Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 6

Révolution et contre-révolution en Amérique centrale

Quatrième Internationale, 3e série n° 6 · octobre-novembre-décembre 1981 · p. 3-15 · 4 580 mots

In English: Revolution and Counter-Revolution in Central America (International Marxist Review Vol. 1, No. 1, Spring 1982).

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

La victoire sandiniste au Nicaragua a accéléré qualitativement un processus d'extension de la révolution à l'ensemble de l'Amérique centrale. En même temps, l'impérialisme — avant tout l'impérialisme américain —, surpris par l'échec de ses tentatives de substituer à la dictature sanglante de Somoza un régime bourgeois plus souple, s'efforce maintenant de mettre en place au Salvador et dans les autres pays de la région, des barrages contre-révolutionnaires plus efficaces. Pour parvenir à cette fin, il compte avant tout sur les forces répressives de la région même, appuyées de manière croissante par différentes bourgeoisies latino-américaines, dotées d'un armement américain de plus en plus ample et sophistiqué. Ce sont donc des processus parallèles d'internationalisation de la révolution et de la contre-révolution qui se produisent dans cette partie du monde. L'enjeu est décisif pour les masses d'Amérique centrale. Il est d'une importance évidente pour le prolétariat latino-américain et mondial dans son ensemble.

L'ampleur des mobilisations et des insurrections urbaines, pendant les journées décisives du renversement de la dictature somoziste en 1979, a déjoué tous les projets de transition de cette dictature vers un régime de démocratie bourgeoise mis en place au cours de la phase finale de la lutte armée contre Somoza. Ainsi s'est créée au Nicaragua une situation imprévue par toutes les forces politiques en présence, situation dans laquelle la bourgeoisie s'est trouvée désarmée sur le plan militaire, et beaucoup plus ébranlée sur le plan économique et politique que le FSLN lui-même ne l'avait envisagé.

La IVe Internationale a caractérisé cette situation comme une situation de dualité de pouvoir, toutes les places fortes du pouvoir de la bourgeoisie n'ayant pas encore été éliminées. Mais il s'agit d'une dualité de pouvoir particulière, fort différente de celle qu'on avait connue au cours de crises révolutionnaires dans le passé. Les restes du pouvoir de la bourgeoisie ne sont plus centralisés au niveau de l'Etat, sinon dans la personne de quelques ministres largement impuissants et prisonniers du FSLN. Il est significatif que le seul organe capable de parler au nom de la bourgeoisie nicaraguayenne soit le COSEP, la Confédération patronale du secteur privé, qui dispose d'un pouvoir économique encore étendu, mais pas d'un pouvoir politique correspondant.

Cependant, le secteur public de l'économie est encore trop restreint et trop peu dynamique pour pouvoir permettre de manière irréversible une véritable planification de l'économie nicaraguayenne dans son ensemble. En limitant la production et les investissements, en organisant la fuite des capitaux et l'agiotage, en accentuant de ce fait les tendances à l'inflation galopante normalement présentes dans toute situation de crise révolutionnaire aiguë, la bourgeoisie nicaraguayenne ne pratique pas seulement le sabotage économique classique de la phase de dualité de pouvoir. Elle crée aussi une tension sociale et politique qui s'aggrave périodiquement, et stimule du même fait la transformation de cette tension en guerre civile larvée, aidée par les opérations de bandes contre-révolutionnaires à partir du territoire du Honduras et par le blocus organisé à partir de Washington.

Dans ce sens, les événements du Nicaragua confirment la justesse de toutes les analyses sous-jacentes à la théorie de la révolution permanente. Il ne peut exister d'Etat ni bourgeois ni ouvrier, ou d'Etat « mixte ». Il ne peut pas non plus exister d'économie mixte.

AMERIQUE CENTRALE : REVOLUTION ET CONTRE-REVOLUTION On a connu et on peut connaître une économie capitaliste avec un puissant secteur nationalisé. On a connu et on peut connaître une économie socialisée et planifiée avec un fort secteur privé. Mais la première continue à évoluer fondamentalement d'après les lois du marché et les impératifs du profit, vu le poids combiné de la propriété privée à l'intérieur et de la dépendance par rapport au marché mondial capitaliste d'autre part. La deuxième est capable d'imposer un développement économique axé sur la satisfaction de besoins sociaux prioritaires, du fait de sa capacité de réaliser une véritable planification économique. Il n'y a pas de « développement non capitaliste » possible qui ne soit pas un développement anticapitaliste, c'est-à-dire un développement conditionné par la perte du pouvoir économique et politique de la bourgeoisie.

Cette perte du pouvoir - qu'il ne faut pas confondre avec la suppression intégrale de la propriété privée, qui, rappelons-le, n'est intervenue même en Russie que quinze ans après la révolution d'Octobre — n'a pas encore eu lieu au Nicaragua. Mais elle est inscrite en filigrane dans tous les événements qui se sont produits dans ce pays depuis la chute de Somoza. Ce cours des événements s'est accéléré pendant l'été 1981, notamment par une nouvelle extension des nationalisations et par la suppression de la garantie légale de la propriété privée. Et ce cours a été jusqu'ici dirigé par le FSLN, fût-ce de manière pas toujours conforme aux soubresauts des luttes de masse, et avec des hésitations marquées quant aux marges de manœuvre encore présentes pour le maintien d'éléments de dualité du pouvoir.

Fondamentalement, il s'agit de comprendre qu'aucune muraille de Chine ne peut séparer le pouvoir politique du pouvoir économique, les mobilisations populaires de plus en plus amples, l'armement des masses, la construction d'un Etat de type nouveau d'une part, et la nécessité d'en finir avec un secteur privé prédominant d'autre part. L'interférence entre l'économie et la politique est trop grande pour permettre la coexistence d'un pouvoir politique perdu et d'un pouvoir économique maintenu du Capital. Sa médiation décisive, c'est la situation et les réactions sociales des masses. Tolérer un secteur privé capable de décapitaliser l'économie, d'aggraver la pénurie des produits de première nécessité, de détériorer gravement la situation de l'emploi, c'est tolérer que se développe un mécontentement des masses qui finira par déboucher sur leur démobilisation, ce qui crée les prémisses d'une contre-offensive politique et militaire de la contre-révolution.

La direction du FSLN, qui a jusqu'ici prouvé qu'elle est consciente de la nécessité d'empêcher par tous les moyens la reconstruction d'un Etat bourgeois, s'est objectivement engagée dans la voie de la construction de la dictature du prolétariat, de la construction d'un Etat ouvrier, quelles que soient par ailleurs les formules théoriques peu claires qui reflètent ce processus réel. Elle devra parachever cette évolution en éliminant, dans un avenir rapproché, les restes du pouvoir capitaliste dans le pays, si elle veut éviter non seulement une catastrophe économique mais encore et surtout que ne se rallume la guerre civile à l'initiative de la bourgeoisie et de l'impérialisme.

Il La victoire sandiniste, par l'exemple qu'elle a offert et par l'encouragement politique et matériel qui en découle, a fortement stimulé l'extension de la lutte armée contre les régimes réactionnaires établis au Salvador, au Guatemala et au Honduras. Ce qui se passe dans ces pays n'est pas la répétition pure et simple des processus qui ont conduit, après des années de lutte, à la victoire militaire du Mouvement du 26 juillet contre la dictature de Batista à Cuba, puis à la victoire du FSLN contre la dictature de Somoza au Nicaragua, les deux victoires déclenchant des mécanismes classiques de révolution permanente. Dans chacun des trois pays où se développe aujourd'hui la lutte antidictoriale et anti-impérialiste, le poids de l'organisation et de la tradition des luttes de masse paysannes, ouvrières et plébéiennes est majeur, l'expérience de luttes plus longues. L'assimilation des expériences de la révolution cubaine et nicaraguayenne ajoute une dimension supplémentaire à la réflexion. Tout cela stimule l'émergence de directions révolutionnaires qui débattent des problèmes des rapports entre la lutte armée et la lutte de masse, entre l'armement de l'avant-garde et l'armement des masses, entre la solution des tâches nationales-démocratiques de la révolution et de ses tâches socialistes, entre l'organisation de fronts et l'auto-organisation des masses, à un niveau supérieur à celui qui avait caractérisé les débats parmi les révolutionnaires cubains et nicaraguayens avant leur victoire.

Il faut souligner le fait que le processus révolutionnaire en Amérique centrale est en train de produire des types d'organisations nouveaux, des organisations politico-militaires avec leurs fronts de masse. Tout en ayant chacune d'elles des caráctéristiques

AMERIQUE CENTRALE : REVOLUTION ET CONTRE-REVOLUTION propres, elles commencent en général à dépasser la conception de la révolution par étapes propre aux vieux partis communistes de la région. Elles assimilent de plus en plus, fût-ce de manière empirique, les principaux enseignements de la théorie de la révolution permanente, comprennent la liaison nécessaire de l'organisation militaire (la guérilla proprement dite) aux organisations de masse, ne conçoivent plus la désintégration de l'Etat bourgeois dictatorial comme le seul produit de sa défaite militaire mais aussi des coups de boutoirs que lui assènent des mobilisations de masse devant nécessairement passer par des formes d'auto-défense massives. De ce fait, s'intègre de plus en plus dans cette conception du processus révolutionnaire celle de l'apparition d'organes locaux d'autoorganisation des masses qui, selon les circonstances, prennent en charge non seulement l'auto-défense et la protection de la population, mais encore l'organisation de la distribution, de la production et de l'administration locales. Une telle conception du processus révolutionnaire débouche forcément sur l'émergence d'une situation de dualité de pouvoir qui empêche dans les faits la substitution d'un Etat bourgeois démocratique à l'Etat bourgeois dictatorial, sinon par une nouvelle défaite et un nouveau désarmement des masses.

C'est au Salvador que se produit pour le moment l'affrontement le plus dur et le plus tenace entre la révolution et la contre-révolution. La presse et la télévision internationales ont largement répandu les images atroces, insupportables, des crimes de la contre-révolution : massacres massifs de populations paysannes; cadavres décapités flottant dans les rivières, y compris cadavres d'enfants; tortures et massacres systématiques des prisonniers; assassinats en chaîne d'opposants non engagés dans la lutte armée, y compris de prêtres salvadoriens et de missionnaires étrangers. La junte militaire sanguinaire, que l'aile « démocrate-chrétienne » de la bourgeoisie salvadorienne et internationale couvre de sa feuille de vigne, n'a pas pu conserver son image de « libéralisation » et de « réforme agraire » dans ces conditions-là. Le choix est clair au Salvador. Ce n'est pas un choix entre réformes ou révolution. C'est un choix entre une contre-révolution sanglante, dont les crimes égalent ceux du fascisme en Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale, et une révolution populaire aux assises de masse des plus larges. Ces assises se sont vérifiées après l'échec de la grève générale de janvier 1981 et le reflux du mouvement de masse dans la capitale. A ce moment-là, la junte, ses suppôts fascistes d'ORDEN et surtout ses alliés internationaux à Washington et ailleurs, ont cru le moment venu pour écraser la guérilla et la lutte armée. Malgré une aide impérialiste de plus en plus ample, l'envoi d'hélicoptères et d'autres armes ultra-modernes, cette contre-offensive n'a pas atteint son but. Non seulement les forces armées du FMLN n'ont pas été éliminées. Elles ont même été capables de reprendre l'initiative au mois d'août 1981, et ce malgré un blocus du Nicaragua qui a fortement ralenti l'arrivée d'aide matérielle. C'est l'appui populaire aux combattants du FMLN qui explique sa capacité de poursuivre et même d'accentuer la lutte, malgré les rapports de force matériels qui n'ont pas évolué en sa faveur.

Au Guatemala, le développement de la guérilla encore répartie en plusieurs organisations - dont l'Armée des Pauvres (EGP) prend de plus en plus d'ampleur — s'explique fondamentalement par une implantation massive en milieu rural, surtout dans les communautés indigènes. C'est d'ailleurs le seul pays d'Amérique centrale où la guerre civile en cours prend la triple forme d'une révolution antidictatoriale et anti-impérialiste, d'une révolution nationale des Indiens, et d'une révolution sociale des paysans pauvres et des ouvriers. La classe dominante guatémaltèque, qui avait réussi a écraser dans les années 1960 la guérilla de Yon Sosa et de Turcio Lima, n'a pas réussi à détruire les racines du mouvement révolutionnaire des masses. Ces racines plongent dans l'acuité des contradictions sociales et nationales, dans la misère du peuple, dans sa tradition de lutte, dans l'incapacité du régime à accorder aux masses le minimum de concessions économiques pour rendre crédibles et viables des réformes politiques : un demi-million d'Indiens sont obligés de travailler dans les plantations de la côte du Pacifique pour moins de 3 dollars (18 francs français) par jour. Dès lors, la violence est restée endémique dans le pays — la violence répressive de la dictature et de ses suppôts, avec plus de trois mille assassinats perpétrés par l'extrême droite en 1980, bien plus longtemps que la riposte violente des masses et des organisations d'avant-garde — ce qui, sous le fouet de la victoire sandiniste, a rallumé plus durablement la guerre de guérilla.

La tentative de la dictature guatémaltèque d'empêcher l'indépendance de la petite ex-colonie britannique de Belize, et d'annexer ce pays, s'inscrit dans la même perspective de concentration des forces contre-révolutionnaires du sous-continent. Le régime de Lucas Garcia craint que, dans un climat démocratique-bourgeois d'un Belize indépendant, les forces révolutionnaires de toute la région rencontreraient trop d'appuis.

AMERIQUE CENTRALE : REVOLUTION ET CONTRE-REVOLUTION 9

Quant au Honduras, pays d'un régime plus ambigu et moins répressif que ceux du Salvador et du Guatemala, les militaires au pouvoir avaient fait miroiter l'espoir de nouvelles élections libres en novembre 1981. Mais base principale des contre-révolutionnaires nicaraguayens, comme il avait déjà été la base de l'opération contrerévolutionnaire contre Jacobo Arbenz au Guatemala en 1954, le Honduras se trouve entraîné dans le tourbillon de l'internationalisation de la guerre civile en Amérique centrale. Quelles que soient les réticences d'une partie de sa classe dominante et de son armée, il se trouve déjà en fait engagé dans un conflit armé avec les forces sandinistes à ses frontières du Sud-Est, avec les forces du FMLN sur ses frontières du Sud-Ouest, forces qui ont été prises en sandwich à plusieurs reprises entre l'armée du Honduras et l'armée de la junte militaire salvadorienne qui veut liquider les bases de la guérilla adossées sur cette frontière. Du fait même de l'escalade de la lutte armée internationale dans laquelle l'armée salvadorienne est entrainée, l'essor du mouvement de masse au Honduras prend des formes de plus en plus radicales.

Même au Costa Rica, pays jadis considéré comme la Suisse de l'Amérique centrale, les effets combinés de la récession économique, du durcissement des luttes ouvrières et de la polarisation politique au niveau de tout le sous-continent sapent les bases de survie de la démocratie parlementaire bourgeoise. Au Panama, la disparition du colonel Torrijos réduit encore la marge de compromis entre la domination impérialiste de fait — avant tout sur la zone du Canal — et les aspirations anti-impérialistes des masses, et prépare à moyen terme une crise explosive de la domination bourgeoise. C'est donc l'ensemble de l'Amérique centrale qui se trouve entraînée bon gré mal gré dans l'affrontement croissant entre révolution et contrerévolution.

III Cet affrontement est systématiquement préparé, organisé, mis en mouvement, stimulé, élargi, généralisé par l'impérialisme américain, avec l'aide des fractions les plus dures des classes dominantes de la région et du reste de l'Amérique latine. Washington a déjà envoyé sur le terrain des centaines de « conseillers » militaires. Il dote les forces armées contre-révolutionnaires d'un matériel moderne de plus en plus sophistiqué, régulièrement entretenu. Il stimule la naissance d'une coordination militaire et politique de la contre-révolution internationale, qui a été sans doute le principal sujet de discussion lors de la réunion récente dans la capitale du Honduras, Tegucigalpa, des trois présidents Paz Garcia (Honduras), Napoleon Duarte (Salvador) et Lucas Garcia (Guatemala). L'impérialisme américain a constitué une véritable « brigade internationale » contre-révolutionnaire, la brigade Atlacati, composée d'anciens gardes nationaux somozistes, de mercenaires émigrés cubains, de sicaires salvadoriens d'ORDEN, de tueurs à gages d'autres pays latino-américains, solidement encadrés par la CIA. Récemment, le chef d'état-major de l'armée argentine a exprimé la détermination de son gouvernement à appuyer à fond, y compris avec des troupes et du matériel, les entreprises contrerévolutionnaires internationales dans le sous-continent.

A partir du ler août 1981, les forces armées des Etats-Unis ont organisé les plus grandes manœuvres amphibies dans les Caraïbes depuis la Deuxième Guerre mondiale, appelées « Opération Océan 1981 », impliquant 250 navires et 120.000 troupes, notamment des Etats-Unis, d'autres pays de l'OTAN, d'Argentine, de la Colombie, d'Uruguay et du Venezuela. Ces manœuvres doivent durer jusqu'en octobre. Elles se concentrent sur les zones limitrophes de Cuba et du Puerto Rico.

C'est que la classe dominante de toute l'Amérique centrale, voire de toute l'Amérique latine, comprend fort bien que son propre sort se joue aujourd'hui à long terme dans les affrontements entre révolution et contre-révolution au Nicaragua, au Salvador et au Guatemala, et que les résultats de ces affrontements influenceront dans l'immédiat les fluctations de la lutte de classe dans de nombreux pays du continent.

Comme ce fut le cas lors de la guerre civile en Russie (1917-1920), de la guerre civile espagnole (1936-1939), de la guerre d'Indochine après la victoire de la révolution chinoise, les retombées de ces affrontements sur des pays voisins correspondent en Amérique latine à la fois à une logique politique et sociale implacable, et à une logique de géographie humaine.

La consolidation d'un pouvoir ouvrier à Managua, toute avance de la révolution au Salvador, stimuleraient puissamment la lutte revolutionnaire dans une demi-douzaine d'autres pays latinoaméricains au moins, de même que le renversement du régime sandiniste ou une défaite de la révolution salvadorienne infligeraient un coup très dur au mouvement des masses dans toute la région. La

AMERIQUE CENTRALE : REVOLUTION ET CONTRE-REVOLUTION 11 bourgeoisie centro-américaine en est parfaitement consciente. Elle n'a guère d'espoir de maintenir telle ou telle oasis de stabilité dans la région, en cas de nouvelles victoires de la révolution. Elle agit donc de plus en plus en conséquence.

Quant à la logique de géographie humaine, elle joue dans un sens non moins précis. L'Amérique centrale a comme voisin septentrional et méridional deux pays latino-américains parmi les plus grands et les plus importants : le Mexique et la Colombie. De ces deux pays, le Mexique est de loin le plus riche et le moins instable. Néanmoins, les deux risquent d'être profondément bouleversés par de nouvelles victoires révolutionnaires en Amérique centrale.

Cela est d'autant plus vrai qu'en Colombie, le régime parlementaire axé sur les deux partis traditionnels de la bourgeoisie, le Parti libéral et le Parti conservateur, est de moins en moins légitime aux yeux des masses (75 % d'abstentions aux dernières élections !) et que la guérilla y jouit d'une longue tradition. Quant au Mexique, il connaît dans ses régions les plus pauvres une question agraire et indigène qui reste explosive, et justement, une de ces régions est contigué à la frontière avec le Guatemala, avec les même ethnies indiennes habitant des deux côtés de la frontière.

C'est pourquoi il faut rester réservé, et s'abstenir de généralisations et d'extrapolations prématurées, à propos de l'opposition que les bourgeoisies mexicaine, vénézuélienne ou colombienne manifesteraient à l'égard du cours agressif de l'impérialisme américain et de ses alliés les plus proches en Amérique centrale. La bourgeoisie colombienne se trouve d'ailleurs déjà impliquée dans un conflit territorial avec le Nicaragua. S'il y a tension entre la bourgeoisie colombienne et la bourgeoisie vénézuélienne, cette dernière s'oppose dans un conflit territorial plus important à la Guyane, où elle dénonce l'appui que Cuba accordait à son adversaire. Cette distribution des cartes ne laisse guère de doute sur les alignements en cours.

Certes, le régime de Lopez Portillo au Mexique, en partie pour des objectifs qui lui sont propres (il traite de plus en plus l'Amérique centrale comme une chasse gardée pour sa puissance industrielle et commerciale en plein essor), en partie par calcul politique (découlant de la popularité de la cause salvadorienne au Mexique), en partie en fonction d'une appréciation plus générale sur le manque d'efficacité contre-révolutionnaire à long terme de régimes bourgeois purement dictatoriaux, prône une politique de trève, de négociation, de « décrispation de la violence » au Salvador, voire pour l'ensemble de cette région. Il se trouve associé dans cette entreprise à l'Interna- tionale socialiste, qui continue à opérer un retour en force en Amérique latine, axé avant tout sur le Venezuela, la République dominicaine, le Costa Rica, le Salvador, mais avec des antennes, non sans importance ailleurs, et à certaines fractions des impérialismes européens. La déclaration commune franco-mexicaine du 27 août 1981, qui demande que le Front Farabundo Marti de Libération Nationale (FMLN), allié au Front Démocratique Révolutionnaire (FDR), soit associé à toute négociation d'une solution pacifique de la guerre civile au Salvador, semble appuyer de tels efforts pour rechercher une « troisième voie » entre la contrerévolution et la révolution.

Mais, pour apprécier à leur juste valeur ces initiatives, il faut avant tout en circonscrire la portée réelle et les limites. Il apparaît dès lors que, sur le terrain, l'impérialisme finance, arme, soutient massivement la contre-révolution, alors que les bonnes âmes de la troisième voie se gardent bien de porter un appui quelconque aux révolutionnaires salvadoriens (pour ne pas dire ceux du Guatemala ou du Honduras), ce qui contraste déjà avec l'aide réelle apportée par le Coste Rica, le Panama et le Venezuela aux combattants sandinistes. Ensuite, il faut constater que le but poursuivi par les partisans de la « solution négociée » est neuf fois sur dix l'arrêt de la lutte sinon le désarmement de la guérilla, ce qui ne correspond point à un compromis mais à une capitulation et à une défaite de la révolution. Enfin, il faut bien souligner que les divergences tactiques opposent moins bourgeoisie mexicaine et impérialistes européens à l'impérialisme yankee, qu'elles ne traversent les trois forces en présence (1). L'impérialisme américain est loin d'etre unanime sur la ligne la plus agressive (témoin la récente visite d'un soussecrétaire d'Etat américain à Managua pour essayer de renouer le contact, malgré le blocus en cours). La bourgeoisie mexicaine pourrait fort bien durcir sa position après le changement d'administration de l'année 1982 et s'engage d'ores et déjà dans un processus de remilitarisation révélateur. Quant aux impérialismes européens, (1) Quand ses intérêts particuliers sont en jeu, notamment en Afrique, l'impérialisme français frappe « vite et fort », sous Mitterrand comme sous Giscard. Une tentative de coup d'état « de gauche » dans le petit pays qu'est la Gambie fut récemment écrasée par une intervention militaire de l'armée sénégalaise endéans les 24 heures, entraînée, encadrée sinon commandée par l'armée française. Engagée dans un début de flirt encore timide avec le régime Mitterrand, la bureaucratie soviétique dénonça... la responsabilité de l'impérialisme britannique dans cette intervention contrerévolutionnaire, occultant ainsi les faits et la vérité pourtant bien connue en Afrique.

AMERIQUE CENTRALE : REVOLUTION ET CONTRE-REVOLUTION 13 ils ne sont guère unanimes sur une « ligne souple », si on laisse de côté l'hypocrisie purement verbale qui les caractérise tous.

D'ailleurs, l'effort d'écrasement militaire et la relance périodique de négociation ne s'excluent nullement l'un l'autre. L'effort militaire doit préparer des négociations dans les meilleurs rapports de force. La négociation, à son tour, poursuit le but d'affaiblir au maximum l'engagement, voire le dispositif militaire des insurgés. A travers de multiples tactiques, le but politique de l'impérialisme et des classes dominantes reste le même : désarmorcer la bombe révolutionnaire, restabiliser la domination du Capital sur la région.

IV En face de l'organisation consciente, systématique, matérielle, militaire et politique de la contre-révolution internationale en Amérique centrale, il faut reconnaître que l'organisation internationale de la révolution est bien en retard sur le plan matériel, pour ne pas dire sur le plan de la coordination consciente, politique et militaire. Alors que le principal Etat bourgeois du monde, les Etats-Unis, appuie à fond la contre-révolution, l'engagement du principal Etat ouvrier, l'Union soviétique, aux côtés de la révolution centro-américaine est des plus modestes et limités. La même remarque s'applique aux autres Etats ouvriers, à l'exception honorable de Cuba. C'est l'Etat ouvrier cubain et la révolution nicaraguayenne qui ont déployé jusqu'ici l'effort principal pour venir en aide à la révolution centro-américaine. Mais, abandonnés à eux-mêmes, leurs forces sont trop restreintes pour pouvoir contrebalancer d'une manière efficace l'intervention massive de l'impérialisme américain, la coordination de plus en plus nette des ressources de la bourgeoisie latino-américaine contre le peuple du Salvador et les autres peuples insurgés d'Amérique centrale. En outre, ils risquent de payer d'un prix très élevé cette aide internationaliste : blocus quasi-total du Nicaragua; blocus accentué de Cuba; menaces croissantes d'agressions militaires directes contre le Nicaragua; menaces similaires qui planent sur Cuba.

Quant au mouvement de masse en opposition à l'intervention contre-révolutionnaire en Amérique centrale, et en solidarité avec la révolution nicaraguayenne et salvadorienne, il se développe dans de nombreux pays. Ses points culminants ont été, jusqu'ici, la manifestation du 3 mai 1981 aux Etats-Unis, réunissant près de

100.000 personnes. La IVe Internationale occupe une place de premier plan dans l'organisation unitaire des campagnes, meetings et manifestations de solidarité avec les révolutions nicaraguayenne et salvadorienne dans de nombreux pays, conformément aux décisions de son dernier congrès mondial. Elle multipliera ses efforts pour amplifier cette campagne, et pour y entraîner des parties sans cesse plus représentatives du mouvement ouvrier organisé des différents pays.

Cela dit, il faut bien constater que, pour le moment, les effets politiques et matériels de cette campagne de solidarité n'arrivent guère à paralyser le bras criminel de l'impérialisme et de ses alliés. Malgré la mobilisation de centaines de milliers de personnes, à travers le monde, le Salvador est mis à feu et à sang. Les peuples du Guatemala et du Honduras, voire celui du Nicaragua, déjà tellement mis à l'épreuve durant le long combat contre la dictature de Somoza, risquent de connaître demain un sort analogue.

Il faut résolument combattre toute inclination au fatalisme et au cynisme à ce propos. Non, ce n'est pas là le « prix inévitable » du choix de la voie révolutionnaire. Non, ce n'est pas là la traduction, sur le terrain, des véritables rapports de force à l'échelle mondiale. C'est avant tout le résultat du contraste entre la véritable concentration internationale des forces contre-révolutionnaires d'une part, et la division et l'éparpillement des forces anti-impérialistes et anticapitalistes d'autre part, en outre freinées dans leur essor par le poids des bureaucraties conservatrices au pouvoir dans la plupart des Etats ouvriers et dirigeant la plupart des organisations de masse.

C'est donc au renforcement, à la mobilisation, à l'unification de ces forces qu'il faut œuvrer pour rendre plus efficace l'aide à la révolution en Amérique centrale. Il faut obtenir du mouvement ouvrier international qu'il multiplie les actions de solidarité avec la révolution centro-américaine, qu'il multiplie les obstacles politiques et matériels sur la voie de l'intervention contre-révolutionnaire de l'impérialisme américain. Il faut réclamer de l'URSS et ses alliés qu'ils étendent considérablement l'aide accordée à la révolution nicaraguayenne et salvadorienne. Même s'il ne faut guère se faire d'illusions sur les résultats immédiats de ces appels, une pression croissante de masse de par le monde peut déclencher, comme dans le cas de l'Indochine, une dialectique entre le mouvement anti-impérialiste, les PC des pays capitalistes et les gouvernements de l'URSS et de l'Europe orientale, qui finit par avoir ses effets sur le terrain. Il faut de même réclamer

AMERIQUE CENTRALE : REVOLUTION ET CONTRE-REVOLUTION 15 de Pékin et des organisations maoïstes qu'ils abandonnent leur aligement contre-révolutionnaire en Amérique centrale et cessent de subordonner les intérêts de la révolution centro-américaine et des masses de cette partie du monde aux manœuvres et calculs diplomatiques de la bureaucratie chinoise.

Il revient aux marxistes révolutionnaires de démontrer, à propos de la révolution centro-américaine, comme à propos de la révolution polonaise ou de tout autre lutte des opprimés et exploités de par le monde, qu'ils sont à ses côtés sans réserves ni arrière-pensées. Il n'y a pas d'autre moyen d'œuvrer en faveur de la révolution mondiale qu'en appuyant aussi, résolument, toutes les révolutions en cours, quelles qu'en soient les directions.

1 septembre 1981 « Quatrième Internationale »

Une erreur sur cette page ?