Dix années après le démarrage du processus généralisé de formation d'Etats indépendants, la réalité africaine s'avère être sensiblement différenciée. Néanmoins, tout en se rendant compte de leur caract approximatif et provisoire, il est possible de fixer des catégories ou des groupements, basés sur des tendances fondamentales et des éléments communs ou analogues.
Plus concrètement, on peut distinguer trois secteurs majeurs: l'Afrique où survivent encore le colonialisme et le racisme, l'Afrique à structure carrément néo-coloniale et l'Afrique aux transformations révolutionnaires. Une analyse des situations et des tendances d'un certain nombre de pays de chacun de ces secteurs permettra d'esquisser un tableau général assez complet, de saisir une série de tendances de base et d'élaborer quelques conclusions essentielles.
L'Afrique coloniale
L'Afrique coloniale, qui, géographiquement, correspond en grande partie à l'Afrique australe, inclut essentiellement l'Afrique du Sud, l’Angola, le Mozambique et la Rhodésie du Sud (Zimbawe). Nous analyserons ici brièvement les deux épicentres de l'Afrique du Sud et de l’Angola.
AFRIQUE DU SUD
Les dernières années furent caractérisées par une aggravation de l'oppression nationale et économique imposée à la population autochtone de l'Afrique du Sud par le régime d’apartheid. Contre celui-ci se sont propagées des formes de lutte violentes qui représentaient une rupture par rapport aux méthodes prônées dans le passé par de larges secteurs du mouvement national et, en principe, il y a eu un tournant dans ce domaine de la part de l'A.N.C. (African National Congress) et du P.C. Toutefois, des actions violentes ont été menées d’une manière distincte d'un large mouvement de masses, de sorte que ce sont surtout des secteurs «libéraux» qui se sont efforcés d'en tirer bénéfice Les espoirs de ceux qui estimaient que des actions de sabotage auraient suffi à faire sauter la poudrière se sont avérés injustifiés. Des révoltes qui ont éclaté à différentes reprises dans des régions isolées furent par ailleurs écrasées par une répression très dure.
Sous l'angle général, les données fondamentales de la situation de l'Afrique du Sud restent inchangées. La présence d’un pourcentage élevé de dominateurs blancs rend inévitable la perspective d'une lutte acharnée et longue. Mais, d'autre part, la structure économique et sociale du pays, relativement avancée pour un Etat africain, l'absence d'une véritable bourgeoisie indigène, l'existence d’une masse proltarienne très considérable et de très larges masses de paysans pauvres voire prolétarisées, sont autant de facteurs aptes à stimuler une dynamique révolutionnaire anticapitaliste et socialiste d’une révolution qui commencera comme révolution nationale et démocratique. En dernière analyse, c’est précisément la présence de ces facteurs qui explique en même temps l’esquisse d'une opération néo-capitaliste avec l'intervention de secteurs de l'impérialisme mondial et la prudence extrême des forces bourgeoises «libérales» opposées au régime raciste actuel. Cette opération néo-colonialiste consisterait à remplacer le régime de l'apartheid par l'octroi de quelques droits politiques «libéraux» à des fractions restreintes de la population autochtone.
L'opération néo-colonialiste bute effectivement sur des obstacles sérieux, d'autant plus que personne ne saurait garantir que le processus déclenché s’arréterait au palier souhaité par certaines forces «libérales», Toutefois, surtout si certaines conditions devaient se réaliser, la possibilité de sa réussite ne pourrait être écartée. Cela aurait évidemment des conséquences sur tout le développement de la révolution en Afrique australe.
La tâche des forces révolutionnaires à l'étape actuelle est en tout cas de lutter pour qu'une chute éventuelle de Verwoerd implique le déclenchement dun processus de révolution permanente et non une restructuration du pays sur une base néo-coloniale, Dans ce but, une lutte limitée à des actes de sabotage ou à des actions isolées serait inopérante — voire favorable aux desseins des forces néo-colonialistes. Des prises de position en faveur de la lutte armée restent d’ailleurs insuffisantes. En effet, il ne s’agit point d'un problème de méthode seulement, mais aussi et surtout d’un problème de contenu. Une aïle néo-colonialiste et libérale peut, de toute évidence, estimer qu'il lui faut combattre Verwoerd par des actions armées, son orientation de base ne cessant d’être fondamentalement ovposée à celle du mouvement révolutionnaire de masse,
En réalité, ne pourra déjouer toute manœuvre néo-colonialiste et déclencher effectivement le processus de la révolution de l'Afrique du Sud que par un mouvement basé sur de larges masses, notamment des masses paysannes. La pierre de touche d’une direction révolutionnaire sera sa capacité, en partant d'une mobilisation avec des objectifs démocratiques et de libération nationale d'assurer à chaque étape concrète des mots d'or et des actions susceptibles de stimuler la dynamique anticapitaliste de la lutte. ;
Les progrès réalisés parmi les paysans et dans les réserves par des secteurs d'avant-garde et la maturation d’un nombre considérable de cadres dans le mouvement de masse sont incontestablement des symptômes positifs.
La constitution d'un front unique des forces qui luttent contre l'apartheid et l'impérialisme reste une nécessité primordiale, ne fut-ce qu'à cause de l'Apreté prévisible de la lutte qui exige d'ailleurs le fonctionnement d'organisations structurées à l'échelle nationale. Mais aucun front unique ne serait valable, aucun front ne pourrait accomplir les tâches qui le rendent nécessaire, s’il ne posait comme condition préalable la rupture avec tous les agents, y compris les agents indigènes et libéraux, de l'impérialisme et du néo-colonialisme.
Les marxistes révolutionnaires sont partisans d'un tel front unique et assureront leur soutien actif à tous ceux qui lutteront effectivement, quelles que soient leurs orientations spécifiques. Ils soutiendront plus particulièrement cependant les secteurs d'avant-garde du mouvement sud-africain qui sont les plus proches de l'orientation de la révolution permanente et qui ont déjà réussi, grâce à une lutte opiniâtre et courageuse, à gagner une influence de masse, notamment parmi les paysans, avant tout l'AP.D.U.S.A. (African People's Democratic Union of Southern Africa) e les se organisations organisées dans le N.E.U.M. (Non European Unity ovement).
ANGOLA
La lutte du mouvement national angolais a connu des vicissitudes multiples pour des raisons aussi bien intérieures qu'internationales.
L'effort massif de l'impérialisme portugais soutenu par ses alliés n’a pas réussi à écraser la résistance du peuple angolais, mais a pu en limiter la portée pendant certaines périodes. Les développements de la situation au Congo, notamment à la suite de l'arrivée au pouvoir de Tschombé, directement lié aux Portugais, ont également exercé une influence négative, Finalement, un obstacle a été représenté par des luttes à l'intérieur du mouvement national et ses divisions, par des prises de positions oscillantes de certains Etats africains et une intervention assez lourde de la bureaucratie soviétique, qui s'est associée pour discréditer le GR.AE. (Gouvernement Révolutionnaire de l’Angola en Exil) et le FLN.A. (Front de Libération National Angolais).
Dans le cas de l'Angola, la marge des manœuvres néo-colonialistes Gusqu'ici très aléatoires et peu concrètes, probablement beaucoup plus d'inspiration nord-américaine que portugaise) est sensiblement limitée. Une classe bourgeoise indigène, base sociale et politique pour une opération néo-colonialiste éventuelle, n'existe même pas sous une forme embryonnaire. Une défaite du colonialisme — qui en tout état de cause sera désormais le résultat d'une mobilisation large des masses, surtout des masses paysannes — provoquerait une situation de vide politique et social stimulant puissamment une dynamique anticapitaliste du processus, Dans l'Etat angolais indépendant, le poids spécifique des masses, des masses paysannes en premier lieu, serait déterminant et les masses seraient poussées dès les premières phases à traduire leur victoire sur le terrain économique et social.
Il en découle que l'avant-garde révolutionnaire angolaise doit se préoccuper dès maintenant d'é rer une perspective de révolution permanente, en clarifiant d'une façon systématique la nécessité que la lutte de libération nationale ait un contenu anticapitaliste et socialiste. Des militants et des noyaux sont déjà effectivement arrivés à de telles conclusions en utilisant des critères d'analyse marxistes et en adoptant des conceptions socialistes,
Il en découle aussi que les masses, au cours d’une lutte probablement assez longue, feront des expériences capitales, et ne toléreront pas d'être volées de leur victoire. Ce qui signifie que les clarifications nécessaires et l'élimination éventuelle de dirigeants opportunistes ou timorés, soumis à l'influence de forces étrangères à la révolution, se produiront pendant la lutte même, par sa propre logique.
Il est clair qu'une véritabl | direction révolutionnaire angolaise n'existe pas encore et que les conflits et les luttes intérieurs du mouvement national continueront probablement à se produire pendant toute une période. Pour les marxistes révolutionnaires le critère fondamental pour déterminer le champ d'action auquel is donnent la férence est de savoir qui exerce à .une étape donnée une influence de masses réelle et qui mène effectivement le combat, parce que c'est jà que la logique de la lutte révolutionnaire permettra le plus facilement que se forme une avant-garde révolutionnaire. Les orientations d'une direction ou de quelques dirigeants — à plus forte raison les insinuations ou les suspicions à l'égard de telle ou telle personne — ne sauraient être un critère décisif,
Dans la cinquième année de la lutte angolaise un bilan objectif autorise à établir, en gros, les conclusions suivantes :
a) La lutte armée dans le pays continue et a même connu récemment un élan nouveau. Les forces armées angolaises à l’extérieur subsistent, malgré les limitations graves imposées à leur action par les gouvernements réactionnaires congolais ; b) la lutte armée en Angola — qui est menée surtout par des forces à composition sociale paysanne — est organisée essentiellement par le FL.N.A. qui représente la base du G.R.AÆE. Le MP.L.A. (Mouvement Populaire de Libération Angolaise) a réussi au cours de l’année 1964 à établir une base dans lenclave de
Cabinda, où d’ailleurs existaient déjà auparavant des contingents du F.LiN.A. Malgré les appuis importants dont il dispose à l'étranger, surtout de la part de la bureaucratie soviétique, celui-ci n’a pu renverser les rapports de force existants et ne peut être considéré à présent que comme composante mineure du mouvement angolais sous l'angle de l'influence de masse.
c) sur le plan de la direction consciente, le MPLA. prétend avoir une orientation plus progressiste, voire socialiste. Toutefois cela ne l'a pas empêché d'avoir des liaisons avec des formations douteuses et de continuer suivre ung ligne confuse, Il tire sa force de négociation relative moins de son influence intrinsèque que de l'appui que lui accorde l'aile du mouvement communiste qui se trouve sous l'égide de la bureaucratie soviétique.
Par son ampleur même, le F.L.N.A. apparaît être plus hétérogène que le M.P.LA., aussi au niveau de la direction, Toute une série de ses éléments ne sont pas politiquement formés, font des zig-zags, travaillent d’une façon absolument empirique. 11 est fort possible que certains aient subi dans le passé ou subissent encore l'influence de l'impérialisme américain. Il serait toutefois erroné d'ignorer due certains représentants qu FL:.N.A. sont susceptibles d'évoluer et de faire abstraction de l'entrée dans le F.L.N.A., après une scission du M.P.L.A, d'une série d'éléments d'avant-garde de formation marxiste et ayant une orientation nettement de gauche.
d) Les attitudes de cerlains Elats africains, même parmi les plus progressistes — ou qui sont considérés comme progressistes — ont changé parfois brusquement et sans explication claire: elles ne sauraient donc être en soi un critère valable.
Le plus souvent ont joué sans doute des considérations tactiques ou diplomatiques particulières qui ont primé sur l'analyse des forces en présence, des rapports de force et de la dynamique du mouvement.
Sans dissimuler ses critiques et en développant ses propres conceptions sur la nature de la révolution angolaise, la IVe Internationale continuera à assurer sa solidarité aux forces qui se battent effectivement, qui sont surtout des forces paysannes, et qui, à l'étape actuelle, sont organisées essentiellement dans le F.L.N.A. Elle considère qu’une unification du F.L.N.A. avec les autres forces existantes et que celles-ci affirment désirer en principe, pourrait être profitable, naturellement à condition qu’elle se réalise dans la lutte, sur la base d'un programme anti-impérialiste et anticolonialiste clair et sans qu'il soit porté préjudice à l'unité indispensable dans la lutte armée.
Un essor de la lutte dans les autres colonies portugaises, notamment au Mozambique (en Guinée portugaise le mouvement a déjà acquis des dimensions spectaculaires) multiplierait les difficultés des colonialistes, pourrait les amener à renoncer à certaines positions et à faire éventuellement quelques compromis — dans le but de se concentrer dans le rempart le plus important. Pour toute une série de raisons aussi bien géographiques qu'économiques, il est fort probable que ce serait l’Angola que les Portugais décideraient de défendre jusqu'au bout. Sous cet angle également, se justifie donc la perspective d’une lutte prolongée.
L'Afrique néo-coloniale
L'énumération des pays qui peuvent être inclus dans cette catégorie — des pays de l'Afrique du Nord comme la Tunisie, le Maroc et la Lybie, la plupart des anciennes colonies françaises de l'Afrique occidentale, les anciennes colonies anglaises de la même région comme le Nigéria et la Sierra Leone, le Congo, des pays de l'Afrique orientale comme l'Ethiopie, la Somalie et d'anciennes colonies anglaises, etc. — exprime par elle-même le caractère approximatif de cette classification et les différenciations assez grandes qu’elle implique. Nous nous limiterons à nous référer à quelques cas particuliers les plus significatifs dans les différentes zones,
CONGO
Le Congo exprime sous une forme concentrée les contradictions multiples d'une Afrique bouleversée dans son processus d’émancipation. Le pouvoir central ayant été dans les mains de l’homme le plus détesté par les Africains révolutionnaires et même par certains modérés, et des régions très vastes étant le théâtre d’une guerre féroce, la situation actuelle est la résultante aussi bien des capacités d'intervention que des limites et des conflits internes des forces en présence, La lutte au Congo n'est pas seulement une lutte pour ce territoire. Dans cette lutte se trouve impliqué le risque de consolidation d'un pouvoir contre-révolutionnaire qui déborderait sur d'autres pays africains et qui accentuerait la différenciation au sein de l'O.U.A. (Organisation de l'Unité Africaine), les gouvernements de l'OC.AM. ayant fait alliance avec Tschombé d’abord, Kasavubu ensuite, Mobutu enfin.
Du point de vue de l'impérialisme, le Congo de la fin des snnées 50 en était arrivé à un point où la domination ancien style ne pouvait plus continuer; cependant presque rien n'avait été fait pour préparer une solution de rechange tant soit peu viable. Pour cette raison, notamment en raison de l'absence au Congo d'une classe dirigeante indigène même embryonnaire, l'opération de 1960 aboutissait à une crise Chronique. La solution néo-colonialiste même la plus modérée ne pouvait se stabiliser, de sorte qu'au cours de l’année 1964 les impérialistes revinrent à l'intervention directe, à peine camouflée derrière le masque hypocrite du sauvetage des blancs et de l’aide au gouvernement «légal» de Tschombé.
Quant aux forces congolaises anticolonialistes, leur carence fondamentale résidait dans l'absence d'une véritable organisation politique unitaire, le mouvement lumumbiste lui-même ne disposant que de forces limitées, C’est pourquoi la solution envisagée lors de la table ronde sautait rapidement et Lumumba, le seul personnage en condition de jouer un rôle national, était éliminé. Pendant toute une période, le morcellement et le manque de direction freinèrent la reprise de la lutte révolutionnaire. La résistance ne devait reprendre que plus tard, tout d'abord sur une échelle locale et régionale. La force prolétarienne la plus concentrée — celle des mines katangaises — subissant toute la pression de l'appareil colonialiste et tschombiste ne jouait d'ailleurs aucun rôle. Il n'y a pas de doute que l'absence d'un parti national était déterminée en dernière analyse par la dispersion tribale et le caractère arriéré de la plus grande partie du pays. Il faut cependant ajouter que les forces internationales intéressées à contrecarrer l'évolution négative au Congo — les Etats africains progressistes et les Etats ouvriers — même si l'on fait abstraction de la responsabilité criminelle de la bureaucratie soviétique qui facilita en juillet 1960 l'intervention de l'O.N.U., ne pouvaient ou ne voulaient pas contribuer d’une facon décisive à crever l’abcès congolais, même si elles ont assuré aux insurgés une aide importante. à
A la suite des événements de fin 1964, la lutte s’est déplacée sur un terrain miné pour l'impérialisme et le néo-colonialisme et, somme toute, plus avantageux pour les forces révolutionnaires, qui se sont multipliées dans différentes zones qu pays. Grâce à une politique brutale et cynique qui ne se soucie d'aucun camouflage et accepte complètement la logique d'une guerre d'extermination, menée surtout par des mercenaires étrangers, Tschombé avait réussi à reconquérir des positions, mais il ne s'agissait que de succès partiels. Son incapacité à stabiliser tant soit peu ses positions, la reprise rapide de l'inflation, ses heurts avec Kasavubu et les forces tribales Bakongo, ont entrainé sa chute.
Les carences et les faiblesses du mouvement national ne sont toutefois pas surmontées. La coordination et l'unité ne sont pas encore assurées, ce qui n’est pas causé surtout par les difficultés géographiques pourtant réelles. Des divergences politiques graves subsistent. Les réactions face au plan «Adoula » de provoquer l'arrêt de la lutte armée en échange d'une solution néo-colonialiste furent à ce propos un test éloquent. S'il effectivement une aile intransigeante qui veut aller jusqu'au bout en rejetant toute solution équivoque (Mulélé}, il y à aussi une autre tendance, représentée au sommet et même dans des secteurs des forces au combat (par exemple, Gbenyé), qui accepterait au fond une solution néo-colonialiste modérée. Mais une telle solution serait impraticable ou éphémère : les tendances centrifuges rebondiraient rapidement, la lutte reprendrait et le seul résultat serait une division grave et la confusion dans le mouvement national. La seule solution possible est la défaite non seulement de Tschombé, de Kasavubu et de Mobutu, mais aussi et surtout des forces intérieures et internationales qui se cachent derrière eux, Une telle issue ne sera possible que par l'action d'une armée révolutionnaire unifiée nationale — aidée militairement par l'Afrique révolutionnaire et les Etats ouvriers —, sur la base d'un mouvement politique qui lutte pour extirper les racines de la domination impérialiste (expropriation des propriétés étrangères et leur nationalisation) et éliminer la bureaucratie indigène, alliée des néo-colonialistes, et incapable de gouverner le pays.
L'attitude actuelle des Etats africains est contradictoire : l'O.U.A. a louvoyé ; les Etats néo-colonialistes à gouvernements modérés soutiennent le gouvernement «légal»; quelques Etats de l'Afrique progressiste assurent l’aide indispensable, Ainsi, au Congo s'opposent non seulement les forces antagonistes intérieures, mais aussi les différentes tendances africaines, en plus, bien entendu, des forces internationales. D'où la portée capitale d’une lutte, dont l'issue victorieuse éventuelle pourrait, même à une échéance rapprochée, modifier les tendances en Afrique australe, en les préconditions d'un écroulement du rempart le plus réactionnaire du continent.
NIGERIA
Le Nigéria devait, dans les intentions britanniques, jouer le rôle d'expérience néo-colonialiste pilote. Il s’agit en effet du pays de loin le plus peuplé de l'Afrique, situé dans une position centrale, et, par conséquent, grâce à ces facteurs mêmes, susceptible d'influencer sérieusement l'évolution générale du continent. D'ailleurs, une série de conditions étaient réunies qui pouvaient à juste titre étre considérées comme favorables du point de vue néo-colonialiste :
a) présence importante du capital étranger aussi bien dans le secteur industriel et financier que dans le secteur agraire (propriétés de plantations) ; b) existence de noyaux relativement consistants — par rapport à d’autres pays africains — d’une classe dirigeante indigène ; c) différenciation au sein de cette classe et dans les différentes zones du pays, susceptible d'assurer des possibilités de manœuvres de diversion et d’entraver le processus d'une maturation nationale unitaire anti-impérialiste :
d) formation préalable d'une couche politique entraînée à l’école britannique, couche qui allait jusqu’à inclure des dirigeants syndicaux modérés ; e) des ressources économiques considérables, ouvertes à l'exploitation étrangère.
Tout cela était, pour ainsi dire, couronné par un autre élément essentiel: le passage à l'indépendance s'était produit à froid, sans qu'il y ait eu une lutte révolutionnaire avec une très large participation des masses,
Cinq années après l'indépendance, le Nigéria reste sous un tégime néo-colonial et doit subir un gouvernement conservateur, réactionnaire même. Aucune mesure n'a été prise ni esquissée à l'égard des propriétés impérialistes ou dans une direction tant soit peu progressive. Sur le plan de la politique internationale, le Nigéria ne cesse de prendre, avant tout par rapport aux problèmes africains les plus brûiants, des positions rétrogrades, constituant ainsi l'un des contrgpoids les plus importants à l'action des gouvernements africains progressifs.
Toutefois, la situation est loin d'être cristallisée. En fait, comme l'ont confirmé les événements de fin 1964 — et de 1965 — le pays É secoué par une crise profonde : le régime est tout à fait instable, les forces de la classe dirigeante — même celles qui étaient pendant toute une période à la base du système de gouvernement — sont divisées et luttent entre elles âprement, l'opposition des masses populaires, surtout dans les régions les plus développées, s'accentuant de plus en plus. La topographie politique reste fragmentée et contradictoire (des forces politiques différentes et opposées dominent dans les différentes régions) et l'unité de la Fédération elle-même est mise en danger. Les structures démocratiques parlementaires de style britannique ne sont qu'une mascarade, comme le prouvent, entre autres, les fraudes électorales colossales, les mesures prises contre les opposants, même ceux de tendance modérée, la répression dure contre des représentants de l'aile avancée du mouvement syndical et ouvrier. En réalité, toutes les bases du système politique laissée en héritage par l'empire britannique restent extrêmement précaires.
Tout cela est évidemment un reflet de la structure de la société nigérienne. Le pays est politiquement divisé, même au niveau des classes dirigeantes, car le niveau de développement économique et social est très différencié : aux régions relativement avancées s'oppose surtout Je Nord, où prévalent encore des rapports de type féodal. Dans ce contexte, les facteurs tribaux et religieux ne cessent de jouer. Certes, cela ne signifie pas que la situation est tout à fait statique : au contraire, la société nigérienne gst en mouvement et les rapports capitalistes commencent à pénétrer y compris dans le Nord. Cette pénétration cependant ne détruit pas l'influence des éléments féodaux: on assiste plutôt à une symbiose similaire à celle que d’autres sociétés ont connue dans leurs phases de transition (par exemple des féodaux deviennent aussi des contractors — sous-traitants) ; la rupture des structures communautaires se produit en faveur des chefs tribaux qui accaparent les terres, etc.).
Un élément hautement positif et susceptible de jouer encore plus dans l'avenir est constitué par le dynamisme dont ont fait preuve des secteurs importants des masses urbaines, les plus intégrées dans un contexte économique nie (voir la grève des dockers de Lagos, la grève générale de juin 1964, «tc.). À la suite de cette situation et grâce aussi aux expériences internationales qu'ont pu faire de jeunes cadres (notamment pendant des périodes d'études en Europe), il y a déjà au Nigéria des groupes d'avant-garde qui se réclament du marxisme, et du marxisme révolutionnaire, qui critiquent le syndicalisme de style britannique et qui se mesurent — y compris par des conflits et des ruptures — sur les problèmes vitaux de la révolution nigérienne et les grandes questions internationales. Méritent d'être mentionnées à ce propos les expériences récentes, dont celles du S.W.F.P. (Socialist Workers and Farmers Party) et du NL.P. (Nigerian Labour Party).
Un problème essentiel à clarifier reste celui de l'attitude envers la bourgeoisie nationale, qui, au Nigéria, n'est pas aussi fantomatique que ‘ans d’autres pays africains, et qui a en tout cas déjà révélé sans possibilité d’équivoque sa nature conservatrice et pro-impérialiste,. Il ne s’agit done pas de chercher la voie d'une alliance avec cette couche sociale — comme le prétendent, par exemple, les partisans nigériens des orientations de la bureaucratie soviétique — maïs de trouver les moyens d'attirer sur une plate-forme révolutionnaire et d'organiser autour d’une direction socialiste conséquente les secteurs populaires qui subissent encore l'influence de formations vaguement progressistes (par exemple l'Action Group).
Cette précision s'impose dans le cas plus général du problème primordial des liaisons et de l'alliance avec les masses paysannes qui constituent l'écrasante majorité de la population et qui sont socialement assez différenciées (allant des ouvriers agricoles des plantations aux paysans pauvres classiques et aux serfs des zones féodales). L'élaboration d'un programme de transition pour la révolution agraire et la mobilisation des paysans (qui, en partie, constituent encore la base ie tendances les plus conservatrices) sont des tâches-clés pour l'avant-garde érienne,
ETHIOPIE En Afrique orientale, le rempart de la conservation est l'empire d'Ethiopie, société arriérée, basée surtout sur des rapports de type féodal que défend un régime de véritable despotisme politique. La classe féodale, soudée autour au Négus et de sa famille, s’efforce de consolider ses positions par une alliance avec le capital étranger : le secteur industriel, encore fort limité, est complètement dans les mains de capitalistes d'autres pays qui jouissent pour leurs investissements de conditions très propices. Le prestige acquis lors de l'agression fasciste et surtout les positions hypocritement unitaires prises aux réunions des Etats africains constituent pour l'empereur une couverture idéologique «progressiste» bon marché, qui fait diversion à la concession de bases militaires éthiopiennes aux impérialistes américains.
La révolte de 1960 fut un premier symptôme grave des tendances qui sapent le système de l'empire: sa défaite rapide est imputable à son caractère timoré et à la nature de ses dirigeants qui ne pouvaient ni ne voulaient entraîner dans l'action des secteurs importants des masses. Dans une période plus récente, d'autres symptômes significatifs se sont dessinés : insubordination de contingents militaires, mouvements d'étudiants, manifestations de paysans, grèves parfois dirigées par des militants syndicaux clandestins, parfois menées sous des formes plus ouvertes et plus spectaculaires (par exemple la grève des Ethiopian Air Lines en 1964).
L'opposition, qui va des prises de positions les plus modérées de la part de secteurs Céclairés» des couches supérieures jusqu'à la résistance armée de secteurs populaires, en premier lieu paysans, s'exprime même sous des formes organisées, L'E.P.M.C. (Ethiopian Peoples Movement Council), doté d’un programme avancé et disposant de cadres proches des conceptions marxistes et marxistes révolutionnaires, représente à l'étape actuelle une large avant-garde. Sa lutte pour un régime républicain, pour l'abolition du système féodal, pour une réforme agraire radicale, pour un pouvoir populaire effectif, contre l'impérialisme américain et le néocolonialisme, constitue une base qui répond aux nécessités de la révolution éthiopienne à cette étape. La solidarité des révolutionnaires d'Afrique et du monde entier envers l'E.P.M.C. et tous ceux qui luttent avec une orientation analogue est d'autant plus nécessaire que le mouvement d'opposition éthiopien a été reçu froidement sinon hostilement même par les Etats et les dirigeants africains les plus avancés qui désirent éviter toute complication dans leurs rapports diplomatiques avec le gouvernement impérial.
Un aspect important de la situation en Ethiopie réside dans l'existence de fortes minorités nationales qui luttent soit pour l'autonomie soit pour la séparation de l'empire. Dans le cas de l'Erithrée, le mouvement s’est concrétisé depuis plusieurs années par des actions armées d'une guérilla paysanne et par l’esquisse d’orientations politiques socialisantes,
ANCIENNES COLONIES FRANÇAISES D'AFRIQUE OCCIDENTALE
Les anciennes colonies françaises sont, avec le Nigéria, les chaïînons principaux du système néo-colonial en Afrique occidentale, Devenus indépendants «à froid, sans de grandes luttes et des victoires populaires, sur la base d'un compromis avec l'ancienne métropole, ces pays ont offert un terrain propice aux opérations néocolonialistes, tout d'abord à cause de leur fractionnement artificiel, de leur balkanisation. Dans leur cas on peut dire de manière tout à fait pertinente que Yindépendance s'est réduite pour eux à un drapeau et à un hymne national. Les positions économiques du capitalisme étranger, le plus souvent français, furent maintenues. En même temps se consolidaient des noyaux, parfois assez substantiels, de classes exploiteuses indigènes (propriétaires fonciers, commerçants, petits industriels, transporteurs, intelligentsia avec un niveau de vie privilégié et une mentalité aristocratique, etc.). Les divisions tribales malgré leur influence déclinante nl [L l, furent entretenues, pour être utilisées dans des buts conservateurs par les couches privilégiées indigènes et l'impérialisme.
Un rôle important — relativement nouveau par rapport à la période antérieure à l'indépendance — est joué par la couche bureaucratique qui contrôle l'appareil d'Etat et base sur ce contrôle ses conditions sociales privilégiées. Dans d'autres pays ou à d'autres époques, des couches de cette nature ou bien réalisaient une osmose avec des forces économiques ou bien s'incrustaient dans un appareil économique en essor, donnant naissance et nourrissant ce qu'on pourrait appeler une bourgeoisie d'origine bureaucratique (voir l'expérience mexicaine des années quarante et l'expérience indonésienne après le départ des Hoïlandais). Dans d'autres cas, ces couches acquéraient plutôt une physionomie bonapartiste politique, en s'efforçant de se maintenir en équilibre entre les différents secteurs privilégiés indigènes, l'impérialisme et le mouvement des masses. En général, elles s'élargissent démesurément par rapport à leurs fonctions réelles et s’assurent des privilèges d'autant plus détestés que le niveau de vie de la quasi-totalité de la population reste misérable et que se produisent des phénomènes criants de malversation et de corruption,
Les deux variantes ci-dessus se retrouvent dans les pays à structure néo-coloniale de l'Afrique occidentale. Sur le plan international, ses pays sont liés à l'impérialisme par l'intermédiaire de la France et par leur iiaison avec le Marché Commun. Ils représentent l'aile conservatrice des Etats africains, n'étant dépassés que par l'Etat raciste de Verwoerd.
Dans une telle situation, le parti unique est l'instrument par excellence de contrôle et de répression politique: toute manifestation d'opposition est écrasée durement même par des personnages qui aiment apparaître comme les parrains d'une Afrique «démocratique» et «non totalitaire». En dernière analyse, c'est le produit de la faiblesse intrinsèque de ces systèmes qui sont incapables de s'émanciper de la domination étrangère, de garantir le décollage économique indispensable et d'améliorer tant soit peu le niveau de vie des masses (parfois même on enregistre des détériorations de celui-ci) du fait que la dissolution des anciennes formes économiques et sociales précapitalistes détruit certaines possibilités de survivance et de coopération sans assurer une compensation par des chances nouvelles, avant tout par une résorption dans des secteurs modernes en expansion.
Cela n'exclut pas qu'une situation précaire et de crise puisse se prolonger pendant une certaine période par le maintien des régimes actuels (sans exclure des changements au niveau gouvernemental et dans le personnel politique). Un renversement radical de la situation ne sera vraisemblablement possible qu’à la suite de défaites subies par l'impérialisme dans d’autres secteurs de l'Afrique ét du monde ou que par la capacité des forces d'opposition d'exprimer une ligne opposée conséquente et d'établir des liens solides avec les masses, notamment paysannes, ou par la combinaison des deux.
TUNISIE ET MAROC
En Afrique du Nord, le néo-colonialisme avait établi deux bases relativement solides au Maroc et en Tunisie dont l'indépendance formelle fut acquise à la suite d'une lutte du mouvement national, mais où le pouvoir économique resta dans les mains aussi bien de couches privilégiées indigènes que de propriétaires étrangers, souvent restés sur place.
Le bilan des années d'indépendance est désormais clair et confirme les prévisions qu'il était aisé de faire : les deux pays sont restés dans la stagnation économique ; certains développements limités, somme toute artificiels, n’ont atteint que des couches très restreintes des villes; les masses prolétariennes et plébéiennes et la grande masse des paysans ne sont pas sorties du dénuement le plus complet.
Outre l’aveuglement de certaines couches accrochées au slatu quo, c’est cette situation et le mécontentement sourd des masses qui est à la base des développements de l'an dernier en Tunisie, entre autres de la crise au sommet des syndicats, et du virage relatif à gauche de Bourguiba, dont l'influence reste considérable. Au Maroc, la tâche des conservateurs est plus difficile du fait même qu'il existe une classe ouvrière assez importante, concentrée et organisée, et du fait que le pouvoir n'est pas dans les mains d'une direction qui tire son prestige de son rôle dans la lutte pour l'indépendance. D'où le caractère très aigu des conflits sociaux et politiques, les différenciations beaucoup plus nettes, y compris ans les rangs de l'opposition, et la violence de la répression de la part d’un régime où le roi reste le pivot bien que son autorité se soit affaiblie. La récente explosion de Casablanca est un signe avant-coureur des graves conflits qui mürissent.
Dans le cas du Maroc, il est particulièrement évident que la seule perspective de progrès réel est celle d'une lutte anticapitaliste pour des solutions socialistes. Toute stratégie visant à collaborer avec une soi-disant bourgeoisie nationale s'avérerait impraticable et fictive, car le système d'exploitation et d’oppression existant est exercé directement — même si c'est en bonne partie au bénéfice du capitai étranger — par les couches possédantes indigènes, y compris les couches bourgeoises, et la lutte contre celles-ci n'est pas séparable de la lutte contre les propriétaires fonciers et les propriétaires étrangers. Ces exigences sont objectivement reflétées dans l'orientation socialiste adoptée par l'U-N.E.M. et dans les prises de position des syndicats en faveur de l'autogestion.
— I —
L'Afrique aux transformations révolutionnaires
Les pays de cette catégorie sont parvenus à l'indépendance par une lutte des masses, ont adopté une série de mesures progressives anti-impérialistes et même anti-capitalistes, et, du moins à une certaine étape dans leur évolution, ont joué un rôle dans la rupture du système colonial et néo-colonial,
Les expériences les plus significatives jusqu'à présent sont celles du Ghana, du Mali, de la Guinée, de l'Egypte, de Zanzibar et de la révolution algérienne (1).
MALI
Le Mali est arrivé à l'indépendance à la suite d'un processus graduel, mais par l'action d'un parti politique centralisé et militant, doté d'une idéologie assez avancée, Ce qui signifie qu'il n'a pas connu le vide politique qui a caractérisé d'autres pays africains et l'évolution rétrograde conservatrice dont furent les protagonistes des partis d'Afrique occidentale pourtant pour une période assez longue apparentés à l'US. - R.D.A. (Union Soudanaise - Rassemblement Démocratique Africain).
A l'heure de l'indépendance, le Mali était un pays extrêmement arricré, avec une économie presque entièrement agricole et de subsistance (80 % environ). Il est resté tel cinq années plus tard, les proportions des différents secteurs économiques n'étant pas changées.
La direction malienne a adopté d'une façon rigoureuse une orientation d'économie mixte et planifiée. Sous l'angle de l'essor productif, cela n’a pas donné pour l'instant de résultats importants. Les accroissements de la production ont été limités ; ils ont été concentrés par un choix délibéré et dans ne très large mesure inévitable, dans le secteur agricole. Le plus souvent ils furent absorbés par une augmentation de la consommation, ce qui a déterminé une stagnation des ressources d'investissement.
Dans l'industrie, le commerce et les transports, le gouvernement a affirmé la primauté du secteur étatisé. On a mis sur pied des sociétés qui sont entièrement propriétés de l'Etat ou qui assurent à l'Etat la majorité des actions (ENCOM, SEMA, RIM, SONEA, etc), Le même système a été adopté pour les banques (Bangue populaire de développement, Banque malienne de crédits et de dépôis), Une société d'Etat a été formée aussi pour les investissements, mais subsistent des initiatives privées, réglées par un code des investissements, destinées en principe à tomber sous le contrôle de l'Etat dans dix ans. Un rôle important est joué, en outre, par la Somiex, société d'exportation et importation, qui, en principe, devrait exercer une espèce de monopole du commerce extérieur. Toutefois, la Somiex n'élimine pas le commerce privé qui subsiste, même sous la forme du commerce exercé par
(1) Une véritable révolution s'est produite en 1964 à Zanzibar, Mais la situation a été compliquée par la fusion de Zanzibar et du Tanganyka qui, du moins à cette étape, a eu lé but et en partie le résultat d'enrayer le mouvement zanzibarien.
des sociétés étrangères. Dans les campagnes, le régime a choisi la voie de l'utilisation et de la transformation graduelle des structures tribales communautaires par l'introduction de ce qu'on appelle le «champ collectif ». Rappelons qu'avant l'indépendance, la terre appartenait déjà essentiellement aux parans les privilèges de la chefferie traditionnelle ayant été cames entamés. L'expérience du champ collectif reste toutefois limitée car, d’une part elle n’est pas généralisée, d'autre part seulement une partie fort modeste du travail des paysans est consacrée à ce secteur. L'épine dorsale du régime indépendant est le parti unique U-S-R.D.A, dirigé par des cadres de formation syndicaliste et marxiste (dans la mesure où l'on peut appeler marxiste une formation acc dans les milieux du P.C.F.), qui ont accepté une version indigène du marxisme. Cette version explique que le Mali société sans classes, féodale ou capitaliste, et qui s'achemine graduellement vers le socialisme. Dans une telle société, les tâches que doit accomplir le prolétariat dans des sociétés industrialisées sont accomplies par un mouve opulaire non spécifiquement prolétarien, dont l'avant-garde est formée par employés, des enseignants et des ouvriers, alliés aux autres couches de la population (paysans et artisans). En d'autres termes, ces couches populaires représenter t l'équivalent historique du prolétariat. Se référant à Lénine, les théoriciens du parti malien expliquent en outre qu’il sera possible de «sauter» l'ère capitaliste et jancer vers le Socialisme sans passer par d'autres étapes historiquement antérieur
I n'est pas contesté que des différenciations sociales peuvent se produire (par la formation, par exemple, de couches commerciales et de couches bureaucratiques détachées des masses), mais on estime que la dynamique fondamentale contrecarre ces tendances, k
La conception des syndicats mérite d'être mentionnée. ne dirigeants maliens rejettent toute référence au rôle traditionnel du syndicat et lui fixent des tâches essentiellement d'éducation et d ropagande (formation professionnelle, campagnes pour la production, ete.). Les tendances «ouvriéristes» sont violemment critiquées et les grèves sont dénoncées comme étant carrément contre-révolutionnaires. Le syndicat se voit dénié tout rôle dans la lutte pour la distribution des revenus et méme pour la défense des niveaux d'emploi: on va jusqu'à inclure parmi ses tâches celle d'expliquer la nécessité d’un blocage des salaires (en fait, après l'indépendance, on a enregistré même des réductions des salaires).
Le Mali présente donc des traits extrêmement spécifiques et sa classification sociologique pose effectivement des problèmes. Il est évident, en effet, qu'il n’y a pas de véritable classe capitaliste indigène Gndustrielle, commerciale, terrienne) et on ne peut pas parler non plus d’une emprise du capital étranger. ‘Dans ce sens, on ne saurait affirmer que la couche dirigeante politique actuelle sert directement des intérêts capitalistes ou impérialistes. Toutefois, il existe une stratification sociale assez nette qui implique des conflits de classe.
Tout d'abord les Sociétés de l'Etat par leur structure propre n’excluené pas une participation, fut-elle minoritaire, d'intérêts privés. Deuxièmement, il existe le secteur privé tout court; les couches commerciales notamment disposent d'une condition privilégiée, que la Somiex ne supprime pas. Dans tous ces secteurs, un profit capitaliste se forme donc et les couches sociales qui, en dernière analyse, le perçoivent ont des intérêts opposés aux intérêts ces autres groupes sociaux du pays. Sur le plan politique, cela s'est concrétisé parfois dans des mouvements réactionnaires. Il faut considérer finalement que, même en faisant abstraction des quelques activités étrangères qui subsistent, le Mali, en tant que pays arriéré qui doit faire face sur le marché mondial aux pays avancés, subit une exploitation indirecte de la part du capital international. Il est d'ailleurs membre associé du Marché Commun.
Quant au secteur rural, l'incidence des formes coopératives ou collectives est minime, les structures traditionnelles prédominant toujours. Une société agricole de cette nature peut ignorer Jes conflits dramatiques d'une société capitaliste ou de transition au capitalisme, mais elle est dans une large mesure condamnée à l'immobilisme et, en dernière analyse, ne peut pas éviter toute une série de déséquilibres à la suite d’une rupture au fond inévitable de l’équilibre ancien. Le cercle de l'économie de subsistance n’est plus fermé, des problèmes d’exode se posent que des mesures purement négatives ne peuvent évidemment résoudre.
La couche dirigeante politique qui vient en général de l'appareil du parti et des syndicats (au sommet il y a d'ailleurs une large identité des personnes) reçoit un revenu sur la base des fonctions exercées dans l'Etat, l'administration, l'appareil économique, etc, Dans le contexte donné, il est inévitable que, malgré les orientations égalitaires réelles ou prétendues de certains, se dessinent des tendances à la cristallisation de privilèges. I1 est inévitable que la couche en question soit amenée à exploiter ses positions de pouvoir pour s'assurer d’une facon stable d'un niveau de vie sensiblement plus élevé que le reste de la population. Les Gocuments officiels eux-mêmes indiquent que de telles tendances se sont déjà concrétisées,
Par contre, la tendance à une fusion des positions de privilège politique-bureaucratique et des positions de privilège de source économique, pourtant imhérente à ce type de société ne s'est pas précisée jusqu'ici. Cela pourrait se produire dans l'avenir, par exemple par l'imbrication de secteurs ou de personnes de l'appareil politique et de secteurs commerciaux. D'autre part, des épisodes de corruption officiellement dénoncés ne constituent pas ne phénomènes marginaux, mais acquièrent une signification plus profonde. En effet, où il n'y a pas d'osmose entre les dirigeants politiques et les couches possédantes, où certains privilèges ne peuvent pas — ou pas encore — être codifiés ou consolidés (notamment pour des raisons d'opportunité politique), les voies «illégales» et une couverture hypocrite sont une variante presque obligatoire.
I1 est en tout cas clair qu’en dernière analyse la nature sociale de la couche dirigeante malienne sera déterminée par les contenus concrets, à savoir par le type de rapports de production et de stratification sociale qu'elle aura objectivement le rôle de préserver et de consolider. Seule une mobilisation révolutionnaire des masses, faisant surgir une direction révolutionnaire, pourrait ouvrir la perspective d'un Etat ouvrier. Malgré ses traits spécifiques et les mesures progressives qui ont été réalisées, le Mali reste dans le cadre des structures fondamentales du passé.
GUINEE
Dans l'évolution de la Guinée, qui est arrivée à l'indépendance par le refus de la « Communauté française» lors du référendum gaulliste de 1958, on peut saisir une série d’analogies avec l’évolution malienne et notamment :
a) une structure économique caractérisée par un poids tout à fait prépondérant lu secteur agricole et de l'économie de subsistance ; b) l'absence de classes possédantes indigènes (propriétaires fonciers, capitalistes industriels, ete.) et l'existence d’une couche dirigeante politique dont la base réside dans l'appareil de l'Etat et de l'administration et dans d’autres appareils politiques ; c) la réalisation. d'une rupture de l’hégémonie de la chefferie traditionnelle déjà avant l'indépendance et une restitution substantielle de la terre aux paysans ; d) le fonctionnement et le rôle décisif du parti unique, dirigé par des hommes qui ont reçu une formation marxiste et qui ont élaboré une analyse particulière de leur société. ;
Dans la première phase de son indépendance, la Guinée a joué un rôle d’avant-garde en Afrique. Sur le plan économique, le nouveau régime envisageait une planification économique et une augmentation sensible du taux d’accumulation, affirmait la primauté du secteur public, représenté par des industries nationalisées dont la fondation était prévue par Ja Banque d'Etat, par le Comptoir Guinéen du Commerce Extérieur (société d'importation et d'exportation dont le but était d'assurer un large monopole d'Etat du commerce étranger) et par le Comptoir Guinéen du Commerce Intérieur ayant pour but de contrôler le commerce intérieur. En même temps était envisagée la formation de sociétés mixtes internationales (participation guinéenne à 50 %) ; introduite une réglementation des prix et décidées des augmentations de salaires. Dans les campagnes étaient préconisées des solutions de. type coopératif. L’«investissement humain» aurait dû être un des éléments importants du ÉEREe économique, Sur le plan des relations internationales, la Guinée signait des accords avec l'URSS. la Chine eb d'autres Etats ouvriers eb devenait l’un des principaux porte-parole de l'Afrique révolutionnaire et de l’unité africaine.
L'évolution ultérieure ne confirma pas ces indications et rassura ceux qui avaient craint la naissance d'un Etat «communiste» en Afrique occidentale. Cela se refléta aussi dans la politique étrangère, où le recul s’est exprimé parfois sous des formes spectaculaires.
Sur le plan économique, l'isolement relatif imposé dans une première phase par l'impérialisme a été payé d’un prix élevé : la crise monétaire fut accompagnée par une crise ou par une stagnation de la production. Dans l'industrie, les progrès ont été minces : à part des réalisations isolées (une fabrique de cigarettes, l'imprimerie Lumumba), ils se sont limités à l'infrastructure (port de Conakry, aéroport, etc.).
Dans le secteur agricole, entre autre, à cause d’une maladie de la plante, la production de café a connu une chute grave pendant la période du plan de trois ans, lequel prévoyait pourtant une augmentation sensible. Le contrôle sur le commerce étranger s’est avéré dans une large mesure formel. Les grossistes et les détaillants ont fait la pluie et le beau temps. La spéculation et la contrebande (du riz notamment) ont causé des pertes sérieuses à l'économie nationale. Le commerce intérieur étatisé a été une faillite et fut en large partie supprimé déjà en 1963. Le blocage des prix échoua aussi. Une situation de pénurie se produisit qui dure encore. La gravité de la situation économique en général, la portée formidable de la contrebande, l'ampleur des spéculations sur les devises sont à la base des nouvelles mesures de novembre 1964 (renouvellement des licences commerciales, vérification des biens des fonctionnaires et des responsables du parti, peine capitale pour les trafiquants, etc.), mesures qui apparaissent toutefois plus spectaculaires que destinées à avoir une influence réelle.
Mais l'élément central de la situation guinéenne réside dans le fait que l'exploitation des ressources minières et de la production industrielle reste entièrement sous l'emprise du capital étranger. Même dans les périodes de radicalisation, des assurances et des garanties avaient été toujours données aux capitalistes étrangers ; il était significatif que les ordonnances de 1960 introduisaient une exception capitale en faveur des sociétés d'exploitation minière, des compagnies d'assurances, des compagnies de transports aériens et maritimes et des banques. Plus tard fut adopté un code des investissements très avantageux. On arriva même en 1963 à la dénationalisation des mines de diamant. En novembre 1964 fut annoncée la suppression de l'exploitation artisanale du diamant. En fait les ressources de base du pays (bauxite, alumine) sont exploitées par de grandes sociétés internationales où les Américains s'imposent de plus en plus, mais à côté des Français, des Suisses, des Anglais et des Allemands. Pour l'exploitation du fer aussi a surgi une société étrangère franco-britannique (société de Conakry) qui s'ajoute ainsi à Fria, Péchiney, Harvey Aluminium, etc. dans l'exploitation du pays.
Le tableau d'ensemble est donc clair. La Guinée est un Etat néo-colonial dans le sens que des sociétés étrangères y tirent des bénéfices, que des marchands internationaux et indigènes s'approprient un profit commercial — souvent exorbitant, que les matières premières affluent au marché mondial dans des conditions d'infériorité connues impliquant une perception de plus-value de la part du capital international sous cette forme aussi. Et une grande partie de l’économie agraire stagne au palier de la subsistance.
La couche dirigeante politique s’est progressivement cristallisée par toute une série de privilèges, liés à l'origine, en Guinée comme ailleurs, à l'exercice des fonctions (avantages tirés du fait des rétributions très élevées qui étaient celles des fonctionnaires de l'administration coloniale, rétributions privilégiées fixées même ultérieurement, avantages matériels plus ou moins en rapport avec le poste occupé dans la hiérarchie, etc.). Ces positions se sont consolidées sur le plan économique. Des formes modestes d’accumulation (achat de logements d'où l'on tire un loyer) se sont parfois élargies et précisées (naissance du fonctionnaire-commercant), allant jusqu’à une symbiose très significative par la présence de fonctionnaires dans les conseils d'administration et leur accession à la condition d'actionnaires. Dans ces cas, la genèse d’une bourgeoisie d'origine bureaucratique est donc concrètement esquissée.
Tout ce processus est allé de pair avec un raidissement de l'appareil bureaucratique et l'adoption de mesures de répression à l'égard de manifestations d'opposition qui ne pouvaient aucunement être confondues avec des intrigues réactionnaires ou pro-impérialistes,
GHANA
Le Ghana est parvenu à l'indépendance sur Ja base d'un accord avec limpérialisme britannique, mais après des années de luttes et de mobilisations de masse dirigées par le mouvement national révolutionnaire.
Caractérisé au début par des traits très marqués de néo-colonialisme (prédominance du capital étranger, intégration dans la zone sterling, présence de cadres administratifs et militaires britanniques), etc.), le nouvel Etat procéda rapidement à une très large «africanisation» et adopta, notamment dans jies années 1962-63, une série de mesures radicales. En même temps, le groupe dirigeant autour de Nkrumah renforçait de plus en plus son contrôle, supprimant toute forme d'opposition, disciplinant rigoureusement les syndicats, réduisant les élections à une pure formalité et imposant un culte frénétique du chef de l'Etat.
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‘: A la suite de toutes les mesures d'expropriation et de restructuration qui ont frappé certains secteurs du capitalisme étranger, la réalité économique et sociale du pays peut être synthétisée comme suit :
Le secteur agricole dans l'économie de subsistance tient un pourcentage assez élevé. Il y existe une quasi monoculture du cacao qui ne cesse de jouer un rôle absolument prédominant. Toutefois, grâce au fonctionnement du Cocoa Marketing Board, l'hégémonie des intermédiaires étrangers à été brisée. L'Etat achète maintenant le cacao aux producteurs à un prix stable pour toute une période et il le vend lui-même sur le marché mondial. Ainsi les producteurs ne subissent, pas d'une façon directe et immédiate les conséquences des oscillations de prix sur le marché mondial, même si la chute très grave des dernières années a eu des implications catastrophiques pour le Board et, par conséquent, pour l'Etat ghanéen. ,
Dans les campagnes, l'Etat a promu la constitution de coopératives d'ampleur sensiblement variée, d'où des différenciations économiques et sociales importantes. A côté des coopératives subsistent de grands propriétaires indigènes qui emploient une main-d'œuvre salariée, très souvent saisonnière,
Dans l'industrie et les transports, il existe un secteur assez large composé dé sociétés entièrement étatisées et de sociétés mixtes, la gestion des premières compor-tant généralement d'importants passifs. Les propriétaires expropriés ont été en principe indemnisés au moyen de titres d'Etat leur assurant un intérêt. Quelques entreprises minières ont été tout simplement achetées par l'Etat. Surtout au cours de la période la plus récente, une classe capitaliste indigène s’est développée dans les industries de consommation, à la faveur des restrictions aux importations. Dans le commerce existe une couche large de gens qui font des profits parfois considérables. :
Finalement, il subsiste des propriétés étrangères, par exemple des propriétés minières, très importantes, C’est au capital américain que revient le projet de la société Valco pour l'exploitation de l'aluminium, projet lié à son tour à la réalisation du Volta River Project. :
Il existe aussi une bureaucratie de l'Etat et du parti qui s'est assurée, y compris par la corruption, de privilèges importants et qui a réussi parfois à.
accumuler des fortunes, base d'une véritable bourgeoisie bureaucratique.
Parmi les couches inférieures qui vivent dans les villes se trouvent des masses plébéiennes sans ressources stables, caractéristiques de tout pays sous-développé. Le chômage atteint des pourcentages élevés et les salaires des ouvriers, selon les statistiques officielles elles-mêmes, sont réduits au strict minimum.
Dans ce tableau d'ensemble, l'idéologie socialiste «scientifique» officielle n'a aucune correspondance avec la réalité. Il est vrai que, dans la politique internationale et en Afrique, le Ghana a pris effectivement à plusieurs reprises des attitudes progressives et que les changements structurels déjà mentionnés ne sont pas négligeables. Cependant, pour l'essentiel, la structure du pays reste celle du néocolonialisme : des produits considérables sont drainés par le capital étranger et la subordination au marché mondial entraîne une véritable spoliation du pays; des profits industriels et commerciaux sont perçus par des capitalistes indigènes et des couches privilégiées subsistent dans les campagnes également, Sur le plan politique, on ne saurait dire que les masses populaires et les travailleurs — au nom desquels le parti dominant prétend pourtant parler — jouissent d'un pouvoir réel quelconque ni d'instruments de lutte effectivement démocratiques, ear la bureaucratie de l’Etat et du parti exerce un contrôle très rigide et recourt parfois à de sévères répressions.
EGYPTE
L'Egypte se différencie nettement des autres pays africains par sa structure économique beaucoup plus avancée, où le poids spécifique du secteur industriel s’est sensiblement accru. Les transformations de la période plus récente se sont donc réalisées et se réalisent non dans le cadre d’une société primitive peu structurée ou fluide, mais dans une sociélé où le capitalisme a pénétré sous toutes les formes classiques depuis des décennies.
Le développement égyptien après la révolution de. 1952 représente sans aucun doute un phénomène historique exceptionnel. La révolution a commencé sous une direction petite bourgeoise révolutionnaire qui se révoltait contre l'inefficacité et la corruption de l'ancien régime, se proposait de moderniser le pays en frappant les vieilles classes conservatrices et parasitaires et en stimulant le progrès économique et qui voulait surtout éliminer l'emprise impérialiste, En jouant un rôle éminemment bonapartiste, cette direction favorisa objectivement le renforcement d'une bourgeoisie industrielle par rapport aux autres couches dominantes. Elle provoqua tout d'abord un changement du personnel politique au sommet, entama une série de réformes, frappa directement l’impérialisme britannique et se fit le porte-parole des aspirations à l'unité arabe. Ces aspirations rencontraient un écho favorable parmi les masses, mais correspondaient aussi aux buts d'une partie au moins de la bourgeoisie, que la création d'un Etat arabe unitaire aurait pu favoriser en lui fournissant un marché d’une ampleur considérable.
Les mesures anti-impérialistes — dont la nationalisation du canal de Suez fut la plus spectaculaire — renforcèrent le nouveau régime, dont le prestige s’étendit aux autres pays arabes du Moyen Orient. La première réforme agraire avait un caractère incontestablement modéré dans la mesure où elle assura des indemnisations substantielles, distribua un pourcentage très limité des terres et n'impliqua aucun bénélice pour l'écrasante majorité des paysans pauvres et des salariés agricoles. Mais, entre autre, à la suite de la réduction de la rente foncière, la classe des propriétaires terriens subissait aussi bien économiquement que politiquement un coup dur et ne pouvait plus se ressaisir. L’unification avec la Syrie, entreprise après beaucoup d’hésitations, augmenta encore dans une première phase le prestige de Nasser. Elle fut saluée non seulement par la bourgeoisie égyptienne, mais encore plus par la bourgeoisie syrienne qui la considérait alors comme la seule voie de salut dans une conjoncture particulièrement critique.
Mais les mesures de la première étape de la révolution ne donnèrent pas les résultats que les dirigeants escomptaient. Les vieilles classes dominantes gardaient une attitude hostile. Malgré les précautions prises par l'équipe au pouvoir, les Etats capitalistes faisaient de l'obstruction ou du chantage, en refusant même l'aide économique nécessaire en certaines occasions. Last but not least, le capital n'affluait pas dans les secteurs économiques modernes, ses détenteurs préférant des placements spéculatifs ou immobiliers en général.
Nasser n'eut d'autre issue que de miser sur un élargissement sensible du secteur étatique et de s’efforcer de consolider sa position par un appui des masses. Une mesure majeure fut la nationalisation en 1960 de la banque Misr, pivot de la finance et de l'industrie égyptiennes. L'affaire syrienne — où le nassérisme risqua de tomber — donna l'impulsion décisive vers le cours nouveau qui se concrétisa par les mesures radicales des années 1961, 1963 et 1964.
Ainsi se réalisait, non seulement une deuxième réforme agraire, mais en même temps l'Etat établissait son contrôle sur 80% des moyens de production, à savoir toute la grande industrie, les grandes banques et le commerce de gros; le pourcentage des investissements de l'Etat est passé, par rapport au total des investissements, de 826% en 1961-62, à 93,7% en 1963-64 La propriété impérialiste a virtuellement disparu.
En même temps, le régime se posait le problème du renouveau de ses structures politiques. Le mouvement nassériste fut restructuré. A l’Assemblée nationale, une majorité formelle des sièges fut accordée aux ouvriers et aux paysans. Des droits étaient donnés aux ouvriers dans les usines. Un pourcentage du profit devait être utilisé pour les nécessités des travailleurs et une participation minoritaire des ouvriers, désignés par des élections, au conseil d'administration fut envisagée. Parallèlement, une évolution idéologique de plus en plus accentuée précisait le contenu anti-capitaliste du «socialisme arabe». Le socialisme de Nasser conçoit actuellement une société caractérisée par le transfert des moyens de production à l'Etat, une planification centralisée, la survivance des propriétés terriennes petites et moyennes et le développement de la coopération. Cependant, la coopération s’est limitée jusqu'ici au domaine des achats de machines, d'engrais, au financement et à la vente des produits.
La société égyptienne se trouve donc engagée dans un processus de transformation qui met en question sa nature de classe fondamentale, Même pour ceux qui ne font pas de concessions à limpressionnisme et aux nécessités diplomatiques ou de propagande — tels sont prêts aujourd’hui à proclamer l'Egypte sur la voie du socialisme qui, hier ou avant-hier, caractérisaient le nassérisme comme étant réactionnaire — se pose la question de savoir si le régime capitaliste a été supprimé et si un régime collectiviste, un Etat ouvrier a été instauré.
. Il n'y a pas de doute que la direction petite bourgeoise révolutionnaire arrivée au pouvoir en 1952 à subi une transformation profonde, et s'est radicalisée à l'extrême. Cela signifie-t-il qu'on est arrivé à la création d'un Etat ouvrier ? Non, Pour les raisons ci-après :
a) les structures agraires ne comportent aucun secteur collectiviste, elles se basent encore essentiellement sur la propriété privée (la coopération ne se réalise pas sur le terrain de la production), n’excluent pas l'achat et la vente libre des terres, par la bourgeoisie, jusqu’à un plafond donné, et impliquent surtout le maintien d'une rente foncière élevée perçue par des propriétaires privés ; b) des couches bourgeoises d'origines différentes subsistent, qui perçoivent des bénéfices de nature capitaliste, étant souvent des «rentiers» de l'Etat:
c) subsistent finalement des secteurs privés (industrie petite et moyenne, commerce, propriétés immobilières) ; d) la structure étatique héritée de l'ancien régime reste largement intacte ; e) il n'y a pas d'organes de pouvoir ouvriers, D d'indépendance des syndicats par rapport à l'Etat, pas de parti ouvrier indépendant, et pas de “onscience socialiste des larges masses. { | |
Tous ces facteurs ne doivent pas être pris indépendamment l'un de l'autre, mais dans leur interaction dialectique et ils déterminent une situation sociale et politique d'ensemble, d'autant plus qu'il ny a pas eu d'action révolutionnaire des masses, |
Dans ces conditions, malgré l’étatisation étendue de l'industrie, du commerce et de la banque, l'Egypte a encore à faire face au problème de franchir le saut qualitatif en vue d'établir un Etat ouvrier. Jusqu'à présent, l'histoire ne nous a pas fourni un seul exemple d'un pays qui l'ait réalisé sans une profonde mobilisation révolutionnaire des masses, sauf là où il s’est effectué par l'action militaire de la bureaucratie soviétique. LTPR
De nombreuses forces s’exercent en Egypte dans la direction d'une nouvelle poussée révolutionnaire : les besoins objectifs âu développement économique, la faiblesse des vieilles classes dirigeantes, la position du pays dans la situation internationale, la pression des masses ouvrières et paysannes. Mais il existe également des obstacles puissants: le caractère extrémement bureaucratique de la direction Nasser, son opposition active à une mobilisation révolutionnaire des masses, sa politique délibérée de blocage du développement d’une direction révolutionnaire socialiste de rechange, les leviers puissants qui sont encore dans les mains de l'impérialisme (pression militaro-diplomatique, et concessions telles que les livraisons d'aliments) et l'influence contre-révolutionnaire pénétrante exercée par l’ancien appareil d'Etat. |
En outre, la nouvelle couche bureaucratique cristallisée dans l'appareil d'Etat est étroitement liée à l'appareil dirigeant l’économie, ce qui lui donne un intérit au maintien du slalu quo. Cette couche est dans son ensemble une force conservatrice malgré sa capacité d'utiliser une phraséologie socialiste et révolutionnaire et même de prendre des mesures tout à fait radicales.
Il ne faut pas non plus sous-estimer le fait que le processus égyptien continue à se développer dans des conditions qui sont difficiles à plusieurs égards. Le taux de croissance de la production reste limité, et ne se développe pas même aussi rapidement que celui de la population. Treize années après la chute de Farouk, le revenu par tête reste stagnant, même si dans certains secteurs, en particulier dans les villes, quelques améliorations se sont produites. Le chômage et le sous-emploi restent dramatiques. L'aide étrangère — bien que supérieure à celle reçue par Beaucoup d'autres pays — n’est pas une ressource inépuisable et ne saurait par elle-même se substituer à l’essor que pourrait fournir l'instauration d’un Etat ouvrier.
Le trait essentiel de l'Egypte actuelle est sa maturité pour l'établissement d'un Etat ouvrier et la facilité avec laquelle une victoire prolétarienne pourrait se produire lors d'une ranimation des masses,
LA REVOLUTION ALGERIENNE
Sans revenir en détail sur les analyses précisées dans plusieurs textes de l'Internationale, on peut synthétiser comme suit les traits fondamentaux de la révolution algérienne avant l'indépendance :
a) du fait même qu'elle se déroulait dans une colonie de peuplement et contre une grande puissance impérialiste engagée à fond dans la défense de ses positions, la révolution algérienne par son ampleur et sa durée se traduisit dans une profonde mobilisation des masses et de diverses couches sociales ; b) commencée comme mouvement de libération nationale, la révolution impli-qüait dès le début deux composantes tendanciellement opposées: d'un côté les masses paysannes déshéritées (la majorité de l’armée combattante), les masses ouvrières et plébéiennes des villes, et des couches petites bourgeoises radicalisées dont la lutte avait un contenu non seulement démocratique national, mais également social, et des couches très limitées de la bourgeoisie indigène et de la petite bourgeoisie aisée, dont l'objectif était l'indépendance politique formelle et le remplacement de la classe dirigeante colonialiste par une classe dirigeante autochtone ; c) malgré certaines positions progressistes (concernant, par exemple, la nécessité d'une réforme agraire), le FLN. se forma en tant que front socialement indifférencié et politiquement sans contours précis. Pendant une longue période il réussit à se présenter à l'extérieur comme fondamentalement vnitaire. Une telle unité, qui d’ailleurs était sauvegardée par un appareil rigide, des méthodes de direction bureaucratiques et des compromis au sommgt, n'empécha aucunement que se produisent des processus de différenciations dans les différents secteurs militaires et aux différents niveaux du mouvement, ainsi que des conflits d'orientation dans le GP.R.A. lui-même où, en général, prévalait l'aile modérée.
À la suite d'une longue maturation de contradictions graves, entre autre à la suite des attitudes différentes et même opposées face aux accords d'Eviar, à cause de l'urgence des problèmes qui se posaient dans la situation de vide politique et économique déterminé par la fin de la domination coloniale dans les conditions bien connues, le F.LN. éclata littéralement en morceaux avec la rupture du gouvernement et la division des forces militaires. La crise de l'été 1962 se déroula sur des lignes parfois peu claires, impliquant entre autre des alliances équivoques et éphémères et la passivité momentanée y compris d'éléments et de forces valables, mais elle marqua fondamentalement une victoire de l’équipe Ben Bella-Boumedienne, qui, à l’époque, au niveau des forces de masse, était l'expression la plus consciente et la plus résolue d'une orientation carrément anti-néo-colonialiste, démocratique-révolutionnaire et tendanciellement socialiste. Ainsi s'ouvrit une deuxième étape de la révolution, caractérisée par une dynamique de transcroissance socialiste, C’est tout d'abord le vide laissé par les colons qui détermina des actions des masses et des décisions de la part des dirigeants dans le sens d'un approfondissement social rapide de la révolution.
La courbe ascendante atteignait son point culminant au mois de mars 1963 et se prolongea jusqu'aux nouvelles mesures d’expropriation adoptées en octobre de la même année. Les propriétés terriennes des colons étaient expropriées dans leur totalité, des propriétaires fonciers algériens étaient frappés en même temps. Une partie du secteur industriel était aussi enlevé aux anciens maitres, Les secteurs expropriés étaient confiés à l’autogestion des travailleurs, sous des formes très avancées. Surtout pendant les semaines décisives de mars-avril, l'adoption de toutes ces mesures était accompagnée par des mobilisations de masse grandioses, dans lesquelles se réalisait au niveau le plus élevé la jonction des masses et de l'aile la plus avancée de la direction. Cette aïle provoquait l'éloignement du Bureau politique et du gouvernement des éléments conservateurs et pro-bourgeois, et opérait, y compris sur le plan gouvernemental, comme expression des intérêts ouvriers et paysans.
En même temps, le noyau ben-belliste et une couche assez large de cadres développaient leurs conceptions idéologiques, allant jusqu'à adopter des idées proches du marxisme révolutionnaire sur certains problèmes et à réfléchir critiquement sur des expériences capitales du mouvement ouvrier international et de l'édification des Etats ouvriers. La Charte d’Alger, approuvée par le Congrès d'avril 1964, était l'expression idéologique de ce processus de maturation.
En observant ce processus, l8 Secrétariat Unifié de la IVe Internationale, en février 1964, attira l'attention sur le fait qu’un gouvernement ouvrier et paysan avait été établi en Algérie. Entre autres observations, le Secrétariat Unifié déclara :
«Aïnsi qu'il est caractéristique d'un gouvernement ouvrier et paysan de ce type, le gouvernement algérien n’a pas toujours suivi un cours conséquent. Mais sa direction générale fût opposée à l'impérialisme, à l'ancienne structure coloniale, au néo-colonialisme et au bureaucratisme, Il a réagi avec fermeté aux initiatives de ceux qui aspirent à former de nouvelles couches bourgeoises, y compris à la contre-révolution armée. Il a exprimé à maintes reprises que son objectif était la construction du socialisme. En même temps, sa conscience se trouve limitée par son absence de formation et d'éducation marxistes.
«La question à laquelle il reste à répondre est de savoir si ce gouvernement
L \ PETÉ QUATRIEME
INTERNATIONALE peut établir un Etat ouvrier. Le mouvement dans cette direction est évident et possède de nombreuses ressemblances avec le modèle cubain. Une réforme agraire profonde a déjà été réalisée, marquée par la nationalisation virtuelle des plus importantes régions de terre arable, Des atteintes profondes ont été apportées aux anciens rapports de propriété dans le secteur industriel avec l'établissement d’un secteur public contrôlé par l'Etat. 11 faut encore entreprendre l’expropriation du secteur clé du pétrole et des matières minérales, des banques et des compagnies d'assurances, l'établissement du monopole du commerce extérieur, et la mise en route de contre-mesures effectives aux activités monétaires, financières et commerciales de l'impérialisme étranger. » ;
Par les mesures de 1963, l'Algérie était donc entrée dans une phase de développement révolutionnaire caractérisé, entre autre, par les éléments suivants :
&) les positions du colonialisme étaient éliminées dans l'économie agricole et sérieusement entamées dans l’économie industrielle :
b) la bourgeoisie terrienne indigène avait également reçu des coups, tandis que certaines mesures, apparemment secondaires, étaient en principe susceptibles d'empêcher ou d’'entraver des processus d'accumulation capitaliste embryonnaire et une consolidation éventuelle de noyaux de bourgeoisie indigène (expropriation de cinémas, d'hôtels, cafés etc.) ; !
c) dans le secteur agricole le plus dynamique et économiquement le plus important — y compris sous l'angle de la formation du surproduit — non seulement était éliminée la propriété foncière et capitaliste, mais étaient introduites des formes de gestion démocratiques, capables d'assurer une consolidation des bases de masse de la révolution ; :
d) sur le plan économique en général, était envisagée une économie mixte, où le secteur public — étatisé ou d’autogestion — était conçu comme devant être le plus dynamique et limiter progressivement le poids spécifique du secteur privé ; e) l'Etat algérien établissait des liaisons internationales avec les Etats ouvriers, se référait plus particulièrement à Cuba et à son expérience révolutionnaire, et se situait à l'avant-garde du front de l'Afrique progressiste.
Ce processus cependant ne s'est pas poursuivi de façon rectiligne. En fait, une période de ralentissement, de pause, voire de stagnation, s'était ouverte après la montée de 1963. Ceci ne saurait être expliqué uniquement par des nécessités objectives de «digestion» des résultats déjà atteints ni par l'existence — pourtant incontestable — d'obstacles graves. Ce sont notamment des résistances sociales et politiques qui ont entravé des progrès ultérieurs de la révolution. Les forces hostiles à de nouvelles mesures (par exemple sur le terrain de la réforme agraire) ont marqué des points. Ce n'était pas en contradiction avec les succès remportés par le régime dans sa lutte contre l'opposition ouverte et illégale. Son aile extrême-droite (Chaabani) ne pouvait s'assurer d'aucune base sérieuse. L’aile kabyle (Aït Ahmed) n'avait pas de perspectives réelles, s'étant compromise par toute une série d'attitudes effectivement contre-révolutionnaires et ayant pris le chemin de l'aventure. Le secteur boudiafiste n'avait pas élaboré une ligne et avait perdu tout prestige. Les forces hostiles à la révolution aussi bien intérieures au'internationales, n'avaient jamais misé sérieusement sur ces oppositions et dès 1963 avaient choisi la tactique de l'obstruction, du sabotage et de la lutte à l'intérieur du régime, de son appareil d'Etat et même du parti, Significatif à cet égard avait été le congrès du FLN. de 1964, où les éléments conservateurs et droitiers n'avaient pas engagé le combat sur le programme — adopté unanimement et sans beaucoup de discussions, mais s'étaient infiltrés à tous les niveaux du parti, y compris le Bureau politique, exerçant une action de frein et d'opposition sourde qui a donné des résultats incontestables. L’impérialisme français lui-même a choisi jusqu'ici une ligne non de rupture mais plutôt de séduction, de conditionnement, de pression allant jusqu’au chantage à la rupture.
A la suite de la pause de l’année 1964 et du commencement de l'année 1965 dans laquellé s'insérèrent quelques mesures plus spectaculaires que d’une portée réelle, comme les expropriations des collaborateurs en octobre 1964 — les structures économiques et sociales algériennes s'étaient relativement cristallisées dans une série de secteurs diversifiés et opposés. Si dans une étape de bouleversement, l'évolution relative des pourcentages est plus importante que les chiffres absolus, dans une étape statique ce sont les proportions absolues qui représentent un critère déterminant.
La société algérienne était marquée par la coexistence et le conflit de. forces à à et de secteurs différents et antagonistes. D'une part il existait: a) le sec ur agricole moderne d'autogestion ; b) le secteur industriel autogéré; c) le s
‘industriel étatisé; d) le secteur étatisé des transports et des services; e) les secteurs autogérés secondaires. D'autre part subsistaient : a) un secteur agricole important dominé par les propriétaires fonciers algériens ; b) le secteur capitaliste privé, qui inclut des industries, les banques, des entreprises commerciales; €) le secteur du capital étranger (pétrole, gaz): d) le poids encore très lourd de l’aide impérialiste française (subsides budgétaires directs et investissements) et américaine (distribution d'aliments à la masse des chômeurs) ; e) le secteur agricole du point de vue quantitatif prépondérant, qui ne fut pas touché par la réforme agraire et qui inclut la gamme variée des paysans pauvres et des petits paysans en général.
En même temps, l'Algérie restait intégrée dans la zone franc et son commerce extérieur se réalisait dans une proportion très élevée avec la France.
Sous l'angle social, s’opposaient les intérêts des classes et des couches sociales suivantes :
a) la classe ouvrière industrielle et les travailleurs des fermes autogérées ; b) les paysans pauvres ; c) les masses pauvres des villes; d) la petite bourgeoisie “urbaine (employés, intellectuels, etc.) ; e) les propriétaires terriens algériens, grands et moyens; /) des capitalistes et surtout des commerçants autochtones grands et moyens ; g) la petite bourgeoisie aisée; A) le capital international (compagnies pétrolières, banques).
Il suffit d'esquisser ce tableau d'ensemble pour se rendre compte qu’une critique de la pause prolongée de la révolution n'était pas une concession à la phrase révolutionnaire, mais se basait sur la constatation qu'en l'absence de nouvelles mesures de rupture, une situation se cristallisait où les rapports de nature capitaliste-bourgeoise, y compris par la présence du capital étranger, restaient prépondérants. L'orientation qui oppose secteur collectif et secteur privé — dans le contexte algérien — n'a un contenu progressif réel que dans le cas où se produit un changement constant des rapports de force et où le secteur collectif est effectivement conçu comme un instrument de corrosion du secteur privé. Si cette condition ne se réalise pas, le secteur collectif étatisé peut soit devenir complémentaire du secteur privé — en dernière analyse, objectivement, dans l'intérêt de la conservation de ce dernier — soit étre partiellement ou graduellement résorbé dans le secteur privé dans la mesure où cela s'avère rentable. Le problème est particulièrement grave pour le secteur collectif autogéré que le secteur privé est plus spécialement intéressé — sous l'angle politique et social plus encore que sous l'angle économique — à mettre en difficulté. Aussi longtemps que le secteur privé reste prépondérant dans l'industrie, dans le secteur financier et dans le commerce, aussi longtemps qu'il n’y a pas de véritable monopole du commerce extérieur, aussi longtemps que n’est pas introduite une planification qui empêche ou contrôle le libre jeu des forces du marché d'après la logique capitaliste, l’autogestion est gravement handicapée et risque ou de faire faillite ou d’être complète ment dénaturée dans son contenu social révolutionnaire.
Le retard dans la réalisation d’une nouvelle réforme agraire radicale était préjudiciable sur le plan politique dans la mesure où il ouvrait des fissures dans le front révolutionnaire, Le nouveau régime n'ayant introduit aucun changement dans leurs conditions économiques et sociales, malgré leur contribution capitale à la lutte armée, les paysans sans terre étaient susceptibles de ne plus donner un soutien actif à la révolution.
Outre la résistance déjà mentionnée des couches sociales conservatrices, deux facteurs ont joué particulièrement comme frein dans le processus révolutionnaire, à savoir la composition et la structuration de l'appareil d'Etat et de l'administration en général et les carences du parti.
La structure de l'appareil de l'Etat et de l'administration restait essentiellement celle mise sur pied par le régime colonial Ce qui signifie, que, loin d’être un moyen de transmission de la volonté des masses et un instrument de traduction dans la pratique d'une orientation révolutionnaire, cet appareil constituait une barrière qui séparait les masses de l'exercice réel du pouvoir, un moyen de paralyser et de rendre vaines des décisions abstraitement correctes, un lieu de cristallisation de forces et de tendances conservatrices et réactionnaires, L'intégration dans cet appareil d'éléments qui venaient de la lutte de libération n'avait provoqué aucun changement qualitatif, le problème étant politique, social, structurel, et non de composition personnelle. En effet, c’est la logique de l'appareil, tel qu'il est bâti, qui joue et c'est précisément par le truchement de cet appareil que les forces conservatrices, y compris les forces étrangères, expriment leur influence et gardent un pouvoir politique, quelle que puisse être la composition du gou: du pouvoir exécutif en général. Ê DE a à
Dans le cas de l'Algérie, la question de l'appareil est importante aussi dans la mesure où cet appareil engendre et consolide une couche bureaucratique qui, en l'absence de structures démocratiques basées sur la participation active et déterminante des ouvriers et des paysans, concentre dans ses mains un pouvoir énorme, qui nourrit inévitablement des positions privilégiées. Bien que certains noyaux du FLN, y compris au sommet, aient eu conscience théorique de ce problème, la bureaucratie s'était développée et relativement cristallisée. Aux vieilles couches de la période coloniale s'étaient ajoutées des couches nouvelles, issues des rangs de la révolution. Un autre élément doit donc être inclus dans la stratification sociale algérienne: une bureaucratie d'Etat, de l'administration, de l'appareil économique naissant et de l'appareil militaire, bureaucratie qui jouit d’une participation en fait privilégiée, même si les proportions en sont restées jusqu'ici modestes. au revenu national et qui dispose d’une position de force par rapport aux masses populaires. L’aile droite de cette bureaucratie s'efforce d'une façon plus ou moins consciente de consolider un régime de type néo-colonial. Son aile gauche est partisan d'un socialisme bureaucratique-autoritaire. Objectivement, l’une et l’autre opèrent dans un sens conservateur. La gauche elle-même non seulement s'oppose à l'édification d’une société socialiste basée sur l’autogouvernement des masses, mais entrave aussi l'élimination des structures capitalistes et impérialistes, dont la survivance n'est pourtant pas nécessaire au maintien de ses fonctions et de ses privilèges.
Le fait que le problème d'une reconstruction du FL:N. qui avait éclaté dans l'été 1962 sur de nouvelles bases n'avait pas été résolu et que le parti fonctionnait toujours d'une façon précaire et bureaucratique, avec une activité réelle concentrée surtout au sommet, a été un facteur concomitant qui a facilité le renforcement des tendances bureaucratiques ainsi que les incertitudes et les reculs de l'étape qui a succédé aux mesures de 1963. La même constatation ‘'impose pour les syndicats dont la crise profonde n'était pas surmontée et dont les carences essentielles ont été reconnues pour ainsi dire officiellement lors du congrès de mars 1965. En réalité, la bureaucratie s’est enracinée aussi dans le parti et les syndicats : les proclamations sur la nécessité d'une séparation de l'appareil de l'Etat et de l'appareil du parti sont restées jusqu’à présent sans implications pratiques.
Le système politique et de direction adopté impliquait d’ailleurs une logique bonapartiste personnalisée à l'extrême. Le réel pouvoir de décision — de décision et non d'application, car ensuite entraient en jeu des forces qui entravaient et neutralisaient — était concentré dans le Comité central et surtout dans ie Bureau politique, auquel tous les autres organismes, du parlement aux directions syndicales, étaient en dernière analyse subordonnés. Les fonctions multiples et l’activité omni-présente de Ben Bella primaient et symbolisaient par elles-mêmes la concentration bonapartiste, Dans certaines situations de confusion et de carence généralisées, ce bonapartisme a pu jouer objectivement dans le passé un rôle positif, surtout lorsque l'action bonapartiste, en jonction avec le mouvement des masses, a brisé les résistances conservatrices, Mais il ne pouvait de toute évidence étre conçu comme un élément permanent, comme la norme de l'exercice du pouvoir. Les résultats, à la longue, ne pouvaient qu'être aléatoires, le bénéfice en allant surtout à des bureaucraties conservatrices.
Le coup d'Etat du 19 juin, malgré son caractère brusque et inattendu, a été l'aboutissement d’une situation qui s'était désormais sérieusement dégradée et dans laquelle des forces différentes, opposées même, cherchaient une solution pour sortir de l'impasse.
Au sein du groupe dirigeant lui-même, derrière l'unité de façade autour du bonapartisme benbelliste, des tendances et des groupes étaient engagés dans une lutte sourde qui, parfois, apparaissait à la surface (par exemple, à l’occasion de certains congrès syndicaux). Constatant le désordre qui régnait, notamment dans les structures économiques, une tendance bureaucratique, enracinée dans les appareils économiques, gouvernementaux et administratifs, luttait pour des solutions centralisatrices et pour un abandon ou tout au moins une délimitation rigoureuse de l'expérience de l’autogestion qu’elle considérait comme une faillite, un élément de désagrégation et de chaos, voire un luxe que le pays ne pouvait se permettre. Une autre tendance — dont des hommes comme Mohamed Harbi et Zahouane étaient les porte-parole les plus connus — était non seulement jour la défense de l'autogestion, mais se battait pour une application réelle des décrets de mars, pour une démocratisation et le fonctionnement effectif des syndicats, et posait en même temps le problème du changement radical de l'appareil d'Etat. Dans l’armée, autour de Boumedienne, s'étaient cristallisées des tendances qui étaient mécontentes de l'absence d’oriéntation nette, de la dégradation de cgrtains milieux politiques qui avaient perdü le souffle de la période révolutionnaire, des déséquilibres écono-dans un isolement quasi complet.
miques qui subsistaient et tendaient même à s'aggraver dans le pays. Elles en étaient arrivées à la conclusion que des solutions plus autoritaires s’imposaient et qu'il fallait éliminer tous les éléments ayant exercé une influence considérée néfaste sur Ben Bella et son équipe restreinte. En dehors de toutes ces tendances qui se plaçaient sur le terrain du régime instauré à partir de la fin de 1962, il y avait encore les groupes et personnalités des anciennes oppositions (Boudiaf, Aït Ahmed, Khider, Ferhat Abbas) qui, à quelques exceptions près se trouvaient
En ce qui concerne plus particulièrement les classes et couches sociales, les propriétaires fonciers, les bourgeois indigènes, les commerçants et d'autres couches petites bourgeoises, à savoir tous ceux qui avaient déjà été frappés ou qui se considéraient menacés par le régime, ne cessaient d’être hostiles malgré la pause prolongée dans le processus révolutionnaire. En même temps se manifestait assez ouvertement une opposition dans des secteurs religieux liés aux couches privilégiées et violemment opposés à toute forme de renouvellement des conceptions idéologiques et des mœurs. Sur ce terrain, la tentative de Ben Bella d’amadouer les milieux islamiques par des concessions et de contrecarrer leur poids conservateur par la propagande d'une prétendue interprétation socialiste des textes islamiques avait fait lamentablement faillite.
Quant aux masses, le retard d’une nouvelle réforme agraire fréquemment promise mais toujours renvoyée aux calendes grecques, et la persistance de déséquilibres criants entre la situation des villes et de certaines régions côtières et celle de la plupart des autres régions avaient abouti à créer une condition de passivité et de démobilisation dans les secteurs majoritaires des paysans pauvres. En même temps, l'application tout à fait défaillante des décrets de mars, l'ingérence bureaucratique, les retards dans la distribution du reliquat ‘nvaient semé une certaine démoralisation même dans des couches d'ouvriers agricoles du secteur autogéré, en principe les plus favorisés par les mesures révolutionnaires de 1963. C'est dans les milieux ouvriers de l’autogestion et même du secteur étatique et privé que s'étaient produits depuis la fin de 1964 les symptômes les plus positifs: des grèves contre les patrons et les agissements des bureaucrates, des discussions vives, des fermentations critiques, des mouvements de soutien de l'aile gauche, notamment dans les congrès des syndicats. Finalement, dans les milieux urbains petits bourgeois, notamment d'étudiants, le régime gardait un soutien important, mais dans ce secteur aussi se précisaient des critiques de gauche. ]
La jonction objective de tous ces éléments, surtout la passivité des masses — dont Ben Bella fut en même temps responsable et victime, en renonçant à lancer un appel de mobilisation même lorsqu'il avait dû comprendre qu'une crise grave était imminente — rendit possible le coup du 19 juin et son succès somme toute relativement facile.
Les représentants des vieilles oppositions n’ont eu aucun poids dans le coup du 19 juin, comme les événements l'ont très vite démontré. De même, on ne saurait parler d’un rôle actif de la part des couches conservatrices indigènes, des forces les plus intéressées à la cristallisation en Algérie d’une société néo-colonialiste. I1 ne semble pas non plus qu'il y ait eu intervention directe de la part des forces réactionnaires et conservatrices extérieures, les impérialistes étant relativement rassurés par les attitudes des dirigeants algériens depuis un cettain temps et ne voulant pas en tout cas risquer une répétition de l'affaire cubaine.
Le coup a donc été surtout l'affaire du groupe Boumedienne qui avait établi un contrôle assez strict sur l'armée depuis 1962 et qui pouvait compter sur la collaboration des représentants les plus connus de l'aile bureaucratique, sans parler de l'inévitable cortège des carriéristes menacés ou frustrés dans leurs ambitions. La situation toujours grave des syndicats a eu comme effet leur passivité complète au moment du coup et l'adoption d’un soutien réticent depuis lors.
En d'autres termes, l'opération a été préparée et dirigée par des hommes qui avaient collaboré au premier plan à l'instauration et à la consolidation qu régime et qui ne pouvaient être considérés en principe comme des partisans de solutions néo-colonialistes et pro-impérialistes, Il n'empêche que le coup a marqué un tournant à droite, un pas en arrière par rapport au passé, même indépendamment des intentions subjectives de certains de ses promoteurs, Il faut en effet souligner les points suivants :
a) le régime de Ben Bella s'était affirmé sur la base de mobilisations des masses, même s'il s'agissait de mobilisations limitées aux tournants cruciaux et si, depuis une période désormais assez longue, ce mouvement s'était épuisé, Le régime Boumedienne a surgi grâce à l'action d'une armée qui, tout en ayant des origines révolutionnaires et exprimant encore des pressions et des influences en provenance des classes populaires, jouit désormais en ce qui concerne ses cadres de conditions relativement privilégiées.
b) pendant la période de Ben Bella, le fonctionnement du parti et des organismes de direction de l'Etat n’était certainement pas influencé par des critères démocratiques révolutionnaires, mais les procédés au moyen desquels la nouvelle équipe est arrivée au pouvoir sont de nature à réduire encore plus toutes les instances sus-mentionnées, à accroître la méfiance et. le scepticisme des masses, et à limiter davantage la participation de larges secteurs à la vie politique. La réorganisation du parti a été opérée par des méthodes tout à fait bureaucratiques, y compris par la désignation au sommet d'un homme des militaires, tandis que | certaines organisations dites nationales (notamment celles des étudiants) ont été l’objet d’une intervention encore plus révoltante. Les syndicats eux-mêmes, malgré l'attitude extrêmement timorée des dirigeants, sont l'objet de pressions de toutes sortes et de mesures bureaucratiques qui ont d'ailleurs déjà provoqué l'élimination ou l'éloignement spontané de toute une série de cadres parmi les plus valables.
c) sur le plan idéologique une offensive a été déclenchée contre le marxisme, } en même temps qu'il était fait appel soit à un socialisme «arabe » ou «algérien » soit A k à un pragmatisme tout à fait vulgaire et dqu’étaient alimentés des sentiments d’hostilité envers des conceptions et des organisations sommairement condamnées comme étrangères aux traditions du pays.
d) tout en ne cessant de rendre hommage à l'autogestion, l'accent est mis désormais sur les critères de rentabilité et d'efficacité. Le résultat en a été que 4 non seulement aucun pas n'a été fait pour sortir de l'impasse existante mais que l'autogestion est plus que jamais menacée. Certaines mesures bien que pour l'instant isolées — par exemple la restitution aux anciens propriétaires de l’usine Norcolor — ne sont pas de nature à donner des garanties pour l'avenir. Quant à la réforme agraire, les dénonciations véhémentes des conditions défavorisées dans lesquelles se trouvent les couches les plus larges des paysans pauvres n'ont été jusqu'ici suivies d'aucune décision concrète.
e) la tentative de Ben Bella de créer des milices populaires avait presque complètement avorté. Mais le nouveau régime a pris le chemin de ieur suppression totale. En réalité, le «danger» d'une organisation effective des milices sapant le pouvoir de l'armée fut un des facteurs les plus décisifs de l’action de Boumedienne.
1) malgré des déclarations officielles en sens contraire, au bout de quelques L semaines d'une tolérance relative (abstraction faite, bien entendu, du traitement arbitraire réservé à Ben Bella eb à quelques-uns de ses ‘proches co-équipiers), le nouveau gouvernement a adopté des mesures de répression, frappant notamment des éléments de gauche, des militants trotskystes et des militants de l'ancien PC. algérien, y compris en recourant à la torture.
9) à la faveur du coup d'Etat, toute une gamme de groupes et de forces réactionnaires ont repris du souffle, exprimant parfois leur soutien chaleureux au régime nouveau et développant une offensive restaurationniste assez explicite De ce point de vue, le coup de juin a eu pour effet de déprimer davantage les mouvements des masses et d'encourager les forces les plus hostiles à une issue socialiste de la révolution algérienne, h) au-delà des déclarations officielles visant à donner des assurances quant à 2 la continuité de la politique étrangère, en fait depuis le 19 juin les rapports entre l'Algérie ét la majorité des Etats ouvriers se sont détériorés et il £st symptomatique qu’on en soit arrivé presque à une rupture avec Cuba, dont l'expérience avait été auparavant considérée comme la plus proche de celle de l'Algérie. Par contre, les rapports avec la France et les Etats-Unis se sont améliorés et les puissances impérialistes ont clairement expliqué qu'à leur sens la situation en Algérie avait connu une évolution assez positive.
Si le régime de Ben Bella, après avoir réalisé les mesures révolutionnaires de
| 1963, s'était enlisé dans une stagnation assez prolongée qui représentait une menace grandissante pour l'avenir de la révolution, il n'y a pas aujourd'hui la moindre indication d'une volonté de faire redémarrer le mouvement et de se préparer à délivrer de nouveaux coups aux classes exploiteuses indigènes et à l'impérialisme. Au contraire,
| le régime, dans la mesure où il s'efforce d'exprimer une orientation, semble viser | une réorientation sur la base des structures existantes, sans entreprendre une nouvelle réforme agraire profonde ni envisager une réduction du secteur industriel privé, où une diminution du poids du secteur impérialiste ou une émancipation de de la tutelle monétaire et financière française. Le gouvernement Boumedienne s’efforcera d'obtenir un fonctionnement plus efficace de l'appareil de production en laissant tels qu’ils sont les rapports de production et les proportions des différents secteurs, de jouir des avantages plus grands obtenus de la France par l'accord sur le pétrole et le gaz, et de créer un climat d’une «discipline» et d'une « austérité » plus grandes.
Le gouvernement du colonel Boumedienne opère donc dans le sens d’une cristallisation du statu quo sur le terrain économique et social. Une telle cristallisation signifie le maintien et la consolidation relative de structures économiques largement néo-coloniales, impliquant l'exploitation des ouvriers et paysans algériens au bénéfice non seulement des classes possédantes indigènes mais aussi du capital étranger qui contrôle de véritables enclaves. Elle signifie une consolidation ‘ultérieure inévitable de couches bureaucratiques aux différents niveaux de l'appareil économique et politique, avec une tendance à se transformer en une véritable bourgeoisie bureaucratique. Elle signifie une subordination de plus en plus grande des masses auxquelles seront appliquées les notions énoncées de discipline et d'austérité En conclusion, indépendamment des idées affichées par les auteurs du coup, ie nouveau gouvernement assurera, si les tendances actuelles se confirment, le maintien et le fonctionnement d'une société néo-coloniale avec des structures essentiellement capitalistes.
En dernière analyse, la situation ne pourra changer que par l'éclatement de nouveaux mouvements des masses, par un retour des masses à une participation politique active. Un tel développement provoquerait inévitablement une crise du groupe dirigeant actuel en créant des différenciations dans son sein, ce qui faciliterait la formation d’une nouvelle direction de rechange. La présence d’une tendance de gauche tout à fait consciente de la dynamique de la lutte et des buts à atteindre, et liée aux masses, sera une condition de succès, à savoir d’une mobilisation des masses aboutissant à l'instauration d’un Etat ouvrier.
La plate-forme d'une gauche révolutionnaire qui s'efforcerait d'œuvrer pour le triomphe d’une orientation correspondant aux nécessités fondamentales de la révolution devrait partir de ce qui précède. Elle devrait se concrétiser autour des points essentiels suivants :
a) Stimuler une croissance dynamique du secteur non-capitaliste de l’économie, dont le poids spécifique doit augmenter constamment aux dépens du secteur privé. Cela signifie qu'il faut envisager de nouvelles expropriations dans le secteur industriel et résoudre les problèmes de la nationalisation du crédit et de la commercialisation des produits du secteur public.
b) Donner la priorité au secteur d’autogestion au sein du secteur non-capitaliste qui existe déjà, où qui doit naître.
c) Dans le secteur du gaz et du pétrole, ne pas accepter la perspective d’une cristallisation de la situation actuelle impliquant en pratique la formation de véritables enclaves impérialistes, Il faut œuvrer pour que les contradictions s'approfondissent et corroder progressivement les positions du capital international, Le contrôle ouvrier sera ung forme concrète pour y parvenir.
d) Etablir un monopole effectif du commerce étranger et introduire une planification économique. De telles mesures s'avèrent nécessaires, entre autre, pour éviter un étouffement ou une distorsion du secteur autogéré.
e) Appliquer une réforme agraire radicale dans les secteurs non touchés par les mesures précédentes, par l'expropriation des grands propriétaires algériens, l'introduction de limitations rigoureuses du droit de propriété du sol, l'interdiction de l'achat et de la vente libres de la terre, une restructuration de l’agriculture traditionnelle sur une base coopérative et sa modernisation.
{) Elaborer un plan d'ensemble s'appuyant à la fois sur cette nouvelle réforme agraire, sur l'investissement humain et sur lindustrialisation, en vue de résorber dans un délai relativement court le chômage et le sous-emploi, principales plaies de la campagne algérienne.
g) Renouveler entièrement l'appareil d'Etat et de l'administration par la création d'organismes de pouvoir des ouvriers et des paysans et une restructuration administrative qui corresponde aux nouvelles structures économiques, notamment aux structures de l’autogestion dont le fonctionnement réel doit être impérieusement assuré, Remplacer par un pouvoir populaire, avec des articulations variées et multiples, la pyramide bonapartiste actuelle. Trouver à chaque étape les formules et les moyens aptes à réaliser cet objectif. Mener contre les privilèges bureaucra-probablement assez longue. De toute façon, ce qui est le plus important, c'est î
Th à tiques une lutte opiniâtre, en stimulant les tendances égalitaires (limitation des rétributions, sacrifices communs nécessaires, participation de tous à la production. ne fût-ce que pendant des périodes limitées, etc.). d
Assurer la défense de la révolution aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur par de véritables milices ouvrières et paysannes non professionnelles,
R) Séparer rigoureusement l'appareil du parti de celui de l'Etat,
1) Démocratiser les syndicats, dont les dirigeants devront être élus par les instances syndicales, en faisant abstraction de l'appartenance au parti. Le droit de grève ne doit pas étre mis en question par des limitations a priori. La décision sur l'opportunité économique ou politique d'une grève ne peut étre l'apanage de bureaucrates, de dirigeants au sommet ou du pouvoir d'Etat, mais appartient aux travailleurs intéressés qui sauront chaque fois considérer toutes les implications de leur attitude. L’autogestion ne supprime pas la justification de l'exercice qu droit de grève, l'arbitraire économique n'étant pas éliminé au niveau de l'économie nationale. Le syndicat ne saurait être conçu exclusivement comme un instrument de formation, de propagande ou de stimulation à la production, mais aussi comme un instrument de lutte aussi bien contre les classes antagonistes que contre la bureaucratie, comme un instrument des travailleurs dans la lutte pour la distribution du revenu national.
j) Mener une campagne systématique pour la révolution dans le domaine des mœurs, contre toute forme de traditionalisme, en premier lieu par une libération véritable de la femme algérienne.
k) Le respect de la liberté de religion et l'opposition à toute mesure administrative ou répressive dans ce domaine ne doivent pas faire oublier que la religion joue effectivement un rôle objectif conservateur comme ciment idéologique, Donc ne pas accepter de formule confusionniste ni à plus forte raison admettre que l'Etat finance le culte, sous quelque forme que ce soit, et que soient défendues des conceptions sur le plan des mœurs qui, en dernière analyse, affaiblissent la mobilisation révolutionnaire,
Ne
Conclusions, perspectives et tâches
L'Afrique d'aujourd'hui est le théâtre du conflit de forces sociales et de tendances politiques, qui, tout en gardant des traits spécifiques marqués, s’intègrent profondément dans la dynamique mondiale contemporaine. Sa réalité pose en même temps des problèmes propres aux sociétés tribales communautaires, des problèmes de lutte aussi bien contre le colonialisme et le racisme traditionnels que contre les formes nouvelles d'exploitation néo-colonialiste, des problèmes qui découlent de la formation de couches sociales particulières et des problèmes qui se rellent aux problèmes plus généraux de la phase de transition. Le continent est plus que jamais dans une période de grands bouleversements et de transformations profondes. D'une part, ceci est en rapport avec les transformations du monde contemporain, avec la montée de la révolution dans d’autres régions du globe et avec le développement des Etats ouvriers. D'autre part, ceci découle de l'action de facteurs plus proprement intérieurs qui secouent la société africaine, y compris ses secteurs les plus arriérés (pénétration du capitalisme, diffusion rapide généralisée de l'économie marchande, dissolution des formes tribales primitives, épuisement du sol, expansion démographique, exode rural massif, etc.).
En ce qui concerne le secteur de l'Afrique qui reste colonial et raciste, la résistance des classes et forces réactionnaires ne saurait étre considérée tout simplement comme une lutte d'arrière-garde. Sous l'angle historique, le régime de Verwoerd ou de Smith et le colonialisme portugais sont de toute évidence condamnés sans espoir. Mais cela n'implique pas nécessairement la victoire des forces anticolonialistes à court terme. Le caractère opiniâtre et féroce de la résistance, l'efficacité d’un appareil de domination et de répression très rigide ‘et relativement solide, la présence d'intérêts très considérables du capital international et l'existence de positions importantes sous un angle politique stratégique sont autant de facteurs qui justifient l'hypothèse d'une lutte très serré et.
m. QUATRIEME INTERNATIONALE qu'aucune victoire majeure ne pourra être emportée sans des mobilisations de masses et de grandes luttes, y compris et surtout des luttes armées, et sans aides matérielles substantielles de la part des Etats africains progressistes et des Etats ouvriers. De telles mobilisations seront nécessaires également pour éviter des opérations de diversion pseudo-libérales, telles que les opérations que certaines forces préparent par exemple en Afrique du £&ud. Dans ces cas, les problèmes d'une orientation conséquente de la lutte, d'une mobilisation active des masses, avant tout des masses paysannes, d’une nette délimitation par rapport aux forces intéressées à des solutions équivoques, se poseront sous une forme particulièrement aiguë et urgente.
En Afrique néo-coloniale, la réalité est très différenciée et multiforme. Toutefois, une caractéristique générale réside dans le fait que, si le capital international dispose d'une certaine marge de manœuvre, il peut difficilement consolider une base indigène relativement stable. Les régimes néo-coloniaux, dans leur quasi totalité, apparaissent très précaires, reposent sur des structures autocratiques et sont constamment poussés à étouffer par la répression féroce tout germe d'opposition tant «soit peu organisée, ce qui rend toujours possible des révoltes de larges couches de la population, des mouvements révolutionnaires soudains et de brusques renversements de la situation.
La tâche essentielle des révolutionnaires dans ce secteur africain est d'œuvrer à la cristallisation politique et à l'organisation des forces d'opposition parmi les travailleurs urbains, les masses plébéiennes des bidonvilles, les ouvriers agricoles des plantations et les larges couches paysannes. Dans certains cas, un appui critique doit être accordé à des organisations existantes, tout en s'efforcant en même temps de mener un travail de clarification politique. Dans certaines conditions, ce sont les syndicats qui peuvent s'avérer un instrument de mobilisation et de maturation au moins de quelques secteurs des masses. Le programme de lutte doit mettre à l’ordre du jour l'expropriation du capital international et de ses appendices autochtones éventuels, une réforme agraire radicale, la lutte contre les privilèges des sommets bureaucratiques de l'appareil d'Etat gt de la bourgeoisie d'origine bureaucratique,
Les pays de l'Afrique aux transformations révolutionnaires ne se différencient pas jusqu’à présent des pays de l'Afrique néo-coloniale sur le terrain des structures économiques et sociales de base. Les différences concernent surtout le contexte politique, le processus historique, la genèse spécifique de l'indépendance, le degré de mobilisation des masses pendant la lutte anticolonialiste ou à l'étape actuelle, l'existence ou l'absence d'organisations politiques progressives jouant un rôle unificateur et de direction relativement homogènes avec une influence de masse réelle. Par conséquent, les objectifs d’une lutte révolutionnaire dans ce secteur peuvent s'identifier dans une large mesure avec ceux qui s'imposent dans les pays néo-coloniaux, à savoir l'élimination des propriétés capitalistes étrangères, la réforme agraire, la lutte contre les couches capitalistes indigènes, surtout les couches commerciales, la lutte contre les privilèges de la bureaucratie d'Etat, l’utilisation des syndicats pour assurer une distribution du revenu national plus favorable aux salariés et aux couches déshéritées, le monopole effectif du commerce extérieur, etc.
Mais c’est l'orientation stratégique et encore plus tactique de cette lutte révolutionnaire qui doit être différente. Dans certains cas surtout, ie problème qui se pose pendant toute une période est celui d’une intégration dans une lutte qui se déroule déjà pour y intervenir comme les éléments les plus conséquents qui s'efforcent de stimuler le processus jusqu'à son issue logique et en même temps celui d'un appui critique aux mesures progressives adoptées par les directions sur place (par exemple certaines mesures prises au Mali et en Guinée à l'époque de la courbe ascendante). I1 est évident que des tâches tout à fait particulières se posent, comme indiqué plus haut en Algérie et en Egypte,
Les précisions théoriques apportées par notre mouvement sur la base de certaines expériences asiatiques et de la révolution cubaine s'avèrent pertinentes également par rapport à l'Afrique, notamment en ce qui concerne la dynamidue du processus révolutionnaire, les forces motrices fondamentales, le rôle particulier des paysans pauvres et la nature des directions, qui, sous l'impulsion de facteurs objectifs puissants et en jonction avec des mouvements de masse, peuvent esquisser un cours anti-impérialiste conséquent et anti-capitaliste, malgré leur empirisme, leurs déformations bureaueratiques ou leur origine non prolétarienne.
Il faut toutefois ajouter que, dans des pays où subsiste un secteur tribal communautaire important, le processus révolutionnaire se déroulera sous des formes très spécifiques et il sera probablement possible d'éviter des conflits et des difficultés inévitables dans les pays d'une formation historique et d’une structuration agricole différentes, mais les secteurs paysans y joueront un rôle sensiblement moins important comme force de frappe révolutionnaire. Au Mali et en Guinée, par exemple, le bouleversement provoqué dans les campagnes par la défaite de la. cheïferie traditionnelle a favorisé et stimulé énormément la lutte pour l'indépendance, mais aux moments cruciaux, l'apport fondamental a été donné par d'autres secteurs (petite bourgeoisie urbaine radicalisée, salariés, masses plébéiennes).
Les problèmes posés par la survivance, parfois considérable, de facteurs tribaux ne sauraient être envisagés dans des formules très générales, mais doivent être examinés dans chaque contexte concret. Si, en principe, de tels facteurs ne disparaîtront qu'à la suite d’une dissolution progressive des structures anciennes et d'une pénétration des formes économiques modernes (industrialisation, diffusion des moyens de transport rapides, etc), leurs influences négatives {tendances désagrégatrices aidant objectivement les manœuvres de l'impérialisme et du néo colonialisme, etc.) peuvent être contrecarrées par l'action de formations politiques nationales unitaires qui surmontent le caractère tribal aussi bien dans leur composition qu'au sein de leur direction. Une lutte centralisatrice et unificatrice contre les limitations tribales aura une portée progressive, à condition, bien entendu, qu'elle évite toute mesure répressive ou administrative et qu'elle ne soit pas une couverture hypocrite pour une hégémonie tribale particulière. Le caractère avancé du processus dans certains Etats de l'Afrique aux transformations révolutionnaires dont le Mali et la Guinée, est lié, entre autre, à l'existence de mouvements politiques nationaux centralisateurs.
La révolution africaine dans son ensemble se développe sur l'arrière-fond d'énormes bouleversements révolutionnaires à l'échelle mondiale, dont les leçons ont été absorbées sous une forme élémentaire par les masses À travers tout ce continent. L'Afrique «la plus noire» est en même temps devenue l'Afrique du transistor, l'Afrique apprenant la guerre de guérillas chez les Chinois et les Cubains. Les masses y connaissent les succès de l’Union Soviétique et comment ils sont nés, la victoire révolutionnaire en Chine et ce qu'elle signifie pour le quart du genre humain, les grandes luttes de libération au Vietnam. Le brillant exemple de Cuba les inspire. L'impérialisme se présente par contre comme un obstacle colossal au progrès, comme le principal ennemi du peuple, le colonisateur étranger haï qui a envahi le pays et l'a dévasté, emportant ses richesses et le laissant dans la pauvreté et la désolation, ravagé par d'innombrables maux économiques et sociaux. Ainsi le socialisme est devenu un but populaire même pour des secteurs qui émergent à peine des structures tribales de l’âge de pierre.
Ce grand bond dans la conscience des masses africaines est une des principales sources de la pression énorme qui existe dans tous les pays pour exproprier les propriétés impérialistes, bloquer la naissance et la cristallisation de secteurs capitalistes nationaux ou pour les éliminer progressivement là où ïils existent, réaliser des réformes agraires, introduire un monopole du commerce extérieur et élaborer des plans économiques, frapper le pouvoir des classes dirigeantes traditionnelles liées aux impérialistes étrangers et à leur système économique, et établir des liens étroits avec les Etats ouvriers. De telles mesures ne répondent pas seulement aux besoins objectifs du développement économique en brisant l’ancien modèle de pauvreté et de misère. Elles sont immensément populaires, C’est pourquoi, dans toute l'Afrique, les dirigeants politiques qui prétendent d’une façon quelconque exprimer les aspirations des masses parlent en termes de socialisme. C’est également pourquoi nombre d'entre eux sont capables d'entreprendre des mesures radicales.
Mais l'expérience, confirmant pleinement la théorie marxiste, à montré que des mesures prises suivant cette ligne ne sont stables que si elles sont appuyées sur une mobilisation révolutionnaire profonde des masses. L'expérience de Cuba qui est particulièrement appropriée à l'Afrique, témoigne en faveur de cela de la manière la plus positive. L'expérience de la Guinée, d’un autre côté, en offre une preuve par la négative. En Guinée, où il n'y a pas eu de révolution profonde, les mesures apparemment révolutionnaires se sont avérées être sans substance véritable, des formes sans beaucoup de contenu, et ne se sont pas montrées durables. A Cuba, par contre, la profonde révolution de masse 2 assuré la stabilité des mesures révolutionnaires.
La lecon de Cuba et de la Guinée ne doit pas être perdue pour l'avant-garde africaine, En fait, on peut prédire avec confiance que, comme à Cuba, des directions révolutionnaires surgiront au cours même des luttes révolutionnaires. L'expérience de Zanzibar est particulièrement lumineuse à cet égard, même si elle n'a eu lieu que sur une échelle réduite, presque de laboratoire. L'Afrique, qui a été considérée si longtemps par l'Occident impérialiste blanc comme le plus arriéré des continents, maintenant une crise qui pourrait la réduire à uné formule sans aucun contenu réel.
fournira au monde quelques-uns des exemples les plus stimulants de la capacité de l'homme à sauter par-dessus des époques et à fournir des contributions uniques à l'héritage révolutionnaire de l'humanité.
Les problèmes de la révolution africaine ne peuvent toutefois pas étre posés exclusivement sous l'angle du refus du néo-colonialisme et de la lutte contre le bureaucratisme considéré en soi. IL y a incontestablement en Afrique des problèmes économiques gigantesques qui impliquent des difficultés extrêmes, peut-être insutr-montables, y compris pour des pays éventuellement libérés de coute emprise néocolonialiste et démocratiquement structurés. Ces problèmes peuvent être schématisés comme suit :
a) L'état arriéré de plusieurs de ces pays où manque un minimum d'infraStructure matérielle et d’acquis culturel nécessaire à la mise en œuvre des techniques contemporaines (existence du nomadisme, de l'analphabétisme, d’une technique agricole extrémement primitive, etc.).
b) La croissance économique, là où elle existe, est en tous cas lente et déformée. Le plus souvent elle ne réussit pas à contrebalancer la croissance démographique.
©) Les marges pour les investissements sont restreintes : les sources intérieures sont généralement insuffisantes et souvent, même en faisant abstraction de la croissance démographique, les augmentations de production sont résorbées par des augmentations de la consommation, objectivement nécessaires, y compris sous l'angle de l'augmentation de la productivité du travail. Les investissements de type néo-colonialiste, outre qu'ils soustraient une plus-value aux travailleurs indigènes, sont incapables de provoquer le décollage économique à cause de leurs limites, de leur caractère unilatéral, du drainage de ressources qu'ils impliquent, A quelques exceptions près, les aides de la part des Etats ouvriers sont ‘imitées (en outre, elles sont parfois réalisées dans des conditions négatives) et il est difficile qu’elles puissent jouer un rôle tout à fait déterminant dans un avenir relativement rapproché.
d) Le problème des sources de l'accumulation est souvent compliqué par l'existence de zones très larges, même prépondérantes, d'une économie de subsistance et, plus généralement, de structures qui impliquent une stagnation de la production. Cela est particulièrement négatif du fait que, dans ces pays, le surplus économique ne peut provenir essentiellement que du secteur agricole. (Cependant, ce problème peut étre en partie résolu grâce à l'investissement humain, notamment par suite de l'existence d'une relative abondance de terres.)
e) Le fractionnement en Etats souvent très petits implique des problèmes complexes aussi bien sous l'angle d’un fonctionnement économique normal (ressources limitées, marchés trop restreints, etc.) que sur le plan de phénomènes comme la contrebande, les exportations illégales, les trafics de devises, etc, qui ont souvent des conséquences graves sur l'économie en général.
Î) En tant que pays arriérés fournisseurs de matières premières, la quasi totalité des pays africains participent au marché capitaliste dans des conditions d'infériorité et subissent l'exploitation inhérente aux rapports économiques d'une telle nature, même en faisant abstraction de chutes verticales conjoncturelles des cours des matières premières qui, parfois, ont une incidence sur la balance commerciale, les réserves financières, etc. (par exemple les conséquences pour le Ghana de l'évolution du prix du cacao).
Tout cela souligne péremptoirement que les développements de la révolution africaine sont liés strictement à toute une série de facteurs interafricains et internationaux. Il est clair notamment que les problèmes économiques fondamentaux ne pourront être résolus dans le cadre des entités nationales actuelles, d'édifications économiques séparées, d'autant plus que beaucoup d'Etats africains sont des créations artificielles de la volonté balkanisatrice des impérialistes. D'où l'exigence de l'unité africaine et la vérification de la conception marxiste-révolutionnaire d’une fédération socialiste d'Etats africains, D'où, du moins pendant une période transitoire, la perspective d'unités régionales suffisamment larges et la nécessité d'un pool mondial unique de matières premières, par une action collective des pays sous-développés. Les tentatives faites jusqu’à présent ont avorté lamentablement, n'ayant eu qu'une portée purement propagandiste. Mais elles ont impliqué la reconnaissance d'une tendance fondamentale. Cela s'applique aussi à l'O.U.A., dont la naissance fut incontestablement stimulée par les exigences multiples pour l'unité africaine : unité dans la lutte contre les remparts colonialistes qui subsistent, unité pour contrecarrer l'emprise néo-colonialiste, unité pour la croissance économique, Cependant, l'O.U.A. a été conçue par la plupart des gouvernements membres dans des buts d’autoconservation : c’est pourquoi elle n'a pas évité les échecs et traverse
QUAT
1EME INTERNATIONALE
En même temps, tout cela démontre qu’un rôle capital pourrait être joué par les Etats ouvriers économiquement avancés, en condition d'apporter une aide désintéressée sur une échelle très large. En d'autres termes, il est nécessaire que la reconstruction africaine puisse utiliser les ressources d'Etats ouvriers qui seraient créés dans des pays industrialisés de l’Europe occidentale et de l'Amérique du nord. Dans ce sens, des victoires révolutionnaires dans ce secteur du monde correspondent aux intérêts très concrets et immédiats de la révolution africaine.
La dynamique de la révolution africaine apparait par conséquent comme une dynamique de révolution permanente dans tous ses aspects. À l'intérieur de chaque pays, la tendance fondamentale est celle d'une transcroissance, à savcir d’un passage ininterrompu de l'étape démocratique bourgeoise à l'étape socialiste. En même temps se précise la nécessité inéluctable de déborder les frontières des Etats nationaux. Tout cela ne signifie d'aucune manière que les nécessités objectives seront automatiquement réalisées. Les nécessités de la croissance économique 2t de la satisfaction des besoins élémentaires qui ont poussé les masses à la lutte exigent le dépassement de l'étape démocratique bourgeoise et du fractionnement national. Cela implique — sous l'angle social et politique — qu'une alliance avec la bourgeoise dite nationale dans la réalisation des objectifs indiqués, n'est absolument pas viable, Cependant, il va de soi que des forces conservatrices, bourgeoises nationales, néo-colonialistes peuvent prévaloir grâce à des rapports de force donnés, Mais, dans cette éventualité, il n’y a pas de croissance économique, pas de satisfaction des besoins élémentaires des masses, la nouvelle classe dirigeante ayant imposé des structures qui entravent tout essor productif et toute amélioration du niveau de vie et s'efforçant de briser les ressorts qui ont propulsé dès le début tout le
. Processus.
L'accablant dossier des partis sociaux-démocrates eb des partis communistes occidentaux à différentes étapes de la révolution africaine, renforcé par la banqueroute des partis réformistes ou staliniens africains (notamment en Algérie et en Egypte), a donné naissance à de sérieuses réserves à l'égard du marxisme chez beaucoup de révolutionnaires africains (ce qui, d'ailleurs, ng les a pas empêchés d’avoir un respect très grand pour l’'U.RS.S. et encore plus pour la Chine et pour Cuba). Mais, par leur propre expérience, ils se rendront de plus en plus compte que les spécificités de la révolution dans leur continent et dans les différents pays de ce continent n'éliminent pas le caractère fondamentalement unitaire et combiné des tendances qui opèrent dans le monde contemporain et déterminent, en dernière analyse, aussi l'évolution africaine, Par cette voie, ils arriveront à vérifier la validité universelle de la méthode et des conceptions marxistes,
La tâche des marxistes révolutionnaires est de lutter pour une politique qui permette aux masses exploitées de l'Afrique de mener à bien leur évolution pour la destruction totale du pouvoir de l'impérialisme, des forces néo-colonialistes et des classes possédantes indigènes. A cette fin, il est indispensablé de former de véritables partis révolutionnaires des ouvriers et des paysans pauvres, de combattre pour l’expropriation complète de la propriété capitaliste, pour une gestion ouvrière des entreprises expropriées, contre toute cristallisation gt consolidation d’une couche bureaucratique privilégiée.
Les tâches ne peuvent être accomplies efficacement sans une participation directe à la lutte de la révolution africaine, sans une mobilisation des forces de l'Internationale gn solidarité avec cette révolution, sans la sélection de cadres trotskystes sortis des rangs même des masses africaines opprimées.
La IVe Internationale a déjà un premier bilan positif à présenter à ce propos. Dès que la classe ouvrière égyptienne s'est éveillée à la lutte syndicale et politique, des cadres trotskystes se sont regroupés pour combattre pour une direction marxiste révolutionnaire.
L'Internationale toute entière a participé à la lutte pour la défense de la révolution algérienne, et est fière d'avoir constitué dans de nombreux pays, notamment en France, la première et longtemps la seule tendance du mouvement ouvrier à avoir aidé les militants du FLN. pendant la période la plus difficile de leur lutte.
L'apparition d’un mouvement ouvrier indépendant au Nigéria, qui s’est manifesté dans la grève générale remarquable de 1964 a produit la création d’un premier noyau trotskyste intégré dans le mouvement de masse et s'efforçant de l’influencer dans un sens révolutionnaire.
Maïs c'est surtout en Afrique du Sud où le mouvement trotskyste possède une tradition longue de trente années, où de nombreux cadres ont été trempés dans
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une lutte marquée par une répression particulièrement dure, où il a su conquérir une place de choix parmi les organisations anti-impérialistes el où il a élaboré avec l'aide de l’Internationale, la ligne correcte de l'insurrection armée appuyée sur les masses paysannes, que notre mouvement est appelé à jouer un rôle important dans l'avant-garde d’une révolution qui pourra rayonner sur l’ensemble de l'Afrique noire.
Les marxistes révolutionnaires participent dans chaque pays au mouvement de libération nationale anti-impérialiste, Ils accordent un appui critique à chaque pas en avant réalisé par ce mouvement sous direction nationaliste, dans la lutte contre l'impérialisme et ses agences néo-colonialistes (nationalisations en Egypte, sortie de la Zone Franc en Guinée, saisies de propriétés impérialistes en Tanzanie, aide accordée à la révolution congolaise au Ghana, etc). En même temps, ils appellent les masses populaires à poursuivre cette lutte anti-impérialiste jusqu’à une rupture totale avec le capitalisme étranger et intérieur pour pouvoir réaliser leur propre émancipation.
Dans le cours de cette lutte, ils s'efforcent de se lier aux éléments les plus radicaux et les plus conscients du mouvement anti-impérialiste, de les éduquer dans les principes du marxisme révolutionnaire, de créer avec eux des premiers noyaux trotskystes et de déterminer, sur la base des conditions particulières de chaque pays, les voies adéquates pour la création de tendances et de partis authentiquement révolutionnaires.