Placée dans le contexte mondial d’une montée continuelle de la révolution coloniale, d’une crise de plus en plus grave de la bureaucratie soviétique, ainsi que d'une stabilisation temporaire du capitalisme dans les pays impérialistes par suite de la trahison de la montée révolutionnaire de 1943-48 par les directions réformistes et staliniennes et de la possibilité ouverte au capitalisme de connaître une nouvelle phase de croissance économique dans ces pays, l'évolution du capitalisme en Europe occidentale au cours des dernières années a été dominée par :
a) la poursuite d'un boom économique dont les forces motrices ont cependant progressivement commencé à s’épuiser et qui a abouti à une situation économique nouvelle dans laquelle les pays d'Europe occidentale connaissent une dynamique discordante, avec des récessions périodiques dans au moins une partie de ces pays :
b) la crise prolongée de la démocratie bourgeoise classique, débouchant sur des tentatives d'instaurer un « Etat fort » chaque fois qu’un brusque tournant de la situation politique, économique ou sociale la rend urgente pour la bourgeoisie et que l’affaiblissement de la résistance du mouvement ouvrier la rend possible ; c) la nécessité pour la classe ouvrière de s'opposer avec énergie aux tentatives de plus en plus nombreuses d'amener le mouvement ouvrier à une nouvelle étape d'intégration dans l'Etat bourgeois ; d) la possibilité de transformer des luttes économiques pour la conquête d’avantages immédiats ou pour la défense de droits acquis, en luttes pour des revendications transitoires qui peuvent créer une situation pré-révolutionnaire et poser objectivement la question du pouvoir ; e) le rôle plus que jamais décisif du facteur subjectif pour arriver à ce résultat. Les marxistes révolutionnaires ont le devoir d'adapter leur programme de transition aux nécessités et possibilités précises de cette phase, dans laquelle la possibilité périodique de renverser le régime capitaliste reste donnée, à la fois par les contradictions non résolues de la société bourgeoise et par le potentiel de combat intact du prolétariat dans la plupart des pays.
LA NOUVELLE SITUATION ECONOMIQUE ET POLITIQUE DU CAPITALISME EUROPEEN
A partir de 1963, la situation économique du capitalisme européen a commencé à se modifier lentement mais nettement. À une phase d'essor sans précédent des forces productives, de la croissance industrielle et du revenu national dans tous les pays capitalistes d'Europe s’est progressivement substituée une phase dans laquelle différents pays capitalistes ont connu des évolutions discordantes :
a) L'expansion s’est maintenue et même accentuée en Allemagne occidentale tout au long de l’année 1964. Une plus grande stabilité des prix (réflétant en dernière analyse un niveau de productivité supérieur) que dans les autres pays du Marché Commun, a permis aux capitalistes ouest-allemands de connaître un boom extraordinaire des exportations, d'abord vers des pays d'Europe frappés par l'inflation (Italie, France), ensuite vers des pays d'outre-mer, dont le pouvoir d'achat a été stimulé par la haute conjoncture de l’économie américaine.
b) Une série de pays capitalistes d'Europe ont connu un ralentissement de l’expansion (notamment la Grande-Bretagne et la Belgique à partir du deuxième semestre 1964) et une aggravation du déficit de leur balance des paiements.
c) D'autres pays, avant tout l'Italie et la France, ont connu dès 1963 une nouvelle poussée inflationniste qui a amené la bourgeoisie à prendre des mesures de déflation, lesquelles ont précipité un début de récession, en Italie d’abord, en France ensuite. Dans l’ensemble, près de deux millions et demi de travailleurs ont connu une réduction d'horaires ou subi des licenciements dans ces pays.
Par ailleurs, malgré des reprises « techniques » (causées notamment par des motifs saisonniers ou par la nécessité de regarnir les stocks), diverses branches de l'industrie européenne sont aujourd'hui caractérisées par l'existence d’une importante capacité excédentaire : charbonnage, sidérurgie, construction navale, textiles synthétiques et industrie automobile. Si certaines de ces branches sont de toute façon structurellement stagnantes ou en déclin (notamment les charbonnages), d'autres, comme les fibres synthétiques et l'automobile, ont été les principaux moteurs de l'expansion dans la phase précédente.
Néanmoins, dans son ensemble l'économie capitaliste de l’Europe occidentale reste caractérisée par un niveau élevé de l'emploi, de la production et des revenus. Un grand nombre de pays connaissent encore des conditions de plein emploi. Un nombre élevé de travailleurs provenant de régions ou de pays économiquement plus arriérés (Italie méridionale, Espagne, Grèce, Portugal, Turquie) continuent à être aspirés par la demande de main-d'œuvre des pays ou régions où l'expansion se poursuit. L'Allemagne occidentale et ja Suisse surtout sont en train de devenir de véritables creusets de centaines de milliers d'ouvriers étrangers, réservés, comme d'ailleurs dans la plupart des autres pays d'Europe occidentale, aux tâches les moins qualifiées et les plus ingrates, parqués dans des conditions qui n’ont pas grand’chose de commun avec une prétendue « société d’abondance ».
2. — Cette évolution discordante de diverses économies capitalistes en Europe occidentale, pouvait avoir deux issues : ou bien la récession allait progressivement s'étendre de l'Italie et de la France vers les autres pays d'Europe occidentale, à commencer par la Belgique et la Grande-Bretagne, puis l’ensemble du Marché Commun, notamment par le mécanisme des réductions en chaîne des importations ; ou bien le maintien de la haute conjoncture dans la majeure partie des pays d'Europe occidentale, avant tout en Allemagne occidentale, allait mettre un rapide cran d'arrêt à la récession en France et en Italie, et permettre à ces deux pays d'atteindre sans trop de convulsions le point de redémarrage de l'expansion.
C'est cette deuxième variante qui s’est produite à partir du deuxième semestre de 1965, notamment par le truchement du maintien d'une demande élevée de l'extérieur (croissance des exportations, à la fois vers les pays d'Europe capitaliste où la haute conjoncture se maintient, vers les Etats-Unis, où le boom continue également, et vers des pays semi-coloniaux qui ont accru leur pouvoir d'achat, résultat du boom américain).
Il faut cependant souligner le fait que la reprise en France et en Italie, essentiellement « induite » de l'extérieur, reste très lente et hésitante, qu’elle est placée devant un niveau relativement bas des investissements, et qu'elle reflète ainsi l'épuisement progressif des principaux moteurs qui ont rendu possible le long boom européen au sein du Marché Commun. Dans ces conditions, il devient improbable qu'une vigoureuse expansion puisse se produire dans ces deux pays au cours de l’année 1966 et au début de 1967, pour prendre la relève de l'expansion américaine dans le rôle de stimulant de l'expansion ouest-allemande. Celle-ci risque par conséquent de s'’essoufler au cours @es prochains mois. Et c’est dès lors en définitive la conjoncture économique aux Etats-Unis qui déterminera si l'Europe occidentale connaîtra encore une fois une phase d'expansion généralisée, ou si la tendance au tassement progressif de l'expansion S’accentuera, pour déboucher sur une récession généralisée en 1967.
Même dans ce dernier cas, il ne s'agirait cependant que d'une récession et non pas d’une crise économique grave du type de celle de 1929 ou de 1938, pour les raisons amplement développées antérieurement, à savoir la possibilité pour l'impérialisme d'«amortir» les crises grâce à un volume croissant de dépenses d'Etat, au prix d'une réduction constante du pouvoir d'achat des monnaies.
3. — La combinaison d'une croissance partout ralentie (sauf en Allemagne occidentale), d’une concurrence accentuée, tant sur les marchés européens que sur le marché mondial, et d’un plein emploi encore généralement maintenu, a placé la bourgeoisie de l’Europe, à divers moments depuis 1963 dans les différents pays, devant une pression très forte exercée sur son taux moyen de profit. Le ralentisse-ment de la croissance, et la concurrence internationale accentuée rendent difficile l'augmentation des prix de gros des produits industriels, tandis que les conditions de plein emploi et même de pénurie de main-d'œuvre favorisent l’augmentation des salaires et réduisent même partiellement le taux d'exploitation de la force de travail (en résultat d'une fluctuation plus forte de cette main-d'œuvre entre diverses entreprises, d’une réduction de la « discipline du travail », d’un accroissement des grèves sauvages et d'interruptions de travail de toute sorte, etc.).
Les travailleurs ont en général profité de ces conditions favorables pour conquérir d'importantes augmentations des salaires. Soit en 1963, soit en 1964, celles-ci ont été de l'ordre de 10 % ou plus dans des pays comme l'Italie, les Pays-Bas, la Belgique, etc. En 1963, une augmentation des salaires plus lente avait aidé les capitalistes britanniques à reconquérir quelques débouchés précédemment perdus, surtout en Europe ; mais en 1964, cette poussée ne s’est pas poursuivie, surtout par suite d’un niveau général de productivité inférieur à celui de l’Allemagne occidentale,
Dans cette tendance à l'effritement de son taux de profit, la bourgeoisie européenne réagit fondamentalement de deux manières (de même que la bourgeoisie américaine l'avait fait au cours de la décennie précédente) :
a) Une tentative de démanteler, ou au moins de réduire la force syndicale et la capacité des syndicats à utiliser une situation de pénurie généralisée de main-d'œuvre dans le sens d’une augmentation importante des salaires. L'arme principale à cette fin, c’est la « politique des revenus » et la pression en faveur de contrats collectifs s'étendant sur plusieurs années. En dernière analyse, il s’agit d'une tentative de supprimer l'autonomie de négociation syndicale, et d'atteindre une étape nouvelle d'intégration du syndicalisme dans l'Etat bourgeois.
La tentative d'intégrer les organisations syndicales dans l'appareil d'Etat et leur intégration dans la politique des revenus correspondent à l'exigence objective de planifier le degré d'exploitation de la force de travail et donc le taux de profit pour de longues périodes. Le syndicat a donc tendance à devenir responsable, « garant », des attitudes de la classe ouvrière face à l'Etat bourgeois et à ‘a programmation capitaliste dans le but de maintenir une situation de « paix sociale » à l'usine et hors de l'usine. La bourgeoisie elle-même n'a donc pas intérêt à avoir un syndicat complètement intégré qui devienne incapable de contrôler les mouvements de la classe ouvrière et sans une base de masse : c'est pourquoi l'Etat bourgeois concède une marge d'autonomie illusoire au syndicat, pourvu qu’il s'agisse d’une autonomie fonctionnelle à l’intérieur du système et que le syndicat ne sorte pas du cadre d’une organisation purement contractuelle, même la plus « moderne » si on veut | b) Une tentative de reconstituer l'armée de réserve industrielle en développant à fond l’automation et la rationalisation des entreprises, et en poursuivant une politique d'immigration de main-d'œuvre étrangère à grande échelle. Conjoncturellement, des mesures de déflation brutale comme celles qui ont été prises en France (plan de stabilisation) et en Italie (programme anti-inflationniste) aboutissent au même résultat de « détente sur le marché du travail ».
La bourgeoisie n’est évidemment pas unanime à prôner ces deux solutions pour la défense du taux de profit. L'intérêt général du Capital se heurte à plusieurs reprises aux intérêts de divers secteurs. En Italie notamment, les trusts producteurs de biens de consommation durables étaient plutôt adversaires du programme anti-inflationniste, qui a avant tout défendu les intérêts du capital financier et des industries le plus étroitement contrôlées par celui-ci. En France, ur secteur important de la bourgeoisie — surtout les petites et moyennes entreprises et l’industrie légère — s’est révolté contre le « plan de stabilisation » et contre la « planification » étroitement contrôlée par les grands monopoles. En Grande-Bretagne, la bourgeoisie fut également très divisée au sujet de l'opportunité de la politique économique des tories placée sous le signe de l'accélération et du freinage successifs, Néanmoins, les contradictions fondamentales du régime capitaliste persistant, il n’y a pas d’autre voie pour le Capital de défendre son taux de profit que l’une des deux voies susmentionnées, ou une combinaison de celles-ci.
4. — Dans des conditions d'expansion économique prévalante — même si elle est ralentie — la tendance à l'intégration économique progressive des pays capitalistes d'Europe occidentale, avant tout des pays du Marché Commun, s’est poursuivie, dans la mesure où elle correspond surtout à des impératifs inévitables de la technique de production (dimension des entreprises pour dépasser le seuil de rentabilité telle qu'il leur faut des débouchés dépassant largement les frontières de l'Etat national).
En même temps s'est maintenu cependant l'emploi de l'« Etat national » comme instrument de défense des intérêts particuliers de la bourgeoisie dans chacun “es six Etats, au sein du Marché Commun. Cela s’est manifesté à l'occasion de nombreuses crises qui ont marqué les progrès du Marché Commun (notamment la crise sur le marché commun des céréales, la crise sur l'adoption d’une position commune envers les négociations au GATT pour la réduction internationale des tarifs douaniers, la réaction ïitalienne devant la stagnation des débouchés de l'industrie automobile italienne, ete.).
Ces deux processus contradictoires — la lente création d’une communauté d'intérêt entre les capitalistes d'Europe occidentale, l’autodéfense par chaque bourgeoisie européenne de ses intérêts particuliers — coïncideront et se chevaucheront pendant toute une époque. Elles expriment deux réalités contradictoires dans la structure même du Capital : celui-ci reste essentiellement un capital « national » dans chacun des principaux pays capitalistes d'Europe (c'est-à-dire que la majeure partie des actions des principales entreprises de ces pays reste dans les mains de capitalistes de chaque pays) ; mais à côté de ce capital « national » se développe un capital « européen », né de l’interpénétration de capitaux en provenance de plusieurs ou de tous les pays du Marché Commun (et souvent en outre de Grande-Bretagne, de Suisse, sinon des USA). Plus le Marché Commun durera et s’institutionnalisera (y compris notamment par l'adoption d’une monnaie commune), plus ce capital « européen » deviendra important par rapport au capital « national », et plus le Marché Commun deviendra irréversible.
Ce point d'irréversibilité n’a cependant pas encore été dépassé. Il ne le sera vraisemblablement qu'à l'occasion d’une récession généralisée en Europe. Devant pareille récession, deux réactions peuvent en effet se faire jour au sein du Capital des principaux pays d'Europe :
a) la réaction du repli protectionniste, qui consiste à défendre le « marché national », au besoin par le rétablissement de tarifs douaniers lorsque la situation se détériore ; b) la réaction de la fuite en avant, c’est-à-dire de l'application, au niveau du Marché Commun, des techniques « anti-crise » qui ont fait leurs preuves au niveau national («programmation européenne », « monnaie dirigée» à l'échelle européenne, etc.). Cette fuite en avant réclame la création d'un Exécutif européen renforcé et d’une monnaie européenne, qui constitueraient une étape décisive dans l’approche du point d'irréversibilité du Marché Commun.
La pratique démontrera laquelle de ces deux méthodes sera préférée par la bourgeoisie de chacun des principaux pays capitalistes d'Europe, ce choix étant influencé à son tour par la gravité relative de la récession et par le contexte politique et économique international.
5. — La même ambivalence qui caractérise les rapports de la bourgeoisie des cd mu lb Dai Load MR AE a RER pays capitalistes avec le phénomène de l'intégration économique européenne caractérise également ses rapports avec l'impérialisme américain et avec le marché mondial dans son ensemble.
D'une part, la modification des rapports de forces entre l'impérialisme américain et les principales puissances impérialistes du continent européen s'est faite, depuis plus d’une décennie, presque continuellement au profit de ces dernières et aux dépens de l'impérialisme yankee. La bourgeoisie européenne en a tiré un regain d’optimisme et même d'agressivité sur le marché mondial ; ceci caractérise avant tout l'attitude de l'impérialisme ouest-allemand. (En 1954, les exportations ouest-allemandes s'élevaient à 33 % des exportations des USA ; en 1964, elles ont atteint 70 % de celles-ci. Par tête d’habitant, l'Allemagne exporte plus de trois fois de produits manufacturés que les USA). Sur le plan monétaire, elle essaye de rejeter la tutelle du dollar et de passer à une « monnaie internationale » contrôlée conjointement par les Banques centrales des pays impérialistes (à majorité européenne).
D'autre part, malgré cette modification des rapports de forces, la supériorité technique de l'impérialisme américain (qui découle notamment des dimensions plus grandes de ses entreprises) reste prononcée, et la bourgeoïisie européenne constate avec effroi, surtout en France, qu'au fur et à mesure qu'elle reconquiert des marchés mondiaux, le capital américain « colonise » des entreprises européennes, De même, cette bourgeoisie européenne (surtout dans des pays comme l'Italie et les pays capitalistes mineurs) est effrayée par la perspective d’une chute du dollar, qui risquerait de précipiter une réaction en chaîne contre toutes les devises du monde capitaliste et de provoquer une désorganisation de toute l’économie capitaliste internationale.
En définitive, deux attitudes différentes se font jour au sein de la bourgeoisie européenne à l'égard du marché mondial, attitude qu’influence fortement le comportement à l'égard du Marché Commun lui-même. Les uns — la majorité de la bourgeoisie ouest-allemande notamment — considérant que leurs forces productives étouffent déjà au sein du Marché Commun, ne craignent pas la concurrence avec l'impérialisme américain, et réclament donc un Marché Commun ouvert sur la Grande-Bretagne et le reste de l'Europe capitaliste, comme étape transitoire vers une « zone atlantique de libre-échange » désirée également par l'impérialisme américain. (C’est la base matérielle du « pro-américanisme » d'Ehrard que lui reproche de Gaulle). Les autres désirent avant tout consolider le Marché Commun, le protéger contre « l’invasion des capitaux américains », en renforcer la capacité concurrentielle, notamment par un puissant mouvement de fusion d'entreprises et de trusts, avant d’entrer dans une étape de concurrence accentuée et non protégée vis-à-vis de l'impérialisme américain.
Celui-ci conserve une supériorité militaire écrasante par rapport aux impérialistes européens, notamment dans le domaine des armes nucléaires (supériorité qui s’est même renforcée par le déclin du « indépendent déterrent » de l'impérialisme britannique) et du fait que les imperialismes européens ne peuvent pas raisonnablement concevoir la défense de leur système, à l’échelle mondiale, devant la montée constante des forces anticapitalistes (renforcement des Etats ouvriers ; progrès de la révolution coloniale), en dehors de l'alliance avec l'impérialisme américain. Ce fait pèse sur toute cette situation et limite en définitive la liberté de manœuvre de la bourgeoisie européenne.
C’est pourquoi celle-ci attache une importance extrême à obtenir l'accès aux armes nucléaires (et à la technologie nucléaire en rapide évolution, sur laquelle l'impérialisme américain maintient un monopole presque complet), soit sous la forme d'une force nucléaire muiltilatérale ou atlantique, soit sous la forme d’une « force de frappe autonome » (française ou « européenne »).
L'EVOLUTION POLITIQUE EN EUROPE OCCIDENTALE
6. — Durant la longue période de prospérité capitaliste qui s'est déroulée en Europe occidentale, la démocratie bourgeoise traditionnelle, loin de se trouver revigorée ou consolidée, a poursuivi un processus de lent déclin. Ce déclin correspond avant tout à une situation objective des forces-clés du capitalisme — en premier lieu les grands monopoles capitalistes, les banques, le capital financier décident de manière directe d’une série de questions de politique économique, financière, monétaire, commerciale, et quelquefois même culturelle, qui étaient jadis de la compétence des Parlements. Si on y ajoute le renforcement continuel de l'exécutif de l'Etat bourgeois et l'empiètement de plus en plus net d'organismes internationaux dans des domaines politiques importants (OTAN pour les problèmes militaires ; Marché Commun, CECA, GATT pour les questions commerciales et économiques ; Fonds Monétaire International pour les problèmes monétaires, etc.), l'influence de fait des Parlements sur la vie publique devient de plus en plus limitée,
Ce processus de dégradation progressive et ininterrompue du parlementarisme bourgeois exprime en dernière analyse le fait que le Parlement, qui n’a jamais été un instrument pour la conquête du pouvoir par le prolétariat, cesse de plus en plus d’être un instrument efficace pour la défense et la consolidation du pouvoir de la bourgeoisie. Sa fonction réelle était de permettre à la bourgeoisie de prendre collectivement conscience de ses intérêts de classe, à une époque où elle se trouvait fortement émiettée en intérêts régionaux et catégoriels disparates, ainsi qu'en courants politiques nettement différenciés. Mais, plus se poursuit le processus de concentration capitaliste, plus la vie économique se trouve contrôlée par une poignée de grands trusts et monopoles, plus ceux-ci utilisent l'appareil d'Etat pour défendre leurs pro-tits et intérêts, plus progresse « l’union personnelle » entre les monopoles et l’'appareil d'Etat, et plus l'expression des intérêts du grand capital et la centralisation des forces de la bourgeoisie s'effectuent en dehors de l'enceinte du Parlement, avant méme que ne s’entament des débats dans son sein,
L'évolution vers « l'Etat fort », sous-jacente à toute l’évolution de la bourgeoisie européenne au cours de la dernière décennie, correspond ainsi à un double objectif : adapter le fonctionnement de l'Etat aux besoins des monopoles et leur offrir un exécutif plus stable et plus « technocratique » en vue d'assurer une défense plus efficace de leurs profits ; limiter les possibilités du mouvement ouvrier de saper la stabilité de l'Etat bourgeois en combattant sans réserve pour ses droits, restreindre à cette fin l'exercice du droit de grève et de manifestation, et renforcer les Organismes de répression. Il est significatif que la tendance dans ce sens s’est manifestée ces dernières années dans tous les pays d'Europe occidentale, même ceux réputés les plus démocratiques, et sous toutes les formes de gouvernement, ÿ compris sous une direction ou avec une participation social-démocrate.
7. — Cependant la tendance à l'instauration de l'Etat fort na réussi jusqu'ici à triompher que dans un seul pays, la France, sous la forme particulière bonapartiste qu'est le gaullisme. Il est évident que la personnalisation extrême du pouvoir qui existe dans ce pays n'est pas la seule forme que peut revêtir l'Etat fort, et n'est pas liée nécessairement à son maintien. Partout ailleurs, elle reste présente sous forme de tendance latente, dont certains objectifs se réalisent petit à petit, mais sans qu'un changement qualificatif se soit produit. Au contraire, un bilan objectif des cinq années qui se sont écoulé depuis décembre 1959 doit faire plutôt état de l'affaiblissement de l'exécutif des Etats bourgeois dans une série de pays (notamment en Grèce et en Italie), du moins dans sa capacité d'empêcher les manifestations de lutte de classe prolétarienne résolue ou d'en réduire l'ampleur. Même en France où le régime gaulliste semble stable, cette stabilité est en grande partie liée à la vie de son chef, et la bourgeoisie elle-même doute de la possibilité de maintenir ce régime, du moins sous sa forme actuelle, quand de Gaulle aura disparu.
C’est que la réalisation de « l'Etat fort » présuppose une grave défaite de la classe ouvrière et que cette défaite ne s’est produite nulle part ailleurs dans les dernières années. C'est que la prospérité capitaliste elle-même a un effet contradictoire, dialectique, sur le
- comportement du prolétariat en Europe occidentale : si elle rend évidemment moins aiguë la conscience de la nécessité d'un 1enversement révolutionnaire du capitalisme, elle crée, notamment grâce au déclin du chômage, des conditions propices à l'éclatement de luttes économiques qui, surtout dans les pays où l'intégration des syndicats dans l'Etat bourgeois avait été préalablement institutionnalisée, peut s'avérer le point de départ d'une véritable reprise ouvrière. C'est que le boom continuel des dernières années a rendu moins urgente l'instauration de l'Etat fort. C'est que le prolétariat européen, même dans les pays où il subit des tendances à l’apathie politique reste farouchement attaché à la défense de ses droits économiques et de ses syndicats, et que l'Etat fort nécessite non seulement une dépolitisation avancée du prolétariat mais encore la castration du mouvement syndical.
Pour toutes ces raisons, si des tendances à l'instauration d’un Etat fort apparaissent à la surface chaque fois que la faiblesse de l'exécutif de l'Etat bourgeois est brusquement mise en lumière (en Italie lors de l'élection présidentielle en 1964-65 ; en Autriche lors de la dernière crise au sein du principal parti bourgeois ; en Grèce en rapport avec la montée ouvrière qui s’est produite sous le gouvernement Papandréou), ces tendances ne pourront véritablement triompher qu'après une phase de lutte de classe intense, se terminant par une grave défaite prolétarienne et par une démoralisation profonde du prolétariat. Même en France, le début de reprise ouvrière qui s'est manifestée par des grèves économiques déclenchées sous le signe de l’unité d'action syndicale et par une évolution encore hésitante, incertaine et contradictoire vers le front unique PC-SFIO risque de saper la stabilité de « l'Etat fort », lorsque celui-ci perdra le support de de Gaulle et de son prestige personnel. La bourgeoisie envisage d'ailleurs la transition du régime bonapartiste à un régime prsdenne sans qu'on puisse affirmer que cette tentative sera couronnée de succes.
Les événements qui se sont produits en Grèce au cours de l'été 1965 constituent la confirmation éclatante de ce qui précède. Rarement on a vu en Europe capitaliste se manifester avec plus de netteté et de cynisme le fait que le Parlement — y compris la majorité parlementaire — n'était plus le lieu où se choisissait le premier ministre, où se constituait le gouvernement, où s'’exerçait le pouvoir. A défaut d'une dictature militaire ouverte — que les rapports de force n’ont pas encore permis d'instaurer, et qui risquait au contraire de provoquer des réactions carrément révolutionnaires de la part des masses — la Cour, s'appuyant étroitement sur les chefs réactionnaires de l'armée, a manœuvré avec patience, et sans se soucier des formes, pour effriter, puis faire disparaître la majorité papandréiste au sein du Parlement, cependant que le mouvement de masse, grandiose d’ampleur et de spontanéité, a été largement paralysé quant aux résultats obtenus, du tait du crétinisme parlementaire des dirigeants de l'E.D.A. et du P.C., soucieux de respecter la légalité parlementaire et désireux seulement de « démocratiser la Cour ».
8. — La tendance à « l'Etat fort » est au capitalisme des monopoles dans une période de prospérité ce que la tendance au fascisme fut à ce même capitalisme dans une période de crise économique et de chômage. Il s'agit chaque fois d'adapter le degré de centralisation du pouvoir politique à la concentration réalisée dans ie domaine économique par le grand capital. Dans l’un des cas, la base de masse du mouvement est constituée par une classe petite bourgeoise dégradée, paupérisée et folle de désespoir ; dans l'autre cas, la base de masse du mouvement est constituée par une classe petite bourgeoise prospère, enrichie et sans complexe d'infériorité (composée surtout de technocrates, de cadres et en général de classes moyennes nouvelles). De même, dans un des cas, il s'agit d’écraser le prolétariat, de détruire ses organisations et d’abaisser brutalement son niveau de vie ; dans l’autre cas, il s’agit plutôt d'émasculer ses organisations en les intégrant plus profondément dans le régime et de le corrompre par un niveau de vie plus élevé, lié à des moyens d’action puissants mis en œuvre en vue de le dépolitiser.
Dans le climat de prospérité économique qui a régné en Europe occidentale au cours des cind dernières années, il n’y a pas eu de situation propice à la renaissance d'un danger fasciste. Au contraire, les noyaux fascistes qui subsistaient ou qui s'étaient recréés dans des pays comme l'Allemagne occidentale ou la France se sont plutôt affaiblis sinon décomposés. Ils ne pourraient renaître que dans des phases de crise économique, sociale ou politique portée à leur paroxysme, et manqueraient alors même de substance pour autant qu’une large masse de chômeurs fasse défaut.
Par contre, on a assisté un peu partout en Europe occidentale au développement de tendances poujadistes exprimant la révolte de classes moyennes victimes de la concentration capitaliste et qui cherchent à défendre une position indépendante dans la vie économique. Ce sont surtout des petits paysans et des petits boutiquiers d'âge moyen, inexorablement condamnés par les progrès de la mécanisation agricole et de la concentration commerciale, qui se trouvent à la pointe de ces tendances. Celles-ci s'expriment quelquefois au sein de partis traditionnels (par exemple la résistance au sein du parti conservateur britannique à l'abolition des « prix fixes » ; la résistance au sein de la CDU-CSU ouest-allemande au Marché commun des céréales ; la manifestation de tendances poujadistes au sein du PLP belge, etc.), quelquefois par la création de nouveaux partis, la plupart du temps fantaisistes (comme par exemple le parti paysan aux Pays-Bas) et sans lendemain. C’est que les petits-bourgeois déplacés retrouvent facilement un emploi — et sou-
Ait
LENS vent un standing plus élevé — dans le cadre de la prospérité capitaliste, et qu'en l'absence d’une récession prolongée ou d’une forte chute du taux d’expansion, leur révolte est plus portée par la nostalgie du passé que par une misère actuelle. Cette situation pourrait se modifier dans le cas d’une récession généralisée dans le Marché Commun, où l'on verrait à coup sûr se manifester des tendances poujadistes plus puissantes.
Un phénomène relativement récent a été l'expansion de tendances racistes prononcées sur le plan politique en Europe occidentale. Ce phénomène a deux racines : d’une part le sentiment de frustration exacerbée dans des couches petites-bourgeoises devant les progrès de la révolution coloniale et la perte des « empires » ; d'autre part, la réaction de milieux petits-bourgeois et de couches prolétariennes moins politisées devant l'immigration d'un nombre élevé d'ouvriers étrangers, quelquefois (surtout en Grande-Bretagne et en France) d'ouvriers de couleur.
Ces sentiments racistes, du moins dans les milieux ouvriers, ont des causes matérielles assez tangibles : crise de logement et craintes pour la stabilité de l'emploi. Ils sont d'ailleurs moins du racisme proprement dit que de la xénophobie ; la preuve, c’est que leurs manifestations politiques les plus spectaculaires qui visent en Grande-Bretagne des immigrés noirs ou pakistanais, concernent en Suisse des immigrés italiens. Ils n'en constituent pas moins une arme puissante dans les mains de la bourgeoisie qui peut ainsi diviser le prolétariat, et nécessitent des ripostes systématiques et énergiques de la part du mouvement ouvrier ou, à défaut, de son avant-garde,
9, — Les deux régimes fascistes qui subsistent en Europe — le régime franquiste en Espagne et le régime de Salazar au Portugal — ont traversé au cours des dernières années une profonde crise qui se poursuit encore. Dans le cas du Portugal, cette crise est surtout le résultat de l'extension de la révolution coloniale aux colonies portugaises (Guinée portugaise, Angola, Mozambique), qui sape la stabilité financière de la dictature par les frais militaires qu’elle implique, et qui en sape à plus long terme la stabilité économique, dans la mesure où elle entraîne l’impérialisme portugais, le plus faible de tous les impérialismes, dans des guerres coloniales sans espoir de victoire finale, et où finiront par être détruites les bases mêmes de cet impérialisme.
Dans le cas de l'Espagne, la crise du régime a des causes plus complexes ; elle est née à la fois de la relance économique qui a favorisé une reprise de luttes économiques de la part du prolétariat grâce à la réduction du chômage ; de l’apparition d'une jeune génération prolétarienne et estudiantine sur laquelle ne pèse plus l'effet démoralisateur de la défaite de la guerre civile ; de l'influence de la révolution cubaine et des luttes révolutionnaires en Amérique latine ; de la nécessité impérieuse pour la bourgeoisie espagnole de s'intégrer dans l'Europe capitaliste, etc.
Le dessein fondamental de la bourgeoisie est le même au Portugal et en Espagne : opérer une transition à froid d'un régime fasciste vers un bonapartisme « éclairé » et « libéral », qui permette de légaliser et de canaliser vers des voies purement réformistes les luttes économiques du prolétariat, de liquider les problèmes coloniaux et de s'intégrer dans l’Europe capitaliste comme partenaire égal en droits (l’adhésion formelle au Marché commun — et pour l'Espagne sans doute aussi à l'OTAN ou à un pacte méditerranéen — doit exprimer ce statut convoité). Mais les obstacles sur la voie d’une telle opération sont multiples tout particulièrement au Portugal. Malgré une industrialisation accélérée qui fait déjà aujourd'hui du prolétariat la classe la plus nombreuse de la population dans le cas de l'Espagne, les deux pays conservent une situation agricole des plus explosives. Le prolétariat agricole continue à croupir dans une misère terrible. La situation économique des deux pays, qui sont nettement marginaux dans l’économie de l’Europe capitaliste, est très vulnérable et risque de souffrir plus que les autres d’une récession dans le Marché commun — qui entraînerait notamment un reflux massif d'ouvriers émigrés. L'écart entre le niveau des salaires portugais et espagnols et le niveau des salaires européens reste une source d’agitation constante et de prise de conscience révolutionnaire dans le prolétariat de ces deux pays. Le mouvement révolutionnaire conserve donc la possibilité de faire échouer le plan de la bourgeoisie et de transformer ‘au contraire la crise du fascisme en une crise du régime capitaliste débouchant sur une révolution prolétarienne. Mais la réalisation de cette possibilité dépend de conditions politiques et organisationnelles dont l’accomplissement a déjà subi un sérieux retard. ”
— NM — L'EVOLUTION DU MOUVEMENT OUVRIER EN EUROPE
10. — Le mouvement ouvrier européen a subi, au cours des cinq dernières années, l'influence de facteurs internationaux qui déterminent les grandes lignes de l’évolution mondiale : la poursuite de la révolution coloniale qui a marqué de nouvelles victoires spectaculaires ; l’approfondissement de la crise de la bureaucratie stalinienne qui a abouti au conflit sino-soviétique et à la crise prolongée du mouvement communiste international ; la période prolongée de boom aux Etats-Unis qui a raffermi la prospérité capitaliste en Europe capitaliste, etc. Néanmoins, le facteur déterminant pour l'évolution du mouvement ouvrier en Europe occidentale a continué à être la situation objective dans laquelle s’y trouve placé le prolétariat. Les problèmes stratégiques et tactiques posés par cette situation ne peuvent se résoudre en définitive que du fait des contradictions internes de la société bourgeoise en Europe.
Le problème clé pour le mouvement ouvrier de l'Europe occidentale reste celui d'une résistance victorieuse aux efforts entrepris par la bourgeoisie et ses agents pour l'intégrer plus profondément dans l'Etat bourgeois, Ce problème est étroitement lié à une autre question clé : la recherche et la formulation d’une stratégie de rechange pour le mouvement ouvrier et son avant-garde révolutionnaire par rapport à la stratégie ultra-réformiste sinon carrément bourgeoise défendue par de grandes parties du mouvement social-démocrate européen, et à la Stratégie néo-réformiste de plus en plus défendue par les partis communistes officiels en Europe occidentale. La formulation de cette stratégie de rechange — indispensable pour la constitution d'une direction de rechange — ne peut pas consister dans la simple répétition de formules du passé, surtout lorsque ces formules correspondaient à une situation objective caractérisée par le chômage massif, la stagnation des forces productives et la menace immédiate du fascisme, qui n’est pas la situation objective de la majeure partie des pays capitalistes européens d’aujourd’hui.
11. — Contrairement à tous les réformistes et néo-réformistes et à nombre de courants centristes influencés par eux à la périphérie même de l'avant-garde révolutionnaire, la IV*° Internationale répète avec force que la prospérité capitaliste, loin d’avoir résolu « tous les problèmes économiques », laisse subsister suffisamment de contradictions économiques, politiques ou sociales dans la société capitaliste pour rendre objectivement possible des luttes révolutionnaires qui aboutissent au renversement du régime capitaliste et à la conquête du pouvoir par le prolétariat. Les contradictions qui subsistent au sein même de cette prospérité et l’instabilité fondamentale de cette prospérité qui débouche périodiquement sur des récessions nationales ou internationales, et les attaques périodiquement inévitables que la bourgeoisie doit déclencher contre le niveau de vie et contre les syndicats les plus combatifs des travailleurs, créent les conditions propices à l'éclatement de luttes aui, sous l'influence d’une avant-garde large au sein du mouvement de masse, peuvent être transformées en combats offensifs pour la conquête de revendications transitoires débouchant sur une situation révolutionnaire et l'instauration d'organes de dualité de pouvoir.
Ces luttes objectivement révolutionnaires restent possibles, ainsi que l'ont démontré avec éclat la grève générale belge de décembre 1960-janvier 1961, le grand mouvement des travailleurs grecs de l'été 1965, et, dans une moindre mesure, la reprise du mouvement ouvrier italien en 1962-63, qui a en tout cas démontré qu'il n'y a aucun rapport mécanique et direct entre l'accroissement de la prospérité capitaliste et des salaires ouvriers et un recul de la conscience révolutionnaire des masses influencées par le communisme, Mais ces exemples ont également confirmé que la transformation effective de luttes ouvrières purement revendicatives en luttes pour des revendications transitoires qui posent objectivement la question du pouvoir, dépend dans une mesure beaucoup plus large que dans d’autres conditions objectives de l'activité du facteur subjectif au sein du mouvement de masse.
De ce point de vue, le mouvement syndical et surtout son aïle gauche (réformiste de gauche, centriste ou communiste non dominé par le néo-réformisme khrouchtchevien) a pris progressivement une importance de plus en plus grande dans l'évolution récente du mouvement ouvrier en Europe occidentale. Cette importance correspond à la fois à la nature des luttes qui commencent presque toutes comme luttes revendicatives, à la stérilité des partis de masses de la classe ouvrière, et à leur différenciation croissante qui ne crée aucun pôle de cristallisation suffisamment attrayant pour une confrontation des divers courants du mouvement ouvrier. C'est encore au sein du mouvement syndical unifié (comme en Grande-Bretagne, en Allemagne occidentalé où en Suède) ou du syndicat de classe (comme en Italie et en Grèce) que cette confrontation s'effectue avec le moins d’entraves.
Il en découle évidemment un danger, à savoir que le milieu syndical ne détei-gne sur le contenu programmatique de la stratégie de rechange formulée par les diverses tendances de gauche du mouvement ouvrier et qu'ainsi apparaissent des tendances anarcho-syndicalistes qui, sous couvert d'« autonomie » ouvrière ou de refus d'intégration dans les organismes de l'Etat bourgeois, renforcent en fait les tendances à la dépolitisation du prolétariat qui constitue l'objectif N° 1 à atteindre par la grande bourgeoisie dans la situation actuelle, et qui sont en outre favorisées par la situation objective. La réponse des marxistes révolutionnaires ne peut être que de lier constamment la question du pouvoir, du gouvernement, à la défense des intérêts matériels des travailleurs comme couronnement de toute stratégie anticapitaliste d'ensemble, faute de quoi « autonomie ouvrière » implique la reconnaissance tacite de la permanence de l'ordre bourgeois.
Ce même danger est implicite dans le « tournant vers la stratégie axée Sur lentreprise » qu'ont esquissé plus ou moins simultanément des forces centristes ou « de gauche » du mouvement syndical italien, ouest-allemand, britannique et belge. En soi, l'attention plus grande accordée aux problèmes des cadences accélérées, des effets négatifs de l’automation dans le cadre du régime capitaliste, à la nécessité d'opposer, même au niveau de l’entreprise, un plan ouvrier à la « programmation capitaliste » n’a rien de répréhensible ou de négatif. Entre les mains d’une direction marxiste révolutionnaire, pareille orientation déboucherait sur la revendication du contrôle ouvrier et sur une propagande en faveur de la gestion ouvrière, revendication dont l'effet révolutionnaire est effectivement accru au fur et à mesure que les progrès techniques accroissent l'exploitation du prolétaire, en ‘ant que producteur, sur les lieux de travail.
Mais lorsque cette orientation est détachée des problèmes du pouvoir et du gouvernement, lorsqu'elle vise en fait un émiettement des luttes et le refus d'engager des combats d'ensemble, seuls capables d'ébranler le pouvoir du capital, à l'entreprise comme dans l'Etat, elle constitue au contraire la plate-forme idéale du néo-réformisme qui ne débouche que sur des formes nouvelles de collaboration de classe sinon sur de lamentables échecs et de nouvelles démoralisations.
12. — L'évolution des Partis communistes en Europe occidentale a été profondément influencée, au cours de la dernière période, par les développements et les rebondissements divers de la crise internationale du mouvement communiste. Mais les effets globaux de cette crise sur la plupart des partis ont été contradictoires. Si la « déstalinisation », la lente disparition de toute orthodoxie et de toute « autorité suprême », la différenciation majeure provoquée par le conflit sino-soviétique, ont incontestablement accru le sens critique des militants communistes et rétabli, à des degrés divers, les possibilités de discussions politiques effectives au sein de ces partis — seul le PC italien a cependant connu quelque chose qui ressemble à une véritable liberté de discussion — l'effet politique immédiat de ce changement de climat a été d’accentuer le cours droitier de ces partis sous l'influence combinée de la tradition opportuniste de la plupart des dirigeants en place (surtout Togliatti en Italie et Thorez en France), de la ligne khrouchtchevienne promulguée au XX° Congrès ensemble avec la « déstalinisation » (« coexistence pacifique, stratégie générale des partis communistes » ; priorité de la « compétition économique entre l'URSS et les USA » avant toute orientation révolutionnaire en Europe occidentale ; tentative de rapprochement avec la social-démocratie, etc.) et du climat de prospérité capitaliste propice à l’éclosion de nouvelles déformations droitières dans un milieu essentiellement opportuniste, Des changements importants dans la composition sociale — surtout des cadres actifs — se sont produits dans la dernière décennie, notamment dans le PC italien.
C'est surtout en Italie que cet effet contradictoire de la « déstalinisation » a été sensible, mais d’autres cas — comme celui de la Suède où le PC adopte ouvertement une orientation réformiste, ou celui de la Belgique où des dirigeants du PC défendent l'idée d’une résorption de leur parti par le parti social-démocrate — confirment cette règle générale. Elle est le produit d'une longue période d'opportunisme au sein des Partis communistes. Ce n'est qu’au cas d’une radicalisation profonde d'importantes couches ouvrières et de l'éclatement de grandes luttes spontanées que ce bilan pourrait être renversé, une large gauche communiste se détachant au sein des PC de masse et s'orientant vers une Stratégie révolutionnaire,
Sous la pression des masses et sous l'impulsion des forces marxistes révolutionnaires.
Dans presque tous les pays d'Europe capitaliste, le conflit sino-soviétique a provoqué l'apparition de noyaux ou de groupements pro-chinois. Leurs membres se regroupent généralement en deux catégories : d'une part des jeunes et des militants ouvriers dégoûtés par la ligne opportuniste droitière des PC officiels ; d'autre part des hommes d'appareil des FC qui ont la nostalgie de l'époque stalinienne. .
Les rapports de force entre les uns et les autres déterminent en général la consistance relativement grande ou petite de ces groupements qui vont de noyaux franchement ridicules comme en Suisse, à des formations d’une certaine importance comme les groupes pro-chinois belge et autrichien, en passant par des groupes d’importance intermédiaire comme les groupes en Italie. Maïs, même dans ce cas, leurs possibilités de croissance sont bloqués dès que des éléments de type stalinien, s'emparant de la direction, s’alignent à 100 % sur la ligne chinoise et sombrent dans le sectarisme et la démagogie,
Néanmoins, l'expérience confirme que ces groupes, surtout dans la phase de constitution, recèlent un nombre important d'éléments valables à la recherche de solutions révolutionnaires, Nos sections ont le devoir de chercher et de trouver les moyens adéquats pour ouvrir un dialogue avec ces éléments et les gagner à notre programme et à notre mouvement, faute de quoi toute cette expérience risque de se solder par leur perte pour le mouvement ouvrier.
13. — Au cours des dernières années, l'évolution vers la droite de la social-démocratie s'est poursuivie à un rythme accéléré dans presque tous les pays d'Europe occidentale. Cette évolution a cependant, selon les cas, deux forces motrices qu'il faut soigneusement distinguer :
a) elle correspond dans certains cas aux motifs et raisonnements classiques du réformisme dans une période de haute conjoncture, sans que cela implique nécessairement un effritement ou une modification de la base ouvrière traditionnelle au sein de ces partis. C’est notamment le cas du PS autrichien, dans une certaine mesure précisée plus loin du Labour Party britannique.
b) Dans d'autres cas, il s'agit au contraire de l'expression d’une modification profonde de la composition sociale de ces partis, la bureaucratie administrative d'Etat et des municipalités, les nouvelles classes moyennes, voire des entrepreneurs capitalistes petits ou moyens se substituant aux ouvriers comme membres actifs de ces partis. La rupture totale avec l'idéologie du passé, la renonciation officielle au marxisme et à la lutte de classe, le refus même d'admettre toute forme de socialisation des moyens de production ou l'extension des droits ouvriers au sein des entreprises comme des objectifs de politique socialiste, voire la défense officielle de conceptions réactionnaires comme « l'actionnariat ouvrier » et la « déprolétarisation par la transformation des travailleurs en propriétaires individuels », marquent l'aboutissement de ce processus de dégénérescence, qui est le plus avancé dans les cas de l'Allemagne occidentale et des Pays-Bas. Même dans ces cas, la base électorale de ces partis reste ouvrière, et des phénomènes de polarisation électorale des travailleurs peuvent continuer à se produire en leur faveur lorsque, à défaut d’alternatives valables, le prolétariat est obligé de considérer un parti comme le SPD comme la seule solution de rechange possible par rapport aux partis bourgeois. Mais, dans ces cas, les voix gagnées par ces partis le sont littéralement malgré leur programme, leurs dirigeants et leur orientation et non en fonction de ceux-ci.
Le cas du Labour Party est particulier. Avec le PS autrichien, il représente le seul parti social-démocrate qui, pour des raisons historiques et de structure du mouvement ouvrier, continue à être suivi par la quasi-totalité de la classe ouvrière consciente de son pays. La mort de Gaitskell et son remplacement par Wilson ; le renforcement de l'aile gauche au sein des syndicats ; la faillite de ia politique droitière aux élections de 1959 avaient créé au cours des années 1963-64 un léger déplacement vers la gauche de ce parti, contrairement à ce qui s'est passé au sein de tous les autres partis sociaux-démocrates en Europe occidentale, Mais la crise financière à laquelle le cabinet Wilson s'est vu confronté dès sa constitution, et la lâcheté classique de ces réformistes, tant de droite que de gauche, à mener une lutte tant peu résolue contre l'ennemi de classe « national» et international. les ont amenés à résoudre ces difficultés sur le dos ces électeurs travaillistes et à s’inféoder plus que jamais à la politique mondiale des impérialismes britannique et américain.
En couvrant la politique d'agression de l'impérialisme américain au Vietnam ; en organisant eux-mêmes la répression impérialiste à Aden et dans l'Arabie du sud ; en introduisant un projet de loi sur l'immigration qui va plus loin que celui des tories dans la voie du racisme ; en introduisant un projet de «politique des revenus » et en voulant promouvoir une législation antisyndicale et antigrève, les dirigeants réformistes britanniques agissent comme de véritables valets de leur propre bourgeoisie, qui na, dès lors, aucun intérêt à les chasser, malgré leur majorité parlementaire infime, avant qu'ils n'aient achevé leur sale besogne.
Le sens profond de cette politique honteuse n’est cependant sensible, pour le moment, qu'à une avant-garde politisée, tandis que les masses plus larges conservent des illusions quant au caractère de classe de l'actuel gouvernement. Ce n’est que quand la politique de Wilson aura provoqué des heurts au niveau des entreprises et des branches d'industrie, qu'une révolte à la base pourra éclater, à la mesure de la révolte qui se manifeste aujourd’hui au sein de l’avant-garde.
14. — Aux formations centristes intermédiaires apparues pendant la période précédente, dont les plus importantes étaient le SFP danois, le PSU français, le PSP hollandais et le SFP norvégien, se sont ajoutées récemment deux nouvelles organisations centristes : le PSIUP italien et l’'UGS-PWT belge. Ces dernières ont une origine assez nettement différente des SF et du PSU, qui sont nés de mouvements idéologiques ou de révoltes « morales » au sein des PS ou des PC. Ce sont objectivement des produits des phases élevées que la lutte de classe avait atteintes dans ces pays dans un passé récent et de la radicalisation effective d’une première couche du mouvement de masse produite par ces phases. Les formations danoise, française et norvégienne ont une base programmatique en générai confuse et tout aussi néo-réformiste que celle des PC khrouchtcheviens sinon allant encore plus loin sur la voie du néo-réformisme ; les autres s'efforcent au contraire de se donner une base programmatique marxiste et, sans pour cela dépasser le centrisme de gauche, adoptent quelquefois des positions à gauche de celles des PC officiels.
Deux critères sont décisifs pour l'avenir de ces formations nouvelles : leurs capacité d'acquérir une base de masse réelle dans les entreprises et, en fonction de cela, de jouer un rôle effectif au sein du mouvement syndical ; leur volonté de jouer un rôle politique indépendant et d'avant-garde au sein du mouvement ouvrier, en débordant les PC officiels sur leur gauche. S'ils réussissent à résoudre positivement ces tâches, ces partis pourront servir de pôles d'attraction sur une avant-garde au sein des PC, exercer constamment une pression sur ceux-ci qui limite leurs manœuvres opportunistes, et constituer ainsi un élément positif sur la voie de la constitution du parti révolutionnaire de masse, auquel bon nombre de leurs membres finiront d’ailleurs par aboutir. Mais s'ils échouent devant cette double tâche, ils se transformeront rapidement en marais centristes de plus en plus hétérogènes dévorés par d'incessantes luttes fractionnelles à l'image du PSU,
UV LES TACHES DES MARXISTES REVOLUTIONNAIRES
15. — La tâche centrale des marxistes révolutionnaires dans toute la période à venir, dans la mesure où celle-ci restera objectivement déterminée par la succession de phases de prospérité capitaliste et de récessions plus ou moins limitées, reste celle déjà définie : préparer. justifier, coordonner, élargir et généraliser les luttes du prolétariat pour la défense de ses intérêts matériels immédiats (que ce soit contre l'inflation ou contre les menaces de chômage, contre la tentative de freinage des augmentations et de blocage des salaires, ou contre les réduc-tions d'horaires et les licenciements) et contre l'intégration du mouvement ouvrier dans l'appareil d'Etat bourgeois, en liant les revendications à des revendications transitoires qui, partant des aspirations immédiates des masses, pourraient aboutir à une révolution pré-révolutionnaire, voire à la création d'organes de dualité de pouvoir, si des luttes de grande envergure sont déclenchées pour leur conquête.
La réalisation de cette tâche implique le maintien de l'orientation d'intégration de nos militants dans le mouvement de masse avec maintien parallèle d’un secteur indépendant.
Le travail entriste continuera à s'effectuer dans le PC en France et en Italie, dans le Labour Party en Grande-Bretagne, dans le PS en Autriche, dans le SF au Danemark.
Une modification de tactique, déjà réalisée en grande partie par nos forces, s’impose en Allemagne occidentale et en Belgique. En Allemagne, les possibilités de travail au sein de la social-démocratie se sont réduites d'année en année. Elles restent sans doute très limitées dans l'immédiat. Dans ces conditions, l'appartenance à ce parti se justifie aujourd'hui avant tout par le fait qu'elle facilite le travail syndical. Cela ne signifie pas que la présence des marxistes-révolutionnaires au sein du SPD n’a plus qu’une signification tactique, et que la conception stratégique initiale a été abandonnée. Comme auparavant, la variante la plus probable de l’évolution future reste celle d’une radicalisation de la classe ouvrière s'exprimant d'abord au sein des syndicats et ensuite au sein de la social-démocratie. I1 est vrai que les conditions dans lesquelles ce processus pourra se déployer sont devenues plus défavorables, du fait de la dégénérescence politique de ce parti et de l’abstention des travailleurs de la vie politique en son sein. Cela a réduit le degré de probabilité de voir se réaliser la perspective mentionnée ci-dessus, sans qu’on puisse aujourd'hui déterminer une perspective plus probable que celle découlant de la politique entriste.
En Belgique, la formation du PWT-UGS a créé les possibilités d’un progrès de la conscience révolutionnaire, Les marxistes révolutionnaires doivent apporter leur soutien à ce développement afin d’en faire une force qui puisse contribuer effectivement à la naissance du parti révolutionnaire de masse.
La stratégie générale des marxistes révolutionnaires en Europe occidentale doit se baser essentiellement sur la perspective de saper au point le plus fort le système impérialiste, en libérant l’Europe et le monde du danger d’un conflit nucléaire par le développement de la lutte de classe et la révolution au cœur même du capitalisme Concrètement, cette lutte doit être dirigée contre l'intégration capitaliste et impérialiste étroite qui se réalise en Europe dans la phase actuelle, dans le Marché Commun et en dehors du Marché Commun, avec la participation prédominante des forces de la social-démocratie qui aujourd’hui, plus encore que dans la période entre les deux guerres, jouent le rôle de forces de gestion du système impérialiste dans ses formes les plus modernes. Il s’agit d'élaborer un programme de lutte qui correspond aux intérêts immédiats des travailleurs et en même temps acquiert une nature de transition, de bouleversement du système au cours d'un processus ininterrompu vers le socialisme,
Ce programme doit tout d'abord offrir au prolétariat les moyens de défense efficaces contre les attaques patronales effectuées soit sous le signe du freinage des augmentations de salaires en période de plein emploi, soit sous la forme de réduction d'horaires et de licenciements en période de renversement de la conjoncture. La défense contre les réductions d'horaires est d'autant plus importante que ce sont en général les revenus marginaux des travailleurs qui constituent la base d'élévation du niveau de vie (achats à crédit de biens de consommation durables), et que la perte de ces revenus peut représenter pour des ménages ouvriers une chute disproportionnée de ce revenu.
Contre les menaces que l'inflation fait peser sur les revenus des travailleurs, les marxistes révolutionnaires revendiquent l'échelle mobile des salaires, l'adaptation automatique des salaires aux hausses du coût de la vie avec calcul de l'indice du coût de la vie par les organisations syndicales elles-mêmes, et la protection des marges supplémentaires de revenu nominal contre l'incidence de l'impôt sur les revenus.
Contre la « politique des revenus » et en général contre toute tentative de lier le mouvement ouvrier par « l'économie concertée », les marxistes révolutionnaires proposeront que le mouvement syndical revendique que la discussion sur les prix, les salaires, la productivité et les profits soit précédée par l'ouverture des livres de compte patronaux, la suppression du secret commercial et le contrôle ouvrier sur la production.
Contre les réductions d'horaires, les menaces de licenciements qui se produisent lors des retournements de la conjoncture et, en général, contre la menace que la rationalisation capitaliste et l’automation font peser sur l'emploi, les marxistes révolutionnaires revendiqueront le passage à la semaine légale de 40 puis de 35 heures, le salaire mensuel garanti, les assurances sociales (y compris l'allocation de chômage) à 75 % du salaire moyen, le contrôle ouvrier sur l'embauchage et le licenciement. Is revendiqueront l'ouverture sous gestion ouvrière de toutes les entreprises fermées par les patrons et considérées comme viables par les organisations ouvrières, et la création d'entreprises nouvelles aux frais de l'Etat et gérées par les travailleurs eux-mêmes, pour résorber le chômage dans les régions où celui-ci subsiste ou réapparaît.
Contre le déséquilibre économique général que la prospérité capitaliste a laissé substituer ou qu'elle a même accentué dans tous les pays capitalistes d'Europe occidentale, les marxistes révolutionnaires revendiqueront la nationalisation de toute la grande industrie et de tout le système du crédit, sans indemnisation ni rachat, et sous contrôle ouvrier, et l'élaboration d’un plan de développement économique axé sur d’autres objectifs prioritaires (notamment des objectifs de consommation collective) que ceux de la « programmation économique ». Pour que ce plan ouvrier soit dépourvu d’ambiguïté et ne devienne pas un instrument d'intégration dans le capitalisme comme le « contre-plan » du PSU, il faut préciser qu’il ne peut être réalisé que par un gouvernement ouvrier (ou ouvrier et paysan), et qu'il implique la création d’une situation de dualité de pouvoir.
Afin de faire face à la situation née d’un nouveau bond en avant des forces productives et des nouveaux besoins du prolétariat, les marxistes révolutionnaires revendiqueront un large développement de la consommation collective gratuite : médecine gratuite (Service national de la santé), transports urbains collectifs gratuits, enseignement gratuit à tous les degrés, avec repas scolaires et universitaires gratuits et logements gratuits pour les étudiants, socialisation des terrains à bâtir et services collectifs gratuits dans les grands complexes d'habitation (Service national du loge-ment). Ils pousseront les masses et les organisations ouvrières à opposer aux modèles de consommation bourgeois des modèles à la fois plus rationnels du point de vue individuel et plus égalitaires et humains du point de vue social.
Contre l'exploitation que le travailleur a subie depuis les débuts du capitalisme en tant que producteur et qui est aggravée par les progrès de la rationalisation capitaliste et de l’automation, les marxistes révolutionnaires lutteront pour le contrôle ouvrier sur les cadences et l’organisation du travail, sur les plans de rééquipement et les plans de production des entreprises, etc. C'est le mot d'ordre du contrôle ouvrier qui apparaît d’ailleurs comme le mot d'ordre central à cette étape de lutte, auquel aboutissent toutes les autres revendications transitoires, qui est le levier principal pour faire apparaître la dualité de pouvoir au sein des entreprises et qui aboutit logique-ment à la question du pouvoir politique, à l’expropriation de la bourgeoisie et à la gestion ouvrière après le renversement du capitalisme.
17. — Ce programme implique la nécessité de formuler pour chaque pays un mot d'ordre transitoire précis sur le plan gouvernemental qui concrétise, d'après la tradition, les courants d'opinion et l’état d'esprit prédominant de la classe ouvrière, le mot d'ordre général de « gouvernement ouvrier » ou de « gouvernement ouvrier et paysan ». Il s'agit d’habituer les travailleurs à opposer aux gouvernements bourgeois ou de coalition avec la bourgeoisie l’idée d’un gouvernement qui soit l'expression de la volonté politique de la classe ouvrière, de cette volonté non pas telle que les marxistes révolutionnaires voudraient qu'elle soit, mais telle qu’elle est réellement à une étape déterminée,
Pour que ce mot d'ordre ait tout son effet mobilisateur, il faut qu'il soit intimement lié au programme de transition que ce gouvernement est censé devoir réaliser. Il faut aussi qu'il soit formulé de telle façon qu'il n‘apparaisse pas manifestement absurde (on voit mal un « gouvernement ouvrier » dirigé par Willy Brandt), c'est-à-dire que, selon le cas, les syndicats, les partis ouvriers de masse ou des ailes gauche de ces partis doivent êt:re représentés comme constituant les bases essentielles de ces gouvernements,
18, — Les marxistes révolutionnaires maintiendront leur propagande et leur agitation en faveur d’un front unique de toutes les organisations syndicales au sein du Marché commun, sans exclusive aucune, en faveur de la représentation de la CGT et de la CGIL au sein des organismes consultatifs des syndicats au sein du Marché commun et de la CECA, en faveur de l’élargissement de ce front unique aux mouvements syndicaux de toute l’Europe capitaliste.
La lutte pour ces objectifs — dont la réalisation devrait être liée à la convocation d’un grand Congrès européen du travail — est d’une importance extrême dans la mesure où le Marché commun se structure et s'institutionnalise de plus en plus, et qu'en son sein les monopoles et organisations patronales disposent d'un degré QUATRIEME INTERNATIONALE 7i de puissance et de centralisation organisationnelle qui dépasse même ce qui est réalisé au niveau national. A cette concentration de puissance capitaliste, le mouvement ouvrier n’oppose pour le moment qu'un front déchiré en trois ou quatre tronçons qui refusent de collaborer internationalement. Il en résulte une modification tendancielle constante des rapports de force en faveur du patronat au sein du Marché commun.
Il faut en même temps accentuer la propagande opposant les Etats-Unis socialistes d'Europe à ces Etats-Unis capitalistes d'une partie de l'Europe qui verraient ainsi le jour.
19. — Dans les conditions actuelles en Espagne qui se caractérisent : a) par un considérable accroissement des luttes économiques et démocratiques des ouvriers, des paysans pauvres, des étudiants, etc. ; b) par les efforts parfois couronnés de succès de l'opposition bourgeoise, et très précisément de la démocratie-chrétienne, pour se mettre à la tête du mouvement, afin de le contrôler et d'essayer de le faire servir en fin de compte à l'accouchement d'un système néo-capitaliste et bonapartiste, le problème de la direction révolutionnaire, du parti révolutionnaire du prolétariat est primordial.
Ce parti ne se fera pas dans un laboratoire mais dans la lutte. Les militants révolutionnaires espagnols doivent se placer activement à l'avant-garde des grandes luttes actuelles qui ouvrent des possibilités d’action infiniment supérieures à celles qui existaient il y a quelques années. Participer aux luttes revendicatives et démocratiques des ouvriers, des journaliers agricoles, des étudiants et des autres couches de la population, mettant en avant les consignes unitaires qui élèvent la conscience de classe et la combativité des travailleurs, proposant chaque fois que cela sera possible des formes de luttes qui débordent largement les limites plus où moins « tolérées » par la bourgeoïsie, suivant le magnifique exemple des mineurs des Asturies qui, à Mieres, donnèrent l'assaut au poste de police où étaient détenus des mineurs, au cri de « U.H.P. ! » et de « Vive le communisme ! ». Les militants révolutionnaires devront, à l'étape actuelle de la lutte, œuvrer pour réussir le plus rapidement possible une coordination à l'échelle nationale des luttes et actions ouvrières, ainsi qu’une alliance effective entre les luttes des ouvriers industriels et les ouvriers agricoles, conditions indispensables pour proposer des actions de masse plus ambitieuses tant dans la forme que dans leur contenu, pouvant déboucher sur des situations pré-insurrectionnelles,
Concernant un des mots d'ordre centraux de la lutte actuelle : « Liberté syndicale », les militants révolutionnaires devront, en réponse aux tentatives des appareils des partis (ouvriers aussi bien que de la démocratie-chrétienne) de créer leur section syndicale plus ou moins clandestine, avancer le mot d'ordre de comi-! tés ou conseils d'usines, locaux, régionaux et même nationaux, et participer activement à leur création, Comités unitaires et réellement représentatifs des travailleurs, organes de la lutte de classe sous tous ses aspects — où pourront bien entendu être représentés les militants syndicalistes communistes, socialistes ou chrétiens.
L'unité d'action indispensable au sein des entreprises doit trouver une forme organique à l'échelle nationale. Les militants révolutionnaires devront en ce sens lutter pour la création d'un véritable front ouvrier d'organisations et groupes politiques, qui allant au-delà des consignes vagues sur la « démocratie » proposent dans les faits et dans l'action quotidienne la nécessité d’une alternative socialiste à la crise actuelle du régime franquiste. Mais une des conditions indispensables pour déborder les projets des forces politiques des monopoles et imposer des solutions débouchant sur la révolution socialiste est la création du parti révolutionnaire du prolétariat. Les militants révolutionnaires devront prendre une part active dans les tentatives encore timides de rapprochement des groupes marxistes révolutionnaires dans ce sens.
20. — I1 faut développer un programme spécifique de revendications et d’activités :
a) Pour la défense de la révolution coloniale, particulièrement de la révolution qui se déroule dans la colonie ou l’ex-colonie de l'impérialisme où opère chacune de nos sections. Pour une aide dépourvue de toute condition politique aux jeunes Etats indépendants, plus particulièrement à ceux qui, voulant se libérer complètement de l’impérialisme, opèrent la transcroissance de leur révolution en révolution permanente.
b) Pour le retrait de l'OTAN et de tous les pactes militaires impérialistes. Pour une lutte contre les armes nucléaires (pour un désarmement unilatéral, contre toute force multilatérale), et contre les menaces de guerre mondiale déclenchée par l'impérialisme en général, campagne qui doit combiner la participation au mouvement anti-nucléaire avec la lutte pour un programme anti-capitaliste, avec la propagande que seule la victoire mondiale du socialisme mettra fin à la menace d’un holocauste nucléaire.
c) Pour une intervention de notre mouvement dans la crise du mouvement communiste mondial, intervention adaptée aux particularités du mouvement communiste et à ses différenciations, dans chaque pays d'Europe occidentale.
d) Pour une action spécifique de notre mouvement dans la jeunesse qui échappe en grande partie à l'emprise des organisations traditionnelles, qui est particulière ment vulnérable dans les renversements de conjoncture, et dont des couches déterminées, en état de rébellion latente ou ouverte contre la société en général, peuvent être amenées dans l'action à devenir des révolutionnaires adversaires du capitalisme et de toute société fondée sur l'exploitation et l'oppression. Ce phénomène, lié aussi dans certains pays à la lutte impérialiste, aboutit aujourd'hui à une repolitisation d'une partie de la jeunesse.