Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Le Workers Party des États-Unis et la IVe Internationale

avril 1948 · Le IIe Congrès mondial (2-21 avril 1948) · 2 158 mots

In English: Resolution on the WP — texte anglais publié à l’époque.

Quand, en 1940, l'opposition petite-bourgeoise dans le SWP se constitua en organisation indépendante (WP), elle scissionna non seulement avec le SWP mais aussi avec la IVe Internationale même: C'était inévitable, non seulement parce que le SWP était à l'époque la section de la IVe Internationale aux États-Unis, mais aussi et surtout parce que les divergences politiques et organisationnelles qui se trouvaient à la base de la scission étaient fondamentales du point de vue des conceptions politiques et organisationnelles de la IVe Internationale. En d'autres termes, c'était une scission principielle, bien qu'elle se produisît d'une manière non principielle.

Les scissions (plus encore que les luttes de fractions) ont leur propre logique et leur propre inertie. De même qu'une scission sans principe qui persiste engendre des différences principielles pour la perpétuer, de même une scission de principe qui persiste ne peut se terminer que par l'opposition de programme à programme dans chaque domaine de la politique et dans la lutte de classe. C'est précisément ce qui advint dans le cas du WP.

Au cours même du développement de la lutte fractionnelle qui précéda la scission dans le SWP, il s'avéra que cette lutte ne tournait pas autour de la pauvre conception du « conservatisme bureaucratique », mais autour de questions plus substantielles relatives à la nature du parti prolétarien et des principes fondamentaux d'où découle son programme. En exigeant que lui soit donné, comme tendance minoritaire dans le parti, le droit de se présenter devant les masses avec ses propres conceptions programmatiques et politiques, et avec ses propositions, la fraction minoritaire contesta en fait la conception du centralisme démocratique à sa racine même et chercha à lui substituer une conception d'organisation abandonnant tout centralisme en faveur d'une espèce de démocratie anarchiste petite-bourgeoise. Par son attitude envers la philosophie marxiste et la conception marxiste de l’État, elle s'attaqua de la même façon à la racine même de la méthode marxiste. Il était ainsi déjà visible avant la scission que la fraction minoritaire ne représentait rien d'autre qu'un courant petit-bourgeois au sein du SWP.

Ceux qui sortent du parti prolétarien ne font pas qu'abandonner leurs camarades, ils pénètrent également dans un milieu étranger différent. Le parti prolétarien est une collectivité en développement qui, en tendant vers un objectif précis par des moyens précis, constitue également un milieu spécifique dans lequel se forment et se trempent les cadres révolutionnaires. Ainsi une opposition petite-bourgeoise qui reste au sein du parti a, par suite, l'occasion non seulement de se redresser politiquement, mais aussi de se prolétariser effectivement. Le parti l'aide en la protégeant contre l'influence du milieu de classe étranger dans lequel elle évolue. En sortant du parti, elle se place ainsi à l'entière merci des influences de classe étrangères.

Il en fut ainsi de l'opposition petite-bourgeoise lorsqu'elle quitta le SWP et la IVe Internationale. Et bien qu'elle ait pu avoir le désir subjectif de rester sur le terrain du mouvement révolutionnaire prolétarien, la pression accrue de l'influence bourgeoise résultant d'une guerre impérialiste — qui ne fut ni interrompue ni suivie par une révolution victorieuse — a tendu constamment à placer le WP hors du terrain sur lequel il cherchait à se maintenir et en direction, sinon totalement, du terrain de classe étranger. Telle est la signification par exemple de sa théorie du collectivisme bureaucratique, de ses vues sur la soi-disante question nationale et en vérité de toute sa perspective pessimiste en ce qui concerne la révolution prolétarienne (théorie de la rétrogression). Car toutes ces positions théoriques, et en particulier les actions pratiques qui en résultent pendant la guerre comme pendant la paix, ne constituent rien d'autre qu'une capitulation à la pression bourgeoise dans le sens d'une adaptation au programme bourgeois.

C'est précisément en ce sens que le programme actuel du WP peut être caractérisé comme petit-bourgeois et révisionniste ; car le révisionnisme est le programme de l'adaptation du prolétariat à la bourgeoisie ; et le petit-bourgeois qui, soit individuellement soit organisé dans un groupement, ne parvient pas organiquement à assimiler le programme du mouvement révolutionnaire prolétarien et à s'intégrer dans celui-ci devient le mécanisme de transmission de l'influence bourgeoise dans le mouvement prolétarien malgré tout désir subjectif contraire. Le WP est devenu le porte-drapeau conséquent du révisionnisme petit-bourgeois.

Une scission impose au parti des obligations radicalement différentes d'une lutte fractionnelle. Dans le cas d'une lutte fractionnelle, la tâche du parti est d'assurer une arène appropriée pour discuter convenablement et décider démocratiquement des points litigieux. Mais, dans le cas d'une scission, le premier devoir de chaque membre du parti est de défendre le parti. Le SWP et avec lui l'internationale ont parfaitement compris cette tâche. Ils ont repoussé avec succès les attaques successives que le WP a organisées à la fois nationalement et internationalement pendant les huit dernières années.

La première de ces attaques fut une tentative d'organiser une internationale rivale en guise d'un Comité de la IVe Internationale. Car faire appel pour une IVe Internationale était en premier lieu nier la réalité et la validité de celle qui existait déjà. La tentative échoua. Le WP ne put trouver une seule formation de la IVe Internationale pour soutenir ce comité en dépit de recherches mondiales par ses agents. L'attaque suivante se produisit sous la forme d'un bloc sans principe avec l'AK de l'IKD, avec lequel le WP trouva un large accord pour lutter contre la IVe Internationale à la fois sur le terrain politique et organisationnel. Ce bloc échoua tout comme le comité précédent. Cet effort soutenu pour faire concurrence organisationnellement à la IVe Internationale, effort qui couvrit toute la durée de la deuxième guerre impérialiste et l'après-guerre immédiat, échoua. Le WP échoua également dans son effort pour s'établir comme un parti viable en opposition au SWP. Le reste de la période d'après-guerre a vu par suite le WP s'engager dans un effort soutenu pour se légitimer dans le mouvement sous la forme d'une fusion avec le SWP. L'« unité » avec le SWP a été le mot d'ordre du WP depuis 1945.

Il y a lieu de souligner que cette campagne d'« unité » a été conduite dans le cadre de la continuation d'une hostilité persistante que le WP a montrée, depuis son origine, à la fois envers le programme de la IVe Internationale et son organisation en particulier. Cependant, le fait que le WP rechercha l'« unité » avec le SWP sans abandonner aucune de ses positions théoriques n'aurait pu en soi exclure l'unité si l'intention qu'il affirmait d'observer la discipline du parti comme minorité dans le SWP avait pour but de construire le parti révolutionnaire sous la direction de la majorité existante. Mais ce n'était pas le cas du WP. Sa conception de l'unité partait et part de l'idée de transformer le SWP et le mouvement en une arène pour continuer la lutte fractionnelle qu'il n'avait manifestement pas pu mener avec succès de l'extérieur. En d'autres termes, il tentait et tente seulement de réaliser par rapport au SWP et au mouvement une forme de tactique entriste ayant pour Object de s'emparer de l'organisation ou de la scinder à un moment opportun.

La première indication principale du sens réel de cette conception du SWP se trouva dans le fait que sa première « campagne d'unité » s'avéra n'être rien d'autre qu'un effort pour se lier à une fraction minoritaire du SWP. La défense du SWP contre cette tentative triompha, bien qu'elle comporta la scission de la fraction Goldman.

L'autre indication principale du sens de l'« unité » pour le WP fut donnée au cours des négociations d'unité initiées par Smith en février 1947. Le WP prétendit être prêt à accepter la discipline en cas de fusion avec le SWP. C'est sur cette base qu'il entreprit d'accepter par avance les décisions du congrès exceptionnel.

La déclaration commune du SWP et du WP engageant les deux organisations à l'unité fut donc signée en février 1947. Cependant, il s'ensuivit non un rapprochement croissant entre les deux partis mais plutôt une exacerbation de la lutte entre eux, une situation caractérisée par une série de violations par le WP de l'esprit et des conditions de l'accord même qu'il avait signé. La résolution adoptée par le plénum du WP de novembre 1947, répudiant explicitement la déclaration commune de février 1947, n'était que l'annonce publique de la situation existante antérieurement. Le WP avait déjà depuis longtemps cessé d'agir de façon quelconque conformément aux termes de l'accord.

Dans la situation résultante, la tendance Johnson-Forest, tirant les conclusions nécessaires de cette expérience d'« unité », rompit avec le WP et rejoignit le SWP. Quant au SWP, il enregistra l'écroulement de l'« unité » au plénum de février 1948 et définit son attitude dans les termes suivants : « L'abandon de la route de l'unité place les membres du WP devant la voie d'un avenir révisionniste dépourvu de perspectives ou devant celle d'un retour à la doctrine du marxisme révolutionnaire et à notre mouvement. Ceux qui veulent bâtir un véritable parti ouvrier révolutionnaire dans le pays sur une ligne trotskyste n'ont pas d'autre choix que de quitter ce groupe petit-bourgeois failli et de rejoindre les rangs du SWP. »

Que l'analyse de cette expérience par le SWP, telle qu'elle est formulée par la résolution ci-dessus, est correcte a été montré d'une manière claire comme le jour par une déclaration du président du WP. Cette déclaration était en substance qu'au cas où le mouvement, dans une nouvelle guerre entre l'Union soviétique et une puissance impérialiste, suivrait sa politique actuelle envers l'Union soviétique, alors malgré leur déclaration d'être prêts à accepter les décisions de la majorité, lui et ceux qui le soutiennent n'hésiteraient pas à rompre à nouveau avec le SWP et avec le mouvement.

Par la déclaration ci-dessus, le représentant du WP reconnut non pas tant que la conception de la discipline chez le WP variait suivant qu'il s'agissait de la paix ou de la guerre, mais qu'il scissionnerait à nouveau le SWP en temps de guerre s'il ne pouvait s'en emparer en temps de paix au profit du programme ou de la tendance du WP. Autrement dit, il recherchait une entrée dans le SWP sans avoir une véritable loyauté envers le mouvement.

Il est donc clair, sans conteste possible, que la campagne « unitaire » du WP ne constitue pas un changement dans la politique du WP d'hostilité persistante et intransigeante envers notre programme et notre organisation, mais seulement un changement dans la forme d'application de cette politique. Ayant échoué dans sa tentative de frapper le mouvement de l'extérieur, le WP tourne ses efforts pour le capturer ou le scinder de l'intérieur.

Il est inadmissible et impossible, à tous égards, à notre mouvement de devenir la victime d'une telle politique. Bien que nous permettions les plus grandes divergences théoriques et politiques dans nos rangs, la seule base sur laquelle nous pouvons contenir ces divergences est celle d'une loyauté parfaite envers l'organisation. Sans cela, même des divergences moindres que celles qui existent ne pourraient être contenues dans la même organisation sans nuire grandement à son activité, si ce n'est en paralysant l'ensemble de l'organisation.

Quelle est donc la tâche ? Le bilan de huit années d'expérience conduit inexorablement à une conclusion. Le WP est à présent une formation politiquement hostile au SWP et à l'internationale, et l'impossibilité de l'unité découle avant tout de l'ampleur des divergences politiques. La tâche n'est pas l'unité avec le WP, mais son élimination de la voie du programme du parti révolutionnaire. Que ceci soit compris non seulement de chaque section et de chaque membre du mouvement, mais aussi de ceux qui dans le WP désirent rester loyaux envers le mouvement. Seul le SWP fournit le cadre du futur développement organisé du mouvement trotskyste aux États-Unis.

Amendement présenté par Adrien : « Le congrès déclare qu'à l'étape actuelle de la

discussion sur les rapports entre le SWP et le WP, il n'est pas possible de passer à la

réalisation immédiate de la fusion. En présence de la demande du WP d'être considéré

comme parti sympathisant de la Ier Internationale, le congrès considère qu'il est nécessaire

au préalable d'avoir une discussion précisant clairement le sens, le contenu du terme 'Parti

sympathisant" formulé par le WP. Le congrès charge le SI de mener à bonne fin cette

discussion avec le WP sur ce point précis et de rapporter au prochain CEI à ce sujet. »

0 pour, 24 contre, 6 abstentions ; vote consultatif : 3 pour, 2 contre.

Amendement présenté par Haston : 4 pour, 23 contre, 3 abstentions ; vote consultatif :

2 pour, 2 contre, 1 abstention.

Amendement présenté par Lambert : « Le congrès charge le CEI de constater si sur la base

de l'activité concrète du WP pendant une durée de six mois, essentiellement en fonction du

loyalisme de l'attitude envers l'internationale, il y aurait possibilité de revoir concrètement

la forme des relations entre le WP et l'internationale. » 14 pour, 15 contre, 1 abstention.

Résolution présentée par la commission : 23 pour, 4 contre, 3 abstentions.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 3, p. 262–266 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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