essor intellectuel

de l'humanité et sollicitera de chaque peuple son apport original à l'élaboration

d'une civilisation humaine à caractère universel.

8. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes reste la formule centrale de la

politique bolcheviste sur la question nationale. À l'impérialisme allemand et au

découpage arbitraire par l'hitlérisme de la carte de l'Europe, comme au plan

churchillo-gaulliste de dépècement de l'Allemagne, les révolutionnaires

opposent la formule démocratique de la libre détermination des peuples.

Mais cette formule reste une banalité creuse si son contenu social n'est pas

précisé de la façon la plus claire. Aussi ne faut-il jamais perdre de vue les

précisions suivantes :

a) Aucune liberté ne saurait être fondée sur l'oppression : « un peuple qui en

opprime un autre ne saurait être un peuple libre ». Cela signifie, en Hongrie,

en Bulgarie, le soutien total des minorités nationales opprimées. Cela signifie

qu'en Serbie, dans les rangs des Tchetniki, les révolutionnaires inscrivent sur

leur drapeau, non la lutte pour la plus grande Yougoslavie, mais la lutte pour

une libre fédération balkanique. Cela signifie qu'en France, en Belgique, en

Hollande, la lutte pour les revendications nationales ne saurait être séparée

d'un soutien intégral à la lutte des peuples coloniaux contre l'impérialisme ;

b) L’indépendance politique des peuples est un leurre si elle ne repose pas sur

l'indépendance économique ; le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes

implique donc nécessairement la nationalisation des banques et des trusts, le

monopole du commerce extérieur. Ces mesures impliquent que le pouvoir

politique réel soit arraché aux agents des trusts. Elle implique donc la

liquidation totale du système d'exploitation capitaliste, quelle que soit la

nationalité ou la race des exploiteurs. L'indépendance politique des peuples

ne peut être en définitive assurée qu'au travers de la révolution socialiste et

la prise du pouvoir par le prolétariat ;

c) la lutte pour l'indépendance économique ne saurait aucunement signifier la

lutte pour un impossible isolement politique. Le développement des forces

productives a fait de la production et de la distribution des richesses un

processus international. L'expérience des dernières années démontre

abondamment que l'autarcie est un phénomène de régression économique.

Plus un pays est géographiquement limité (Autriche), plus il est écono-

miquement arriéré (pays balkaniques), plus un nationalisme économique

serait dénué de sens. C'est pourquoi le droit des peuples à disposer d'eux-

mêmes est un non-sens s'il n'est pas lié à la lutte pour l'expropriation

internationale des capitalistes, à la lutte pour la révolution prolétarienne

mondiale.

9. Les révolutionnaires marxistes ne sauraient donc négliger les revendications

nationales justifiées des masses, ni les opposer au programme essentiellement

internationaliste de la révolution prolétarienne. La IVe Internationale inscrit sur

son drapeau les mots d'ordre suivants :

a) États-Unis socialistes du monde, organisation internationale de l'économie

mondiale débarrassée du capitalisme ;

b) fédérations régionales (fédération balkanique, danubienne, ibérique,

indienne, etc.) créant de grandes unités politiques et administratives,

unissant des peuples différents en une communauté géographique ;

c) républiques et communautés nationales, organismes administratifs, réunis

en fédérations pour l'administration de leurs intérêts matériels. 10. Le parti révolutionnaire soutient entièrement les revendications nationales des

masses. Il fait sien tous les mots d'ordre qui visent à traduire concrètement la

formule des droits des peuples à disposer d'eux-mêmes. Droit pour le peuple

polonais, pour le peuple tchèque, pour les peuples hollandais, français, belge,

serbe, de s'organiser en un État pleinement indépendant et souverain, mais aussi

droit pour le peuple alsacien-lorrain, pour le peuple luxembourgeois, pour le

peuple ukrainien, pour le peuple croate, pour les peuples de Transylvanie et de

Macédoine de choisir, par un plébiscite librement organisé, l'État auquel ils

veulent se rattacher et de déterminer eux-mêmes les liens qui les y

rattacheront et le degré de leur autonomie,

Droit pour toutes les communautés linguistiques (Bretons ou Basques,

Flamands ou Wallons, Ukrainiens ou Albanais) à s'administrer, à rendre la

justice, à recevoir l'enseignement, y compris l'enseignement supérieur, dans

leur langue.

Immédiatement : évacuation de tous les territoires occupés par l'armée

italienne, allemande, hongroise ou par la Gestapo.

Suppression des indemnités d'occupation, des réquisitions militaires de

produits industriels, de main-d’œuvre.

Droit pour tous les pays d'Europe d'organiser leur économie en fonction des

besoins de paix du continent. Libération immédiate de tous les prisonniers de

guerre et de tous les prisonniers ou déportés politiques.

Suppression de toutes les mesures raciales ou antisémites.

L'ensemble de ces revendications, chaque peuple de l'Europe l'oppose aussi

bien à sa propre bourgeoisie et à l'impérialisme anglo-américain qu'à

l'impérialisme allemand.

Les révolutionnaires savent que ces revendications ne sont en elles-mêmes

ni réactionnaires ni progressistes. Ce sont des revendications formelles qui

reçoivent toute leur valeur du contenu de classe qui les emplit. Il importe

donc de lier indissolublement ces revendications aux revendications du

prolétariat et à la perspective de la révolution socialiste. Il faut, dans

l'immédiat, lier les revendications démocratiques des ouvriers, des paysans

et des petits-bourgeois (lutte pour le pain, salaires, pouvoir d'achat,

ravitaillement). Il faut montrer que seule la lutte de classe du prolétariat,

l'action des masses disciplinées, couronnée par la grève, peut permettre de

frapper efficacement la machine de guerre de l'impérialisme. Il faut

organiser les masses petites-bourgeoises autour du prolétariat (réseau de

sympathisants sur la base du travail, du village, des quartiers ; embryons de

comités de masse).

11. La lutte pour un État national indépendant et pour un gouvernement national

n'a pas de sens si on ne précise pas le contenu de classe de cet État et les bases

sociales de ce gouvernement. Tel qu'il est mis en avant par la radio de Londres

et par l'Internationale communiste, ce mot d'ordre n'a pas d'autre sens que le

retour en place des politiciens sans situation et des généraux sans armée

rassemblés à Londres.

C'est le retour à la Pologne des colonels antisémites et anti-ukrainiens. C'est le

retour à la Tchécoslovaquie de Benès, gendarme présomptueux et impuissant

de l'Europe centrale, à la Belgique du renégat Spaak, à la Hollande de la reine

Wilhelmine et de la Royal Deutsch, à la Norvège du roi Haakon et des

armateurs, à la Yougoslavie du roi Pierre et des mines de Bor, à la Grèce du

roi Georges et de la banque Hambre. C'est le retour à la France d'Herriot, de

Paul Reynaud et des généraux monarchistes.

Sous sa forme stalinienne, ce mot d'ordre ne signifie pas autre chose qu'un

gouvernement de front populaire élargi à droite, un gouvernement auquel

les dirigeants ouvriers participent pour sauvegarder les intérêts du grand

capital et des grands monopoles internationaux contre la classe ouvrière et

les classes moyennes.

Mettre en avant le mot d'ordre de l'indépendance, sans préciser son contenu

social, c'est perdre de vue que la paix impérialiste pourra peut-être restaurer

dans leur indépendance formelle la plupart des pays d'Europe, mais qu'elle

les soumettra à coup sûr à la pire des exploitations économiques. Le mot

d'ordre d'un gouvernement national bourgeois ne peut aboutir qu'à hisser

au pouvoir une clique au service d'un impérialisme vainqueur.

Il ne peut y avoir de gouvernement national indépendant que le

gouvernement des comités d'ouvriers et de paysans dans le cadre des États-

Unis socialistes d'Europe. Si le parti du prolétariat défend aujourd'hui le

droit des peuples, il sait aussi que, de 1789 à 1918, tous les pays d'Europe

ont accompli leur révolution nationale ; la tâche n'est donc plus de forger la

nation mais de préserver les droits de la nation dans le cadre d'une

organisation internationale du monde. Cette tâche est celle de la révolution

prolétarienne ; c'est pourquoi, seule, elle peut donner à chaque pays un

gouvernement véritablement national.

12. Ces considérations n'épuisent pourtant pas les problèmes nationaux de

l'Europe actuelle. Elles n'ont au contraire de valeur que pour définir une

perspective lointaine qui échappe totalement au regard des masses.

Dans l'immédiat, ce sont les nécessités de la guerre qui décident de l'attitude

de l'impérialisme allemand : c'est en fonction des sacrifices que la guerre

implique pour les masses que celles-ci se dressent d'abord contre

l'oppression hitlérienne. Les nécessités de la guerre n'ont pas permis une intégration progressive de

l'appareil économique allemand des pays occupés dans la structure de

l'impérialisme allemand. Elles ont imposé au contraire le pillage pur et simple,

la mise en coupe réglée de l'industrie et de l'agriculture. Les conséquences sont

d'une part la disette généralisée, d'autre part une perte de substance

économique, une désorganisation de l'appareil de production qui entraîne le

chômage, la hausse des prix et, d'une façon générale, une diminution

catastrophique du niveau de vie des masses urbaines ouvrières et petites-

bourgeoises.

En même temps, les nécessités économiques et militaires imposent un

contrôle absolu de la vie politique des pays occupés. Une répression

impitoyable devient le seul mode de gouvernement possible en face d'une

population que les difficultés matérielles croissantes rendent de jour en jour

plus hostile.

Bien que cette oppression soit destinée à prendre des formes plus directes

en cas de victoire hitlérienne, elle n'en est pas moins un phénomène très

réel. Elle est d'autant plus cruellement ressentie par les masses que celles-

ci voient en elle l'image anticipée de la « Nouvelle Europe » hitlérienne.

Devant la montée du mécontentement des masses, l'appareil d'État des

différents pays capitalistes d'Europe, profondément ébranlé par les défaites

militaires, ne peut que se sentir impuissant ; c'est en définitive aux

baïonnettes allemandes que les différentes bourgeoisies d'Europe doivent

demander protection contre la révolution. L'appareil de répression

hitlérien devient aussi la pièce maîtresse de l'ordre bourgeois en Europe.

Même ceux des capitalistes qui, en vertu d'intérêts économiques très précis,

aspirent à la victoire anglo-saxonne, comprennent que celle-ci ne pourra

intervenir qu'à travers une période de chaos qui rendrait possible une

irruption des masses sur la scène politique, doivent s'en remettre à Hitler

du souci de les protéger dans l'immédiat contre une telle éventualité.

Inversement, les différents appareils d'État bourgeois de l'Europe centrale

apparaissent comme les garants de la continuité de l'exploitation

capitaliste, comme les mainteneurs de l'ordre impérialiste, prêts à passer

le pouvoir réel à l'une ou l'autre des grandes puissances et jouant le rôle de

gendarme aussi longtemps que la décision militaire n'aura pas désigné le

maître auquel ils doivent remettre le droit d'exploiter leur peuple.

Aussi, la tâche des révolutionnaires en Europe est-elle de lier

indissolublement, dans chaque pays, la lutte pour le renversement de

l'appareil d'État bourgeois national et l'expropriation de leur propre

bourgeoisie à la lutte pour le renversement de l'appareil de répression

hitlérien en tant que clé de voûte de l'oppression impérialiste en Europe. 13. Dans toute l'Europe, on assiste à une offensive économique du capital

financier allemand (importation de capitaux, fusion de sociétés, prises de

participation, etc.). Cette vassalisation économique ne signifie pourtant en

aucun cas l'expropriation du capital national, la destruction du système

capitaliste et des impérialismes secondaires. L'impérialisme allemand vise

maintenant à fondre les entreprises des différents pays au sein des

entreprises allemandes, à noyer les participations indigènes dans les

participations allemandes, à absorber financièrement les trusts, les cartels et

banques nationaux. Il vise à briser l'hégémonie des différents capitalismes

dans leur secteur propre, mais non à porter atteinte aux droits du capital.

Tous les pays d'Europe n'en gardent pas moins leur structure économique

basée sur la prépondérance de plus en plus ouverte du capital financier et la

préoccupation du maintien et de l'élargissement des investissements

coloniaux (Transsaharien, boucle du Niger par la France, Compagnie de l'Est

pour la Hollande, etc.).

En France, malgré toute la démagogie dont se pare aujourd'hui les partis

bourgeois, la mainmise du capital financier sur l'économie reste incontestée :

Beaudoin, Pucheu ou Gibrat, hommes des grands intérêts économiques, se

succèdent au pouvoir. La banque Worms, après avoir, le 13 décembre, chassé

Laval du pouvoir, l'y rappelle avant de lui préparer un successeur. De l'aveu

du maréchal Pétain lui-même, ce sont les trusts qui dominent les comités

d'organisation industrielle et en font autant d'instruments contre le petit et

moyen patronat. Ce sont eux encore qui contrôlent l'appareil du

ravitaillement et s'en servent comme couverture pour l'organisation du

marché clandestin.

Dans le même temps, le capital anglo-saxon procède à des investissements

dans toutes les entreprises (Syrie, Afrique, pour la France) qui sont à la portée

de sa main, rachète des actions et montre la même avidité dans l'exploitation

des Arabes et des Noirs que le capital allemand dans l'exploitation de

l'Europe. Ainsi, en dépit de la violence de la lutte que se livrent entre elles les

différentes fractions de la bourgeoisie, elles sont unanimes dans leur volonté

de préserver et de restaurer dans leur splendeur passée l'exploitation des

masses européennes et africaines,

14. Préoccupées avant tout de leur sort immédiat, les masses ne s'attachent guère

au contenu impérialiste fondamental du programme des différents clans

bourgeois. Elles tendraient même à faire leurs les préoccupations impérialistes

dans la mesure où l'importation des denrées coloniales leur paraît susceptible

d'apporter une solution au problème du ravitaillement. Mais les faits de chaque

jour démontrent que le problème des relations économiques avec l'Afrique et

l'Asie est avant tout un problème politique et qu'il ne comporte pas d'autre

solution que l'établissement, entre l'Europe et les autres continents, de

relations fondées sur l'égalité économique.

L'Afrique et l'Asie ne pourront vraiment apporter une contribution au

ravitaillement de l'Europe qu'à partir du moment où elles seront libérées de

l'oppression impérialiste et recevront une aide désintéressée des pays

économiquement plus avancés et pourront mettre les richesses matérielles de

leurs territoires vierges en exploitation au service de l'humanité toute entière

et non plus au profit de quelques barons de la banque. C'est pourquoi

l'indépendance des pays coloniaux et le soutien de leur lutte contre

l'impérialisme sont des nécessités absolues pour le prolétariat de France, de

Belgique, de Hollande et de l'Europe tout entière.

D'une façon générale, la tâche des révolutionnaires est de montrer que

l'oppression nationale n'est pas le fait de la brutalité raciale ou d'une perversité

doctrinale mais l'essence même du capitalisme à l'époque impérialiste. Il faut

mettre en parallèle l'oppression hitlérienne en Europe et l'oppression

colonialiste dans les colonies françaises, belges, hollandaises, anglaises, amé-

ricaines. Il faut rappeler comment la bourgeoisie polonaise, tchèque, serbe, a

brisé et exploité les paysans ukrainiens, slovaques, croates. Il faut montrer

aussi comment les capitalistes des différents pays, tout en proclamant leurs

sentiments nationaux, profitent des miettes que jette l'impérialisme allemand,

comment ils vivent et subsistent politiquement et économiquement de la

guerre impérialiste.

15. Dans les différents pays occupés, la bourgeoisie cherche avant tout à trouver les

voies et moyens qui lui permettront de maintenir et d'élargir sa part de profit

propre à restaurer sa grandeur impérialiste dans toute sa gloire passée. Tous

les courants et toutes les fractions poursuivent le même but par des moyens

différents, depuis le maquignonnage avec les grands trusts et cartels allemands

jusqu'à la résistance par les armes. Dans chaque pays, les différentes fractions

de la bourgeoisie nationale couvrent pudiquement leur politique du voile de

l'intérêt national : en réalité, elles ne veulent qu'assurer la plus grande part

possible de la plus-value que sue « leur » prolétariat. Seule, pourtant, la

fraction de la bourgeoisie rassemblée autour du gouvernement fantôme de

Londres, qui paraît mener la lutte la plus vigoureuse contre l'impérialisme

allemand, poursuivant la lutte militaire, trouve un écho parmi les masses

petites-bourgeoises et ouvrières. Le contenu réel des gouvernements de

Londres est exprimé par les liens profonds qui unissent un grand nombre

d'entreprises industrielles et financières belges, françaises, polonaises,

norvégiennes aux trusts et banques britanniques. Il faut dénoncer

impitoyablement ce contenu réel du nationalisme de Radio-Londres ; il faut

utiliser chaque fait précis, chaque déclaration, pour une polémique

impitoyable contre les agents du capitalisme britannique. Les masses ne se

font, à vrai dire, aucune illusion sur ce que représente le nationalisme de

Radio-Londres. En réalité, en l'absence de partis prolétariens qui prennent

dans chaque pays leur volonté de lutte dans le sens de lutte de classe

indépendante, elles tendent à voir dans les démocraties l'instrument

immédiat de leur libération : elles inclinent par là-même à fermer les yeux

sur le caractère impérialiste de la guerre de Londres et de Washington. Aussi

faut-il inlassablement dénoncer, en partant des faits, le contenu réel de la

guerre menée par les Anglo-Saxons.

Il faut dénoncer les tentatives d'expansion anglaise aux dépens des pays alliés

neutres. Il faut rappeler la sanglante carrière d'oppression de l'impérialisme

anglais en Afrique et aux Indes. Il faut, dans notre propagande, donner une large

place au développement de la lutte du peuple hindou pour sa libération. Il faut

aussi rappeler par quelles méthodes de corruption et de chantage

l'impérialisme anglais s'est efforcé de maintenir sa domination sur l'Europe en

dressant les peuples les uns contre les autres.

Il faut de même accumuler les faits pour démontrer comment la « grande

démocratie » nord-américaine procède à l'invasion financière de l'Amérique

du Sud et de l'Empire britannique. Il faut montrer comment, dans les pays de

l'Amérique latine en particulier, cette pénétration s'accompagne d'une

liquidation progressive des institutions démocratiques.

Il faut inlassablement expliquer que les alliés véritables des peuples opprimés

de l'Europe, ce sont les grévistes anglais et américains, ce sont les peuples de

l'Inde et de la Chine, luttant pour leur liberté, ce sont tous ceux qui mènent à

travers le monde la lutte de classes pour le renversement de l'impérialisme

anglais et américain ; comme ce sont aussi les ouvriers et les paysans de

l'URSS combattant pour la défense du premier État ouvrier.

16. Mais les liens matériels qui unissent les différentes bourgeoisies

européennes à l'impérialisme britannique n'épuisent pas tout le contenu

des cliques nationalistes réfugiées à Londres. Celles-ci sont en effet divisées

en multiples sous-courants et tendances qui se livrent entre eux une lutte

extrêmement violente. Non seulement les antagonismes de pays à pays

hérités de Versailles subsistent, mais encore les oppositions de politiques

et de perspectives prennent, en un cercle restreint, un caractère

extrêmement violent ; d'une part l'émigration englobe des gens venus de

tous les horizons politiques, depuis l'extrême-droite réactionnaire et

bonapartiste jusqu'au socialisme de gauche, d'autre part, les nationalistes

convaincus s'opposent aux impératifs de l'impérialisme anglais et à ceux,

chaque jour plus nombreux, de l'impérialisme yankee.

Il faut bien comprendre que ces divisions mêmes de la bourgeoisie

constituent une des faiblesses essentielles du nationalisme de Londres.

Même en cas d'une victoire alliée, les différentes bourgeoisies seraient

incapables pour une longue période de se présenter aux masses avec un

programme intérieur et extérieur cohérent et de rassembler les forces de la

petite bourgeoisie contre la classe ouvrière autour d'un programme de

l'impérialisme.

Seul un échec total du prolétariat révolutionnaire pourrait permettre aux

différentes bourgeoisies d'utiliser le mouvement national des masses pour

l'instauration d'un État autoritaire.

Mais l'État autoritaire n'a de sens que comme instrument de la lutte de la

bourgeoisie pour la domination du marché impérialiste ; dans la mesure

même où une solution impérialiste de la guerre ne peut signifier que le

partage du monde de puissances privilégiées, la liquidation des

impérialismes secondaires et, à plus forte raison, la vassalisation totale des

petites nations, tout développement national dans un sens autoritaire et

contre-révolutionnaire

sera

frappé

nécessairement

de

la

même

impuissance dont sont frappés actuellement les mouvements surgis dans

l'Europe à l'imitation du national-socialisme.

17. Le mouvement national a, en Europe, un caractère fondamentalement différent

de celui du nationalisme réactionnaire et impérialiste de Londres ; il est une

des forces fondamentales qui préparent et mûrissent en Europe la crise

révolutionnaire. Au stade actuel, c'est tout naturellement contre la

domination en Europe du capital financier allemand et de la Gestapo que se

tourne la rage de la petite et moyenne bourgeoisie. Le mouvement national

des masses, loin d'avoir des racines strictement nationalistes, plonge dans

l'une des contradictions les plus fondamentales du système capitaliste à

l'époque impérialiste ; il est avant tout la manifestation, sous la forme du

nationalisme, de la radicalisation de la petite bourgeoisie, une expression

nouvelle de la révolte des classes moyennes contre le grand capital

financier.

D'autre part, en l'absence d'un parti révolutionnaire enraciné dans les

masses, il a fourni un premier axe de regroupement à la classe ouvrière

politiquement et organisationnellement disloquée par l'effondrement de

l'appareil d'État des démocraties auxquelles les bureaucraties politiques et

syndicales avaient lié le sort de la classe ouvrière. Le prolétariat a vu ses

organisations brisées, ses militants pourchassés ; la victoire de l'hitlérisme

l'a trouvé politiquement désorganisé et désorienté. Aussi est-ce la petite

bourgeoisie qui s'est trouvée précipitée au premier rang de la lutte contre

l'impérialisme allemand. Le développement du mouvement national a ainsi

constitué à travers toute l'Europe la première vague annonciatrice d'une

nouvelle montée révolutionnaire — première vague derrière laquelle se

rassemblent les forces d'une nouvelle vague prolétarienne. Le mouvement

ouvrier s'est mis à nouveau en marche et, bien que ses premiers pas se soient

effectués sous le drapeau périmé du nationalisme, ce nouveau départ ouvrier

constitue un fait entièrement progressif.

D'une façon générale, en dépit du caractère réactionnaire des revendications,

le mouvement national peut jouer un rôle progressiste dans la crise

révolutionnaire qui se prépare, en tant qu'il lancera les masses profondes de

la population dans l'arène politique, les dressant pratiquement contre la

domination de l'impérialisme. La caractéristique des grandes crises

historiques c'est en effet précisément de lancer dans la lutte contre l'ordre

existant ceux-là mêmes qui, la veille encore, participaient à l'exploitation des

masses ceux qui, nouveaux venus dans la lutte contre le régime, fournissent

les effectifs de la première vague de la révolution.

Si par contre le prolétariat, au travers du mouvement national, perd la

claire conscience de ses buts historiques propres, il constituera alors

un pas en arrière, une menace terrible pour la révolution ; faute d'un

prolétariat conscient, la crise se dénouera, une fois de plus, d'une façon

contre-révolutionnaire ; mais il importe d'avoir toujours présent à l'esprit et

d'expliquer que seule la classe ouvrière est capable d'apporter, au travers de

la prise du pouvoir et de la dictature du prolétariat, une solution progressive

à la crise où le capitalisme a précipité l'humanité ; il faut aussi comprendre

que le mouvement national des masses est, dans la période actuelle, un des

leviers les plus efficaces pour le renversement du capitalisme.

18. Précisément parce qu'il est, socialement et politiquement, d'une essence

petite-bourgeoise, le mouvement national peut ouvrir la voie à la révolution

prolétarienne ou à la contre-révolution impérialiste et autoritaire. Il dépend

avant tout d'une juste tactique de la classe ouvrière que les classes moyennes

se rangent sous le drapeau du socialisme ou sous le drapeau de la réaction

capitaliste. L'échec de l'avant-garde ouvrière serait d'autant moins

pardonnable que le rapport des forces entre la bourgeoisie, les classes

moyennes et le prolétariat, après trois années de guerre impérialiste, évolue

entièrement en faveur du prolétariat. Certes, il varie d'un pays à l'autre,

suivant leur structure économique et leur position géographique : la Belgique,

la Hollande, la Norvège et plus encore la France, en raison de leur proximité

du front anglo-saxon, de leur dépendance économique à l'égard des trusts et

des banques anglais, du poids social de leur bourgeoisie et du caractère

impérialiste de leur structure économique, représentent l'aile droite

réactionnaire du mouvement national, celle où les chances de triomphe de

l'impérialisme sont sérieuses. Par contre, la Tchécoslovaquie, la Pologne, la

Serbie représentent l'aile gauche ; la faiblesse relative de la bourgeoisie dans

ces pays, l'importance de la question agraire, la proximité de l'URSS, sont

autant de facteurs qui accentuent le caractère révolutionnaire du mouvement

national dans ces pays. Mais on ne saurait séparer le mouvement national des

pays de l'Ouest européen de celui des pays de l'Est ; le trait essentiel du

mouvement national en Europe, c'est qu'il est dirigé contre un seul et même

ennemi, qu'il constitue un tout indissoluble, que la lutte du peuple tchèque ou

polonais pour des objectifs révolutionnaires sera un facteur puissant de

radicalisation de la petite bourgeoisie en France ou en Belgique. De même, on

ne peut pas séparer la lutte des masses de France ou de Belgique de celle des

masses du Proche-Orient ou de l'Inde, de celle des peuples coloniaux en

général. La tâche des révolutionnaires, c'est précisément, en montrant la

solidarité qui existe entre tous les peuples exploités, de souder étroitement

le mouvement national des peuples coloniaux avec celui des pays

capitalistes et de donner ainsi à la résistance nationale un contenu vraiment

anti-impérialiste et anticapitaliste.

19 L'impérialisme anglo-américain s'efforce d'exploiter à son profit le mouvement

national des masses opprimées de l'Europe, mais la capacité effective à l'utiliser

dépend avant tout du développement du rapport des forces militaires,

économiques et morales dans les deux camps impérialistes en présence. Or,

précisément, le trait fondamental de la situation internationale, c'est, quels que

puissent être les succès remportés sur l'un ou l'autre front, l'impuissance de

l'un ou de l'autre des belligérants à anéantir l'adversaire, c'est encore

l'épuisement grandissant de l'appareil militaire, de l'appareil de production et

de transport, le lent affaiblissement du moral des troupes et de l'arrière. Pour

l'impérialisme anglo-saxon, la conséquence la plus immédiate de cette

impuissance est l'incapacité de créer dans l'immédiat un second front qui seul

pourrait constituer un levier pour la réalisation effective de l'union sacrée des

masses européennes avec l'impérialisme anglo-américain.

Même au cas où, finalement, l'impérialisme anglo-saxon parviendrait à

prendre l'offensive et à remporter la victoire, il ne pourrait y parvenir

qu'après avoir à ce point épuisé ses possibilités de production et de transport,

qu'il lui serait difficile, pour une longue période, d'apporter une solution

concrète aux aspirations des masses et que celles-ci, une fois mises en

mouvement par lui, se retourneraient contre sa domination.

En définitive, plus la guerre se prolonge, plus les possibilités progressives de

l'impérialisme iront en s'amenuisant, plus au contraire le mouvement des

masses prendra un contenu révolutionnaire et, par conséquent, le rapport des

forces à l'intérieur du mouvement national évoluera en faveur du prolétariat.

D'autre part, la raréfaction croissante des denrées alimentaires prépare des

explosions violentes de colère populaire, la révolte des pauvres et des

affamés, non seulement contre les réquisitions effectuées par l'armée

hitlérienne mais encore contre les accapareurs, les spéculateurs, les

prévaricateurs et les repus ; ainsi tend à s'introduire dans le mouvement

national une première distinction sociale. La hausse continuelle des prix in-

dustriels, la raréfaction des produits fabriqués, tendent à souder aux masses

urbaines les masses profondes de la petite paysannerie. L'avilissement des

salaires, la dureté de plus en plus effroyable des conditions de travail, tendent

à déplacer la lutte vers le lieu de travail. Le transfert de la main-d’œuvre

nationale dans les usines allemandes tend à prouver que seules, les méthodes

de lutte du prolétariat contre l'oppression nationale peuvent être efficaces

parce que seul il peut, en toute circonstance et en tout lieu, livrer combat à

l'impérialisme sur le terrain où celui-ci l'a poussé. Il tend encore à déplacer

l'axe de la lutte vers l'Allemagne même ; en se liant à la révolution allemande,

le mouvement national perdra ainsi son caractère réactionnaire pour se

charger d'un contenu révolutionnaire profond.

Pour toutes ces raisons, le rapport des forces entre les classes moyennes, la

bourgeoisie et le prolétariat au sein du mouvement national a tendance à se

modifier dès maintenant en faveur du prolétariat. Aussi, tout en faisant

entièrement siennes les revendications nationales des masses, tout en

participant au premier rang à la lutte pour la défense de ces revendications,

l'avant-garde révolutionnaire doit savoir lier cette lutte à la lutte pour les

revendications économiques. Elle doit savoir approfondir sans cesse le contenu

de la lutte, placer au premier rang de la lutte nationale la fraternisation avec les

ouvriers, les paysans et les soldats allemands. Elle doit inlassablement

expliquer que seule la révolution prolétarienne peut apporter effectivement

aux masses le pain, la paix et la liberté.

20. En l'absence de partis prolétariens profondément enracinés dans les masses, le

rôle des différentes bourgeoisies européennes a eu pour conséquence, non le

triomphe de la révolution mais celui de la contre-révolution fasciste.

Désorganisé et désorienté, durement frappé par la misère et le chômage, le

prolétariat n'a pu se regrouper que dans le sillage du mouvement national de

la petite bourgeoisie. Les propres tentatives légales ou illégales de

regroupement se sont d'abord effectuées en fonction des préoccupations

nationales. Mais, très vite, le mouvement ouvrier a repris, à travers l'Europe, sa

physionomie propre ; bien que le nationalisme et l'antifascisme soient restés

une des caractéristiques fondamentales, il s'est très vite orienté dans la voie

d'une action autonome de classe, menée avec les méthodes propres de la classe

ouvrière. Les grèves d'Oslo, d'Amsterdam, du Borinage, des Sudètes, du. Nord

de la France ont été autant d'indices annonciateurs d'une reprise des luttes

ouvrières. Mais la répression brutale a rejeté les masses dans l'attente.

Confusément, les masses estiment que le moment de la levée en masse contre

l'hitlérisme ne pourra venir que lorsque les armées allemandes, subissant

des échecs militaires décisifs, commenceront à se désagréger. C'est une

appréciation entièrement juste, mais elle signifie en premier lieu que la

révolution européenne ne peut sortir que d'une lutte sans merci du prolé-

tariat européen et du prolétariat allemand, en particulier, pour la défaite de

l'impérialisme allemand, comme la révolution dans les pays démocratiques

ne peut sortir que d'une lutte impitoyable contre l'oppression impérialiste

de Londres et de Washington. Les masses des pays opprimés par l'hitlérisme

doivent souhaiter et concourir à la défaite de l'impérialisme allemand, à

l'effondrement de l'armée dont les baïonnettes sont les plus sûrs garants de

la domination de la bourgeoisie dans les divers pays de l'Europe.

En préconisant la lutte pour la défaite de l'impérialisme allemand, le parti

révolutionnaire ne cesse de souligner :

a) la tactique du défaitisme révolutionnaire signifie avant tout la

continuation de la lutte de classe du prolétariat, sans égards aux

conséquences militaires de cette lutte. Toute action défaitiste qui prétend

avoir recours à d'autres moyens (attente du « débarquement », putsch,

sabotage érigé comme but en soi), toute action défaitiste dont les buts de

classe du prolétariat ne sont pas clairement définis, ne peuvent aboutir

qu'au triomphe de la pire réaction, comme on l'a vu en juin 1940 ;

b) le défaitisme révolutionnaire ne vise pas à la victoire de l'un des camps

au profit de l'autre mais à la défaite de l'impérialisme mondial ; il n'a de

sens que comme tactique internationale. Le défaitisme des masses

opprimées d'Europe doit constituer un appel permanent au défaitisme

des masses ouvrières anglo-saxonnes à l'égard de leur propre

bourgeoisie, mais cet appel ne peut être entendu que si la lutte des

peuples opprimés de l'Europe est dirigée non seulement contre

l'impérialisme allemand, que Churchill et Roosevelt prétendent aussi

combattre, mais aussi par chaque peuple d'Europe contre sa propre

bourgeoisie. Faire l'union sacrée avec sa propre bourgeoisie, renforcer

l'union sacrée dans les démocraties impérialistes, c'est travailler à

remplacer l'exploitation impérialiste allemande par l'exploitation

impérialiste anglo-américaine.

21. Le nationalisme petit-bourgeois n'aurait pourtant pas survécu aux échecs

militaires successifs des puissances anglo-saxonnes et aurait été emporté par

la première montée des forces ouvrières, malgré le frein de la répression, si le

stalinisme n'avait pas entrepris, avec toute la puissance de ses moyens et du

prestige d'Octobre, de réhabiliter le nationalisme dans les rangs de la classe

ouvrière elle-même. Au moment même où la logique du développement

économique fait poindre dans la conscience de la petite bourgeoisie elle-même

l'idée d'une organisation internationale de la société, le stalinisme, pour

défendre les intérêts les plus immédiats de la bureaucratie russe, s'efforce de

répandre dans les rangs du prolétariat européen le poison du nationalisme le

plus étroit, du chauvinisme le plus abject.

C'est le devoir de toute organisation révolutionnaire de mener une lutte

idéologique impitoyable pour extirper des rangs ouvriers les préjugés

nationalistes, le désir de revanche, la haine du « boche », et toute l'idéologie

nationaliste et réactionnaire que le stalinisme s'efforce d'y accréditer.

Le nationalisme des différents partis communistes européens n'est qu'un alibi

idéologique pour justifier l'abandon de toute action prolétarienne de classe et

le recours aux méthodes de lutte purement militaires ; avec le nationalisme

emprunté à l'arsenal politique de la petite bourgeoisie, la terreur individuelle,

le sabotage sporadique, l'action de francs-tireurs isolés.

Certes, l'action de classe du prolétariat peut, dans la phase ultime de la lutte

pour le pouvoir, revêtir une forme militaire et insurrectionnelle et donc aussi

celle du sabotage, de la terreur, de l'action de partisans. Certes, il est du devoir

du prolétariat européen d'aider, par tous les moyens, y compris les moyens

militaires, à la défense de l'URSS. Mais le prolétariat ne doit pas perdre de vue

un seul instant que la lutte la plus efficace, pour sauver les conquêtes

d'Octobre, est la lutte pour le renversement du pouvoir bourgeois et la

révolution socialiste. Toute action militaire qui compromet la lutte du

prolétariat pour ses objectifs propres, qui les range sous les drapeaux d'une

fraction quelconque de la bourgeoisie mondiale, au lieu de contribuer à

l'émancipation du prolétariat, ne peut qu'aboutir au renforcement de

l'impérialisme et à une menace mortelle pour l'Union soviétique. D'autre part,

le recours à des formes de lutte militaire isolée n'est admissible que s'il peut

faire, à bref délai, basculer les rapports de forces en faveur du prolétariat, si

les masses sont mobilisées et prêtes à élargir l'action des partisans, lorsque la

bourgeoisie est en recul et le prolétariat soudé en un bloc décidé à vaincre,

lorsque l'appareil de répression de la bourgeoisie est parcouru de profondes

fissures qu'il s'agit d'approfondir. Sinon, cette forme de lutte ne peut servir

qu'à décimer l'avant-garde ouvrière, qu'à tenir hors de l'arène du combat les

larges masses ouvrières et paysannes, qu'à justifier la répression et faire le jeu

de l'ennemi.

Lorsque, dans les Balkans, le stalinisme remet entre les mains des militaires

bourgeois (Mikhaïlovitch) la direction de la lutte des masses et les prive de

tout objectif révolutionnaire, il condamne ce mouvement à n'avoir pas

d'autre signification que celle d'un front local, et sacrifie les masses

paysannes des Balkans pour les buts de guerre impérialistes de Londres ;

lorsque, dans les territoires de l'Ouest, il s'acharne à des attentats isolés

contre des soldats allemands, il ne fait que souder les rangs de l'armée

allemande autour de son commandement, les rangs du prolétariat allemand

autour du régime, et redonner à l'armée hitlérienne la cohésion qu'elle est

en train de perdre, que justifier le nationalisme allemand par un

chauvinisme borné, par un « racisme » à rebours qui voudrait faire de la race

allemande la nouvelle « race juive » de l'Europe ; lorsqu'il incite au sabotage

de la production et des récoltes, il le conçoit uniquement du point de vue de

la technique militaire et non comme une action collective de classe au

travers de laquelle on peut mobiliser le prolétariat et les paysans pauvres

contre l'État bourgeois.

La politique du stalinisme ne vise, en définitive, qu'à porter à leur

maximum les réactions nationales des masses et à ignorer leur action de

classe, à créer des groupes de francs-tireurs destinés à coopérer avec les

armées des démocraties à la création d'un deuxième front européen, et, si

les alliés continuent à s'y refuser, à s'y substituer afin de soulager le front

russe. Ce calcul est faux de la première à la dernière lettre.

Non seulement il oublie que les démocraties ne créeront pas le second

front voulu par Staline, mais uniquement leur propre second front, qu'elles

exigeront le passage sous leur contrôle de tous les groupes armés et

l'acceptation de leur discipline et de leurs buts, mais encore il veut

systématiquement ignorer que seule la révolution prolétarienne mondiale

et l'action internationale de la classe ouvrière dans ce but peut assumer

une défense effective de l'Union soviétique contre l'impérialisme mondial.

Le seul second front qui puisse faire lâcher les armes à l'impérialisme

allemand, c'est le front intérieur, c'est le front de la révolution allemande.

Mais la révolution allemande n'est possible que si les peuples brimés et

exploités d'Europe s'engagent eux-mêmes dans la voie révolutionnaire

pour le pouvoir. Le terrorisme, le chauvinisme ne peuvent, au contraire, au

stade actuel, que souder les rangs du prolétariat allemand autour du

régime. En aucun cas le but militaire immédiat ne saurait être placé avant le

but révolutionnaire fondamental ; c'est pourquoi la tâche d'unir et d'organiser

la classe ouvrière, de trouver les formes de l'action de masse appropriées à la

période présente est la tâche fondamentale ; tout ce qui détourne l'avant-garde

ouvrière de cette voie pour l'engager dans la voie sans issue de l'action militaire

individuelle est criminel au regard de la révolution mondiale et de la défense

réelle de l'URSS.

22. Le nationalisme des masses, l'influence que conserve le stalinisme parmi elles,

en dépit d'une tactique criminelle qui soulève le doute même parmi les plus

enthousiastes, malgré tout ce que cette attitude contient de dangers, sont la

démonstration la plus éclatante de la volonté de révolution des masses. La

grande majorité des ouvriers et des paysans se rallie à la politique stalinienne,

demande aux PC de faire dans leur pays la révolution socialiste, d'y suivre la

voie de Lénine, celle qui a permis qu'aujourd'hui les armées soviétiques seules

résistent à Hitler. En l'absence de parti révolutionnaire enraciné dans les

masses, les partis communistes apparaissent à celles-ci comme seuls capables

d'organiser efficacement une action ouvrière indépendante pouvant dépasser

le stade de l'impuissance nationale et de porter la lutte sur le plan du continent.

Seule l'expérience concrète démontrera aux masses que l'Internationale

communiste ne peut ni ne veut organiser la révolution en Europe et qu'elle

travaille au contraire à consolider la domination de l'impérialisme. C'est

pourquoi c'est seulement en participant à la lutte des masses, en s'efforçant

d'exprimer clairement les objectifs réels pour lesquels elles veulent se battre,

en combattant impitoyablement tous ceux, staliniens et bourgeois, qui veulent

les détourner de leurs buts réels, en ouvrant dans la lutte d'aujourd'hui même

et de demain, quels qu'en soient l'occasion et le mot d'ordre, la perspective

révolutionnaire, c'est seulement ainsi que le parti révolutionnaire peut

s'enraciner dans les masses.

Le parti révolutionnaire, en particulier, participe à toute action de caractère

insurrectionnel des masses quelle qu'en soit l'occasion, quels qu'en soient les

chefs et le mot d'ordre, quelles qu'en soient les perspectives, quelles qu'en

soient les chances de victoire, pourvu seulement qu'elle mette les masses en

mouvement. La tâche des révolutionnaires dans le cadre d'un tel mouvement

est de mener une lutte impitoyable contre toute tentative de mainmise de

l'impérialisme et de mettre en avant les solutions prolétariennes qui

conviennent seules aux aspirations profondes des masses ; opposer le mot

d'ordre de la milice ouvrière et de l'armement des masses à celui de la

reconstitution de l'armée bourgeoise et de l'action de groupes de combat

isolés, axer le mouvement sur le prolétariat des usines et des pays arriérés

pauvres, confisquer les stocks de l'armée et des négociants de gros au profit

de la population civile. Dans les villes et les villages, arracher le pouvoir aux

administrations réactionnaires civiles et militaires, remettre le pouvoir aux

comités d'ouvriers, de paysans et de soldats, faire une propagande intense

pour la fraternisation, mettre à tout instant en garde contre les illusions

militaires en traçant à chaque étape un tableau véridique de la situation,

mettre à nu le caractère véritable de la démocratie bourgeoise, ouvrir toutes

grandes les perspectives de la révolution, fut-ce au-delà d'une défaite

militaire momentanée.

Au stade actuel, il est inévitable que l'impérialisme tente d'utiliser à son

profit propre toute tentative d'insurrection des masses. Il y parviendra si le

prolétariat renonce à prendre la tête du mouvement, si le parti

révolutionnaire renonce à donner aux masses conscience de leurs propres

forces. Le parti prolétarien ne doit donc jamais séparer la critique

impitoyable de l'impérialisme de l'action positive qui vise à orienter l'action

des masses dans la voie qui est celle de sa logique propre, celle de la

révolution.

Il dépendra, dans chaque cas concret, de l'ampleur du mouvement réel des

masses, de la proximité et de la puissance réelle de l'intervention de

l'impérialisme, du contenu social des mouvements, de savoir la mesure dans

laquelle les partis devront combiner deux activités essentielles : opposition

politique à l'impérialisme, participation au mouvement des masses sous le

drapeau de l'internationalisme prolétarien. En aucun cas il ne saurait les

séparer l'un de l'autre.

Même là où les conditions seront défavorables à la victoire d'un tel

mouvement — et à plus forte raison à son évolution dans un sens prolétarien

—, seule la participation de l'avant-garde peut en faire une expérience utile

à l'évolution socialiste des masses prolétariennes et petites-bourgeoises.

Même si l'avant-garde est faible, elle ne peut rester en dehors d'un tel

mouvement : son abstention la disqualifierait ; elle doit au contraire

s'efforcer de forger ses cadres dans le feu de la lutte et de développer au

travers de celle-ci son influence dans la classe ouvrière.

Thèses

En résumé, les tâches de la IVe Internationale en face du mouvement national des masses en Europe sont les suivantes :

a) mener une politique impitoyable contre toutes les manifestations du

chauvinisme réactionnaire dans les rangs de la petite bourgeoisie et de la

classe ouvrière, dénoncer les buts impérialistes qui se cachent derrière la

propagande nationale de Londres et de ses valets staliniens. A l'idée d'une

hégémonie allemande, anglaise, américaine ou française en Europe, à toute

idée de revanche aussi bien qu'au programme d'asservissement hitlérien,

opposer le programme des États-Unis socialistes d'Europe qui, seuls,

réaliseront effectivement le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes dans

le cadre de la liquidation de l'esclavage capitaliste ;

b) mener une propagande inlassable pour la fraternisation. En particulier,

organiser systématiquement la fraternisation entre les troupes d'occupation

et la population des pays occupés, ainsi qu'entre les ouvriers allemands et les

ouvriers étrangers travaillant en Allemagne ;

c) mener une agitation et une action constante pour toutes les revendications

nationales immédiates des masses en les liant aux revendications

économiques et aux revendications démocratiques ; ouvrir par le mot d'ordre

de contrôle ouvrier la perspective de la révolution socialiste ;

d) lier étroitement la lutte contre l'oppression nationale dans la métropole à la

lutte des colonies pour secouer le joug de l'impérialisme français, belge ou

hollandais, ainsi qu'à la lutte des minorités opprimées (Alsace-Lorraine,

Macédoine, etc.) ;

e) se refuser à toute adhésion à des organismes gouvernementaux et bourgeois

et aux organismes de même nature montés par les staliniens pour servir les

plans de l'impérialisme (front des Français, front de l'indépendance) et

dénoncer le programme impérialiste de tels organismes ;

f) avec les organisations nationales petites-bourgeoises — partout où il en

existera — et avec les partis communistes, organiser des actions communes

pour des objectifs concrets et déterminés : mouvements de protestation

contre la répression, contre la déportation des travailleurs, contre les

mesures antisémites, contre la fermeture des universités et les persécutions

contre les intellectuels, pour l'organisation de la solidarité. En vue de telles

actions, le parti révolutionnaire prendra, chaque fois que ce sera nécessaire,

des contacts avec les organisations.

Mais en aucun cas le parti révolutionnaire ne saurait renoncer à

apparaître avec sa physionomie propre. Il intervient au contraire avec sa

figure et son programme, et s'efforce de donner à la lutte un contenu

social de plus en plus profond, de lier les luttes nationales aux luttes

ouvrières, sans toutefois faire du degré de combativité ouvrière dans

cette période donnée une condition à sa participation ;

g) être partout où se trouvent, manifestent, agissent la classe ouvrière et la

petite bourgeoisie, quels que soient les mots d'ordre immédiats de la lutte

et l'idéologie de leurs dirigeants du moment. Partout l'organisation

ouvrière met en avant ses mots d'ordre propres et s'efforce d'orienter le

mouvement dans la voie des solutions de classe et des formes

d'organisation prolétarienne. Mais elle n'oublie jamais que c'est au

travers de l'action elle-même et en partant des préoccupations

immédiates des masses qu'il peut s'enraciner parmi elles ;

h) participer à tout soulèvement national des masses avec les mots d'ordre de la

IVe Internationale pour les détourner de la voie impérialiste et les orienter

vers la voie prolétarienne ;

i) l'organisation révolutionnaire doit comprendre que sa tâche est double :

d'une part mener une lutte idéologique contre le courant, mener une

politique incessante contre les tendances qui entraînent nécessairement

les cercles politiques petits-bourgeois (et à leur suite les couches arriérées

de la classe ouvrière) dans les canaux boueux du chauvinisme ; d'autre

part, participer à fond au mouvement qui dresse la petite-bourgeoisie — et

à plus forte raison les masses ouvrières — contre le grand capital, s'ef-

forcer d'en prendre la tête afin de la détourner d'une nouvelle alliance avec

l'impérialisme et la diriger au travers de l'action de chaque jour dans la

voie de la révolution prolétarienne internationale ;

j) un tel objectif ne peut être atteint que si la classe ouvrière prend elle-même

conscience de ses propres forces et de sa tâche historique et parvient à

s'organiser de façon autonome sur la base de son programme de classe.

C'est ce but qui reste l'objectif essentiel du Parti mondial de la révolution

socialiste (IVe Internationale).

(Thèses adoptées à l'unanimité en juillet 1942

par des sections européennes de la IVe Internationale,

quelque part en Europe occupée),

in Quatrième Internationale, nouvelle série, n° 2, novembre 1942

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 2, p. 106–128 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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