Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Le conflit sino-soviétique et la crise du mouvement communiste international

février 1966 · VIIIe Congrès mondial · Le VIIIe Congrès mondial et après (1965-1969) · 10 916 mots

In English: International Socialist Review, vol. 27 no. 2, Spring 1966 (inventory #70; local: leninist-epubs/pilot-intros/etol-isr/articles/27_2_8thWC_usfi04.txt) (texte anglais publié, pas encore en ligne ici).

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En prenant position sur le conflit sino-soviétique en juin 1963, le Congrès de Réunification de la IV° Internationale examina les divergences entre Pékin et Moscou .sur les quatre points suivants :

1. — La « coexistence pacifique » et la lutte contre la guerre ;

2. — La lutte révolutionnaire dans les pays coloniaux et semi-coloniaux ;

3. — Les « voies pacifiques du socialisme », codifiées à partir du XX: Congrès du P.C. de l’Union soviétique, mettant particulièrement en cause la conception marxiste-léniniste de l'Etat ;

4. — Le passage au socialisme à l'échelle mondiale (le Kremlin soutenant qu’il serait assuré principalement par la victoire économique de l’Union soviétique sur l’impérialisme, Pékin soutenant que le rôle fondamental serait joué par les forces révolutionnaires sur l'échelle internationale),

En mai 1964, le Plenum du Comité Exécutif International de ia IV* Internationale résumait comme suit les développements ultérieurs de la position chinoise :

1. — Pékin a accentué et exprimé plus clairement son attaque contre la subordination des Partis communistes et des autres pays au P.C. soviétique.

2. — En liaison avec cela, Pékin a combattu l’idée qu’un pacte entre l'Etat soviétique et un Etat capitaliste impliquait que le Parti communiste du pays en question devait faire un compromis sans principe avec la classe capitaliste et son gouvernement.

3. — Les Chinois ont affirmé que derrière l'argument idéologique employé par le Kremlin sur la coopération socialiste internationale se trouvait un rapport d'exploitation, à savoir la subordination de certains intérêts primordiaux des Etats ouvriers moins développés à l’Union soviétique.

4. — Le traité de Moscou a été soumis à une puissante attaque comme un effort sans principe pour maintenir le statu quo dans le monopole des armes nucléaires, visant à exclure la Chine des Etats ayant un armement nucléaire et assurant ainsi à l'U.R.S.S. le rôle dirigeant dans le domaine militaire le plus décisif.

5. — La ligne droitière imposée par les dirigeants soviétiques à toute une série ie partis communistes, (Irak, France, Algérie, Cuba, Inde, etc.) a été donnée comme preuve des conséquences néfastes du khrouchtchevisme. Pékin a demandé que soit rectifié le texte de la conférence des 81 partis en ce qui concerne les voies du socialisme.

6. — La légitimité de l'existence de majorités et de minorités dans le mouvement international a été réaffirmée, Pékin arguant qu'une position juste pouvait être parfois avancée par une minorité.

En même temps, le Comité Exécutif International de la IV° Internationale réaffirmait son désaccord total avec les positions de Pékin sur un certain nombre de points : 1. — La campagne de Pékin pour réhabiliter Staline,

2. — La conception de Pékin selon laquelle, dans la phase de transition du capitalisme au socialisme, la lutte de classe s’accentue sans cesse, et nécessite un renforcement de l'appareil répressif.

3. — L'interprétation unilatérale du XX° Congrès dont Pékin ne saisissait que les aspects effectivement révisionnistes.

4, — La conception bureaucratique rigide du rôle de l’art et de la culture en général défendue par Pékin.

5. — Le point de vue erroné selon lequel le capitalisme aurait été restauré en Yougoslavie et qu'une « bourgeoisie bureaucratique compradore » y règnerait. Par analogie, Pékin donne un caractérisation erronée de l’Union soviétique, le khrouchtchevisme étant considéré comme l'expression de couches bourgeoises S’engageant vers une restauration capitaliste.

Le conflit sino-soviétique se développa ultérieurement dans de nombreux domaines. Sur le plan politique et idéologique général, les dirigeants chinois critiquèrent les différences sociales existant en U.R.S.S. et la dégénérescence de l'économie et de ia société soviétiques. Ils affirmèrent la nécessité de principes égalitaires et de normes visant à éviter qu'un décalage se produise entre les dirigeants et les masses. Ils soulevèrent des problèmes de nature économique tels les critères de gestion industrielle, la fixation des prix, etc. Sur des questions politiques d'actualité, une querelle de frontière surgit entre la Chine et l’Union soviétique ; les événements du Vietnam à partir de l'été 1964 devinrent le sujet d’une vive discussion ainsi que l'attitude dans la question congolaise, et d'autres questions impliquant l'O.N.U. (cotisations, force commune de « paix », retrait de l’Indonésie).

La chute de Khrouchtchev provoqua une suspension temporaire des polémiques ; les deux partis reprirent les négociations. Mais la décision de convoquer la conférence consultative de Moscou, l'attitude soviétique désapprouvant l'essai chinois de bombe atomique, le maintien des rapports avec l'Inde capitaliste dans les termes désormais traditionnels, les incidents de Moscou pendant la manifestation anti-américaine des étudiants asiatiques, et surtout le rebondissement de la crise internationale sur le Vietnam ont amené les Chinois à reprendre leurs attaques. Ils sont même allés jusqu’à accuser le Kremlin de collusion avec les impérialistes.

Malgré leurs réponses violentes et leur effort de propagande massif, les dirigeants soviétiques ont été acculés le plus souvent à la défensive. Même quand ils cherchèrent à déplacer la polémique et à engager une contre-attaque, leur but défensif était non moins évident. Si on laisse de côté les détails et la masse des arguments particuliers, des exemples et des citations, les polémistes du Kremlin ont développé les positions suivantes :

1. — Ils accusent les Chinois d'irresponsabilité, de faire le jeu des tendances extrémistes du camp impérialiste dans la question de la guerre et notamment d'un conflit nucléaire éventuel.

2. — Ils frappent sur certains points faibles des conceptions internationales des Chinois, entre autres leur idée d’une soi-disant « zone intermédiaire » (en réalité, l'idée d’une « zone intermédiaire » incluant des pays comme la France n’est qu'un camouflage idéologique pour certaines opérations diplomatiques chinoises visant à éviter l'isolement et à établir des rapports économiques avec des pays capitalistes plus faibles).

3, — Ils accusent les Chinois de tendances autarciques et de tendances nationalistes et racistes en politique étrangère.

4, — Ils critiquent comme révisionniste la thèse chinoise selon laquelle les contradictions les plus explosives à cette étape sont celles qui opposent les peuples coloniaux à l'impérialisme du fait que les Chinois estomperaient ainsi la contradiction de classe fondamentale entre les Etats ouvriers et l'impérialisme d’une part et entre le prolétariat et le capitalisme des pays industrialisés d'autre part. Is affirment qu'en pratique l'aide économique et militaire accordée par V'U.R.S.S. aux pays nouvellement indépendants et aux mouvements de libération des colonies est beaucoup plus importante que celle de la Chine.

Ils attaquent les Chinois pour leurs conceptions bureaucratiques de l'Etat ouvrier, leur culte de la personnalité de Mao et leur défense du culte de la personnalité de Staline, « l’aventurisme » de leur politique économique qui passe d’un extrême à l’autre, leurs conceptions bureaucratiques dans le domaine de ja culture, le régime bureaucratique intérieur de leur parti et leur violation des normes statutaires telles que l'absence de convocation des congrès dans les délais statutaires, leurs théorisations erronées sur la nature de l'Etat chinois au lendemain de la victoire révolutionnaire et leur évolution empirique ultérieure.

Pour réfuter certaines accusations comme calomnieuses, et pour garder ou gagner une influence dans des secteurs du mouvement communiste ou du mouvement révolutionnaire des pays coloniaux, les dirigeants soviétiques se sont parfois éloignés de leurs positions droitières, en mettant en avant des interprétations « centristes » ou « gauchistes » de leur orientation. En même temps, ils ont haussé le ton de certaines polémiques internationales, y compris sur le terrain diplomatique. Un changement notable est à souligner dans leurs critiques de positions ultra-droitières exprimées dans certains partis communistes. Plus encore, par rapport au problème de la dynamique de certaines révolutions coloniales, tout en se tenant fondamentalement aux formules de la conférence des 81 partis, ils ont parlé d’une construction du socialisme dans le cas de pays comme l'Algérie et l'Egypte (ce qui ne les empêche pas de continuer leur flirt avec la bourgeoisie conservatrice indienne dans le but, entre autres, de contrecarrer Pékin). Il est clair, d'autre part, que, dans quelques questions brûlantes de politique intérieure, les Chinois ont dû encaisser des coups, en laissant souvent sans réponse les accusations soviétiques.

Du bilan global de cinq années de polémique, la conclusion s'impose que jusqu’à présent la direction soviétique a payé un prix très élevé dans un conflit qui ne pouvait qu'être préjudiciable pour elle, compte tenu des positions dirigeantes dont l'U.R.S.S. et le P.C.U.S. jouissaient au départ. La chute de Khrouchtchev a constitué un succès considérable des Chinois, même si le développement du conflit avec Pékin n'a été que l’un des facteurs qui l’a provoquée. L'échec de la campagne pour une nouvelle conférence mondiale des partis communistes a été une victoire encore plus éclatante pour Pékin. La réunion préparatoire n’a rassemblé qu’un nombre limité de partis, et certains d'entre eux ne cachaient pas leur désaccord. Le résultat pratique a été de renvoyer à une date indéterminée la conférence souhaitée par Khrouchtchev.

La crise internationale sur le Vietnam a fourni une pierre de touche des positions dans le conflit.

Les dirigeants chinoïs accusent en somme la direction soviétique de ne pas avoir accordé à la République populaire du Vietnam l’aide politique et militaire nécessaire et d’avoir continué à rechercher une solution de compromis avec les impérialistes, même face aux agressions criminelles de ces derniers. En soulignant la carence de Moscou à réagir au moment des provocations impérialistes dans le Golfe du Tonkin et sa carence à considérer une attaque contre tout Etat ouvrier comme une attaque contre l’U.R.S.S. même, ils ont mis à nu des éléments qui ont amené le monde entier au bord de la guerre nucléaire dans la crise internationale actuelle, Mais, si correctes que soient les critiques et les proclamations générales des Chinois, leurs possibilités pratiques sont une toute autre chose. Même s'il était vrai que l’aide militaire chinoise pendant les premiers mois de l'agression américaine fut limitée par la volonté des Nord-Vietnamiens qui affirmaient n'avoir pas besoin de plus d'aide à l’époque, le fait reste que la Chine se trouve menacée d’une attaque nucléaire tout en ne possédant pas suffisamment d'armement nucléaire pour dissuader le Pentagone. Par conséquent, s'il est vrai que le Kremlin n'a pas fait ce qu'il pouvait faire dans le but de dissuader les impérialistes dans leur agression (facilitant ainsi le déclenchement de l'escalade d’une crise dramatique), la Chine n’est pas en mesure de mettre ses actes en correspondance avec ses déclarations.

Au fond, cela est l'expression du fait que, malgré tout, l’UR.SS. conserve un poids prépondérant parmi les Etats ouvriers. De même que, sur le terrain économique, par exemple, Cuba ne pouvait compter en premier lieu que sur l'apport soviétique, de même sur le terrain militaire décisif, les dirigeants du Kremlin disposent d’une puissance que les Chinois ne peuvent acquérir dans un avenir rapproché.

Pékin s'efforce, dans une certaine mesure, d’éluder cette réalité d'une manière irréaliste. Rejetant à juste titre les illusions sur la « coexistence pacifique » avec l'impérialisme, les Chinois en même temps esquissent des pronostics discutables, en prenant comme variantes les plus probables, celles qui sont les plus favorables à leurs ressources et à leurs conceptions. Ils donnent l'impression, en fait, non seulement de prévoir mais même de souhaiter une escalade de l'agression américaine, y compris l'envoi massif de troupes dans le Nord-Vietnam et en Chine même. Ils vont même jusqu’à parler d’une guerre entre la Chine et les Etats-Unis dans laquelle l'UR.S.S. ne serait pas impliquée et qui ne conduirait pas à un conflit nucléaire généralisé. Une telle variante aurait pour conséquence d'épuiser les Etats-Unis dans une guerre terrestre sans fin sur le continent asiatique où la capacité défensive de la Chine jouerait à plein. L'équipe Mao apparaîtrait alors comme le véritable antagoniste de l'impérialisme, l’Union soviétique serait mise à l'écart, perdant ainsi toute chance de jouer le rôle-clé dans le mouvement asiatique et dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux en général. Le seul inconvénient est que Washington ne choisira guère un tel chemin désastreux pour lui; une guerre sino-américaine qui, en tout cas, impliquerait des coups terribles pour la Chine, ne pourrait être limitée à l'emploi des armes classiques. La guerre elle-même ne pourrait être limitée car le man-que d'intervention de Moscou aux côtés de la Chine placerait l’Union soviétique dans un danger mortel, les dirigeants soviétiques ne pourraient manquer de le comprendre et d'agir en conséquence. En cherchant, conformément à des perspectives irréalistes, à tirer de l'agression américaine un avantage fractionnel dans le conflit sino-soviétique, Pékin à affaibli la défense contre cette agression, Ses propres réponses à l'escalade de Johnson ont donné l'impression, dans la première période cruciale, d’être largement verbales, Le refus de répondre aux ouvertures soviétiques (même si celles-ci n'étaient pas sincères) pour l'établissement d'un front uni gouvernemental face à l'agression américaine était sectaire et très nocif. Le cours de Pékin a ainsi contribué à favoriser les Américains.

Si, dans des événements comme ceux du Vietnam et de St-Domingue, l’appréciation qu'ont les Chinois des tendances de l'impérialisme, et leur critique de la « coexistence pacifique » leur ont permis de marquer des points même dans des secteurs plutôt enclins aux conceptions khrouchtcheviennes, leur perspective dans le Sud-Est asiati-que a révélé la faiblesse relative de leur position et les failles dans leurs conceptions. En réalité, on ne saurait concevoir à l'étape actuelle une riposte efficace à des agressions militaires impérialistes majeures sans l'apport de l’U.R.S.S., qui reste la puissance principale du camp anticapitaliste.

En tout cas, les facteurs qui sont à la base de l’évolution de la position des dirigeants chinois dans le conflit restent absolument clairs. La bureaucratie soviétique dispose désormais d’une base économique assez solide qui lui permet d'envisager une compétition avec les pays capitalistes avancés. Elle possède un armement puissant qui justifie une optique surtout militaire de la défense du pays. Sa force numérique est considérable, ses fonctions sont hautement développées, avec les privilèges qui en découlent. Elle a une mentalité extrémement conservatrice. En même temps, à la suite de la maturation même des forces productives, de l’acerois-sement de la classe ouvrière et de l’amélioration sensible du niveau culturel de celle-ci, de la formation d’une intelligentsia de plus en plus exigeante, les bureaucrates soviétiques ne peuvent esquiver des problèmes économiques et sociaux compliqués qui les obligent constamment à rechercher des ajustements dans tous les domaines et à s'éloigner des formes de gestion économique et de domination politique en vigueur sous le règne de Staline.

La bureaucratie chinoise, par contre, pendant une longue période ne pourra pas sérieusement concevoir une compétition économique avec les pays capitalistes avancés et se trouve donc poussée, dans un réflexe même d’autodéfense, à miser sur la possibilité d'une extension de la lutte révolutionnaire des masses dans les pays coloniaux, notamment en Asie, où elle est sensible aux pressions révolutionnaires. La situation extrêmement difficile dans laquelle se trouve la direction chinoïse l’a conduite à une intensification de phénomènes tels que le développement du culte de Mao.

Y A-T-IL UN CYCLE STALINIEN EN CHINE?

A la suite d'un durcissement du bureaucratisme de Pékin et de la campagne pour la réhabilitation de Staline, certains théoriciens estiment que la Chine passe par un cycle stalinien comme celui qui s'empara de la révolution russe et dont l'Union soviétique souffre encore. On a même avancé l'idée que ce cycle était inévitable, une chose inhérente à toute révolution dans un Etat ouvrier arriéré.

I1 est indéniable que le bureaucratisme est un des maux auquels toute révolution victorieuse doit faire face, et plus qu'ailleurs, dans les pays à bas niveau économique et culturel. L'ampleur de la pauvreté et des besoins tend à donner à la bureaucratie un rôle démesuré, ouvrant ainsi la voie à des privilèges spéciaux que la bureaucratie tend à consolider par des moyens politiques. Le jugement que les marxistes donnent aujourd'hui de ce phénomène fut émis d’abord par Lénine et développé par Trotsky. L'expérience des récentes années n’a fait que confirmer leurs contributions dans ce domaine.

Le développement de la révolution chinoise à la suite de la prise du pouvoir en 1949 a fourni son propre dossier sur cette question. La croissance de la bureaucratie en Chine, avec son expression concomitante dans le domaine idéologique, est due en dernière analyse à la pauvreté du pays et à l'impossibilité de trouver un lien adéquat avec un centre économique avancé tel que le Japon, l'Europe occidentale ou les Etats-Unis. La tendance première au bureaucratisme a été renforcée par le fait que le groupe de Mao ne possède pas une appréciation léniniste-trotskyste de ce phénomène et de ses dangers, et qu’au contraire il va jusqu’à élever l'incarnation même du bureaucratisme, Staline, a une position clé dans l’icono-graphie officielle de l'Etat. L'opposition de. Pékin au processus de déstalinisation et sa campagne pour la réhabilitation de Staline témoignent avec éloquence des tendances et. de la mentalité bureaucratique de la haute direction maoiste.

Peut-on dire par suite que la Chine passe par la même expérience que l’Union soviétique, avec toutes ses conséquences logiques qui en découlent, et qu'il existe une nécessité universelle d’une phase stalinienne, si répréhensible et si moralement répugnant que cela soit ? Les faits parlent en sens contraire,

Tout d'abord, le rapport de forces international qui engendra et nourrit le stalinisme et qui fut en fin de compte responsable de sa victoire, a changé irrévocablement. La Chine nouvelle est née alors qu’un ensemble de plusieurs Etats ouvriers existait déjà et qu’on pouvait beaucoup apprendre de léurs expériences, y compris la nécessité d'éviter ce que les Chinois eux-mêmes appellent les «erreurs de Staline ». Ce qui est plus important, c’est que ce système existant d'Etats ouvriers était une source d'aide matérielle dont ne disposait pas le jeune Etat soviétique dans les jours extrêmement difficiles de Lénine et Trotsky. Cela seul suffisait à créer une différence décisive dans l'établissement des bases économiques permettant un taux de croissance plus élevé en Chine qu'en Union soviétique pendant les premières années, indépendamment des vicissitudes ultérieures des rapports sino-soviétiques. La capacité de la Chine à produire des armes nucléaires en est la preuve la plus décisive. Plus encore, le peuple chinois tourne ses regards vers un monde chargé de bouleversements révolutionnaires et constamment troublé par des soulèvements et dés explosions élémentaires. La perspective de nouvelles révolutions qui peuvent venir à son aide apparaît totalement réaliste, par contraste avec celle à laquelle le peuple russe eut à faire face, notamment après la défaite de la révolution chinoise de 1925-27. La victoire cubaine survint seulement dix ans après la victoire chinoise, comme le versement d'un acompte. Ce succès à lui seul peur être considéré comme d’une importance décisive telle qu'aurait pu être internationalement une révolution chinoise victorieuse qui se serait produite dix ans après Octobre. Par-dessus tout, le capitalisme mondial, en dépit de la monstrueuse puissance économique et militaire des Etats-Unis, repose sur des fondations beaucoup plus étroites et indiscutablement plus faïbles que dans les décennies qui précédèrent la deuxième guerre mondiale. L'importance de tout cela, en ce qui concerne la théorie d’une inévitable période de stalinisme, est que les forces matérielles qui ont engendré une caste bureaucratique aussi durcie et totalement cristallisée que celle qui apparut en U.R.S.S. n'existent nulle part dans le monde. La preuve finale en est l'instabilité grandissante de la bureaucratie soviétique elle-même et les efforts des dirigeants de la caste bureaucratique dans l’Union soviétique pour gagner du temps par des concessions telles que la « déstalinisation ».

Une des conséquences de ce nouveau rapport des forces à l'échelle mondiale est le fait que le groupe maoiste lui-même, si rigide que puisse être son mode bureaucratique de pensée et d'action, ne répète pas du tout simplement les politiques et les conceptions de Staline. IL manifeste une différence décisive avec Staline, par exemple, dans la conception-clé de la « révolution par étapes », en mettant en avant l'idée de la « révolution ininterrompue ». En particulier depuis l'expérience désastreuse du « grand bond en avant » où Mao s’engagea dans la construction du « communisme dans un seul pays », et à un rythme plus rapide que Staline ou Khrouchtchev, les dirigeants chinois ont souligné la nécessité de la victoire du socialisme dans plusieurs pays.

De même, dans le domaine de la politique économique, le groupe Mao, en dépit de sa rigidité, de son incapacité jusqu'à présent à réaliser une planification harmonieuse et de ses zigzags empiriques qui ont porté un grand préjudice à la Chine dans le « grand bond en avant », s’est montré capable d'entreprendre une réorientation fondamentale (ce tournant fut aidé par l'apparition de forts courants d'opposition politique en Chine jusque dans les cercles les plus élevés) et de renoncer au modèle stalinien qui insistait excessivement sur l'expansion de l’industrie lourde à n'importe quel prix.

De même dans les rapports avec les masses, bien que soit interdite toute opposition politique autre que l'existence symbolique de résidus des partis petits-bourgeois, la direction Mao ne s'est pas engagée dans des crimes monstrueux sur une grande échelle, comme ce fut la caractéristique des pires jours du règne de Staline. Même si l’on peut attribuer cela en partie à l'absence d’une opposition politique léniniste massive, opinià-tre et expérimentée, comme celle à laquelle Staline eut à faire face dans son usurpa-tion du pouvoir et l'établissement de sa domination arbitraire, le fait reste que le groupe Mao a cherché à empêcher que la bureaucratie ne se distingue de façon trop flagrante, et il l’a fait sous le drapeau de l'égalitarisme que Staline avait dénoncé comme étant une conception petite-bourgeoise.

Le Parti communiste chinois ne peut être considéré comme un parti qui a été stalinien au sens strict du terme, c’est-à-dire subordonné dès les années 1920 à la direction bureaucratique du Kremlin. La direction Mao avait sa personnalité propre ; sa politique, bien que souvent marquée dans la pratique par des compromis avec la direction de Moscou qui ont entraîné les plus graves déviations, avait un caractère de centrisme généralement penchant vers la gauche. La direction Mao a été aussi formée par de longues années de luttes difficiles et elle a subi les effets de la grande révolution populaire qui l’a portée au pouvoir.

Ainsi, à la lumière des rapports de force internationaux, de la dynamique de la révolution chinoise et des caractéristiques particulières de la direction Mao, on peut conclure que le bureaucratisme en Chine n’est pas le même que celui qui se développa en Union soviétique sous la forme d’une caste puissamment consolidée, Le point de vue de Trotsky était que l'expérience stalinienne, vue dans tous ses aspects concrets, était due à une combinaison tout à fait particulière de forces et de circonstances. Sa prédiction qu'elle ne se répéterait pas reste vraie.

Les différences entre le stalinisme et le maoisme sont impliquées dans le conflit sino-soviétique et constituent un élément important d'appréciation pour permettre aux révolutionnaires de déterminer le côté auquel il vaut mieux donner son soutien critique pour faire progresser la révolution mondiale. Mais, insister sur les différences entre le maoïsme et le stalinisme n'implique pas qu'il faut oublier la nature bureaucratique du régime chinois ou qu'il faut atténuer sous quelque forme que ce soit la critique du culte persistant de Mao. Le mouvement trotskyste mondial maintient son indépendance par rapport à toutes les formations bureaucratiques. Dans tous les Etats ouvriers, il se prononce contre la domination bureaucratique et pour la démocratie prolétarienne. En Chine, la lutte contre la bureaucratie et son régime, et pour la démocratie prolétarienne, ne peut triompher que par une lutte anti-bureaucratique sur une échelle suffisamment grande pour entraîner un changement qualificatif dans la forme politique du gouvernement.

LES PARTIS ET GROUPES DE TENDANCE PRO-PEKIN

Les développements dans les cinq dernières années et notamment certaines ruptures survenues en 1964 ont conduit à la formation d’une tendance internationale pro-Pékin ainsi composée à l'étape actuelle :

1. — Les P.C. de deux « démocraties populaires » asiatiques (Corée et Vietnam).

2. — Le Parti du Travail d’Albanie.

3. — Un groupe de partis asiatiques dont les plus importants sont le parti indonésien, le parti japonais et le parti malais.

4. — Le P.C. indien de gauche, né d’une scission du PC. en 1964 disposant déjà au départ d’une base de masse importante.

5. — Un groupe de partis dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux, issus de scissions, parfois avec une certaine influence, le plus souvent réduit aux proportions d’organisations très restreintes, et de petites organisations dans quelques pays d'Europe occidentale.

6. — Des groupes et des militants favorables aux thèses chinoises qui opèrent encore au sein de parti communistes contrôlés par des directions pro-Moscou.

7. — Des noyaux et des cadres opérant dans des mouvements révolutionnaires de pays coloniaux, notamment en Afrique.

Cette simple classification montre que le bloc pro-Pékin, malgré une homogénéité relative sur les thèmes de la polémique internationale, est assez hétérogène dans sa composition. Cela est dû, en premier lieu, aux diversités qui existent entre les différents partis, deuxièmement aux différenciations qui existent au sein de chaque parti, malgré la façade d'une unité monolithique, et, ce qui est plus important, à leur rôle objectif propre, soit dans leur propre pays, soit dans un secteur du mouvement ouvrier international.

Des partis dans les démocraties populaires, celui du Nord-Vietnam est à la fois le plus important et le plus indépendant. Des tendances différentes ont toujours existé dans son sein. Il n’a pu qu'être critique envers l'attitude de la bureaucratie soviétique, notamment pendant l'été 1964. Il partage aussi dans une large mesure l'orientation chinoise (en arrivant même, parfois, à des formulations théoriques plus conséquentes en matière de révolution ininterrompue). Mais, en même temps, il ne peut pas se passer d'une aide que seule l’'U.R.S.S. est en condition de lui assurer. D'autre part, il est légitimement préoccupé que la Chine n'acquiert pas un poids trop déterminant dans le pays, ce qui explique son hésitation à faire appel à des volontaires.

Quant aux Albanais, ils sont considérés à juste titre comme l'aile ultra-stalinienne

. du front pro-Pékin, leur oriéntation étant déterminée par la formation du groupe dirigeant et les formes grâce auxquelles il est parvenu à contrôler le parti, par l’absence de soutien populaire et par l'isolement du pays dans le contexte européen. Le refus du groupe Hodja de s’incliner devant les désirs de la bureaucratie soviétique représente le seul argument dont le groupe peut se targuer aux yeux des masses.

Parmi les partis asiatiques, le P.C. indien de gauche (L.C.P.) constitue un cas particulier, tout d’abord à cause de l'existence dans le même pays d'un parti pro-Moscou qui lui pose un problème politique majeur, non seulement à cause de son influence dans les masses mais aussi de ses divergences intérieures qui n'ont pas été éliminées par la scission, Grâce à la base de masse dont il dispose, notamment dans plusieurs régions du pays, à l’envergure de certains de ses dirigeants, à la longue tradition d'une aile gauche dont la naissance précèda d’une dizaine d'années l'éclatement du conflit sino-soviétique et du fait même de la diversité de ses composantes (l'aile centriste ayant suivi la gauche dans la scission), ce P.C. de gauche peut jouer davantage le rôle d’allié que de partisan de Pékin. Et, en fait, il a déjà fait preuve d’indépendance, y compris sur les thèmes de la polémique internationale. Son orientation intérieure unit à des analyses et des critiques en gros correctes sur la nature de JEtat indien et sur le caractère de la politique du parti du Congrès, des formules en partie équivoques, en partie carrément centristes, par exemple à propos du « front démocratique du peuple » et de « l'Etat démocratique du peuple ». Les limites du bloc entre les centristes et la gauche au sein du L.C.P. se sont cependant manifestées lorsque le chef centriste du parti, Namboodiripad, a pris position en faveur de la défense nationale, lors de la récente guerre indo-pakistanaise et qu'il s’est heurté à cette occasion, à la résistance de la base de gauche.

Le P.C. japonais est le seul parti pro-Pékin ayant une base de masse qui opère dans un pays capitaliste avancé. Son orientation a donc la signification d’un test. Le fait que le parti dans sa presque totalité, y compris la grande majorité de ses dirigeants et cadres, avec tout l'appareil national et ses organisations locales, se soit aligné sur les Chinois laissait déjà prévoir que son orientation politique sur les problèmes japonais n'avait pas fondamentalement changé. En fait, le parti s'est limité à soutenir les dirigeants chinois dans leur polémique internationale sans que cela comporte un quelconque virage à gauche dans leur politique au Japon. Des expériences comme les grèves du printemps 1964 et de 1965 ont mis en lumière un opportunisme foncier, l'orientation exprimée dans les documents les plus récents — indépendamment des proclamations propagandistes de fidélité au marxisme-léninisme, etc — n'est que l'application particulière d'une ligne bien connue axée sur la lutte contre l'impérialisme américain et non sur une lutte anti-capitaliste. Le mot d'ordre central mis en avant est le front unique de toutes les forces dites démocratiques pour un gouvernement de coalition, contre le traité de Moscou, contre la révision constitutionnelle et pour l'amélioration du niveau de vie des masses.

Le P.C. indonésien qui avait conquis sa physionomie à travers des luttes prolongées jusqu’à une époque assez récente et qui renfermait sans doute de nombreuses divergences dans son sein, avait collaboré depuis plusieurs années, y compris au niveau gouvernemental, avec l'aile de la bourgeoisie nationale représentée par Sukarno. Une telle politique, inspirée par la conception d'une étape démocratique de la révolution dans laquelle il serait nécessaire de collaborer avec la bourgeoisie dite nationale, avait eu pour conséquence que, délibérément, le parti n’avait pas cherché à exploiter les crises révolutionnaires qui ont éclaté dans le pays. Au contraire il s'était efforcé d’endiguer le mouvement de masse et de lui faire abandonner certaines positions déjà acquises. Il le fit avant le commencement du conflit sino-soviétique, en accord aussi bien avec la direction soviétique qu'avec la direction chinoise, l’une et l’autre intéressées à établir une alliance avec Sukarno.

Toutefois, malgré cette ligne opportuniste, les masses indonésiennes en l’absence d'une organisation de rechange effective, sont restées sous l'influence du PC, qui en 1965 reposait sur une base plus large que jamais dans le passé. Ce fait, joint à une tension extrême des rapports sociaux (résultant notamment d'une aggravation de l'inflation et de la disette, causant une chute accélérée du niveau de vie des masses), poussait inexorablement vers une épreuve de force entre la réaction dirigée par les généraux, et le P.C.

Les dirigeants du P.K.I. semblent l'avoir pressenti à leur manière, et avoir gauchi leur ligne plusieurs mois avant le coup d'état militaire. Ils réclamaient l’armement des ouvriers et des paysans ; ils appelaient les masses à saisir les entreprises. Mais pareille propagande non accompagnée d'une véritable perspective révolutionnaire anti-capitaliste et d’une organisation réelle des masses pour l’action, ne pouvait que précipiter un coup de force réactionnaire, contre lequel la direction du P.K.I. ne trouva d'autre solution qu’un soutien à une tentative putchiste d'officiers de gauche.

Ainsi, son opportunisme de droite a été complété au moment décisif par un opportunisme de gauche, rendu d'autant plus grave du fait que même après le déclenchement de l'offensive anticommuniste des généraux, la direction du P.K.I s’est abstenue d'appeler les masses à une riposte globale et qu’elle à continué à miser sur Sukarno, qui devint pourtant de plus en plus le prisonnier de l’armée. Ecrasée par la répression, acculée au choix entre un véritable suicide politique et un tournant vers la guerre des guerillas, c'est cette dernière voie que semble avoir choisie la fraction dirigeante du P.K.I., du moins celle qui survivait au désastre d'octobre 1965.

Ce choix a été facilité par le fait que, parallèlement à sa ligne de collaboration de classe, il existait une tendance opposée dans l'idéologie du P.C. indonésien. Certaines de ses conceptions étaient assez voisines des conceptions chinoises sur la révolution ininterrompue ; le P.K.I. expliquait constamment que les paysans sont la force révolutionnaire fondamentale, que même dans la révolution démocratique le rôle dirigeant appartient aux ouvriers et aux paysans et que la formation d’un gouvernement de démocratie populaire constituait son but immédiat.

Mais ces contradictions se plaçaient dans une stratégie de « révolution par étapes », dans une politique de coalition avec la bourgeoïisie nationale dirigée par Sukarno, qui amenèrent la direction Aidit à freiner les mouvements de masse, à les maintenir prisonniers du «Nasakom », le front des trois principaux groupements politiques (les nationalistes de Sukarno, le groupe musulman des Enseignants religieux et le Parti communiste) et provoquèrent la cuisante défaite subie par le plus grand parti communiste dans le monde capitaliste,

Pour soutenir ses manœuvres diplomatiques avec le gouvernement Sukarno, Pékin approuva la politique opportuniste du groupe Aidit qui n'était pas fondamentalement différente de celle des partis communistes de France et d'Italie contre ja-quelle il polémisait en raison du soutien que ces partis donnaient à Moscou.

L'écrasement du Parti communiste indonésien représente une victoire de l'impérialisme et une défaite de la révolution coloniale plus grandes que ne le fut le coup d'Etat contre-révolutionnaire du Brésil d'avril 1964. Mais cette victoire des forces réactionnaires en Indonésie pourrait bien n'être que provisoire. Face aux difficultés économiques croissantes et aux troubles sociaux qu’elles engendreront, la situation en Indonésie pourrait connaître un nouveau tournant révolutionnaire dans un avenir relativement proche.

La lutte des masses indonésiennes se poursuivra jusqu'à ce que les militants communistes les plus critiques et les plus consciencieux unis aux cadres trotskystes indonésiens forgeront un parti révolutionnaire capable de conduire la classe ouvrière et la paysannerie à la seule voie vers la victoire, celle de la conquête du pouvoir.

En Amérique latine, les tendances pro-Pékin restent très modestes. Le castrisme opère comme un catalyseur bien plus puissant de la gauche communiste et révolutionnaire dans cette partie du monde. Si le conflit sino-soviétique a eu une influence incontestable sur le P.C. vénézuélien qui a adopté une ligne de lutte armée et si lu gauche vénézuélienne est plus disposée à suivre l'orientation de Pékin que celle de Moscou, c’est la révolution cubaine qui à joué le rôle capital dans son évolution. Quant au P.C. du Brésil (pro-Pékin), favorisé par l'opportunisme outrancier de !a direction Prestes, il a été formé avant l'éclatement au grand jour du conflit sino-soviétique. Son influence ne cesse d’être très limitée et son orientation sur des questions primordiales comme celle de la nature de la révolution brésilienne et des forces sociales qui doivent la diriger est tout à fait erronée.

Au Pérou, le P.C. pro-Pékin, tout en étant inspiré par une critique de l'orientation droitière de la vieille direction, n’a pas exprimé des conceptions révolutionnaires conséquentes. Il a montré des traits staliniens et, malgré une certaine influence dans des zones paysannes, il est loin de jouer un rôle important dans le mouvement ouvrier et paysan du pays. En Bolivie la scission est plus récente et les divergences sont axées beaucoup plus sur les problèmes nationaux que sur les thèmes internationaux, la fraction pro-Pékin semblant se renforcer au cours des derniers mois. Dans d’autres pays lafino-américains, les groupes pro-Pékin sont minuscules, souvent divisés, et incapables de sortir du domaine de la propagande générale des thèses chinoises dans des milieux restreints. Il en est de même pour l'Amérique du Nord.

En Europe occidentale aussi, les groupes pro-Pékin se sont placés surtout sur le terrain de la propagande sans atteindre des résultats appréciables. L'expérience du P.C. grippiste en Belgique — le seul ayant eu une certaine base — a été caractérisée par des traits sectaires et des conceptions bureaucratiques dans différents domaines Son incompréhension de la nécessité ou de la nature d'un programme de transition a condamné les grippistes à osciller entre la proclamation abstraite de buts finaux et des revendications immédiates en soi insuffisantes pour entreprendre une action réellement révolutionnaire.

La résistance des dirigeants chinois au processus de déstalinisation a des effets négatifs pour les formations pro-Pékin comme dans nombre d’autres domaines. Comme élément de justification de leur propre régime bureaucratique intérieur, ils défendent Staline, s’aliènent les courants antibureaucratiques parmi les masses en Union soviétique et bloquent toute alliance avec eux contre la bureaucratie soviétique sur la base de leur propre ligne internationale plus militante. Parmi les groupes et partis soutenant Pékin contre Moscou, le prix en est encore plus cher. Pour certains d'entre eux, tenter de renflouer Staline signifie un suicide politique. Cela implique quelque chose de plus significatif : le fait que la direction Mao cherche délibérément à injecter le poison du stalinisme dans les cerveaux de millions de jeunes — même si cela est fait avec la reconnaissance que des « erreurs » auraient été commises par le despote qui détruisit la génération de Lénine, et même si cela est contredit par la défense d’une politique qui n'est pas stalinienne — en dit beaucoup sur le mouvement que Pékin rassemble. Il se trouve dominé dès son origine par des conceptions bureaucratiques qui n'ont rien de commun avec le respect de la vérité et l'esprit internationaliste indépendant,

LES PARTIS ET GROUPES DE TENDANCE PRO-MOSCOU

Comme l'ont confirmé au cours de la dernière année plusieurs événements, notamment les polémiques sur la conférence proposée par les Partis communistes, la publication du testament de Togliatti, les commentaires autour de la chute de Khrouchtchev, et les attitudes face à la crise vietnamienne, les tendances khrouchtcheviennes sont encore plus différenciées et marquées de forces centrifuges que les tendances pro-Pékin. A l'étape actuelle on peut dresser le tableau suivant des forces qui rejettent les thèses chinoises en faveur des conceptions générales de la direction soviétique :

1. — La majorité des partis des « démocraties populaires » européennes.

2. — La presque totalité des P.C. de l’Europe occidentale.

3. — Quelques partis asiatiques, le plus souvent affaïblis par des scissions, et plusieurs partis latino-américains, également touchés par des scissions.

4. — Des tendances ou des groupes soit à l’intérieur de partis à majorité pro-Pékin soit expulsés de ces partis (Japon).

— Des groupes opérant dans des mouvements révolutionnaires des pays coloniaux ou semi-coloniaux, en

Possédant le pouvoir dans des pays situés entre l'Union soviétique et les Etats capitalistes de l'Europe occidentale, encore largement sous l'emprise soviétique aussi bien dans le domaine économique que dans le domaine militaire, les P.C. des « démocraties populaires » constituent le rempart le plus solide de la tendance khrouchtchevienne en dehors de l’'U.R.S.S., malgré la gamme considérable qui s'étend entre les positions encore absolument conservatrices du parti bulgare et celles du parti tchèque, qui s'approche désormais de certaines des conceptions yougoslaves, Si, dans quelques milieux jeunes, certaines positions chinoises provoquent de l'intérêt et de la sympathie, l'attitude chinoise sur la « déstalinisation » opère comme un repoussoir. Ce n'est que dans le cas où la bureaucratie soviétique ferait des compromis graves avec l'impérialisme aux dépens d’une « démocratie populaire » que les Chinois auraient des chances sérieuses de renverser les rapports de force actuels, y compris au niveau des groupes dirigeants.

Le point essentiel est que les directions bureaucratiques des « démocraties popu-jlaires » et, sans doute, les cadres aux différents niveaux subissent beaucoup moins que leurs homologues asiatiques l'impulsion de la révolution coloniale et, pour toute une série de raisons évidentes (situation géographique, rapport de forces, etc), comptent essentiellement sur le « bouclier » soviétique pour leur défense face à l'impérialisme. Les problèmes qui ont provoqué des tensions, des frictions et des conflits concernent surtout leur développement économique et les rapports économiques au sein du Comecon, notamment les rapports avec l'U.R.S.S. (questions des prix, de la « division socialiste du travail », des tendances à élargir les rapports avec les pays capitalistes avancés, etc...). L'existence d’un Etat ouvrier comme la Chine assure aux directions des « démocraties populaires » une marge de manœuvre plus grande, et certains aspects de la polémique chinoise — visant à démystifier l’argumentation soviétique sur la coopération socialiste et à défendre les exigences propres des Etats ouvriers moins développés — ainsi que certains arguments chinois y trouvent aussi une audience. Toutefois une évolution éventuelle d’une « démocratie populaire » hors de l'orbite de la bureaucratie soviétique suivrait, à cette étape, beaucoup plus probablement une logique « yougoslave » qu’une logique « chinoise ».

L'exemple de la Roumanie s'avère typique. En 1964, ce pays a accentué progressivement son cours « indépendant », sanctionné pour ainsi dire officiellement par l'absence d’une délégation roumaine à la conférence de Moscou. Il est incontestable qu'à l’origine de l'attitude de la Roumanie se trouvent des éléments analogues à ceux de l'affaire yougoslave. Ce sont fondamentalement les problèmes de la croissance économique et des rapports économiques avec l’U.R.S.S. et le Comecon qui ont poussé les dirigeants de Bucarest, favorisés objectivement et encouragés par le conflit sino-soviétique, à prendre leurs distances et à faire des ouvertures vers les pays capitalistes. La bureaucratie roumaine s'efforce ainsi d'assurer une croissance économique d’après les modèles qu’elle considère comme correspondant le mieux à ses propres intérêts, sans faire des concessions majeures à l'URSS. ou à d’autres pays du Comecon. En même temps, elle veut exploiter son « indépendance » par rapport à l'U.R.S.S. — assortie de quelques mesures de libéralisation prudentes — dans le but d'améliorer ses rapports avec les masses.

Quant à la Yougoslavie, qui traverse une nouvelle période de changements structurels assez considérables, elle ne cesse d'occuper une place relativement autonome et originale, étant plutôt une alliée qu’une véritable partie intégrante de la tendance pro-Moscou. Cette position a été concrétisée par une série de réformes et de mesures notamment de réorganisation économique, qui ont placé les communistes yougoslaves dans un certain sens à la pointe à la fois de la « déstalinisation » et du khrouchtchevisme. L'expérience des conseils ouvriers reste le trait de loin le plus positif, quelles qu’en soient les limites : il n’y a pas de doute que c’est surtout grâce aux conseils et à certaines mesures visant à contrecarrer le bureaucratisme que le pays a connu un taux de croissance économique considérable. Toutefois, ce progrès a été accompagné d’une part de graves distorsions dans l'économie, d'autre part de différenciations sociales accrues au profit des couches bureaucratiques.

En raison des liens économiques avec les pays capitalistes, de leurs rapports avec les bourgeoisies du « tiers monde » et suivant la logique d’une politique étrangère contre-révolutionnaire esquissée lors de la guerre de Corée, les communistes yougoslaves se rangent à l'extréme-droite, apparaissant comme un courant opportuniste caractérisé. Même dans une période récente ils ont continué à semer des illusions absurdes sur le rôle positif de l'O.N.U, pris des attitudes inadmissibles contre les révolutionnaires cubains, et finalement avancé des propositions de négociations à l’occasion de l'agression impérialiste au Vietnam. Certains incidents montrent que les Roumains pourraient suivre leur exemple, même sur ce terrain. Cela s'explique en dernière analyse par le rôle de bureaucraties qui s'efforcent d'instaurer une domination, relativement modérée par rapport aux masses, et « autonome » par rapport au Kremlin, et qui peuvent espérer suivre un tel cours seulement si la situation internationale est relativement calme et n'impose pas d’une façon imm“-diate des choix péremptoires.

Les bureaucraties des P.C. des pays capitalistes avancés ne pouvaient réagir que d'une façon négative à l'ensemble des positions chinoises. Dans le contexte social et politique où elles opèrent, obligées dans la plupart des cas de lutter contre des partis social-démocrates puissants, elles ne pouvaient être attirées par les thèses chinoises sur la guerre, sur les méthodes de lutte anti-impérialistes, sur le rôle de la révolution coloniale. En même temps, surtout là où elles disposent d’une base relativement large, elles ne pouvaient être favorables à l'attitude maoiste envers la « déstalinisation ». Mais ce sont surtout les critiques chinoises sur les « voies pacifiques au socialisme » et leur défense de la conception léniniste de l'Etat que la majorité écrasante des dirigeants communistes occidentaux devaient nécessairement repousser. En effet, leur évolution droitière datant déjà de la période des fronts populaires, et l'expérience de collaboration avec la bourgeoisie pendant la guerre et immédiatement après la guerre, jointes à l'impulsion ultra-droitière des théorisations khrouchtchéviennes du XX° Congrès et aux pressions supplémentaires subies presque constamment au cours des années 1960, ont abouti désormais à uné dégénérescence néo-réformiste profonde des P.C. Ces partis en sont arrivés à élaborer une stratégie d'ensemble réformiste, fondamentalement gradualiste, qui envisage comme objectif stratégique une structure sociale dans laquelle les monopoles seraient éliminés ou limités, et où le capitalisme subsisterait avec sa logique du profit et ses-lois économiques de base, une stratégie qui affirme la possibilité d’un passage pacifique, démocratique au socialisme et d'une conquête de l'appareil d'Etat de l'intérieur dans le but de le transformer graduellement. Ces bureaucraties recherchent des alliances même avec des couches capitalistes. Il s’agit désormais de toute une série de conceptions communes que les Italiens ont exprimées sous la forme la plus achevée et la plus systématique. Au cours de cette dernière période, le P.C.F. a franchi une nouvelle étape vers le néo-réformisme, en appelant à voter, lors des élections présidentielles, pour le candidat de la bourgeoisie « de gauche » Mitterrand, partisan du Pacte Atlantique, à l'encontre de la politique de Moscou de soutien à de Gaulle.

L'évolution du P.C. italien reste significative non seulement parce qu'il s'agit d'un parti à très large base de masse dans lequel la « déstalinisation » a acquis une ampleur beaucoup plus grande que dans n'importe quel autre parti, mais aussi parce que des tendances se sont précisées ou se dessinent qui surgiront vraisemblablement ailleurs avec des implications sérieuses pour tout le mouvement ouvrier des pays capitalistes avancés. Si la polémique chinoise n'y a pas provoqué jusqu’à présent la formation d’un courant pro-Pékin important (l'influence étant limitée à des milieux d'anciens nostalgiques de l’époque stalinienne, et à des jeunes d’une formation politique rudimentaire), le conflit sino-soviétique en tant que tel y a stimulé dans une mesure considérable la maturation de larges couches de militants et de cadres et a obligé les dirigeants eux-mêmes à développer ultérieurement le cours qu'ils avaient adopté à partir du XX*° congrès. Ainsi, les dirigeants du P.C. italien en sont désormais arrivés à renoncer à toute conception monolithique du mouvement communiste, à considérer comme normal l'existence de conflits intérieurs et de divergences, à accepter l’idée que des victoires décisives sur l'impérialisme et même le renversement du pouvoir capitaliste peuvent être acquis par des partis et des directions non communistes, et à admettre que des conflits politiques à l'intérieur du parti s'expriment, y compris par la présentation de textes différents ou opposés et par la formation de tendances temporaires non organisées. Les vicissitudes intérieures de la fin 1964 et du début 1965, sur la toile de fond d’une certaine évolution de la situation italienne, de difficultés accrues que ce parti connaît notamment dans le maintien de liens stables et organisés avec les ouvriers d'entreprises et du manque d'autorité provoqué par la disparition de Togliatti, ont abouti à des différenciations beaucoup plus marquées que dans toute autre période depuis la fin des années 1920.

Cette évolution s'est concrétisée dans une orientation opportuniste de plus en plus caractérisée, qui aura tendance à subsister et même à s’accentuer, du moins jusqu'à un tournant éventuel dans la situation objective en Italie et en Europe occidentale. et est allée de pair avec une transformation accentuée du parti en une formation électorale, incapable d'assurer une participation active à la vie politique des larges secteurs qu'il influence. En fait, si le P.C. italien est allé plus loin que ses partis frères dans l'expression théorique d’une conception néo-réformiste, les applications pratiques de cette ligne se placent objectivement encore plus à droite, ne se différenciant plus qualitativement, sur le terrain intérieur, de l’activité traditionnelle des grands partis social-démocrates à composition ouvrière. Face à de telles conceptions et à de telles orientations concrètes qui inspirent non seulement l'appareil mais aussi des couches larges de cadres et de militants, les noyaux de gauche ne sont qu'au commencement de leur bataille ; et, pendant toute une période, ils n’auront pas beaucoup de chances de contrecarrer le cours droitier. Il faut d'ailleurs ajouter qu'une aile droitière de l'appareil, représentée aussi au niveau du Secrétariat, a exprimé des idées encore plus outrancières, allant jusqu’à proposer une liquidation du parti ou sa dilution dans une organisation socialiste unifiée.

Sous la pression de cette droite et de certains événements du mouvement ouvrier italien, et par la logique même des conceptions générales acceptées par le parti, une majorité très large du Comité central s’est prononcée en juin 1965 en faveur de la formation d’un nouveau parti socialiste unifié sur la base d’une plateforme poli. tique et idéologique adaptée aux besoins même de certains secteurs du P.S.I. qui ont collaboré longuement avec Nenni, y compris sur le plan gouvernemental, et qui ne cessent de réaffirmer leurs positions en principe favorables à une alliance de centre gauche.

En Italie est nettement visible un phénomène qui est moins clair mais néanmoins présent dans les autres partis communistes en dehors des Etats ouvriers et qui affecte profondément leur structure et même leur caractère. Du temps de Staline la ligne des P.C. était déterminée essentiellement par les nécessités de la politique de la bureaucratie soviétique, tandis que les nécessités du mouvement de masse dans chaque pays et les besoins de la bureaucratie « nationale » ne jouaient qu'un rôle absolument secondaire. À présent une tendance existe à renverser cet ordre et, dans le cas italien, ce processus est déjà achevé, alors qu’il ne fait que débuter en France. Les exigences propres de la bureaucratie indigène — souvent. « génée » par les décisions et les tournants de la bureaucratie soviétique et poussée par la nature de sa stratégie intérieure à se présenter comme étant indépendante de tout Etat ou parti-guide — deviennent de plus en plus prépondérantes. Malgré tout, on n'aboutira que difficilement à une « social-démocratisation » intégrale des P.C. — même le P.C. italien ne cesse d’être lié fondamentalement, ne fut-ce que par des liaisons de nature bureaucratique aux Etats ouvriers et au camp anti-capitaliste — du fait que ces partis opèrent dans un contexte mondial bouleversé constamment par des crises révolutionnaires, qui tendent à contrecarrer la pression sociale et politique de la bourgeoisie.

Dans la quasi totalité des pays d'Amérique latine les P.C. ont moins de chances que jamais de jouer un rôle déterminant dans la montée révolutionnaire des masses (le cas exceptionnel du Vénézuela a été mentionné). L’essor du castrisme et le conflit sino-soviétique les ont encore affaiblis, les condamnant à des crises répétées, Sous les effets combinés des échecs de sa plateforme de voie « pacifique » au socialisme, de la pression de l'expérience cubaine et de la lutte de guérillas dans plusieurs pays du continent, le P.C. chilien lui-même, le seul qui maintient une large influence de masse a été finalement saisi par des conflits intérieurs et des crises graves qui, en dernière analyse, seront décisives pour la restructuration et la réorientation du mouvement ouvrier chilien.

PS

Un panorama complet du mouvement des partis communistes comporte aussi la mention des secteurs qui au cours des dernières années, ont renoncé à une existence autonome, aussi bien organisationnelle que politique, pour s'intégrer dans des mouvements de masse d'origine non communiste.

Cette politique de dissolution a concerné jusqu'ici des partis à orientation essentiellement droitière et pro-Moscou. Dans le cas de Cuba, l'entrée dans le parti unifié sous la direction castriste était chjectivement correcte, car il s'agissait d’une direction révolutionnaire qu'il fallait soutenir et renforcer dans la voie marxiste où elle avançait. La justesse de la décision était toutefois infirmée par la politique pratiquée par les cadres dirigeants de l’ancien P.S.P. après l'unification politique qui allait dans le sens d’une cristallisation bureaucratique. Dans le cas de l'Algérie, une tactique d'intégration dans le F.L.N. était également correcte, mais ce qui était impliqué dans le cas du P.C. algérien, c'était une optique foncièrement opportuniste qui signifiait une liquidation politique et idéologique totale. Ceci vaut à plus forte raison dans le cas du P.C. égyptien.

LE CASTRISME

Par sa participation à la dernière conférence de Moscou, le Parti Unifié Cubain de la révolution socialiste (devenu depuis lors Parti Communiste Cubain) s’est intégré pour ainsi dire officiellement dans le mouvement des partis communistes. Malgré l'attitude indépendante de la délégation, il s'agissait d’une concession à la direction soviétique, étant donné que des partis d'orientation pro-Moscou avaient critiqué l'initiative et que le parti roumain s'abstenait même de participer.

Cette attitude de la direction fidéliste face au conflit sino-soviétique a été confirmée depuis la conférence. Dans la mesure où le conflit idéologique poussé à l'extrême par les directives chinoise et soviétique élevées à l'école du stalinisme, affaiblissait le front anti-impérialiste — ainsi que les événements du Vietnam l'ont -démontré — une direction se trouvant dans la position la plus exposée par rapport à l'impérialisme américain ne pouvait que déplorer le conflit, Le désir des Cubains d'éviter d'être engagés profondément dans la querelle est compréhensible et ils n'ont pas caché leur réaction négative aux pressions auxquelles ils ont été soumis. Les Cubains sont obligés d'avoir à l'esprit que, dans le domaine économique et militaire, l'U.R.RS.S. est objectivement en meilleure position de les aider que la Chine. Outre les arguments chinois sur le rôle de l'impérialisme et l’opportunisme des Partis, les Cubains ont eu à tenir compte de l'attitude de ceux-ci envers la déstalinisation et de leur sectarisme concernant les appels cubains pour un front unique contre l'impérialisme.

En tout cas le fait essentiel reste que le choix dans le conflit sino-soviétique est secondaire pour les Cubains. Ils constituent un courant autonome, fondamentalement révolutionnaire, du mouvement communiste qui n'a aucune allégeance idéologique envers Pékin et Moscou. Cela, ils l'ont confirmé dans tous les domaines qui sont décisifs pour caractériser une tendance révolutionnaire, en luttant contre les déformations bureaucratiques et pour un esprit égalitaire dans l'édification du socialisme, en montrant aux peuples latino-américains la voie de la lutte révolutionnaire conséquente sans compromis avec la bourgeoisie dite nationale, en expliquant que seule :1 création constante de foyers révolutionnaires dans tous les coins du globe peut bloquer l'impérialisme, que seule une riposte énergique peut l’obliger à reculer, et finalement en esquissant des formes organisationnelles originales, visant à éviter que le parti révolutionnaire ne devienne un instrument de bureaucrates et d’arrivistes de tout acabit, perdant le contact vital avec les masses ouvrières et paysannes.

LA POSITION IMPERIALISTE

L'impérialisme n'est pas resté neutre à l'égard du conflit sino-soviétique. L'extension de ce conflit du domaine des partis à celui des Etats a considérablement affaibli la cohésion du front des Etats ouvriers. Les impérialistes se sont efforcés d'en tirer profit dans divers domaines (Tshombé ramené au pouvoir au Congo ; escalade au Vietnam ; invasion de la République dominicaine). En même temps l'impérialisme et ses agents, tels les dirigeants sociaux-démocrates en Europe, ont clairement exprimé leur préférence pour Moscou et leur opposition à Pékin.

Cette attitude ne peut pas être comprise comme découlant essentiellement de la position chinoise sur la guerre nucléaire. En fait les impérialistes américains attachent beaucoup moins d'importance aux théories de Pékin relatives à l'importance des armes nucléaires qu’au renforcement quantitatif et qualitatif de l'arsenal nucléaire de Moscou. Mais l'impérialisme accorde ses faveurs au Kremlin dans le conflit, parce qu’il est conscient que la bureaucratie soviétique recherche un accord avec l'impérialisme pour maintenir le statu quo. Tandis que Moscou cherche à freiner les luttes révolutionnaires, attitude qui rencontre la sympathie dans le camp impérialiste, certaines des thèses propagées par Pékin tendent à stimuler des luttes révolutionnaires, notamment dans le monde colonial. Une victoire des positions chinoises dans un parti communiste signifierait une attitude plus hostile à l'égard de l’impérialisme et de ses alliés « nationaux » (voir Inde), tandis qu’une victoire des thèses de Moscou conduit à une politique ultra-opportuniste, sinon à la liquidation pure et simple du mouvement communiste dans le pays en question.

L'impérialisme se rend également compte du fait que l'un des résultats du conflit est une « surenchère révolutionaire » dans certains pays qui peut même amener le Kremlin à tolérer le « gauchissement » de certains partis sous son contrôle, notamment dans le cadre de la révolution coloniale, afin d'éviter une liquidation complète de son influence. C'est ce qui est notamment arrivé dans certains pays d'Amérique latine, sous l'influence combinée du castrisme et du conflit sino-soviétique.

Washington intervient de plus en plus effrontément à l'échelle mondiale dans les affaires d'autres pays en vus de refouler les progrès de la révolution. Une des clés de voûte de cette politique est la recherche d'un accord avec la bureaucratie soviétique pour le maintien du statu quo (version impérialiste de la théorie de la « coexistence pacifique »). Ainsi Washington a salué le traité de Moscou d'arrêt partiel des essais nucléaires comme un grand succès stratégique. Washington a toute raison de poursuivre cette politique et de chercher à s'opposer à toute tendance existant à Moscou pour céder à la pression de Pékin en vue d'une attitude anti-impérialiste plus ferme.

D'autre part, Washington continue à désigner Pékin comme l'ennemi principal dans le camp anti-capitaliste. Dès le début, il chercha à isoler la révolution chinoise et à l'affaiblir par un blocus diplomatique et économique qui comportait le barrage à son entrée dans les Nations Unies. Cette politique atteint maintenant le point d'une intervention contre-révolutionnaire directe. Le Pentagone discute ouvertement s'il faut ou non déclencher une guerre nucléaire en Chine, et frapper en premier lieu les centres où la Chine a réussi à établir les fondations d’une industrie nucléaire.

T1 est hors de doute que l'impérialisme mondial considère que la Chine est aujourd’hui la principale source de danger à son système, la principale source stimulant des révolutions dans d’autres pays dans le monde colonial, et une force potentielle qui, dans quelques décennies, peut détruire complètement et irrémédiablement le rêve de Wall street de dominer le globe. Cette opinion ne peut être expliquée en supposant que les impérialistes dans leur ensemble se trompent quant à leurs propres intérêts de classe. En dernière analyse, même de Gaulle a reconnu Pékin non pour renforcer la révolution chinoise mais en vue de placer la France dans une meilleure position de marchandage avec le Kremlin, dans le jeu commun visant à bloquer la progression du processus révolutionnaire sur l'échelle mondiale.

QUI GAGNERA EN DERNIERE INSTANCE ?

La IV° Internationale a maintes fois souligné que le conflit sino-soviétique est fondamentalement un conflit entre deux directions bureaucratiques. Mais ies marxistes révolutionnaires ne se sont jamais limités à avancer de telles caractérisa-tions, qui, par elles-mêmes, ne peuvent résoudre le problème de l'attitude spécifique à adopter dans chaque cas concret. Ils n'ont jamais identifié les Etats ouvriers ou les partis communistes aux seules bureaucraties qui les dirigent, ni considéré la bureaucratie comme une « seule masse réactionnaire » sans différences intérieures. Is ont au contraire essayé de déterminer dans chaque cas concret jusqu’à quel point une bureaucratie défend seulement ses propres intérêts de caste réactionnaire, et dans quelle mesure elle se trouve obligée, de par sa propre situation sociale, de défendre en même temps à sa façon l’acquis d'une révolution. De même, ils ont expliqué que la bureaucratie est une couche différenciée et que des conflits peuvent éclater entre es couches sous la pression de facteurs objectifs et de forces sociales antagonistes.

Déjà le Programme de Transition rédigé par Trotsky en 1938 mentionnait des courants distincts dans la bureaucratie et précisait que la IV* Internationale ne resterait pas neutre ou indifférente dans une lutte entre une fraction Reiss et une fraction Boutenko. En 1948, sans oublier la véritable nature de la direction yougoslave, la IV* Internationale prenait la défense du P.C. yougoslave et de la révolution yougoslave contre les calomnies et les tentatives de désagrégation de Staline et du Kominform, suivies du blocus de la Yougoslavie et de menaces d'intervention militaire. En 1953 à Berlin-Est et en 1956, en Hongrie et en Pologne, le mouvement trotskyste mondial ne manquait pas de constater que, face à une rupture dramatique ouverte entre le pouvoir et le parti bureaucratisé d’une part, et les masses d'autre part, des couches de bureaucrates plus proches des ouvriers et de leurs inspirations avaient choisi de se ranger du côté des masses.

L’attitude du mouvement trotskyste mondial par rapport au conflit sino-soviéli-que découle de la même logique. Son soutien critique aux communistes chinois concerne leur défense de la révolution chinoise et de la République populaire de Chine contre le blocus économique du Kremlin et contre l'aide militaire accordée par le Kremlin à la bourgeoisie indienne, Il concerne leur lutte contre les conceptions khrouchtcheviennes de la coexistence pacifique et leurs conceptions des moyens de conjurer le danger d’une guerre mondiale, leur attitude face à la révolution coloniale et leur critique des orientations néo-réformistes de la plupart des partis communistes.

Cela n'implique en aucune façon que la IV* Internationale passe sous silence ou mette en sourdine sa critique à l'égard d’autres positions avancées par les communistes chinois dans la polémique internationale, et encore moins le soutien automatique de tout parti et de tout groupe pro-Pékin dont la politique, dans les situations données, peut s'avérer néfaste en dépit d’une adhésion formelle aux critiques du khrouchtchevisme par les dirigeants chinois.

L’attitude du mouvement trotskyste mondial dans le conflit sino-soviétique ne se réduit pas non plus au soutien des communistes chinois et à la défense de la révolution chinoise. Ce qui est posé en réalité à travers le conflit sino-soviétique, c’est l'éclatement du monolithisme stalinien, c'est tout le problème du renouveau du mouvement marxiste-révolutionnaire à l'échelle mondiale, c'est la construction d’uns nouvelle direction révolutionnaire. La IV° Internationale est intervenue dans le conflit sino-soviétique dès le début sous son drapeau, avec sa ligne propre sur toutes les questions essentielles, offrant son programme aux militants communistes à la recherche de la voie vers la victoire du socialisme dans leur pays et à l'échelle mondiale.

La bureaucratie du Kremlin et celle de Pékin reconnaissent d'ailleurs, à leur façon que leur conflit fait surgir le spectre du trotskysme dans les Etats ouvriers, sans parler des partis communistes des pays capitalistes. C’est pourquoi chacune des deux bureaucraties accuse l’autre de favoriser la cause du trotskysme, d'adopter en fait des positions objectivement « trotskystes », citant à l'appui de leurs accusations des documents trotskystes, avant tout des documents du Congrès de Réunification de la IV° Internationale de 1963.

Moscou accuse Pékin de remettre en honneur la théorie trotskyste de la révolution permanente, les critiques trotskystes sur la dégénérescence bureaucratique de l'U.R.S.S. et cite à l'appui de cette thèse les extraits des documents trotskystes apportant le soutien critique de la IV‘ Internationale aux positions chinoises sur res questions. De même Pékin accuse Moscou de réhabiliter Trotsky par sa dénonciation des crimes de Staline et sa campagne de déstalinisation, citant à l'appui de cette thèse les extraits des documents trotskystes apportant un soutien critique à l'œuvre de « déstalinisation » des XX* et XXII° Congrès du P.C.U.S. En fait chaque bureaucratie accuse l’autre de « faire le jeu du trotskysme », qui, comme elles le savent bien, est opposé à tout espèce de pouvoir bureaucratiqué.

Ces deux bureaucraties ont un instinct infaillible quand il s’agit de flairer 1e « danger trotskyste ». Bien que le conflit sino-soviétique ait eu un effet nuisible sur la solidarité des Etats ouvriers contre l'impérialisme, la classe ouvrière ne pourra que gagner de la clarification des questions controversées. Le mouvement de la IV* Internationale bénéficie de la radicalisation de la lutte révolutionnaire dans les pays semi-coloniaux et du renforcement des tendances opposées au « socialisme dans un seul pays », stimulées par Pékin. Il bénéficie des tendances à la déstalinisation stimulées par Khrouchtchev et ses successeurs. Les unes et les autres ne sont en dernière analyse que l'expression du changement fondamental des conditions objectives dans lesquelles la bureaucratie stalinienne a pu grandir et triompher en U.R.S.S. et dans le mouvement communiste mondial ; à savoir les défaites de la révolution mondiale aboutissant à l'isolement du premier Etat ouvrier dans un pays économiquement et culturellement arriéré. Les conditions objectives d'aujourd'hui jouent en sens contraire, en faveur de la renaissance d’un mouvement révolutionnaire mondial indépendant de toute bureaucratie dominante, un mouvement qui fera sa fusion avec la lutte pour la démocratie prolétarienne dans les Etats ouvriers.

CONCLUSION

Fondamentalement, la IV‘ Internationale considère que le conflit sino-soviétique amène à son paroxysme la crise mondiale du stalinisme, et ouvre une période de réorientation et de restructuration profonde et continuelle du mouvement ouvrier international dans son ensemble, Dans cet immense processus, des secteurs de la bureaucratie, ainsi que l'a révélé le conflit sino-soviétique, peuvent prendre des attitudes qui favorisent objectivement la lutte révolutionnaire des masses et le renouveau du mouvement ouvrier. Les marxistes révolutionnaires doivent le reconnaître et l'utiliser. Mais il faut aussi en reconnaître les limites.

Les intérêts profondément conservateurs de la bureaucratie l’empêchent comme couche sociale d'accepter le marxisme révolutionnaire, de s’engager dans le domaine de la lutte révolutionnaire, et de résoudre ainsi effectivement le problème de la création d’une nouvelle direction révolutionnaire. Ceci est montré de façon plutôt spectaculaire par la tendance au « polycentrisme » qui a été nourrie par le conflit sino-soviétique tant chez les partisans de Moscou que de Pékin. Car, bien que le polycentrisme aït favorisé le développement du débat, sa logique mène à la fragmentation du mouvement communiste, c’est-à-dire au contraire même d’un mouvement marxiste-révolutionnaire international basé sur le centralisme démocratique.

Par conséquent, la IV° Internationale ne nourrit aucune illusion qu’une direction bureaucratique quelconque puisse accomplir les tâches historiques fondamentales de construction d'une démocratie socialiste véritable dans les Etats ouvriers, de transcroissance des révolutions coloniales en révolutions socialistes, et de renversement du capitalisme dans les pays industriellement avancés, seules capables de garantir que l’humanité échappera à l'holocauste nucléaire. Ces tâches ne pourront être accomplies que par des directions révolutionnaires en condition de diriger les mouvements de masse et de traduire dans la réalité le programme révolutionnaire du marxisme. La participation de la IV° Internationale dans le conflit sino-soviétique vise à contribuer à la solution des problèmes-clés de notre époque.

Source : Quatrième Internationale, n°27, février 1966 · scan (Radar, 16-014-00107).

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