1. Il est aussi évident, en cette troisième année de la nouvelle guerre mondiale, qu'il
l'était à son début, qu'il s'agit d'une guerre de longue durée, une guerre qui n'a
aucune chance d'être résolue au moyen de la force armée et de parvenir ainsi à sa
fin « naturelle ». Dans un rythme toujours croissant, elle a transformé l'aspect
économique, politique et social du monde ; elle a détruit des dynasties et des
nations, asservi et à demi exterminé des peuples. La Pologne, la Norvège, le
Danemark, la Hollande, la Belgique, la France, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie,
la Grèce et une grande partie de la Russie, ont, l'un après l'autre, été conquis et
occupés par les armées allemandes. L'Autriche, précédemment annexée, l'Italie, la
Hongrie, la Bulgarie et la Roumanie sont sous la domination allemande et sous son
contrôle, tandis que le reste de l'Europe (Suède, Suisse, Finlande et Turquie) est
fortement soumis à l'influence allemande. Dans tous ces pays, la disposition
arbitraire des vies humaines fait des progrès gigantesques et les transforme en
prisons allemandes. Les prisons, les nouveaux ghettos, le travail obligatoire, les
camps de concentration et même les camps de prisonniers de guerre ne sont pas
que des institutions politico-militaires passagères, mais représentent précisément
autant de formes de la nouvelle exploitation économique qui accompagne
l'extension vers un État esclavagiste moderne et sont conçues comme le destin
permanent d'une partie considérable de l'humanité. Comme toujours, les
premières victimes en sont les gens « politiquement indésirables », juifs,
étrangers, réfugiés, dont le nombre « officiel » en France était considéré comme
dépassant les 120 000 environ, le 20 août 1941. Ce système économique
s'accompagne d'une destruction aveugle des vies et des valeurs humaines et
d'une migration des peuples aux proportions colossales. La radio allemande a
fait savoir, au début d'août 1941, qu'un pays comme la Belgique avait déjà
fourni 200 000 travailleurs à l'Allemagne.
Tout ceci est l'aboutissement d'un processus qui a commencé depuis longtemps
et augmente seulement d'intensité avec la guerre actuelle. Loin d'être une
organisation « planifiée », ce processus suit les lois de la violence et cherche à se
frayer un chemin par la force, là où il ne peut se débarrasser de la compétition
internationale. Aujourd'hui comme hier, l'accumulation des capitaux et des
richesses inouïes d'un côté, entraîne l'accumulation de la misère, de la
souffrance, de la ruine, de la dévastation et de la barbarie de l'autre côté. La crise
économique mondiale de 1929 coûta déjà autant que la Première Guerre
mondiale, mais la rationalisation technique qui suivit aboutit à la crise plus vaste
de la guerre actuelle, dix ans plus tard. Devant la perspective de rester en arrière
et de voir les canons, tanks et avions des puissances dominantes braqués contre
lui, le capitalisme allemand organise sa propre machine de guerre et triomphe
dans la compétition mondiale avec ses canons, ses avions et ses tanks. Ainsi, le développement du machinisme, au sein d'un système de production
capitaliste, n'aboutit qu'à une impasse. Les moyens de destruction qui sont
sensés résoudre la crise et apporter une solution entraînent la production de
nouveaux moyens de destruction et provoquent un déséquilibre économique
sans précédent qui affecte le monde entier. L'Angleterre et l'Amérique
répondent à l'expansion allemande par un réarmement destiné à surpasser
tous ceux connus jusqu'ici et fait de nouveau passer à l'arrière-plan la
production des biens de consommation.
Les dominions anglais, l'Amérique latine et les ressources de l'Inde sont drainés
de plus en plus vers la guerre et renforcent ainsi, en même temps que les
transformations profondes qui ont lieu en Asie et en Afrique, la tendance à la
réduction universelle du standard de vie des masses, à la dévastation, à
l'élaboration de plus grands déséquilibres et de plus grandes crises. Non
seulement les forces productives de l'humanité ont cessé de croître, non
seulement les découvertes et les améliorations technique à n'ont apporté aucune
nouvelle augmentation du bien-être matériel, mais l'économie est en régression.
Par opposition avec l'usage de machines complexes et par opposition avec le
développement et la concentration à l'extrême d'une industrie destinée
seulement à des fins militaires, existe le travail forcé qui est l'usage massif du
travail manuel, moins coûteux que le travail mécanique, la création et l'extension
des petites et moyennes entreprises, en raison de la raréfaction des biens de
consommation, de la restauration de l'artisanat, de la dislocation et de la ruine
du système monétaire. Un développement inégal se répercute dans le monde
entier, cependant que la production agricole décroît sans cesse. De tous côtés, la
dévastation, la gangrène, l'anarchie prennent des dimensions effrayantes et
scellent la ruine de la culture.
2. Par suite des énormes souffrances et de la terrible oppression que la guerre
apporte aux peuples, la haine, le ressentiment et le désespoir s'accumulent et
éclatent d'abord dans les pays conquis par l'Allemagne. La situation politique,
dans ces pays exploités systématiquement, est caractérisée avant tout par
l'anéantissement des partis ouvriers et bourgeois non-fascistes. Petit à petit, les
syndicats, les groupements politiques et culturels de toutes sortes, les
organismes religieux, sont balayés selon la méthode allemande, transformés ou
placés sous une forme quelconque sous le contrôle fasciste direct. À quelques
exceptions près (là où le processus n'est pas complètement terminé), il n'y a plus
de mouvement politique indépendant, traditionnel, bourgeois ou prolétarien, ni
de mouvement syndical, et, dans ces pays (en particulier en Pologne et en
Tchécoslovaquie), même la bourgeoisie « nationale » est de plus en plus détruite
au moyen des lois raciales, des rachats forcés, etc.
Ce qui subsiste des anciens mouvements organisés ce ne sont plus que des cercles
illégaux qui conservent de faibles liens entre eux et ne peuvent en aucune façon
agir en tant que forces unitaires. Dans ces conditions, la protestation contre les
souffrances croissantes doit trouver un autre moyen d'expression. Confrontée à
des conditions insupportables, elle s'en prend au seul ennemi visible et présent
qui est le conquérant allemand. Acculée à le dernière extrémité per cet ennemi,
elle englobe tout dans une même haine qui débouche dans l'aspiration à la
libération nationale. Dans quelques pays (Yougoslavie, Tchécoslovaquie, en partie
Pologne, etc.), cette poussée a dépassé ce stade et est devenue un véritable
mouvement populaire qui déborde également les anciens mouvements. Toutes les
classes, toutes les couches y participent, des travailleurs, ouvriers agricoles,
fermiers, petite bourgeoisie urbaine (commerçants et artisans qui
constituent avec les fermiers, en dépit de leur grand nombre, des vestiges de
modes
de
production
précapitalistes)
aux fonctionnaires, prêtres,
intellectuels et aux généraux. Dans d'autres pays où l'on n'en est pas encore
à la résistance de masse, le mouvement chemine à couvert et trouve des
expressions
diverses
:
actes
individuels
de
sabotage,
incendies,
déraillements, attentats, etc. Mais partout, participent aux mouvements de
protestation, aux côtés des travailleurs et des paysans, des étudiants, des
journalistes, des professeurs, des officiers, des prêtres, des commerçants. Et
ils se rangent sans distinction parmi les victimes de la répression allemande.
Plus la guerre durera, plus le fascisme allemand apparaîtra comme l'ennemi
principal des peuples asservis et exploités. Tout se réduira à un désir de se
débarrasser de cet ennemi, et en fait, il faut reconnaître que sans cela il ne
peut être question de changement dans les conditions d'existence.
3. Si, dans l'Europe asservie par l'Allemagne, il n'y a plus de mouvement ouvrier
organisé et actif, et que les organisations bourgeoises sont également
laminées,
il
n'existe
pas
davantage
de
véritables
organisations
révolutionnaires disposant de structures solides et qui, même illégales,
auraient la volonté et la capacité de peser sur les événements, ne serait-ce
que par une agitation et une propagande appropriée. Ce qui subsiste des
tendances révolutionnaires, ce sont des individus et des groupes faibles qui
ont une orientation plus ou moins juste quant à l'évaluation générale de la
situation et aux principes abstraits, mais qui vivent en marge de l'évolution
et ne savent pas formuler leurs tâches concrètement. Les dispositions et les
initiatives des masses, que tout révolutionnaire et tout parti révolutionnaire
devraient saisir pleinement, trouvent ces organisations totalement
impréparées et demeurant en marge de ce que l'on peut qualifier comme « la
lutte pour la libération nationale ». Il n'y a pas d'exagération à dire que le
socialisme révolutionnaire risque une fois de plus de manquer une occasion
et de se compromettre s'il continue d'assister à cette lutte sans y prendre
part. La responsabilité incombe au socialisme international de prendre en
charge les revendications de tous les opprimés, sous quelque forme qu'elles
se manifestent, d'élever la voix haut et clair, de mobiliser ses forces, d'éclairer
le monde sur la signification des événements, d'aider les sections nationales
en paroles et en actes, et de les conduire dans la bonne voie. Il n'y a pas de
question plus urgente en Europe que la libération nationale des pays asservis
par l'Allemagne, et sa solution, avec l'aide et au nom du socialisme international,
est particulièrement importante pour trois raisons.
D'abord, ce sont là des revendications démocratiques qui doivent toujours être
soutenues partout et sans la réalisation desquelles le socialisme ne peut pas
vaincre. Ensuite, le socialisme ne peut trouver les alliés nécessaires à la ville et
dans les campagnes pour la réalisation de la révolution, ne peut mobiliser les
masses pour la lutte finale et ne peut se concilier leur sympathie s'il ne s'est pas
proclamé le défenseur déterminé de leurs revendications durant toute cette
période et s'il n'a pas ainsi la direction de la lutte. Enfin, seul le socialisme
révolutionnaire est en mesure de réaliser le programme démocratique et de
donner un but et un sens au mouvement, sans lesquels il s'écroulera tôt ou tard,
enterrant le socialisme sous lui.
En même temps que ces raisons générales, valables dans n'importe quelles
conditions, il y en a de spécifiques qui résultent de la situation actuelle. En
Europe, pour pouvoir rétablir la liaison entre le socialisme isolé à cause de
l'évolution à rebours et les mouvements des travailleurs et des masses, il est
nécessaire de constituer des partis révolutionnaires et de restaurer le
mouvement ouvrier. Mais pour transformer les cadres existants en partis
révolutionnaires, ceux-ci doivent disposer d'une masse sympathisante qui leur
permette, dans l'illégalité, de mettre leurs forces à l'épreuve, de les
perfectionner, d'instruire de nouvelles forces, de grouper les éléments les plus
progressistes autour d'eux, de surmonter le nivellement, d'introduire une
différenciation absolument indispensable, et d'apparaître en tant qu'avant-
garde de la liberté. Le gouffre qui, jusqu'au moment de la révolution, existe
entre le programme de la révolution socialiste et la maturité des conditions
objectives d'une part, et la conscience des masses et la non-préparation du
prolétariat et de son avant-garde d'autre part, est particulièrement profond
aujourd'hui. Ce gouffre dont l'élément principal est actuellement l'inexpérience
de la jeune génération, ne peut être comblé que par un système de
revendications de transition. La situation mondiale et les conditions
particulières de l'Europe font d'un tel système une question de vie ou de mort
dans le proche avenir.
La transition du fascisme au socialisme reste une utopie, sans étape
intermédiaire — plus ou moins prolongée — équivalente dans son contenu à une
révolution démocratique. L'avantage de la situation européenne est le suivant :
les peuples sont forcés de prendre le chemin de la libération nationale et la lutte
pour y parvenir offre, par suite de la situation générale, un programme complet
de transition qui embrasse toutes les revendications démocratiques depuis la
liberté de réunion, de presse, d'association, de religion et le droit de grève
jusqu'au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. C'est une erreur totale de
croire qu'on peut participer à la vie politique en ignorant les revendications
démocratiques. Il serait très dangereux de prétendre que la libération nationale
ne favoriserait pas les intérêts socialistes. Le danger de rester les mains « liées
» ne menace pas celui qui prend part à la reconquête de la démocratie et en est
le plus audacieux porte-drapeau, mais celui qui observe sans rien faire, qui n'y
participe pas, se laisse dépasser par le mouvement et permet ainsi aux
impérialistes « démocrates » et aux réformistes de lui imprimer un cachet
bourgeois au lieu d'un caractère socialiste. Le spectateur passif de la révolution
socialiste est semblable à ces maximalistes italiens qui, recevant la nouvelle
d'un soulèvement à Turin, décidèrent, cinq jours après l'échec du mouvement,
de refuser leur aide parce qu'il ne s'agissait pas d'un « véritable » soulèvement
« communiste ». Le résultat fut la victoire du fascisme, le discrédit jeté sur le
socialisme, la crise de la direction prolétarienne, la Seconde Guerre mondiale.
Avec l'extension de la seconde guerre, le problème « européen » devient aigu,
même pour le socialisme américain, et rend indispensables des relations nettes
et actives avec lui. Il suffit à tout révolutionnaire de faire l'examen des forces
jetées dans la bataille, au cours de cette guerre, pour aboutir à la conclusion qui
fut notre point de départ : c'est une guerre de longue durée qui détruira de fond
en comble la civilisation humaine si la révolte des peuples n'y met fin. Rien ne
peut affranchir le socialisme mondial du devoir d'impulser cette révolte, de la
préparer, d'apprendre à connaître toutes les formes de lutte qui conviennent
aux forces en mouvement, qui permettent la constitution d'un parti
révolutionnaire et qui ont pour but de donner les meilleurs résultats dans une
situation déterminée. En revanche, une attitude abstraite à l'égard de la
révolution, une défection dans les questions tactiques de premier ou de second
ordre, ne peut mener à rien d'autre qu'à une nouvelle défaite.
Internationale Kommunisten Deutschlands
19 octobre 1941
Traduit de Mitteilungs-Blaetter der IKD,
juillet 1946