Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 9

La lutte de la minorité albanaise en Yougoslavie

Michèle Lee · Quatrième Internationale, 3e série n° 9 · juillet-août-septembre 1982 · p. 111-130 · 11 229 mots

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Le 2 avril 1981 des manifestations de masse se sont déroulées dans la Province socialiste autonome du Kosovo, territoire de la Yougoslavie principalement habité des Albanais. Elles revendiquaient un statut de République dans le cadre de la fédération yougoslave. A la fin du jour suivant, l'armée est intervenue avec tanks et blindés pour instaurer la loi martiale, pour la première fois dans le pays depuis 1945. La direction du parti a déclaré qu'elle combattait là une contrerévolution. Mais elle n'a fourni aucune preuve témoignant que les habitants du Kosovo demandaient une restauration du capitalisme dans cette province, la plus pauvre de Yougoslavie, qui souffre d'un niveau de vie de loin le plus bas et du taux de chômage le plus élevé du pays. Les manifestations d'avril n'étaient pas soutenues par des partisans de l'ordre ancien qui auraient soudainement resurgi à l'occasion du proche anniversaire de la mort de Tito. Au contraire, la plupart des contestataires étaient extrèmement jeunes, beaucoup d'entre eux n'étaient que des écoliers de l'école secondaire voire primaire; ils n'étaient que la toute dernière génération de jeunes Albanais accédant à l'âge mur et à la citoyenneté en cherchant quelle est leur place dans l'Etat des Slaves du Sud.

Ils est vrai que la pauvreté et l'arrièration de la Province compte pour beaucoup dans le mécontentemant et l'effervescence rebelle de la population albanaise — de tels troubles ne hantent pas les zones du Nord du pays, plus développées, habitées par les Hongrois. Pourtant, ce qui se passe au Kosovo aujourd'hui, transcende le cadre purement économique et exprime une crise politique générale. La nature de la réponse apportée par la Ligue des Communistes Yougoslaves, accentuée par l'usage des tanks pour intimider une population civile désarmée, ne peut que confirmer ce jugement. La revendication de masse des Albanais de Yougoslavie, d'avoir leur propre République, et le refus des autorités de Belgrade ne serait-ce que de l'envisager, sont autant d'indices de la nature essentiellement politique du problème. Ils montrent que la question nationale en Yougoslavie, en ce qui concerne la population albanaise, n'a pas été résolue de façon satisfaisante, et qu'il n'y a pas de perspective tangible de solution. L'enjeu concerne bien plus l'Etat yougoslave lui-même qu'une simple réécriture de la Constitution. Ceci donne à la question albanaise en Yougoslavie un tranchant extrèmement aiguisé, en particulier dans la mesure où elle se combine avec l'échec criant de la politique économique du régime dans cette région.

Aux yeux des habitants du Kosovo et des autres Albanais vivant dans le pays, la création d'une République albanaise dans le cadre de la fédération yougoslave est la seule manière de résoudre pleinement la question nationale. Cependant, Stane Dolanc, un des dirigeants du parti yougoslave, a déclaré à des journalistes, quelques jours après l'introduction de la loi martiale, que le parti n'avait pas l'intention de créer une deuxième Albanie. Ce thème a été repris ensuite dans des commentaires émis par d'autres fonctionnaires du parti et de l'Etat, qui ont cité le cas des deux Corées et des deux Allemagnes comme autant d'exemples négatifs. Mais ces parrallèles ont un défaut : dans le cas des « deux Albanies », les frontières physiques ne sépareraient pas aussi deux systèmes socio-économiques différents. De plus, la Yougoslavie et l'Albanie ne sont pas seulement deux pays essentiellement de même type, il s'agit de pays qui ont partagé une même expérience révolutionnaire. Cela donne au problème des deux Albanies une perspective qualitativement différente. Il est nécessaire, afin de saisir le sens de cette perspective, de revenir à l'origine du problème — l'échec de l'émergence d'une fédération balkanique lors de la seconde guerre mondiale.

Si l'on considère la déclaration selon laquelle la révolution de 1941-45 a résolu la question nationale, le cas albanais ne devrait pas être différent de celui des Serbes, des Croates ou des Macédoniens, dans la mesure où le principe sur lequel se fonde une telle proclamation - le droit à l'auto-détermination - est universel et non pas sélectif. La Ligue des Communistes yougoslaves défend ce principe, bien qu'elle ne soit pas désireuse de lui donner sa substance en accordant à la population albanaise sa propre République. Bien sûr, la différence essentielle entre les nationalités albanaise et slaves du pays réside dans le fait que, alors que ces dernières sont concentrées très largement à l'intérieur des frontières du pays, la première est divisée par elles : presque autant d'Albanais vivent en Yougoslavie et en Albanie (près de 40 % du total pour la première); aussi l'agitation nationale au Kosovo (où vivent presque tous les Albanais yougoslaves) soulève-t-elle immédiatement le spectre de l'irrédentisme (sécessionnisme), le re-tracé des frontières et l'unification de l'Albanie. La question albanaise en Yougoslavie, par conséquent, de par sa nature même, transcende le cadre yougoslave pour impliquer directement la République Populaire d'Albanie.

L'actuelle constitution yougoslave prend réellement en compte le statut spécial de la nationalité albanaise du Kosovo : c'est le seul membre non slave de la fédération yougoslave. La province a son propre drapeau national, celui de la République Populaire d'Albanie, qui flotte à chaque célébration de l'Etat; et les enfants albanais, qui parlent dans leurs immense majorité le Geg, apprennent la littérature Tosk, la langue officielle de la République, dans les écoles du Kosovo (1). Mais ce que revendiquent les habitants du Kosovo, et bien entendu tous les Albanais vivant en Yougoslavie, c'est une reconnaissance de jure de leur égalité avec les natio- nalités slaves : leur propre République, avec tout ce que cela implique comme participation volontaire dans une communauté yougoslave de nations. Il s'agit d'une revendication que les autres nationalités yougoslaves devraient évidemment soutenir, parce que toute autre voie menace leurs propres droits en remettant en cause implicitement le principe sur la base duquel a reposé la solution du problème national en Yougoslavie jusqu'alors, et cela ne peut que conduire à une répression et une violence continuelles, à un déferlement de nationalisme et de contre-nationalisme, dont tous les peuples de Yougoslavie ne seront que les ultimes perdants.

Cet essai tente donc de faire le point sur la question nationale en Yougoslavie, au travers du prisme des récents évènements du Kosovo.

II En Yougoslavie, la question nationale est déterminée par quatre grands facteurs principaux. En premier lieu, le pays est un Etat multinational dans lequel aucune des nationalités ne peut se proclamer doe natiAnalit! majorité; si l'on prend le chiffre de 500 000 (taille approximative du groupe 8 comme con de base le monténégrin) comme étalon de base le plus bas, il y a sept nationalités principales, parmi lesquelles une, l'albanaise, est non-slave. Le pays n'a pas de langue commune : bien que la grande majorité des gens (70 %) parle le serbo-croate, le fait que cette langue se présente avec deux variantes littéraires fait de la sphère des communications publiques, même en serbo-croate, une arêne de contestations nationalistes.

Deuxièmement, les nationalités ne sont pas localisées dans des unités géographiques fermées, mais se mélangent dans les six Républiques et les deux Provinces qui constituent l'Etat yougoslave, conférant en retour à chaque unité fédérale un caractère multinational. Le degré d'hétérogénéité ethnique varie (voir tableau ci-contre), mais la présence de ces minorités est souvent le souvenir criant de l'interdépendance des parties constituantes de la Yougoslavie.

Distribution ethnique de la Yougoslavie en 1981 (en milliers)

Source : NIN 28/2/1982

TABLEAU I

REVENUS PAR HABITANTS

(en 1979)

Yougoslavie

2635 dollars US

Kosovo dollars US

Slovénie

5315 dollars US soit 7 fois plus qu'au Kosovo

SALAIRES INDUSTRIELS moyenne

Yougoslavi

Kosovo :

Slovénie :

(par mois en 1980)

dollars US dollars US dollars US, soit 55 % de plus qu'au Kosovo

KOSOVO part de la population totale :

part du PN yougoslave part des

6,9

1 %

2,9 % automobiles :

part des radios et télévisions :

2,4 %

2,5 %

POPULATION AGRICOLE au Kosovo

51,5 %

(1971) :

moyenne

38.2 % yougoslave :

ETUDIANTS

(pour 1 000 habitants)

Yougoslavie :

194,9

Kosovo :

274,7 !

Slovénie :

165.7

ANALPHABETISME

(% de plus de 10 ans, en 1971)

Yougoslavie :

15,1 %

Kosovo :

31,5 %

Slovénie :

1,2 %

Troisièmement : Les nationalités yougoslaves ont souvent été séparées entre elles par l'histoire, ce qui fait que la carte ethnique actuelle est surchargée de frontières historiques qui compliquent encore davantage (ou enrichissent) les attachements nationaux. La force des frontières historiques face aux frontières ethniques se voit dans l'existence séparée de la Vojvodine et de la Bosnie-Herzégovine, en dépit du fait qu'elles ont de larges populations serbes sur les bords de la Serbie proprement dite, des populations Croates dans les zones contigües à la République croate, etc...

Finalement; la formation relativement récente de l'Etat yougoslave, bien après — et non pas bien avant — l'accès de ses composantes ethniques à une conscience nationale pleinement déployée, a imprégné l'Etat d'une tension significative entre les capitales fédérale et républicaines, et de la perception d'intérêts distincts et parfois conflictifs entre la Yougoslavie en tant que telle et ses composantes nationales prises séparément.

Il faut ajouter à ces facteurs structurels une dimension historique : à savoir la réalité de la double constitution du pays, en 1918 et 1945, dans la mesure où cela seulement permet de comprendre correctement la dynamique spécifique de la question nationale en Yougoslavie — particulièrement en ce qui concerne la minorité albanaise.

La création de la Yougoslavie (officiellement appelée au début Royaume des Serbes, Croates et Slovènes) en décembre 1918, à la fin de la première Guerre Mondiale, fut le point culminant de plusieurs processus accélérés par la guerre, qu'il faut distinguer dans l'analyse, car chacun d'entre eux à légué au nouvel Etat son propre cadeau de baptème. Ce qui a joué un rôle clé, bien sür, fut le désir des Serbes, des Croates et des Slovènes, comme des Monténégrins, de se libérer du joug étranger et/ou de s'unir avec leurs co-nationaux dans le cadre des frontières d'un Etat commun. Ce n'est qu'en rejoignant la Yougoslavie que les Slovènes espéraient échapper à une vaste partition, du type de celle qui arriva aux Albanais plus au sud. Les Croates de Slovénie espèraient rejoindre les Croates de Dalmatie et d'Istrie; les Serbes de Serbie espéraient s'unir avec ceux de Bosnie, de Vojvodine et de Croatie (2). Mais celles des puissances européennes qui avaient été victorieuses dans la geurre — et son principal bénéficaire, les Etats-Unis — étaient présentes à la naissance de cet Etat (qui, pour des raisons mentionnées plus haut, ne pouvait pas être simplement décrit comme une création artificielle de Versailles). Leur intérêt était de bloquer le Drang nach Osten allemand en érigeant sur son chemin un vaste Etat slave; qui plus est, un Etat qui, dans la foulée de la révolution d'octobre, ne chercherait pas son soutien à lEst mais à l'Ouest, en GrandeBretagne et en France, et qui combattrait évidemment activement l'attraction révolutionnaire du jeune Etat soviétique sur cette partie troublée de l'Europe (3). En même temps, les frontières de ce dernier arrivant sur la carte politique européenne, modelées déjà par ces deux facteurs — le désir d'unification nationale et les plans étrangers — incorporèrent également les ambitions expansionnistes antérieures de la Serbie. Elles confirmèrent sa récente conquête territoriale d'une vaste zone peuplée par les Albanais et les Macédoniens, bloquant par là même leur unification nationale (lors des guerres balkaniques de 1912-13, l'Albanie avait été effectivement coupée en deux, la Serbie absorbant la partie la plus au nord; la Macédoine avait été divisée entre trois Etats, la plus grande part allant à la Serbie — et après 1918 à la Yougoslavie).

En même temps, la vieille compétition entre la Serbie et la Bulgarie pour le contrôle de la vallée de la rivière Vardar, culminant dans la guerre des Balkans en 1913, avait dissipé le vieux rêve d'une unification de tous les Slaves du Sud, incluant les Bulgares. En l'absence de ces derniers, le nouveau nom définitif (après 1928) du pays était en quelque sorte un leurre. De façon curieuse, bien sûr, en excluant la Bulgarie et en incluant un grand nombre de non-Slaves (bien plus d'un demi-million d'Albanais et presque autant de Hongrois)(4), la Yougoslavie, telle qu'elle fut créée en 1918 était un Etat qui transcendait le principe ethnique que son nom incorporait et qui préfigurait, bien que de façon tronquée et déformée la Fédération balkanique que préconisaient de façon classique les socialistes aussi bien de la Seconde que de la Troisième Internationale (avant sa stalinisation) comme le seul moyen correct de résoudre la question nationale dans les Balkans.

En conséquence, dans le développement de la révolution de 1941-45 en Yougoslavie, en Albanie et en Grèce (et, de façon différente, également en Bulgarie), l'idée d'une Fédération des Etats Socialistes des Balkans, ne pouvait qu'acquérir une réalité très concrète et tangible. Etant données la position géographique aussi bien que la composition ethnique de la Yougoslavie, il n'est sans doute pas surprenant que le PCY soit apparu à ce moment là comme la principale force de proposition et d'impulsion de cette idée. L'échec de ce projet, pour des raisons qui seront examinées plus loin, a confirmé les frontières créées en 1918 et par conséquent a repoussé pour toute une époque l'unification albanaise (ainsi que macédonienne). En Yougoslavie même, la pression (particulièrement après 1948) pour construire le socialisme dans un seul pays empêcha une résolution correcte de la question nationale albanaise, d'autant plus que le nouvel Etat forgé par les Partisans, fut forcé d'assumer l'enveloppe « nationale » de ses prédécesseurs de 1918. La rareté des analyses marxistes portant sur la genèse et le caractère du pays avant la guerre, illustre le fait qu'il s'agissait d'un développement complexe, surtout évidemment en ce qui concerne sa composante albanaise. Je reviendrai sur ce thème plus loin.

Quand le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes fut créé, seule la Serbie possédait son armée, et, plus important encore, une reconnaissance internationale. Ce qui fait que le nouvel Etat était dès le début dominé par la bourgeoisie serbe. Tout au long de l'entre-deux guerres, cette fraction particulière de la classe dirigeante yougoslave gouverna le pays avec une politique d'oppression nationale si brutale et violente, si intolérante et étroite d'esprit qu'en quelques années, toute la vie politique intérieure (avec l'exception importante du Parti Communiste, condamné très tôt à une existence clandestine) fut polarisée par des clivages ethniques : les Slovènes se regroupèrent dans le Parti du Peuple Slovène, les Croates dans le Parti Paysan Croate, les Musulmans dans l'Organisation Yougoslave Musulmane. En Macédoine et au Kosovo où aucun semblant de démocratie bourgeoise ne fut maintenu, et qui vivaient de facto sous un joug militaire, des organisations terroristes comme IMRO et le Comité du Kosovo se substituèrent aux partis politiques. Seule la Serbie, qui avait hérité de l'avant-guerre d'un système pluri-partiste, était différente à cet égard — bien que, en pratique les petits partis n'ont guère été que suivistes par rapport à la politique Grand'Serbe du Parti Radical dominant. Après 1929, le pays ne pouvait être dirigé que par une dictature (quelque peu modifiée après 1935). La période « parlementaire » avait duré presque exactement dix ans: au cours de cette période, la Yougoslavie avait connue vingt quatre gouvernenients, dont seulement un avait été rejeté du pouvoir par un vote parlementaire direct alors que tous les autres succombèrent à des manœuvres internes et des intrigues enracinées dans le clientélisme plus que dans des différenciations politiques. A l'époque où la deuxième guerre mondiale submerge le pays en avril 1941, le nom, Yougoslavie était depuis longtemps devenu pour la majeure partie de sa population, à peine plus qu'un synonyme pour grande Serbie, c'est-à-dire une cause peu digne d'être défendue.

Le résultat ne fut pas seulement une défaite militaire et une partition entre envahisseurs allemands, italiens, hongrois et bulgares. Il s'agissait bien davantage d'une intime désintégration de l'Etat bourgeois de l'entre-deux guerres. La Yougoslavie contemporaine n'est pas du tout (de plus d'un point de vue) un enfant de 1918, mais bien davantage la descendance de la révolution de 1941-45.

Un monde de précautions est nécessaire ici. Il est vrai que les conflits nationaux ont dominé la politique de l'entredeux guerres, mais il serait incorrect de réduire celle-ci à celles-là (comme le font fréquemment les départements de l'Est européen des universités occidentales). Non pas seulement parce que le faire serait ignorer la dimension la plus cruciale de la lutte des classes (pour laquelle aucun canal politique légal n'existait), mais aussi parce que la politique bourgeoise de la fin des années 20 s'appliquait à un modèle essentiellement bi-polaire : d'un côté, l'Opposition Unifiée dominée par la bourgeoisie du nord anciennement sous la domination des Habsbourg (incluant donc la bourgeoisie serbe de Vojvodine et de Croatie); d'un autre côté, la machine politique centrée à Belgrade et la cour, manipulées par les classes possédantes de la Serbie d'avant-guerre (à présent grossièrement engraissées en empochant les réparations de guerre et l'extra-taxation des territoires « libérés »). L'ère parlementaire s'acheva non pas à cause d'une quelconque intolérance entre les nationalités yougoslaves, mais parce que le jeu qui s'est développé entre ces deux camps s'est terminé par un pat : entre ceux • qui étaient en faveur d'une solution fédérative pour le pays (une sorte de division géographique des sphères d'influance entre Zagreb, Ljubliana et Belgrade) et ceux qui insistaient sur le maintien du statu quo hautement centralisé (5).

En l'absence de la guerre et de la révolution — c'est-à-dire d'un point de vue purement abstrait et a-historique →, y-aurait-il eu la possibilité d'une sorte de solution limitée du conflit national dans le cadre de la vieille Yougoslavie ? Il s'agit là d'un débat qu'il vaut mieux laisser aux débris de la vieille classe dominante yougoslave éparpillée dans les communautés d'émigrés de par le monde. Il y a de bonnes raisons de croire (et les années de la guerre civile le prouvent abondemment) que la bourgeoisie yougoslave était congénitalement incapable de résoudre le problème national, même au sens limité où elle le concevait — une de ces raisons, et non la moindre étant l'hétérogénité ethnique des territoires que chaque fraction bourgeoise revendiquait comme un « droit historique ». Ce n'est pas par hasard si l'émigration yougoslave n'est en fait pas yougoslave du tout, mais irrémédiablement divisée en ses composantes nationales toujours aussi âprement antagonistes les unes par rapport aux autres. Quand la Yougoslavie fut démembrée, en 1941 à la suite de l'invasion de l'Allemagne et de ses alliés, la violence imposée au pays par en haut — une partition territoriale complète —, se combina de façon destructrice avec les processus désintégrateurs émanant d'endessous. Aucune force politique ne parlait à ce moment-là pour la Yougoslavie, à l'exception du gouvernement en exil ; mais sa voix était invalidée par son « Armée Royale de la Patrie » qui prit le nom célèbre de Chetniks (c'est-à-dire des bandes paramilitaires crées spécifiquement pour terroriser la population non-serbe de la Yougoslavie d'avant-guerre). Ces Chetniks envisageaient alors leur mission comme une vengeance à assouvir contre tous les «traîtres» croates, musulmans, albanais, ete.. ; pour épurer le terriroire «serbe» de toutes ces nationalités renégates. En même temps, dans le monstrueux « Etat Indépendant Croate », l'annihilation physique de la minorité serbe était entreprise comme la tâche la plus urgente(6). Au Kosovo et dans les autres zones à présent reliées à l'Albanie (la période de l'occupation fasciste fut la seule où tous les albanais ont été unis dans un Etat qui était formellement le leur) (7) des représailles systématiques, par des massacres de Serbes et Monténégrins établis là, étaient menées par le régime fantoche. En Macédoine à présent intégrée à la Bulgarie, la population serbe — forte de quelques 100 000 membres - était expulsée sans cérémonie de l'autre côté des nouvelles frontières, en Serbie occupée par les Allemands, à présent réduite à son territoire d'avant la guerre des Balkans. Des Musulmans, des Allemands et des Hongrois étaient recrutés dans l'armée allemande pour mener la guerre nazie dans les Balkans. Il n'y a qu'en Slovénie — ethniquement homogène mais maintenant répartie entre ses voisins — que la violence se confina au duel entre les forces proet antifascistes. A partir de ce moment et jusqu'à la formation du gouvernement dominé par les communistes fin '43, il était peu évident que la Yougoslavie puisse jamais renaître sous une forme quelconque similaire à celle qu'elle avait été avant.

Cette tâche apparemment impossible incomba, en quelque sorte par défaut, au Parti Communiste Yougoslave, le seul parti qui parlait au nom de la classe ouvrière toute entière — même si ce n'était pas toujours au nom de la Yougoslavie. En fait, jusqu'à environ la mi-42, les proclamations du PCY ne mentionnaient que rarement la Yougoslavie, se concentrant plutôt sur la résistance anti-fasciste et tout simplement la révolution à faire. Objectivement, toutefois, la Yougoslavie était inscrite dans la nature même de l'organisation du parti, dans la mesure où il existait et ne pouvait continuer à exister qu'en tant qu'institution qui couvre toute la Yougoslavie. La défense de l'existence physique du parti avait rendu impératif de résister à la combinaison des pressions désintégratrices de la partition, et du conflit national / religieux. Le fait que la majeure partie de l'organisation avait survécu à l'attaque de la guerre devait être le première grande réussite de la direction du parti par Tito et le premier pas en avant pour forger une unité nationale yougoslave.

III Le Parti Communiste Yougoslave, fondé au début de 1919, mit un temps considérable - en fait toutes les années vitales de 1918-28 — pour parvenir à une orientation sensible au caractère multinational du nouveau pays. Pendant la plus grande partie de cette période, sa position était que le problème national pouvait être résolu par une décentralisation locale du gouvernement.(8). Par conséquent il se retrouva lui-même en opposition active non seulement à la réaction populaire intense de la population non-serbe contre la poigne d'acier imposée par Belgrade, mais aussi en opposition au Comintern, qui considérait la Yougoslavie comme une construction artificielle et qui demandait au PCY de soutenir la lutte nationale contre lui. Sous la pression constante et vigilante du Comintern, le PCY en vint finalement à reconnaître le droit à l'auto-détermination nationale, incluant le droit à la sécession des différentes nationalités - cette ligne ayant atteint sa pleine élaboration lors du Quatrième Congrès qui se tint en exil à Dresde en 1928. A cette époque, toutefois, l'agitation nationale, en particulier dans le Sud, était retombée : entre 1929 et 1934, pendant la dictature du roi Alexandre, tous les droits politiques furent suspendus et le parti fut quasiment détruit par la terreur policière. Lorsqu'eut lieu un certain regain de libertés politiques de portée très limitée, après l'assassinat d'Alexandre à Marseilles en 1934, la ligne du Comintern sur la Yougoslavie changea et avec elle l'orientation politique du PCY. Moscou sous Staline, qui n'était désormais plus hostile au statu quo européen, répondit à la montée du pouvoir nazi en insistant sur la sécurité collective et la politique des fronts populaires. Le parti insistait maintenant sur l'unité yougoslave : on laissa tomber le droit à l'auto-détermination et la défense du droit à la sécession des régions mécontentes fut une fois de plus condamnée comme nationalisme. L'accession de Tito au pouvoir dans le parti en 1937 fut suivie de la très importante mesure de renvoi de toute la direction du parti en Yougoslavie — pour la première fois depuis 1921. La nouvelle direction adopta alors une ligne qui à bien des égards est restée appliquée jusqu'à aujourd'hui. D'un côté, une concession fut faite aux aspirations nationales en créant des partis communistes séparés (en commençant dans le nord, où la pression des partis bourgeois était la plus forte) ; et de l'autre côté, ces organisations séparées furent gardées sous le contrôle ferme d'un centre yougoslave du Parti. On établit ainsi un principe qui fut suivi tout au long de la guerre et par la suite : celui de lier l'établissement d'organisations séparées du parti à la reconnais- sance du droit à une existence nationale autonome. Les partis Slovènes et Croates furent fondés en 1937, des partis séparés pour la Vojvodine et la Macédoine le furent en 1943 ; d'autres furent formés après la guerre, dans la période 1945-46. A la Cinquième Conférence du Parti, la dernière avant la guerre, un geste fut fait en direction de la minorité albanaise en détachant le Comité Régional du Kosovo (formé lui-même en 1937) du Comité Provincial du Monténégro, et en le plaçant sous le contrôle direct du comité central du PCY. Ce qui était implicite dans cette mesure, était la reconnaissance de l'autonomie territoriale du Kosovo et d'un statut séparé et distinct de la population albanaise de Yougoslavie. Cette mesure était perçue non seulement comme devant faciliter le recrutement d'Albanais dans le parti, mais aussi pour soutenir des groupes communistes en Albanie-même — une tâche dont le PCY était directement responsable, et à laquelle il consacra des efforts considérables au nom du Comintern, avant la fondation du Parti Communiste albanais (PCA) en novembre 1941.

Sous l'impact de la guerre civile, la politique nationale du PCY prit un tournant raide sur la gauche dans le cours de l'année 1942 : le parti fit appel au soutien des nationalités opprimées, leur rappelant que tout retour à l'ancien régime serait aussi un retour à l'oppression nationale. Il prenait pour argument le fait que « la Yougoslavie de Versailles opprimait les Croates, les Slovènes et les Monténégrins » et qu'elle « enchaînait et exposait à l'extermination les Macédoniens et les Albanais ». En écrivant dans le journal du parti « Prolétaire », Tito expliqua la politique du parti de la façon suivante : « L'actuelle lutte de libération nationale et la question nationale en Yougoslavie sont inséparablement liées... L'expression «lutte de libération nationale» ne serait qu'une phrase, en fait une tromperie, si elle n'avait, outre sa signification yougoslave, également des implications en retour pour chacune de ses nations.... pour les Croates, les Slovènes, les Serbes, les Macédoniens, les Albanais, etc. ». Le PCY, disait-il, « ne se départira jamais du principe établi par nos grands maîtres et dirigeants, Lénine et Staline, qui est le droit de chaque nation à l'autodétermination jusqu'à la sécession ». Avertissant que le parti combattrait aussi le mauvais usage de ce droit par les ennemis du peuple, Tito insistait : « La question de la Macédoine, du Kosovo-et-Metohija, du Monténégro, de la Croatie, de la Slovénie, de la Bosnie et Herzégovine, sera aisément résolue, à la satisfaction générale de tous, si le peuple la résoud lui-même, les armes à la main, par la lutte » (9). Au cours des quelques mois suivants, des partis séparés pour la Macédoine et la Vojvodine furent mis en place, pendant que Tito envoya un émissaire pour discuter avec les partis bulgare, grec et albanais, de la coordination militaire et politique de la lutte révolutionnaire dans les Balkans. L'idée d'une Fédération des Balkans fit des apparitions fréquentes dans la propagande du parti comme moyen de résoudre les questions albanaises et macédoniennes.

Cependant, lors de l'été 1943, le parti vira soudainement, s'éloignant de l'idée fédérale au profit d'une politique de révolutions nationales séparées dans les Balkans (10), et il se déclara alors luimême en faveur de l'intégrité territoriale de la Yougoslavie. Dans la mesure où l'on sait peu de chose sur la raison pour laquelle la direction yougoslave changea sa position aussi soudainement, on ne peut qu'offrir des suppositions qui ne soient pas incompatibles avec le matériel documentaire publié jusqu'ici. Il y a au moins trois facteurs qui peuvent avoir influencé l'orientation yougoslave dans ce sens : la dissolution du Comintern en Mai 1943 (dégageant de jure Moscou de toute responsabilité internationaliste) ; le désaccord soviétique et britannique envers le projet de Fédération Balkanique quelle qu'en soit la forme (phase préliminaire des futurs accords de Yalta) et le besoin désespéré d'assurer le nouvel Etat dirigé par les Partisans de la reconnaissance des Alliés, ce qui fut officialisé en Novembre 1943 (incluant l'acceptation d'une alternative au gouvernement royal en exil). (11)

Une fois que ses positions en Yougoslavie furent assurées, le PCY tourna à nouveau son attention, avec une remarquable rapidité, vers l'objectif d'une Fédération Balkanique. Le mois même où Belgrade et Tirana furent libérées, en novembre 1944, Kardelj fut envoyé à Sofia pour discuter le projet avec les dirigeants Bulgares et des discussions similaires se tinrent avec le nouveau gouvernement albanais. En 1947, des Traités d'Amitiés avaient été signés avec les deux pays, préparant le cadre économique et politique de la fédération. Lors d'une visite en Roumanie en 1948, Dimitrov parla aussi du fait que la Grèce s'y joindrait également dès qu'une «démocratie populaire» s'y serait installée. Mais l'évidente indépendance du PCY était alors une cause de soucis croissant pour Staline, surtout lorsqu'il apparut que le germe de l'autonomie se répandait en Bulgarie et en Roumanie ; il était également très ennuyé par la réaction des Britanniques à l'aide balkanique apportée au parti communiste grec durant la guerre civile. En juin 1948, la Yougoslavie fut expulsée du Kominform et isolée de l'Europe de l'Est. Cela mit automatiquement un point final au projet de la Fédération Balkanique. L'unification albanaise fut une fois de plus repoussée à un avenir lointain dans la mesure où les relations entre la Yougoslavie et l'Albanie se transformèrent en hostilité.(12)

Ce jugement essentiellement optimiste sur les potentialités d'une Fédération

Balkanique à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, ne devrait pas obscurcir le fait que des problèmes et des divergences réels avaient effectivement émergé dans le cours des discussions à ce propos. C'était le cas, en particulier, partout où l'unification nationale était en question (Macédoine, Albanie), à cause des changements de frontières que cela aurait nécessité. Des disputes territoriales conduisaient à des solutions évidemment bien moins rationnelles et de principe, dès lors que les divers partis commençaient à parler au nom de «leur» Etat. On pourrait soutenir qu'en reportant à après la guerre l'objectif de la Fédération au lieu de la construire sur la base des besoins clairs et immédiats de la révolution commune, une chance importante fut ratée de créer en Europe du Sud-Est un pôle révolutionnaire alternatif à l'hégémonie politique du stalinisme soviétique et d'empêcher que les accords de Yalta ne s'imposent sur les Balkans(13).

IV Le Kosovo faisait déjà pendant la guerre l'objet d'un contentieux entre les partis albanais et yougoslave. Non pas parce que le PCA l'a formellement affirmé ; en fait, les deux partis étaient d'accord de mettre en suspens la question jusqu'après la libération(14). Mais dans cette région, l'opposition à tout retour sous le joug yougoslave - fondée sur l'amère expérience d'avant-guerre — était forte. Cela y rendait très difficile pour les partisans yougoslaves (la plupart, Serbes et Monténégrins, étaient devenus, du fait de l'intégration du Kosovo à l'Albanie, membres d'une minorité opprimée) de développer la «lutte de libération nationale» parmi la population albanaise. Comme je l'ai dit plus haut, l'occupation italienne fut vécue comme une libération(15). Disons clairement que seule l'Armée de Libération Nationale Albanaise (ALNA) était en mesure de lier l'objectif de la lutte anti-fasciste avec la libération nationale et la révolution ; et elle fut effectivement une aide par ses interventions à de nombreuses occasions. Il n'est pas surprenant que le «gentlemen's agreement» conclu entre les deux partis fut souvent rompu en pratique(16). Quand se tint la première réunion du Conseil Anti-fasciste du Kosovo, à la fin de 1943 (un organe à la composition très choisie, sympathisant de la cause des partisans), il déclara à l'unanimité son souhait d'une unification avec l'Albanie(17).

Tout au long de la guerre, la politique du parti yougoslave sur la question nationale était guidée par ce qu'il considérait être les besoins de la révolution. « Est-ce que la question nationale en Yougoslavie devait être un levier pour la lutte de libération, ou un levier pour les occupants et leur alliés ? La question était posée en des termes différents dans les diverses zones de Yougoslavie et en conséquence, nos tâches de propagande, bien que l'essence en soit la même, étaient dans une certaine mesure spécifique à chaque cas individuel ». (18). Mais au Kosovo, le «levier naturel» ne fut pas utilisé ; et le PCY n'y gagna jamais le type d'influence politique et d'hégémonie qu'il acquit partout ailleurs dans le pays. Le résultat en fut qu'à la fin de la guerre, une révolte ouverte se développa au Kosovo contre son retour en Yougoslavie (le seul exemple de réelle rébellion armée contre le nouvel Etat) ; et cela dura bien jusqu'en février 1945. C'est seulement donc six semaines après le départ des troupes allemandes que la région se trouva à nouveau sous une domination militaire, cette fois imposée par quelques 30 000 soldats de l'Armée Nationale Yougoslave(19).

Face à un tel arrière-fond, il n'est pas surprenant que, dans la constitution de 1946, on ne donna au Kosovo qu'une autonomie régionale limitée. Son intégration dans la République de Serbie fut considérée comme une exigence fondée sur des considérations de sécurité. En l'absence de frontières pré-existantes, de nouvelles furent tracées pour la région, basées sur une combinaison de critères ethniques et historiques. Un nombre significatif d'Albanais furent laissés à l'extérieur de la région, en particulier au sein de la république de Macédoine nouvellement créée ; cependant cela n'était pas en soi étrange si l'on se rappelle le caractère multi-ethnique d'autres républiques à la fin de la guerre(20).

Les limites mises à l'autonomie de la région signifièrent concrètement deux choses : que la sécurité intérieure devait rester entre les mains de l'Etat central, et que les ressources industrielles devaient être gérées par des fonctionnaires nommés de l'extérieur et non albanais(21). Bien sûr, dans la période qui va du milieu des années '40 au milieu des années '50, les frontières républicaines et provinciales étaient un peu plus que des divisions administratives, car le parti dirigeait fermement du centre. Après 1948, alors que le pays vivait dans un état d'extrème insécurité, le climat général de restriction prit une forme particulièrement autoritaire au Kosovo, et il y avait peu de contrôle sur les harcèlements et la répression policière envers la population locale. Absents du parti et des institutions de l'Etat, les Albanais étaient devenus des citoyens de seconde classe : leur langue n'était pas une langue officielle même dans la Région; ils n'étaient pas non plus appelés Albanais dans la littérature officielle. L'aide économique fournie à cette zone était faible et il ne lui était même pas attribué un fonds spécial d'aide dans le cadre du Premier Plan Quinquennal (comme à la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine et le Monténégro). Le résultat en fut que le Kosovo tomba dans une stagnation politique et économique.

A la fin de la guerre, quand l'avenir du Kosovo fut discuté à huis-clos au sommet de la direction yougoslave, il apparaît que trois options alternatives furent prises en considération : autonomie complète, partition entre le Monténégro, la Macédoine et la Serbie, et autonomie au sein d'une des Républiques. En rejetant l'option de pleine autonomie (par peur d'une sécession unilatérale des Albanais) et celle de partition (ce qui aurait signifié la négation ouverte et flagrante de droits nationaux), c'est l'alternative de l'autonomie au sein de la Serbie qui fut choisie, apparemment pour deux raisons principales. La première se rapporte à la simple taille de la population albanaise. Intégrée dans le Monténégro, elle l'aurait transformée de facto en une République albanaise ; intégrée en Macédoine, elle aurait divisée ce premier Etat des Macédoniens en deux, territorialement et ethniquement ; la Macédoine avait déjà une minorité albanaise de taille.

Deuxièmement, il y avait toute la question de l'attitude serbe envers le Kosovo. Au 19º siècle, alors que les Serbes luttaient pour leur libération nationale du joug ottoman, ils firent du Kosovo un puissant symbole national. Il n'était pas important seulement pour raviver le souvenir de batailles passées contre les Tures ; il était également utile pour parer l'institution récemment établie de la monarchie - une nouveauté problématique dans la société paysanne relativement égalitaire de la Serbie du début du 19º siècle — de la vague légitimité des rois serbes médiévaux(22). En 1945, l'influence du parti en Serbie a pu apparaître incertaine. La Serbie, sous une pesante occupation allemande, avait pris peu de part dans les luttes dirigées par les Partisans après 1941 (bien qu'une proportion significative de l'ALN et quelques-uns de ses meilleurs cadres officiers ont toujours été serbes). La création des Républiques de Monténé- gro, Macédoine, Bosnie-Herzégovine et l'autonomie prévue de la Vojvodine, avaient mis un point final au rêve de Grande Serbie qui avait imprégné une bonne part de l'histoire serbe récente, et que même l'intégration du pays dans la Yougoslavie en 1918 n'avait pas dissipé étant donné la suprématie politique de la bourgeoisie serbe à l'intérieur du nouvel Etat. On peut affirmer sans exagérer que le Kosovo fut la brebis offerte en sacrifice au nationalisme serbe, pour son acceptation en retour du nouvel ordre constitutionnel qui divisa également la population serbe dans la Yougoslavie post-révolutionnaire(23).

Il est difficile de dire à quel point ce geste était nécessaire. La séparation du Kosovo de la Serbie en 1945 aurait certainement demandé une lutte frontale avec le nationalisme serbe. Mais même à cette époque il aurait dû être clair qu'il y avait là quelque chose de honteux : comment expliquer, sinon, la pression fiévreuse de l'Albanie pour une Fédération avec la Yougoslavie dans la période 1945-48, ou encore pour cette raison - bien qu'à un niveau de subconscient nationale différent —, la violence (non contestée jusqu'à la chute de Rankovic en 1966(24)) déversée contre les paysans albanais une fois que ce projet dut être abandonné. Ce compromis sur l'une des deux questions-clés de la révolution yougoslave, la question de la libération nationale, enracina dans la communauté albanaise un profond sentiment d'aliénation vis-à-vis du pays des Slaves du Sud ; cela condamnait le pays tout entier à se confronter tôt ou tard à une nouvelle phase de conflit national, qui se déroulerait sur le terrain de nationalismes opposés et non de la solidarité de la classe ouvrière.

L'introduction de l'autogestion et de la réforme économique en particulier après la deuxième moitié des années '60, entama un long processus de changement constitutionnel pour toute la Yougosla- vie, dont le Kosovo était le principal bénéficiaire. La Région devint une Province (comme la Vojvodine), et l'autonomie des Provinces par rapport à la République serbe fut accentuée dans la constitution de 1974 qui leur accorda pour la première fois le statut de membres constituants de la Fédération Yougoslave avec des droits et des responsabilités égaux à ceux des six Républiques - leur intégration dans la Serbie devenant dès lors une simple formalité (25). Les unités fédérales (républiques et provinces) acquirent des pouvoirs économiques étendus, incluant tous les symboles extérieurs d'un Etat : Etat et organisation du parti autonomes, drapeau et constitution, cours et police, banques et éducation. En 1969 le Tosk remplaça le Geg comme langue d'instruction dans les écoles albanaises à l'intérieur et à l'extérieur du Kosovo, l'albanais devint l'une des langues officielles de la Province et de la Fédération Yougoslave et le terme «Albanais» devient la désignation officielle de la nationalité. Le Kosovo acquit sa propre université et les postes de l'administration et de la gestion économique furent strictement remplis sur des bases nationales. L'émancipation politique de la nationalité albanaise en Yougoslavie fut assez vertigineuse, avec la création de toute une nouvelle couche de fonctionnaires de l'Etat et du Parti, de directeurs d'industrie, d'assistants d'université, de personnalités de la radio et de la télévision. Un grand nombre de paysans quittèrent la campagne à la recherche d'emplois dans les villes, créant une nouvelle couche dans la classe ouvrière albanaise. Déjà, selon les termes du Deuxième Plan quinquennal (1952-57), le Kosovo avait reçu une priorité dans l'allocation des investissements ; après 1968, son statut spécial, comme région sous-développée par excellence fut reconnu sous la forme de subventions directes et de conditions particulièrement favorables de crédit.

En 1974, quand les changements constitutionnels furent formalisés, bien des aspects de la politique antérieure avaient été clairement remis en cause : la nationalité albanaise était en passe d'être pleinement acceptée et intégrée par l'Etat Yougoslave. Les changements constitutionnels ont tracé une claire ligne de démarcation entre elle et d'autres minorités nationales (Hongrois, Vlachs, Roumains, Turcs, ete.), une mesure tardive et bienvenue, en particulier maintenant que sa population en croissance rapide la mettait numériquement en tête non seulement des Monténégrins mais aussi des Macédoniens, à parité avec les Slovènes et les Musulmans. Cependant ces changements s'arrêtaient net devant le droit d'auto-détermination qui aurait été reconnu en plaçant le Kosovo au rang de septième République de la Yougoslavie(26). Ceci, en dépit de l'existence évidente d'un réel mouvement national qui se développait sur cette revendication depuis 1968 — au moment où la discussion libre et large à propos des projets de changements constitutionnels, initiée et encouragée par le parti dans tout le pays, atteignit son point culminant -toute une série de meetings publics au Kosovo, mais aussi dans les zones habitées par des Albanais dans l'ouest de la Macédoine, demandaient une République albanaise. Il s'agissait d'un authentique mouvement populaire, soutenu par des fonctionnaires du parti et de l'Etat, et amplement couvert par la presse locale.

La déception face au refus de faire du Kosovo une République dans la constitution de 1974, se déversa dans les rues en manifestations de masse en 1968, et à nouveau en 1974-75. D'une certaine façon, la protestation a été permanente jusqu'à ce jour : depuis 1968, le Kosovo a connu un état d'agitation parfois ouverte et parfois contenue, mais toujours tangible bien que la rapide albanisation de l'administration depuis 1968 s'est reflétée dans la disparition progressive de slogans anti-serbes des manifestations et dans la prise de conscience du fait qu'une «bourgeoisie rouge» locale avait pris maintenant les leviers du pouvoir.

Une République albanaise est done une nécessité si l'on veut résoudre la question nationale en Yougoslavie. En même temps, en soi, cela ne peut être qu'un pas vers une solution finale du problème national albanais : l'unification. Mais il ne s'agit plus là d'un problème yougoslave; non pas seulement parce qu'il implique également l'Albanie, mais aussi pour des raisons majeures d'histoire et de géographie (le simple détachement des zones yougoslaves habitées par des Albanais rendrait la Macédoine extrèmement vulnérable à la pression bulgare ; la simple fédération de la Yougoslavie et de l'Albanie serait viciée par la disparité de taille et le souvenir des tentatives dominatrices passées de la Yougoslavie) ; le contexte balkanique lui-même est nécessaire pour sa solution - quelque chose de proche dans l'esprit et la forme, de la «vieille» idée de la fédération des Etats Socialistes des Balkans. Les deux parties de l'Albanie ont maintenant vécu séparées depuis environ soixante dix ans, l'équivalent de plusieurs siècles à la montre du temps d'autres nations, étant donné la transformation incroyable qu'elles ont connue : la disparition de l'Empire Ottoman des Balkans; la période de création des Etats balkaniques indépendants et l'expérience malheureuse du capitalisme et de l'impérialisme conduisant à deux guerres mondiales ; la révolution socialiste, avec toutes les contraintes que lui imposait le rapport des forces au nom de code : Yalta. L'unification albanaise, quand elle sera à l'ordre du jour, posera inévitablement ses propres problèmes spécifiques, mais le bénéfice en sera énorme, dans la mesure où l'Albanie, une fois qu'elle sera dé- tachée de son arrière-pays naturel, reprendra possession de son rôle traditionnel en tant que chaînon entre les parties orientales et occidentales de l'Europe du Sud.

V Ce texte n'a pas dit grand chose du problème économique du Kosovo, qui rend si impérative la solution du problème national. Il s'est agi d'un choix conscient. Beaucoup d'attention, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la Yougoslavie, a été apporté à l'arriération économique de la Province et sur le problème général de l'inégalité régionale en Yougoslavie. Ce qui a largement manqué, cependant, c'est une sérieuse analyse des racines politiques de la crise actuelle.

Il serait naif de croire que la question nationale, même si les revendications albanaises étaient satisfaites, pourrait être résolue d'un seul coup et pour tous en Yougoslavie. Le problème auquel la société yougoslave est confrontée la contraint à réévaluer continuement les bases de l'égalité nationale et à tester à nouveau sa tolérance intra-nationale. Cela n'est pas du tout surprenant, dans une société multi-nationale, surtout quand le développement économique inégal de ses régions provoquent perpétuellement de nouvelles tentations d'articuler les problèmes en des termes nationalistes. Ce qui est important, toutefois, c'est de créer une ferme structure de sauvegardes institutionnelles des droits nationaux qui puisse aider à canaliser les griefs nationaux — imaginaires aussi bien que réels — sur la voie d'une résolution rationnelle. Dans le passé, le parti yougoslave a témoigné d'une grande dose de sensibilité et d'imagination là où les problèmes nationaux étaient posés et, ce qui est également important, il s'est montré capable de progresser par rapport à son image passée — l'émanci- pation albanaise et l'amélioration des droits culturels des petites minorités (Gitans, Turcs) témoignent de sa capacité à progresser(27). La décentralisation qui a été mise en place depuis 1965 a été importante en ce qu'elle a renforcé les droits nationaux, bien que l'émergence de centres Républicains et provinciaux comme porte-paroles des intérêts nationaux particuliers, a souvent été rendue responsable de la résurgence du nationalisme en Yougoslavie au cours des quelques quinze dernières années. Il y a une part de vérité dans cette accusation, bien que la réalité ne soit pas si simple. La décentralisation, après tout, était la reconnaissance du caractère intrinséquement polycentrique de l'Etat yougoslave. Le pays n'a pas de centre «naturel», ni d'habitude à être gouverné par un centre. Son seul «centre naturel» a été la Ligue des Communistes, et cela seulement dans la mesure où il a été capable d'organiser — et de rester un foyer de fidélité à — la classe ouvrière yougoslave toute entière. L'apparition d'un nationalisme ouvert signale la décadence du rôle unificateur du parti, son inertie dans ce cas, et son incapacité à offrir une perspective positive réelle aux Albanais de Yougoslavie. Mais l'alternative est claire : ou bien l'on donne à cette population de pleins droits dans le cadre d'une communauté yougoslave de nations, ou bien le séparatisme s'accroitra et deviendra la principale force d'attraction au Kosovo. Au nationalisme albanais on répondra alors par le nationalisme serbe, ce qui provoquera à son tour des réactions de même nature dans les autres Républiques. La quasicrise constitutionnelle ouverte récemment dans les relations entre la Serbie et ses deux Provinces constituantes montre l'urgence de tout ce problème.

L'internationalisme, le rejet d'une politique d'intérêt national, était enraciné dans les traditions du socialisme serbe depuis ses fondations. Quand l'Autriche-

Hongrie lança son attaque contre la bien plus petite et plus faible Serbie et que cela déclencha la Première Guerre Mondiale, (dans laquelle les pertes de la Serbie furent en termes relatifs deux fois et demi plus grandes que celles de la France et trois fois celles de la GrandeBretagne ou de l'Italie, allant jusqu'à 40% des forces mobilisées), les deux députés socialistes de l'Assemblée Serbe ont voté contre les crédits pour la défense de la Serbie bourgeoise, montrant ainsi brillamment l'exemple à la Seconde Internationale, qui fut tant submergée par une vague de nationalisme européen montant avec l'ouverture de la guerre. Un de ces deux députés, Dimitri Tucovic, avait publié un livre, quelques mois auparavant seulement, dénonçant les guerres balkaniques et la politique expansionniste de la bourgeoisie serbe de la plus haute absurdité de mettre sur Notes : (1) La langue albanaise a deux formes / cette raison même, il est important de souligner le fait que la classe ouvrière yougoslave n'a guère d'intérêt à nier à ses frères et sœurs albanais de pleins droits nationaux. Il est très encourageant de voir, par conséquent des étudiants de Belgrade de Zagreb et de Ljubliana, signer des pétitions exigeant la fin de la répression au Kosovo et que « le problème soit pris à bras le corps à partir de ses racines socio-économiques et résolu par des moyens démocratiques »(28). En dégageant ce problème du chemin, il sera possible de réexaminer cette autre promesse non remplie de la révolution balkanique de 1941-45, la Fédération des Etats Socialistes des Balkans, cette « communauté politique et économique de toutes les nationalités des Balkans, sans en exclure les Albanais, sur la base d'une pleine démocratie et d'une totale égalité » (29).

Michèle LEE littéraire, le Geg et le Tosk, appelées du nom de la population qui les parie. Le Geg est parlé par les Albanais de Yougoslavie et dans le Nord de l'Albanie même (au-dessus de la rivière Shkumbi), alors que le Tosk est parlé dans le Sud du pays ainsi que par les Albanais de Grèce. Une conférence linguistique qui s'est tenue à Pristina, la capitale du Kosovo, en 1969, a décidé de remplacer le Geg par le Tosk en tant que principale langue d'instruction de façon à souligner leur identité nationale albanaise. Suivant l'exemple du Kosovo, le gouvernement albanais a également rendu le Tosk langue officielle de la République Populaire, reconnaissant ainsi une réalité, à savoir que le Tosk devenait la principale langue de communication — en partie sans doute à cause de l'origine Tosk de beaucoup de hauts dirigeants du parti. Bien que les différences entre les deux variantes ne soit pas très grandes, la décision de faire du Tosk la langue officielle a conduit à l'extinction pratique de la littérature Geg qui fleurissait auparavant au Kosovo. (2) Sur ce plan ils ne connurent qu'un succès partiel car, par le Traité de Londres de 1915, des parties du territoire yougoslave furent utilisées pour corrompre l'Italie et la pousser à entrer dans la guerre aux côtés des Alliés. Le résultat en fut qu'au moins un demi million de Croates et de Slovènes furent accordés à l'Italie. La plupart de ce territoire perdu fut récupéré pendant la 2ème guerre mondiale.

vis-à-vis de l'Albanie. Bien sûr, il serait le même plan la Serbie bourgeoise et la

Yougoslavie post-capitaliste. Mais pour

(3) La monarchie serbe furieusement anti-communiste était supposée jouer un rôle important pour maintenir hors de l'Europe du Sud-Est la menace rouge. La constitution de 1921 avait donné au roi des pouvoirs étendus : le droit de démettre le gouvernement, de dissoudre le Parlement, d'introduire des lois et d'émettre son veto à celles que l'Assemblée votait, de conclure des traités avec les Etats étrangers, etc. L'érection de la monarchie en facteur extra-constitutionnel avait été la condition demandée par la Serbie pour l'utilisation de l'armée afin de défendre les territoires croate et slovène contre l'invasion italienne en 1918. En outre, des vestiges de l'Armée Blanche de Wrangel avaient trouvé refuge en Yougoslavie après leur expulsion d'URSS ; ces Russes blancs jouèrent un rôle important dans la vie politique de la Serbie, jusqu'à prendre part à des aventures telles que le soutien et le retour au pouvoir de Zof en Albanie en 1928. (4) Avant la Seconde Guerre Mondiale, il y avait quelque 550 000 Allemands vivant en Yougoslavie, principalement en Vojvodine, une communauté compacte et prospère. A la fin de la guerre, le gouvernement yougoslave a supprimé à tous les Allemands leurs droits en tant que citoyens yougoslaves et les a expulsés du pays. Selon une source, quelques 320 000 allèrent en Allemagne, 50 000 furent déportés en Union Soviétique alors que 180 000 autres sont non recensés. Paul Soup, « Communism and the Yugoslav National Question », New York 1968, p. 103. (5) « Tout au long de l'entre deux guerres, les principales forces politiques dans l'Etat — la dynastie, l'armée qui la soutenait et était sous son contrôle, et un noyau des forces politiques et économiques serbes et de hauts fonctionnaires gouvernementaux habituellement appelé la clique de Belgrade' (Carsija) — contrôlaient pleinement les destinées politiques de l'Etat. En dépit de cela, cette période fut marquée par une grande instabilité des cabinets... Rien ne pouvait indiquer mieux le degré d'hégémonie serbe dans le nouvel Etat que la composition de ces cabinets. Pendant la soi-disant période parlementaire, de décembre 1918 à janvier 1929, durant 121 mois... les Serbes ont détenu le poste de Premier Ministre pendant 117 mois, de Ministre d'Armée et de la Marine pendant 121 mois, de Ministre de l'Intérieur pendant 111 mois, de Ministre des Affaires Etrangères pendant 100 mois, de Ministre des Finances pendant 118 mois, de Ministre de l'Education pendant 110 mois et de Ministre de la Justice pendant 105 mois ». Des 127 divers Ministres de ces cabinets, seulement 22 provenaient des principaux partis de Croatie, de Slovénie et de Bosnie. «Outre le contrôle des principaux ministères, les Serbes avaient aussi le contrôle des forces armées. Sur les 165 généraux en service actif en 1938, 161 étaient Serbes, deux étaient Croates et deux étaient Slovènes. Tous les postes diplomatiques importants, tels que les légations à Paris, Rome, Londres, Berlin, Washington, étaient toujours occupés par des diplomates serbes. En outre, quatre institutions financières extrèmement importantes (...) étaient toujours dirigées par des Serbes(...). Ayant le contrôle de tous les points-clés du pouvoir et par conséquent des possibilités d'emplois au service du gouvernement, les Serbes tirèrent un plein avantage du clientélisme en tant qu'arme politique, ce à quoi les autres nationalités s'opposèrent farouchement ». « Tomaseric, Peasants, politic and economic change in Y. », Oxford 1955, (6) Les Oustachis, jeune mouvement nationaliste Croate extrémiste, ne comptant pas plus que quelques centaines d'adeptes, ont été hissés au pouvoir par l'invasion de l'armée allemande et ont commencé à «gouverner» cet Etat fantoche pour le compte des besoins militaires des forces d'occupation. Le caractère sanguinaire du pouvoir oustachi s'explique autant par une idéologie du «sang et de la terre» empruntée au fascisme et par les conceptions de l'organisation sociale remontant au Moyen-Age que par un manque de bases populaires dans la population croate. L'histoire réellement macabre de cette expérience est analysée par Fikreta Ielié-Butié, « Ustase i NDH », Zagreb 1972.

(7) Il est tragique que ce soit l'Italie fasciste qui ait organisé l'unification albanaise pour la première fois. L'administration italienne établit les premières écoles, administration, presse et radio albanaises de telle sorte que la population vécut initialement l'occupation italienne comme une libération par contraste avec le statu qu'elle avait dans la Yougoslavie bourgeoise.

Ramadan Marmullaku, « Albania and the Albanians », Londres 1975, p. 140. (8) Il y avait beaucoup de raisons à l'insensibilité de départ du PCY à la question nationale, parmi lesquelles, voici les plus importantes. D'abord, le parti avait salué la création de la Yougoslavie, non seulement pour des raisons nationales évidentes, mais aussi à cause de la tendance générale dans la Seconde Internationale à considérer les Etats les plus grands comme les plus rationnels et donc les plus progressistes. Deuxièmement, le parti était méfiant à l'égard des effets du nationalisme sur ses capacités à agir dans toute la Yougoslavie sur des «bases de classes». Troisièmement, le Parti était dominé par des socialistes serbes qui voyaient d'un mauvais œil les manifestations nationalistes contre le nouvel Etat.

Un incident survenu le 2 août 1923 à Skopje en Macédoine illustre ce à quoi peut parfois conduire une telle attitude : des gendarmes serbes avaient tiré sur une assemblée qui commémoraient le soulèvement d'Illinden — contre les Turcs.

Dix personnes furent tuées. Le jour suivant, le Comité de Skopje du Parti organisa une manifestation contre « l'hégémonie Grand'Serbe et la terreur de

Belgrade ». Le CC du PCY expulsa du parti huit dirigeants de choc de Skopje, les caractérisant comme des chauvins, ennemis de la classe ouvrière. Pour s'assurer que les coupables avaient bien appris la leçon, le parti publia leurs noms dans un tract.... les huit furent arrêtés.

Palmer and R. King, « Yugoslav communism and the Macedonian question »,

Archeon Books 1971, p. 29 (9) « Proleter », December 1942 (10) Svetozar Vukmanović-Tempo, envoyé pour discuter de l'idée d'une Fédération

Balkanique, et en particulier la création d'un Etat Major général balkanique, fut surpris en cours de route par le changement d'orientation et dut reformuler sa position, particulièrement en ce qui concernait l'unification et l'autonomie de la

Macédoine (où il se trouvait quand il reçut les nouvelles instructions). Une partie de la correspondance à ce sujet est citée par Palmer et King, op. cit. pp.

102-6 (11) La convocation de Conseil Anti-fasciste de Libération Nationale de Yougoslavie

(AVNOJ) en novembre 1943 fut précédé par des réunions d'organismes de même type à l'échelon local, de façon que le caractère fédératif du nouvel Etat soit établi dès le départ. Il n'y a qu'en Serbie qu'il ne fut pas possible de tenir de telles réunions à cause d'une pesante pression allemande. Le Conseil antifasciste du Kosovo, bien qu'il ait salué la création de la nouvelle Yougoslavie, vota fermement et à l'unanimité de rejoindre l'Albanie dès que la guerre serait terminée.

Marmullaku, op. cité, pp. 143-4. (12) L'unification de l'Albanie et de la Yougoslavie était considérée par beaucoup de dirigeants yougoslaves comme le seul moyen de résoudre la question de la minorité albanaise en Yougoslavie. C'est le point de vue exprimé par Djillas dans ses « Conversations avec Staline ». Il écrit : « Je considérais, comme beaucoup d'autres, que l'unification _ avec l'accord réellement volontaire des dirigeants albanais — ne serait pas seulement directement valable tant pour la Yougoslavie que pour l'Albanie, mais aussi qu'elle mettrait un point final à la traditionnelle intolérance et au conflit entre les Serbes et les Albanais. A mon avis, son importance particulière repose dans le fait qu'elle permettrait l'amalgame de notre minorité albanaise nombreuse et compacte avec l'albanie, en tant que République séparée dans le cadre de la Fédération albanaise. Tout autre solution au problème de la minorité nationale albanaise me paraissait impraticable, dans la mesure où le simple transfert de territoires yougoslaves habités par des Albanais provoquerait la levée d'une violente opposition dans le parti communiste yougoslave lui-même ». Londres, 1962, p. 130. (13) La IVe Internationale, dans sa « Lettre ouverte au congrès, au Comité Central et aux membres du Parti Communiste Yougoslave », écrite après l'explusion de la Yougoslavie du bloc de l'Est, souligna l'importance de la Fédération Balkanique : « Vous devrez développer et affirmer votre propagande en faveur de la Fédération danubienne en lui donnant sa forme communiste classique et en lançant le mot d'ordre pour une Fédération Balkanique des Républiques

Socialistes Soviétiques parmi les travailleurs et les paysans pauvres des pays voisins qui le reprendront avec enthousiasme ».

« Quatrième Internationale », août 1948, p. 180. (14) Pendant un moment, en août 1943, alors qu'il recherchait un accord avec le mouvement nationaliste Balli Kombeter, le parti albanais se rallia aux frontières ethniques établies par l'occupation italienne. Sous la pression du Parti Yougoslave cet accord fut remis en cause après quoi il y eut un accord pour remettre cette question jusqu'après la guerre. (15) Dusan Mugosa, le représentant yougoslave au CC du parti albanais envoya un message au CC du PCY en 1943 demandant une clarification sur son attitude au Kosovo. « Nous avons toujours repoussé la question de l'auto-détermination pour l'avenir. Mais il est impossible de mobiliser le peuple elbanais dans la lutte contre leurs 'libérateurs' si le CC du PCY ne lui donne pas une déclaration concrète en soutien à l'auto-détermination du peuple albanais en Yougoslavie ».

Marmullaku. op. cité (16) Par exemple tel était le conflit sur Debar (Dibra), une ville sur la frontière albano-macédonienne qui fut libérée en octobre 1943 par un détachement de partisans albanais. Un Comité de Libération National fut mis en place par les

Albanais, provoquant une réaction violente du côté yougoslave. Haxhi Lleshi, qui commandait l'opération militaire (et qui devint le Président de la République

Populaire d'Albanie) fut accusé de chauvinisme albanais. En écrivant à Lleshi à propos de cet incident, Hoxha se plaignait : « dans la situation présente...

il est impossible pour nous d'appliquer notre orientation correcte — acceptée par le PCY et le PCA — en ce qui concerne la question de la frontière. Car si nous devions agir selon les recommendations de Tempo et laisser Dibra, non seulement cela rendrait les Macédonies dans l'incapacité de contrôler la situation, mais la réaction (albanaise) nous frapperait puissamment, aussi bien eux que nous ».

Enver Hoxha, « Oeuvres Choisies », vol. 1, pp 206-7 (17) « Kosovo-Metohija forme une région dans laquelle les habitants albanais sont les plus nombreux. Ils veulent encore, comme toujours être unis avec l'Albanie.

En conséquence, notre tâche est de mettre en évidence le chemin que devrait suivre le peuple albanais pour réaliser leurs aspirations. Le seul moyen pour les

Albanais du Kosovo-Metohija de s'unir avec l'Albanie est de le faire au travers d'une lutte commune avec les autres nations de Yougoslavie contre les envahisseurs et leurs forces, parce que c'est le seul moyen de gagner la liberté, quand toutes les nations, y compris les Albanais, seront capables de choisir leur propre destinée, avec le droit d'auto-détermination — incluant le droit à la sécession ».

Tiré de la résolution votée par la première conférence du Comité de Libération

Nationale du Kosovo-Metohija, le ler janvier 1944. Cité par Marmullaku, op. cité p. 143. (18) Milovan Djilas, « V Congress », Belgrade 1948 (19) Branko Petranovic, « NIN », 31 Mai 1981. (20) Les frontières entre la Macédoine et la Serbie (et donc le Kosovo) suivent de près la ligne défendue par IMRO après 1934. Cf. H.R. Willkinson, « Maps and

Politics », pp. 232-310

(21) le PCY ne suivit jamais la politique pratiquée par les Soviétiques de mettre en place des fonctionnaires à l'extérieur de leurs Républiques, à l'exception bien sûr des institutions fédérales. Les raisons en sont probablement historiques

(l'absence de gouvernement centralisé dans le passé) et ont de bonnes et de mauvaises conséquences. Le bon côté en est que les fonctionnaires ont tendance à rester en contact avec la base qu'ils représentent. Le mauvais côté est que la cadre global yougoslave en souffre. En outre, il y a le problème de la domination serbe sur les organes centraux de l'Etat tout simplement parce que la capitale de la Yougoslavie est aussi la capitale de la Serbie. (22) La bataille du Kosovo entre les Turcs et les peuples des Balkans qui mit fin en

1389 à l'empire médiéval serbe créé par le Tsar Dushan, fut commémoré dans un cycle de poèmes épiques qui fut transmis oralement d'une génération serbe à l'autre. Mary Durham, une anthropologue britannique voyageant dans les

Balkans pendant la Première Guerre Mondiale, remarqua que bien que plus de la moitié des recrues serbes étaient illettrées, deux tiers d'entre eux connaissaient au moins quelques poèmes épiques du Kosovo par cœur. Léon Trotsky, taisant un rapport sur le front de lutte pendant la Première guerre balkanique cita cette expérience vécue par un jeune officier serbe : « quand les soldats entrèrent dans la plaine du Kosovo, ils devinrent très excités. J'étais même surpris qu'ils réagissent ainsi. Kosovo, Gracanica — ces noms sont transmis de génération en génération, répétés sans cesse dans les chants folkloriques. Les soldats commencèrent à demander si nous allions bientôt atteindre Bakarno — qui est près de

Prilep dans la Macédoine du sud. Apparemment c'était la limite la plus lointaine du vieux royaume serbe. Je dois avouer que je ne le savais pas. Mais les soldats étaient fermement convaincus que lorsqu'ils seraient à Guvno, cela signifierait que notre tâche aurait été accomplie ».

« La Guerre. Correspondance de Léon Trotsky », New York 1980, pp. 122-3. (23) Quand Enver Hoxha visita Belgrade en 1946, il semble que Tito lui ait dit que le « Kosovo et les autres régions habitées par des Albanais appartenaient aux Albanais et nous vous les rendrons, mais pas maintenant parce que la réaction grand 'serbe n'accepterait pas une telle chose ». Cf. «Le statut du CC du Parti du Travail Albanais du 17 mai 1981 ». Bien que les fonctionnaires du parti yougoslave aient récemment nié qu'un tel échange de propos ait jamais eu lieu, le rapport albanais est probablement exact. Rankovic, parlant après que le

Kosovo ait été officiellement établi en tant que Région Autonome de Serbie, déclara à la réunion de la Convention Anti-fasciste de Serbie en avril 1945

(première réunion de cette sorte qui se tint en Serbie) que la mesure était

« la meilleure réponse pour ceux qui hurlaient au danger de partition du territoire serbe, qui faisaient des accusations sur le fait que la Guerre de Libération

Nationale affaiblirait la Serbie au profit des Croates et des autres ».

« Borba », 8 avril 1945. (24) Alexandre Rankovic, Ministre de l'Intérieur de Yougoslavie pendant de nombreuses années, fut rendu personnellement responsable des atrocités commises contre la population albanaise avant sa chute en 1966, ainsi bien sûr que de beaucoup d'autres abus de pouvoir pendant cette époque. En outre, il devint un symbole de la supposée domination serbe dans l'immédiat après-guerre. Mais il y a peu de preuves établies qui démontrent qu'il était en fait un chauviniste grand'serbe, bien qu'il s'opposa effectivement à la décentralisation ce qui causa sa chute ultime. (25) Le souci de ne pas heurter les sentiments d'une quelconque nationalité particulière est bien illustré par le fait que, contrairement à celles qui l'ont précédée, qui avaient l'habitude de faire la liste des Républiques en fonction de leur taille, la nouvelle constitution les nomme (ainsi maintenant que les Provinces) par l'ordre alphabétique. Toutes les institutions fédérales, la Présidence de la Yougoslavie, le Comité Central de la Ligue des Communistes Yougoslaves, la

Convention Fédérale de l'Alliance Socialiste, le Conseil des Syndicats, T'Association des vieux vétérans, l'Organisation de Jeunes Socialistes, la Chambre

Economique et la Présidence, sont établis en accord avec des «règles ethniques»:

chaque poste doit tourner entre toutes les Républiques et Provinces. Dans la mesure où à tout moment on considère qu'il peut être souhaitable d'avoir au niveau fédéral l'ensemble de la représentation nationale, la distribution effective des postes peut causer bien des maux de tête à la commission des candidatures. Cf. par exemple le tableau publié dans « Politika » du 18 février 1982 donnant l'ordre de distribution des formulaires pour la présente décade. (26) La constitution de 1974, comme celles qui l'ont précédée, n'est pas très claire en ce qui concerne qui a le droit de sécession, la République ou la nationalité qu'elle représente. Etant donné la composition multi-ethnique d'elles toutes, la plupart des juristes constitutionnels estiment que le droit de sécession est exercé par nationalité, parce que ce sont les nationalités qui ont le droit à l'autodétermination en premier lieu. 27) Un bon exemple de cela est la minorité turque en Yougoslavie - quelques

130 0000 personnes — dont la plupart vit en Macédoine. Quand la doctrine

Truman fit son apparition, plaçant clairement la Turquie dans la sphère d'influence américaine, la minorité turque de Yougoslavie tomba sous la suspicion d'être une cinquième colonne potentielle. Quelques-uns se déclarèrent en conséquence Albanais (dans le recensement de 1948) alors que d'autres partirent pour la Turquie. Toutefois depuis le milieu des années '60, leur sort s'est considérablement amélioré . Les universités de Skopje comme celle de Pristina possèdent aujourd'hui des chaires de langue et de littérature turques. A Skopje, où il n'y avait en 1970 que sept étudiants turcs, leur nombre s'est accru jusqu'à en 1978. Toute une masse de revues littéraires et culturelles sont maintenant publiées en Turc et il y a même un journal mensuel pour les enfants. (28) Cf. « Labour Focus on Eastern Europe », vol. 5 n° 1-2, printemps 82 (29) Dimitrije Tucovic, « Srbija i Arbanija », Belgrade 1914, p. 118 208Im DoL MУ-200

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