Le long article de F. Kouznetsov, premier secrétaire de l'Union des Ecrivains de Moscou, dont nous présentons ci-dessous quelques extraits, est paru en deux parties dans la Literatournaïa Gazeta des 8 et 13 mai 1981. Il est révélateur des peurs de la bureaucratie soviétique face aux événements polonais et au développement puissant de Solidarnose.
Un front sans effusion de sang par FELIX KOUZNETSOV DES QUESTIONS INQUIETANTES (...) Disons que la première impression manifeste - et qui explique largement la complexité des évènements en Pologne - est la contradiction entre la nature des choses et la manière dont elles apparaissent. Ici, personne n'intervient ouvertement contre le socialisme, personne ne mène d'attaque directe, comme cela a eu lieu dans le passé, contre le socialisme; on parle essentiellement d'« amélioration », de « correction », de « restauration » du socialisme.
Mais tous ceux qui se préoccupent des lendemains du socialisme en Pologne sont-ils sincères ?
On me dira : c'est une question de rhétorique. Et oui et non. La spécificité de la situation est telle que les ennemis du socialisme se cachent, ou plutôt cachent leurs intentions. (...)
En apparence, même ces individus, qui, il n'y a pas si longtemps, se donnaient le nom de « dissidents », c'est-à-dire qui « pensent différemment » du régime 4 pouce, on dimit le haine to do sim même eux ont revêtu le nouvel habit de « défenseurs » des ouvriers, de partisans d'un socialisme « restauré », « amélioré ». Lequel ? Bien entendu, sans communistes, sans rôle dirigeant du parti, un socialisme « national », « pluraliste », « polonais », à « visage humain ». Pour un certain temps, il apparaît profitable à ces forces de se tenir dans l'ombre, derrière les « militants ouvriers », de se contenter pour l'instant de la fonction de « cerveau ». (...)
De la même façon, les liens avec leurs alliés - ou plutôt leurs maîtres à l'étranger - sont cachés, camouflés, tenus à l'ombre. Ces liens sont mythifiés, déformés, embellis, se font passer pour ce qu'ils ne sont pas. L'affaire est présentée comme si l'Ouest ne soutenait pas le KOR, les « dissidents », les contre-révolutionnaires invétérés menant un jeu dangereux et risqué en Pologne, mais un large mouvement de masse visant à « restaurer » le socialisme, des « nouveaux syndicats » en Pologne, un socialisme « authentique » pour ainsi dire !...
Voici en vérité les paradoxes de la vie, des paradoxes fictifs qui ne nécessitent pas de commentaire. Des paradoxes qui ne peuvent pas ne pas déconcerter tous les gens honnêtes, en Pologne comme au-delà de ses frontières. (...)
Ces paradoxes ne sont que le reflet d'une volonté grossière de camoufler les véritables buts et intentions : antipopulaires, antisocialistes, antipolonais. (...)
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Il est difficile aujourd'hui de s'attaquer directement à l'idée socialiste en Pologne, mais on peut la défigurer, la dénaturer, et par là même la faire périr. C'est en cela que consiste la tactique particulière de la contre-révolution dans la Pologne d'aujourd'hui. Et le terme de « rampante », appliqué à cette variante tactique de la contre-révolution est beaucoup plus précis, juste.
Disons-le franchement, cette tactique a malheureusement porté des fruits - par ailleurs non négligeables — parce qu'elle a su habilement prendre en considération et utiliser les facteurs objectifs et subjectifs qui ont facilité l'activité des forces antisocialistes en Pologne. (...)
MANIPULATION DES CONSCIENCES Sans doute, le paradoxe essentiel - et la particularité essentielle - de la situation polonaise consiste-t-il dans le fait que les forces extrémistes antisocialistes, dans leur lutte contre le socialisme, ont misé sur ces mêmes qualités de la classe ouvrière et du peuple polonais, en grande mesure éduqués par le socialisme. En essayant de manipuler la conscience de la classe ouvrière, ils ont spéculé sur son sentiment d'être la force dirigeante, sur le sens de la responsabilité sociale et civique de la classe ouvrière pour tout ce qui se passe dans son propre pays, sur son rejet des violations des normes léninistes, de la moindre injustice, sur l'attitude effectivement désapprobatrice des ouvriers à l'égard de la direction de l'économie du pays (mauvaise, inconséquente et non économe). La caractéristique distinctive des évènements en Pologne a été que ces forces ont misé essentiellement sur la jeunesse, sur la génération la plus jeune de la classe ouvrière. Voici un fait révélateur et parlant : si, dans les syndicats de branche, ce sont essentiellement des ouvriers de plus de 40 ans qui sont restés, en ce qui concerne Solidarité, ce sont en premier lieu des jeunes de 20 à 30 ans qui sont entrés ! L'adversaire a utilisé simultanément et le maximalisme moral de la jeunesse, qui a grandi dans les conditions du socialisme, et son inexpérience sociale et de la vie, son immaturité politique, de même que le fait que dans sa majorité il s'agisse de la première génération d'ouvriers, tout juste arrivés de la campagne. Tout cela a facilité les tentatives de manipulation de la classe ouvrière, dans lesquelles le KOR est passé maître ces dernières années - avant tout en refusant tous principes et normes morales au niveau interne. Comme on l'a déjà dit, la spécificité principielle et extrêmement perfide de la tactique des forces antisocialistes, qui ont choisi en Pologne depuis le début la stratégie d'une contre-révolution lente, « pacifique », « rampante », est constituée par le fait que les ennemis du socialisme, en trompant sans honte la classé ouvrière, ont caché soigneusement à la jeunesse ouvrière leurs véritables buts et intentions, profondément antisocialistes. A ce propos, cette tactique spécifique de contre-révolution « rampante » en Pologne, démontre, mieux que tout autre chose, combien le socialisme - l'ordre social le plus humain et le plus juste - est profondément enraciné dans le cœur et la pensée des travailleurs en Pologne, pour que même les ennemis les plus véhéments du socialisme ne se décident pas à aller aux masses avec des slogans antisocialistes. Au contraire, ils ont soudain endossé le masque d'« amis des travailleurs », se donnant même le nom correspondant de « Comité de Défense des Ouvriers ».
A ce propos, le KOR — la fraction la plus tonitruante des braillards que Lénine qualifiait en son temps de « gauchistes » — s'est développé à partir d'un groupe de tendance trotskyste l'« Union des jeunes Révoltés ». Aujourd'hui, le KOR, qui spécule « à la trotskyste » sur la jeunesse, s'est mis soudain, de façon plus forte et persévérante que les autres, à faire montre de sa préoccupation de la « qualité » du socialisme en Pologne, des « besoins et des intérêts » des travailleurs, a commencé à mener une lutte à sensation, furieuse, tapageuse contre les insuffisances et les « déviations » du socialisme de la République populaire de Pologne.
Au grand jour, les idées et les conceptions anarcho-syndicalistes ont été récupérées, nettoyées, restaurées et à nouveau mises dans le circuit de la spirale de l'histoire, - moyen éprouvé des idéologies de la petite bourgeoisie pour tromper le mouvement ouvrier.
L'anarcho-syndicalisme qui est apparu sous l'influence directe des idées anarchistes petites-bourgeoises, bénéficie comme on le sait d'une énorme affection et préoccupation de la part des trotskystes actuels et de la « nouvelle gauche » en Europe - de toutes nuances et couleurs -, jusqu'aux « brigades rouges ». L'essence de l'anarcho-syndicalisme a toujours été l'espoir d'une révolution sociale organisée par les « syndicats », les unions professionnelles, capables soi-disant de remplacer le pouvoir politique et de créer une société, gouvernée par une association libre d'unions professionnelles. La méthode universelle pour atteindre ces buts apparaît pour les anarcho-syndicalistes la grève générale économique, dans le but de prendre le pouvoir et de diriger la production.
Seulement, si autrefois, ces méthodes et ces buts étaient dirigés contre le capitalisme, les « gauchistes » et les trotskystes nouvellement apparus en Pologne ont tenté, eux, de diriger des grèves générales dures contre le socialisme, utilisant pour cela avec savoir-faire les erreurs qui ont été commises en Pologne.
C'était cela la conscience bourgeoise soigneusement masquée, qui, durant plusieurs années, a introduit avec persévérance et de main de maître la diversion idéologique dans le mouvement pacifique d'une certaine partie de la classe ouvrière polonaise, mécontente non pas du socialisme, mais de ses fautes, de ses erreurs, c'est-à-dire du côté non achevé, incomplet des principes socialistes dans la vie de la Pologne contemporaine.
Un véritable complot contre la Pologne socialiste a été élaboré, qui est apparu comme un programme échelonné et complexe d'actions idéologiques, incluant le nationalisme bourgeois dans tous ses différents modes d'apparition, ainsi que l'antisoviétisme et la haine contre la culture russe.
Ce complot mis en pratique avec habileté et de façon intensive a malheureusement donné des résultats. Le bilan le plus important et le plus attristant est qu'une partie des travailleurs, essentiellement la jeunesse, a été trompée. (...)
Comme on le voit, non seulement la révolution mais également la contrerévolution peut avoir ses particularités nationales et ses nuances.
C'est cette particularité, cette spécificité inédite de la lutte des classes qui se déroule aujourd'hui en Pologne, qui détermine les tâches concrètes stratégiques et tactiques du parti. (...)
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Et cela entre également dans le projet de l'ennemi : obliger le parti à se justifier sans fin, semer, chez tous les communistes sans exception, un sentiment de culpabilité, de faute, bien que la faute pour les erreurs qui ont été faites ne revienne pas au socialisme mais à ses exécuteurs concrets, qui n'étaient tout bonnement pas mûrs sur le plan des idées et de la morale pour le socialisme. Les ennemis tentent de pousser le parti à devoir se défendre. Il faut le dire franchement : ici la contre-révolution a beaucoup atteint.
NE PAS CONFONDRE LE KOR AVEC « SOLIDARITE » ! (à propos du KOR) Cette organisation conspirative, d'extrême-droite, c'est-à-dire contre-révolutionnaire, organisée à l'étranger et inoculée en Pologne, a aussitôt revêtu les habits d'extrême-gauche, trotskystes-anarchistes. En Pologne, il est connu que dans sa jeunesse, Kuron, qui prétend au rôle de « leader » idéologique du KOR, avait pour idole Trotsky et sa théorie de la révolution « permanente ». « L'Union des jeunes Révoltés » trotskyste et plus tard la « Lettre ouverte au parti » écrite par Kuron - sur des positions ouvertement trotskystes - conjointement avec l'ancien expert de Solidarité sur les questions de presse, K. Modzalewski, - telle est la genèse de ce groupuscule, qui essaie de mettre en pratique la révolution «rampante » en Pologne. Ce sont justement ces idées trotskystes, anarchosyndicalistes, « gauchistes » - par leurs formes extérieures d'expression et leurs méthodes de mise en pratique, qui correspondent parfaitement à la règle léniniste « on va à gauche, et on arrive à droite » - qui forment la base de leur activité antisocialiste.
Le KOR et les forces antipopulaires et antipatriotiques qui se tiennent derrière lui se sont orientés dès le début sur l'étranger et en premier lieu sur les services spéciaux des USA et de l'OTAN. (...) Le KOR entretient des relations étroites également avec d'autres organisations anticommunistes et antipolonaises. « Tribuna Ludu » écrit que « de nombreux indices montrent les liens du KOR avec les groupes gauchistes occidentaux, et en RFA notamment avec les groupes maoistes, connus pour leurs liens avec les organisations terroristes ». Le journal autrichien Volkstimme a publié le 14 avril un article intitulé « Un monsieur nommé Michnik » dans lequel on découvre les liens de ce « monsieur », qui a effectué le premier voyage en Europe de l'Ouest « dans le but d'activer l'aide à la Pologne », liens noués aussi bien avec les néo-fascistes de RFA qu'avec des individus proches du groupe // Manifesto, qui « s'est distingué sur le plan politique - écrit Volkstimme - par le fait qu'il fleurtait avec les terroristes italiens.. » (...) Presque tous les futurs militants et dirigeants de Solidarité, dont A. Walentinovitcha, B. Lis, K. Sviton et d'autres, ont suivi une préparation dans les soidisant « cours socio-ouvriers » du KOR. C'est justement le KOR qui en premier lieu a placé dans Solidarité différents types d'« experts », de « spécialistes » issus du milieu de ces soi-disant « intellectuels », c'est-à-dire d'idéologues et de dirigeants. « Quand une partie des militants de base, essentiellement dans les entreprises - raconte L. Skonka dans un article - a compris quelle était la situation, le s'était déjà solidement ancré dans le syndicat et le dirigeait sans partage. // avait déjà la totalité de la direction de trois centres syndicaux - à Gdansk, Wroclaw et Varsovie - et à travers son implantation dans la Commission des accords polonais et également à travers tout son appareil de propagande et d'édition dans de nombreuses provinces du pays, le KOR dirigerait de fait tout Solidarité. »
Ce n'est pas Walesa qui dirige le syndicat - affirme L. Skonka — mais Kuron, Modzalewski, Michnik, Matcherevitch, Borouchevitch, Opychkevitch, Lipinski, Bloumstein, Steinbergova, Glaikhguevitch, Kentchik et d'autres membres du KOR, ainsi que leurs partisans.
Ceux que le KOR « n'avait pu attirer par les promesses de places au chaud dans le futur gouvernement (sic) ou en les achetant avec de l'argent, étaient exclus sous divers faux motifs. Le plus souvent, ils étaient accusés de collaborer avec les organes de sécurité ou alors d'appartenir secrètement au POUP. En même temps - témoigne l'ex-militant de Solidarité - était créee une atmosphère de peur, de terreur, de soupçons, de danger général et universel, selon laquelle personne ne doit faire confiance à l'autre, chacun doit suivre l'autre, et au moindre soupçon, en faire immédiatement rapport aux individus qui occupent la position de führer local du KOR. » En faisant état de façon détaillée de cette atmosphère épouvantable, qui lie le KOR par de nombreux chaînons à Solidarité, atmosphère de terreur et de menace, L. Skonka déclare que « ces méthodes d'action de gangsters » sont portées à l'intérieur même de Solidarité par les membres du KOR. « Ce sont eux qui calomnient les rétifs, falsifient les faits, achètent, noircissent, font du chantage à ceux qui ne leur conviennent pas et non pas Solidarité, qui n'est dans leurs mains guère qu'un instrument, un paravent. Ce sont les membres du KOR qui tentent d'introduire dans les organes dirigeants de « Solidarité » des individus aux basses qualités morales, . issus de différents bas-fonds, et qui seront prêts à accomplir n'importe quoi pour l'argent ou pour ces acquisitions illusoires dans le futur gouvernement. »
L. Skonka expose en détail le rêve aventuriste du KOR : prendre le pouvoir politique en Pologne.
« Déjà aujourd'hui, le KOR promet à tous ses partisans actifs des postes de ministres, de rédacteurs, d'ambassadeurs, de directeurs, de voïevod, des mandats de député, de l'argent. »
« Tout cela peut sembler naif et grotesque si on le regarde de loin, mais de près, cela apparaît convaincant et incontestable, d'autant plus que le KOR compte jusqu'à la prise du pouvoir non pas en mois ou en années mais en jours. C'est pourquoi de nombreux militants syndicaux croient profondement que grâce au KOR, ils pourront changer leur destin, cesseront d'être chauffeurs, ajusteurs, petits fonctionnaires - en un mot des gens médiocres - et deviendront « supérieurs ». C'est justement pour cela qu'ils soutiennent avec tant d'application, sans réfléchir ce groupe politique...»
Cependant, pour Skonka et de nombreux autres, comment finirait cette aventure pour le Polonais est clair : avant tout par un totalitarisme impitoyable de la part du KOR. Et la première victime du totalitarisme du KOR sera avant tout les syndicats, qu'ils « neutraliseront » de telle façon que les travailleurs pousseront des soupirs sincères en se rappelant les « vieux syndicats ».
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« Je confirme cela - écrit Skonka - sur la base d'une longue connaissance de l'activité du KOR. Je confirme ces méthodes despotiques et policières que j'ai découvertes au cours de mes nombreuses années de travail... »
Ce témoignage, qui provient de l'« intérieur », de la part d'un ancien militant de Solidarité, est extrêmement significatif. De tels témoignages aident à comprendre le sérieux des évènements.
La tactique de la contre-révolution « rampante » a été dévoilée par un des leaders du KOR, A. Michnik : le pouvoir « ne cède que lorsqu'on lui appose un pistolet sur la tempe. C'est pourquoi, il faut périodiquement sortir ce pistolet. » Eh bien le KOR, en manipulant Solidarité, « appose » sur « la tempe du pouvoir » un pistolet qui prend la forme de grèves illimitées, de confrontations, de telles ou telles revendications démagogiques.
LES DEMONS
Ici F. Kouznetsov entreprend d'exposer, à partir « de sources italiennes » le « programme du KOR », qui, selon lui, est divisé en trois étapes : 1) faire de Solidarité la base du KOR, donner à son activité un caractère politique et le transformer en une force d'opposition au gouvernement; 2) établir un régime identique à celui qui existait en Pologne avant 1939, pour cela réorganiser Solidarité en une organisation politique indépendante, réduire le rôle de Walesa, ou, si cela s'avère nécessaire, l'écarter, avancer de nouvelles revendications, des revendications politiques, neutraliser et démoraliser l'armée; prendre les postes clefs dans les moyens d'information de masse; 3) prendre le pouvoir. (NDT) - l'antisoviétisme féroce du KOR, la volorité des contre-révolutionnaires, non Ce programme non dissimulé est loin d'avoir tout dit. On y tait le principal seulement de détruire le socialisme en Pologne, mais également de la détacher de la communauté socialiste; briser le Pacte de Varsovie et par là-même l'équilibre en Europe, en mettant le monde à la frontière d'une menace de guerre thermonucléaire. Il y a encore autre chose qui n'est pas dit dans le programme du KOR : ce qui concerne la morale ou pour être plus précis, l'amoralisme principiel de ce groupuscule, qui agit selon le principe éprouvé : la fin justifie les moyens. Les moyens d'atteindre ces buts antisocialistes, antipopulaires, l'atmosphère du « tout est permis », de malhonnêteté, de calomnie, d'intolérance aggressive sont décrits dans l'article de Dr. Skonka cité plus haut. Sans tout cela, cette mystification, cette tromperie (...) de la société et de la classe ouvrière polonaises, et en premier lieu des militants de base du syndicat Solidarité, auraient été impossibles. Le lien étroit et secret de ce groupe avec le terrorisme international dans sa variante soit trotskyste de gauche, soit fasciste de droite — c'est tout un - ne pouvait pas ne pas apposer sa marque infecte sur le KOR. Ce sont - en ayant en mémoire Dostoievski - de véritables « démons ». Leurs parents proches par les idées et par le cour se trouvent en quantité aujourd'hui à l'Ouest comme à l'Est. (...)
La révolution antibureaucratique polonaise dans le miroir de l'idéologie stalinienne par ERNEST MANDEL
DEMONOLOGIE OU
MATERIALISME HISTORIQUE
La thèse centrale de la bureaucratie soviétique concernant « les événements de Pologne », c'est qu'il s'agit d'une « contre-révolution rampante » provoquée par un diabolique complot du KOR et d'autres « groupuscules manipulés par les services spéciaux des USA et de l'OTAN ». Cette thèse est résumée de manière parfaite par l'article de Félix Kouznetsov, dont Quatrième Internationale publie par ailleurs de larges extraits.
Prenons tout d'abord la thèse de la « manipulation » au pied de la lettre. Voici donc des « groupuscules » qui réussissent à manipuler des millions de grévistes, voire les neuf millions de membres de Solidarnosc, près de 80% de la classe ouvrière polonaise. De même M. Marcellin, ci-devant ministre de l'Intérieur de la République impérialiste française, faisait-il croire que les dix millions de grévistes de mai 1968 avaient agi sous la « manipulation des meneurs gauchistes ». Décidément, la conception policière de l'histoire est la même à l'Est qu'à l'Ouest. Comment des « groupuscules sans influence ni importance » peuvent-ils brusquement manipuler des millions de gens ? La conception policière de l'histoire n'en est pas à une contradiction près.
Les patrons capitalistes ont longtemps défendu la thèse que les « braves ouvriers » ne feraient jamais grève s'il n'y avait pas les méchants « meneurs » qui les « manipulent ». Mais quiconque connaît la condition ouvrière, pour ne pas dire tout ouvrier tant soit peu conscient, sait que la grève implique le greviste et son etriagees post d'ailleurs pourquoi la «grève permanente » n'existe pas, sauf dans le rêve d'idéologues petits-bourgeois. Pour que des travailleurs — et plus encore, des millions de travailleurs — s'engagent dans un nombre élevé de grèves pendant une année, il faut que leurs conditions de vie soient insupportables, qu'ils aient perdu l'espoir de satisfaire leurs revendications d'une autre manière, qu'ils aient pris conscience que ceux qui dirigent les entreprises constituent une force qui leur est hostile. On est gêné de devoir répéter cet A B C à des gens qui continuent encore — pourquoi ? - à s'appeler « communistes », mais qui raisonnent comme tous les anticommunistes et antisyndicalistes vulgaires des pays capitalistes... confrontés avec des vagues de grèves.
Les moyens de manipulation sont les moyens de communication : allant de la propagande de bouche en bouche jusqu'à la presse quotidienne, hebdomadaire, mensuelle et
A LA POLOGNE la radio-télévision. En Pologne, le KOR et d'autres « groupuscules » n'avaient aucun accès à la radiotélévision. Ils n'avaient aucun quotidien ni aucun hebdomadaire à leur disposition. Ils publiaient de petites revues paraissant irrégulièrement, sur quelques milliers d'exemplaires. Puisqu'ils étaient « groupusculaires », ils ne disposaient que de quelques dizaines de membres et de quelques centaines de sympathisants pour diffuser leur sale « propagande contre-révolutionnaire » de bouche à oreille.
Mais voici la paradoxe : ce misérable ramassis d'agents contrerévolutionnaires a été largement supérieur en capacité de « manipulation » à un parti gouvernemental (mieux : un parti-Etat) comptant des centaines de milliers de fonctionnaires, bombardant toute la population jour et nuit de sa propagande radio-télévisée, ayant le monopole de la presse quotidienne et le quasi-monopole de la presse hebdomadaire. Mais ses millions de journaux ne pouvaient guère neutraliser les effets de quelques milliers d'exemplaires de la presse dissidente. Pourquoi ? Mystère.
Un sophiste volant au secours des démonologues du Kremlin et de ses satrapes dirait : « Oui, mais vous oubliez la persistance de la conscience bourgeoise, le poids du passé, l'influence du milieu impérialiste qui entoure la Pologne, la propagande insidieuse de Radio Free Europe et de l'Eglise etc. etc. » Ce serait cela, « la conscience bourgeoise soigneusement masquée. Ce pseudoléniniste oublierait que jamais Lénine n'a avancé cette monstruosité que l'immense majorité des ouvriers organisés et actifs d'un quelconque pays serait manipulée par la bourgeoisie, et ce alors qu'il y a un parti « communiste » au pouvoir, et qui compte des millions de membres.
Dans les pays capitalistes, où la bourgeoisie détient toutes les richesses matérielles, toutes les armes, les moyens de production, les banques, les imprimeries, la radio-télévision et le pouvoir d'Etat, l'immense majorité des ouvriers organisés dans les syndicats ne peut pas être manipulée par elle. La preuve, c'est qu'ils se déchaînent périodiquement contre cette bourgeoisie dans des grèves et manifestations de rue puissantes. Mais dans un pays où la bourgeoisie a été expropriée et désarmée, où elle ne possède plus rien en matière de pouvoir d'Etat, où elle est pratiquement absente du point de vue physique, elle aurait acquis un pouvoir diabolique de « manipulation » sur les travailleurs syndiqués, dix fois supérieur à celui qu'elle détient dans les pays capitalistes. Qui pourrait croire à pareil conte de fée.
M. Kouznetsov n'est pas plus heureux avec son argument de la « jeunesse ouvrière » et des travailleurs « fraîchement révolus de la campagne » qui seraient plus « manipulables » que les travailleurs âgés de plus de 40 ans. A part le fait que les communistes ont toujours affirmé que la jeunesse, c'est la flamme de la révolution (et non la flamme de la contre-révolution), comment expliquer ce paradoxe que quand la Russie, la Yougoslavie, la Chine, étaient des pays essentiellement agricoles, où la classe ouvrière n'était qu'une minorité de la nation et les paysans la grande majorité, le capitalisme a pu être renversé, la majorité du moins de la population urbaine a pu être soustraite à leur « manipulation », alors qu'en Pologne aujourd'hui, où la classe ouvrière représente la majorité de la nation et les paysans sont moins de 35 % de la population active, 35 années après le renversement du capitalisme, la bourgeoisie aurait brusquement reconquis un pouvoir diabolique de « manipulation » sur la majorité non seulement de la nation mais même de la classe ouvrière qu'elle avait jadis perdu ?
Pour un marxiste, c'est l'existence sociale qui détermine la conscience ; ce n'est pas la « conscience manipulée » qui déterminerait l'existence. Si donc des millions de travailleurs polonais se sont organisés indépendemment des « syndicats officiels », c'est qu'ils ont manifestement acquis la conviction, résultant de l'expérience quotidiennement vécue, que ces « syndicats officiels » ne défendent pas leurs intérêts. S'ils contestent de manière croissante les décisions et le pouvoir duquis la convictio se cellic est du gouvernement, c'est qu'ils ont opposé à leurs intérêts. En se limitant à bavarder sur de simples « erreurs » des dirigeants, les idéologues du Kremlin tels Victor Kouznetsov veulent cacher cette vérité élémentaire du matérialisme historique. On voit de nouveau où se trouvent les véritables révisionnistes, les véritables anticommunistes.
Ce n'est pas la « manipulation » des travailleurs par le KOR c'est la réalité sociale et politique de la Pologne qui explique la montée des luttes, des mouvements de contestation, des grèves de masse, la syndicalisation indépendante travailleurs polonais depuis un an. Avant de pouvoir répondre à la question de savoir s'il s'agit d'une révolution ou d'une contre-révolution, il faudrait commencer par analyser cette réalité, les raisons pour lesquelles la grande majorité du prolétariat se révolte contre elle, la portée objective de cette révolte. Mais les idéologues du Kremlin sont incapables d'une analyse marxiste objective. Le but de leur « analyse ». c'est de cacher la vérité afin de justifier la répression. La conception policière de l'histoire doit couvrir des opérations de basse police. Tout le reste n'est que propagande de pacotille, qui ne trompe littéralement personne, du moins en Pologne.
INTERETS OUVRIERS ET
« INTERETS OUVRIERS »
Victor Kouznetsov accuse le KOR de « montrer soudain, aujourd'hui ... sa préoccupation... des 'besoins et des intérêts des travailleurs'». Voilà notre bonhomme pris en flagrant délit de mensonge. Le KOR a été fondé dans le but de se préoccuper des « besoins et des intérêts des travailleurs », et plus exactement de ceux qui étaient réprimés, emprisonnés, tués ou pour le moins licenciés des entreprises — par suite des grèves de 1976. Il s'agissait de récolter de l'argent pour les familles des emprisonnés, de combattre pour la réintégration des travailleurs licenciés. Et tout ouvrier conscient, pour ne pas dire quiconque a un minimum de connaissance de l'histoire du mouvement ouvrier, comprendra que l'influence nonnégligeable que le KOR a acquise au sein de la classe ouvrière résulte de cette prise en charge des intérêts immédiats des travailleurs, et non d'une quelconque « manipulation démoniaque ».
Question embarrassante pour le Kremlin, ses sbires et ses acolytes en Pologne : pourquoi donc les « syndicats verticaux » n'ont-ils pas pris en charge ces intérêts immédiats des travailleurs, alors qu'ils avaient 100 000 fois plus de moyens pour le faire efficacement que le KOR et
A LA POLOGNE d'autres « groupuscules » ? Réponse : parce que les « syndicats verticaux » n'agissaient pas comme défenseurs des intérêts ouvriers, mais comme courroie de transmission des ordres des directeurs et du gouvernement, c'est-à-dire de la bureaucratie. Question encore plus embarrassante : pourquoi donc le Parti ouvrier (oui, sic, ouvrier) unifié de Pologne n'a-t-il pas pris en charge la défense des intérêts des travailleurs réprimés et licenciés, avec lesquels l'immense majorité de leurs frères et sœurs de classe ont fini par se solidariser, comme en témoignent les grandes manifestations de Gdansk, Poznan et Radom à la mémoire des victimes de ces grèves ? Réponse : parce que ce POUP n'est pas le parti de la classe ouvrière mais le parti de la bureaucratie, quelle que soit par ailleurs sa base encore ouvrière, parce que ce sont ses propres dirigeants qui ont ordonné qu'on tire sur les grévistes !
Le IX° congrès du POUP, dans le manifeste qu'il a voté à l'unanimité (« conservateurs » ultra-staliniens compris) pour être adressé à la nation, a avoué qu'il s'est laissé couper de la classe ouvrière, qu'il s'est opposé à la classe ouvrière, promettant (mais qui le croit ?) qu'il ne le fera plus. Mais c'est un fait incontestable qu'au moins à trois reprises, en 1956 à Poznan, en 1970 dans les ports de la Baltique, et en 1976 à Radom et ailleurs, les dirigeants du POUP ont réprimé les grèves en faisant tirer sur les travailleurs, tout en continuant à proclamer rituellement qu'ils défendaient « les intérêts ouvriers ». De cela, M. Kouznetsov ne pipe mot.
Des centaines et des centaines de grévistes, de travailleurs, de ménagères, même des enfants, tués par le gouvernement : cela n'aurait aucun effet, aux yeux de M. Kouznetsov, sur le comportement des travailleurs polonais aujourd'hui. Ce n'est pas ce sang, ce ne sont pas les sacrifices et les efforts sacrifiés par la gabegie et la corruption de la bureaucratie qui sont déterminants ; non, c'est « la manipulation démoniaque » par le KOR et Radio Free Europe. Répétons-le : quel marxiste, quel travailleur simplement doué de bon sens, peut accorder le moindre crédit à ce conte de fée ?
D'ailleurs, les amis de M. Kouznetsov n'en démordent pas jusqu'aujourd'hui. Ainsi. dans une émission de Radio Prague du 27 juin 1981, il est dit que « les syndicats de Walesa ont organisé aujourd'hui un meeting provocateur à Radom, à l'occasion du 5e anniversaire des émeutes antiétat instiguées à la fin de 1976 ». L'assassinat de grévistes devient la répression d'« émeutes antiétat ». La commémoration des victimes ouvrières de cette répression devient une activité « provocatrice ». Dans ces conditions, les travailleurs polonais n'ont pas besoin de la « manipulation démoniaque » du KOR pour se mettre par centaines de milliers, à la rue, du côté des « provocateurs », contre ceux qui continuent a taire l'apologie du crime antiouvrier. Ils le montrèrent en pratique, à Gdansk, à Poznan et à Radom, lors des cérémonies émouvantes à la mémoire des victimes de la répression. C'est ainsi qu'ils manifestèrent leur soif de justice, que leur reconnaît par ailleurs M. Kouznetsov.
L'odieux se mêle au ridicule à plus d'un niveau. Voici M.Kouznetsov qui défend « les droits de l'homme » (la « coëxistence pacifique » oblige !) contre ... le KOR et les « groupuscules dissidents ». Avec indignation, il dénonce « une atmosphère de peur, de terreur, de danger général et universel, selon laquelle personne ne doit faire confiance à l'autre » qui serait répandue par le KOR. Ce groupuscule non seulement diabolique mais encore toutpuissant « promettrait à tous ses partisans actifs des postes de ministres, de rédacteurs, d'ambassadeurs, de directeurs, de voievod, des mandats de députés, de l'argent ». Et si jamais il devait prendre le pouvoir, il établirait un « régime totalitaire » dont la première victime serait « la liberté syndicale ».
On ne sait ce qu'il faut admirer davantage : le culot de l'écrivassier, son cynisme, ou sa naïveté révélatrice.
Le culot et le cynisme d'abord. Qui sont donc les militants du KOR et de Robotnik ? Ce sont presque tous des militants qui ont été emprisonnés à plusieurs reprises au cours des années '60 et "70. Kuron lui-même a été arrêté de nombreuses fois et a passé plusieurs années en prison. Nous avons déjà dit que les porte-parole les plus « radicaux » et les plus « extrémistes » des travailleurs sont les porte-parole des grévistes fusillés et réprimés en 1970 et 1976. Mais voici que dans les lunettes stalino-bureaucratiques de M. Kouznetsov, tout paraît à l'envers. Les emprisonnés « terrorisent et sément la peur ». Les gêoliers sont « terrorisés ». M. Kouznetsov réussit ce rare exploit de tomber endessous du palier de l'hypocrisie des Eglises établies. Ce ne sont pas les prisonniers qu'il faut plaindre ; c'est leurs gêoliers. Pleurez pour les mouchards et les bourreaux : voilà un des dix commandements de la bureaucratie.
Mais un cynisme si grossier débouche sur la révélation inconsciente. Lorsque le KOR est accusé par M. Kouznetsov de recruter sur la base du carriérisme, de promesses de fonctions grassement rémunérées, que fait ce plumitif sinon décrire les pratiques de recrutement et de corruption de couches d'employés, de techniciens et d'ouvriers hautement qualifiés par la bureaucratie?
Qui était au pouvoir en Pologne au cours des dernières trente-cinq années, et qui y détient encore le pouvoir aujourd'hui ? Le KOR et d'autres groupuscules ? N'est-ce pas plutôt le POUP ? Qui avait et a les moyens de distribuer des postes de « ministres, de rédacteurs, d'ambassadeurs, de directeurs, de voievod, des mandats de députés » ? Le KOR ou le POUP ? Qui avait et a l'argent pour « acheter des gens » ? Le KOR ou le POUP ? Qui a dégagé une couche de dirigeants ultracorrompus, comme l'a admis le IXe Congrès du POUP ? Le POUP ou le KOR ?
La seule « carrière » qu'on pouvait faire et qu'on peut encore faire, en adhérant au KOR et aux autres " groupuscules », c'est la « carrière » dans les commissariats de police, la « carrière » devant les tribunaux ou la « carrière » de bagnard. Mais puisque M. Kouznetsov sort d'un milieu où seul « l'intéressement matériel » (c'est-à-dire la carrière corruptrice de la Nomenklatura) explique la motivation des gens, à savoir le milieu de la bureaucratie totalement cynique et corrompue, il ne peut même pas s'imaginer que des travailleurs et des jeunes puissent s'organiser à d'autres fins que celle de « faire carrière ». En lançant ces accusations contre le KOR, M. Kouznetsov en dit plus qu'il ne voulait sur le régime qu'il représente et qu'il défend (en échange d'un poste de rédacteur grassement rémunéré). Ce raisonnement du « monde à
A LA POLOGNE l'envers » est d'ailleurs celui de toute la bureaucratie polonaise et soviétique. Lorsque les « forces de l'ordre » ont saisi le bulletin syndical des travailleurs de Huta-Katowice (la plus grande acierie de Pologne et d'Europe) et saccagé leur imprimerie, les ouvriers polonais de l'industrie du livre ont riposté avec une grève de protestation dans toutes les imprimeries de Pologne. Du coup, ce ne furent pas ceux qui ont saisi le bulletin syndical, saccagé l'imprimerie ouvrière, réintroduit la censure des bulletins syndicaux, pourtant solennellement adjurée lors des accords de Gdansk d'août 1980, qui sont accusés de limiter la liberté de la presse. Non, c'est la classe ouvrière de l'industrie du livre qui serait coupable de ce crime !
Passons sur les calomnies ignobles qui indigneront tous les travailleurs polonais. Les amis de Solidarnose seraient des gens roulant en RollsRoyce, ayant des portraits du Führer sur leurs murs, associés aux « fascistes » et aux Brigades rouges ! Il est de notoriété publique que l'appui étranger (fort modeste) à Solidarnosc provient du mouvement syndical international. La bureaucratie polonaise, pour sa part, a reçu 26 milliards de dollars des banquiers occidentaux (qui, eux, roulent effectivement en Rolls-Royce, et inspirent la CIA).
Il y a au moins un paradoxe qu'on peut maintenant résoudre à la lumière de cette polémique de M. Kouznetsov. Pourquoi l'appareil du POUP, comme celui du PCUS, ne réussit-il point à « manipuler » ni même à influencer idéologiquement la grande majorité des travailleurs polonais, malgré les immenses moyens matériels dont il dispose ? La raison est évidente : c'est qu'il diffuse des mensonges et des calomnies, dont des millions de travailleurs ont pu vérifier, y compris dans leur estomac et dans leur chair, qu'il s'agit de mensonges et de calomnies. Et contrairement à ce que croyait M. Goebbels, le mensonge même diffusé des millions de fois, est relativement impuissant devant des gens non-démoralisés ayant, avec un minimum d'organisation, surmonté leur atomisation. Pour le malheur de M. Kouznetsov et de ses maîtres, les travailleurs polonais ne sont plus ni démoralisés ni atomisés. C'est pourquoi la « manipulation » par le POUP est inefficace et inopérante à 99 %.
Le caractère irrationnel et même absurde de l'idéologie bureaucratique n'est pas le produit du hasard. La bureaucratie n'est pas une classe. Elle ne joue pas de rôle indispensable ou même autonome dans la vie économique. Elle ne peut gouverner « qu'au nom de la classe ouvrière », c'est-à-dire en niant son propre rôle oppresseur des travailleurs, c'est-à-dire sa propre existence. Voilà la racine sociale fort rationnelle de son irrationalité. Voilà pourquoi pour elle, le rouge devient forcément blanc, et le blanc rouge. Il n'y a pas d'autre moyen pour elle de justifier son rôle, devant elle-même et devant les masses. Comme le disait avec ironie amère Bertold Brecht, poussant à sa conclusion ultime cette logique de l'absurde bureaucratique : lorsque la classe ouvrière ne reconnaît pas le rôle dirigeant du parti, le parti a parfaitement le droit de dissoudre la classe ouvrière et d'en élire une autre...
ANARCHO-SYNDICALISME
ET POUVOIR OUVRIER
Pour donner un semblant de couverture « théorique » à son analyse démonologique, Kouznetsov accuse les militants du KOR et autres « extrémistes » de Solidarnose d'être des militants anarchosyndicalistes. Il dresse un réquisitoire sévère de l'idéologie anarchosyndicaliste (il serait plus exact de dire : syndicaliste révolutionnaire). Mais ce réquisitoire ne fait que révéler davantage encore les contradictions et l'inanité de toute l'idéologie bureaucratico-stalinienne.
Tout d'abord, Kouznetsov présente les choses comme si l'anarchosyndicalisme a été « à nouveau mis dans le circuit de la spirale de l'histoire ... pour tromper le mouvement ouvrier ». Nous sommes encore une fois dans la domaine de la conception policière de l'histoire selon laquelle les différentes tendances idéologiques et politiques du mouvement ouvrier - sauf la bonne, celle du Kremlin — seraient des inventions de la bourgeoisie, introduites parmi les travailleurs afin de les tromper. Lénine, quant à lui, avait une conception toute différente -— marxiste et non policière — de l'origine et de la fonction de l'anarcho-syndicalisme. Voici ce qu'il écrit à ce propos dans la Maladie infantile du Communisme : « Il est un fait bien établie théoriquement pour les marxistes, et entièrement confirmé par l'expérience de toutes les révolutions et de tous les mouvements révolutionnaires d'Europe, - c'est que le petit propriétaire, le petit patron... qui, en régime capitaliste, subit une oppression continuelle et, très souvent, une aggravation terriblement brusque et rapide de ses conditions d'exis- tence de la ruine, passe facilement à un révolutionarisme extrême, mais est incapable de se monter conséquent, organisé, discipliné et ferme... L'anarchisme a été souvent une sorte de punition pour les péchés opportunistes du mouvement ouvrier ». (vol. II, p. 701 des
Oeuvres Choisies en 2 volumes).
En deuxième lieu, la grève générale, avec l'occupation des usines, n'est pas du tout un dada anarchosyndicaliste que les marxistes révolutionnaires récusent (1). Cette puissante arme du prolétariat, l'histoire en a confirmé à maintes reprises l'utilité et l'efficacité. Ce sont les réformistes au sein du mouvement ouvrier qui ont essayé de faire accepter l'idée selon laquelle « la grève générale, c'est la bêtise générale » (Generalstreik ist Generalunsinn), parce que « leur » sagesse à eux, c'était de limiter l'action des travailleurs à de bonnes grèves professionnelles partielles et à de bonnes campagnes électorales. Les néo-réformistes staliniens et eurocommunistes sont tout à fait d'accord avec les Berstein d'antan à ce propos, comme l'est M. Kouznetsov. Nous nous sentons infiniment plus proches de Lénine, de Rosa Luxembourg et de Gramsci... comme l'était l'Internationale communiste à ce sujet (2). A chacun ses ancêtres historiques...
D'ailleurs, appeler n'importe quelle grève générale « grève générale économique » comme le fait M. Kouznetsov, c'est énoncer une bêtise colossale dont Marx et Engels se sont déjà moqués à maintes reprises, y compris dans Le Manifeste Communiste. M. Kouznetsov n'a pas de lettres, même pas de lettres élémentaires. Mais que peuton demander d'un écrivain à solde, simplement attaché à « l'intéresse-
A LA POLOGNE ment matériel » et non à une quelconque conviction, et qui se moque comme de l'an quarante de n'importe quel principe marxisteléniniste ?
Toute grève importante, sans parler d'une grève générale, est éminemment politique parce qu'elle oppose frontalement des forces sociales, et dans les pays capitalistes le prolétariat et la bourgeoisie, en tant que classes, indépendemment des objectifs ou de la conscience des combattants.
En troisième lieu, quel est donc l'essentiel des critiques marxistes à l'égard de la « gréviculture » des syndicalistes révolutionnaires ? La grève générale pose objectivement la question du pouvoir d'Etat. Les anarcho-syndicalistes refusent de poser cette question, voire de la résoudre, par la seule voie par laquelle elle peut être résolue par le prolétariat : le démantèlement, la destruction de l'appareil d'Etat bourgeois, à commencer par son appareil de répression ; la construction d'un appareil d'Etat ouvrier, d'un type nouveau, fondé sur des organismes soviétiques, du type de la Commune de Paris ; le remplacement de l'Etat bourgeois par l'Etat ouvrier.
Par hostilité doctrinaire et dogmatique à l'égard de la dictature du proletariat, de l'Etat ouvrier, les anarcho-syndicalistes conduisent ainsi les grands mouvements révolutionnaires du prolétariat qu'ils influencent dans l'impasse. La grève générale pose la question du pouvoir d'Etat. Les anarcho-syndicalistes refusent de la résoudre. De ce fait, malgré leurs bonnes intentions, les anarcho-syndicalistes contribuent au maintien ou à la reconstruction de l'Etat bourgeois. Telle était la conclusion du débat idéologique. Elle a été confirmée par l'histoire.
Le seul mouvement de masse révolutionnaire que l'anarcho-syndicalisme a durablement dominé, celui de l'Espagne 1936-37, a conduit à la reconstitution d'un Etat bourgeois pourtant démantelé à 90 %, du moins en Catalogne, au Levant et ailleurs en juillet-août 1936, et ce par suite de refus de la CNT de constituer un pouvoir ouvrier centralisé dans le pays.
Mais M. Kouznetsov renverse maintenant les termes du débat. Le tort, sinon le « crime » des anarcho-syndicalistes, ce ne serait plus le refus de la prise du pouvoir politique, ce serait le fait de vouloir le prendre, mais par le truchement de sections syndicales. Des sections syndicales minoritaires ? Pas du tout, puisque la référence est clairement établie avec Solidarnose qui regroupe 80 % des travailleurs polonais.
Des sections syndicales sont-elles capables de jouer le rôle de soviets ? Absolument, et l'Internationale communiste l'avait d'ailleurs explicitement prévu (3). A condition de se centraliser localement, régionalement et nationalement. A condition de ne pas seulement s'engager dans la gestion des entreprises, mais encore dans celle des services publics. A condition de désarmer la bourgeoisie et d'armer les travailleurs. A condition, en d'autres mots, de détruire l'Etat bourgeois et de construire un Etat ouvrier.
M. Kouznetsov croit avoir trouvé la parade : « Seulement, si autrefois, ces méthodes et ces buts étaient dirigés contre le capitalisme (comment pouvaient-ils, dès lors, être « bourgeois », en étant dirigés contre le capitalisme? EM), les 'gauchistes' et les trotskystes nouvellement apparus en Pologne ont tenté, eux, de diriger des grèves générales dures contre le socia- lisme...».
Mais il n'apporte pas l'ombre d'une preuve à l'appui de cette affirmation. Les travailleurs polonais, Solidarnosc, le KOR, la IVe Internationale, ont-ils demandé la suppression de la propriété collective des moyens de production, le rétablissement de la propriété privée des banques, des usines, des entreprises de transport, du commerce extérieur ? Pas le moins du monde. Ont-ils demandé le retour des capitaux étrangers ? N'est-ce pas plutôt la direction du POUP, chère à Kouznetsov, qui a fait cela ? Ont-ils cherché à réarmer la bourgeoisie (laquelle ?) ? Ont-ils même posé la question de rompre avec le Pacte de Varsovie ? Aucun fait ne peut être apporté à l'appui de cette affirmation mensongère.
Pour essayer de retrouver un semblant de « continuité leniniste » pour son argumentation, M. Kouznetsov, faisant allusion à la polémique de Lénine (et de Trotsky, mais cela, ou bien il l'ignore, ou bien il n'ose pas le dire) sur la question de Kronstadt, affirme que le KOR (ou Solidarnosc) aurait avancé le motd'ordre « le socialisme ... mais sans les communistes ». Une fois de plus, notre malheureux polémiste est pris la main dans le sac, en flagrant délit de mensonge. Jamais ni le KOR ni Solidarnosc, ni aucune des sections locales ou d'entreprises des syndicats autogérés, n'ont réclamé qu'on étouffe la voix du POUP ou qu'on élimine les militants et les cadres du POUP des structures syndicales et pré-soviétiques (4) qui ont été créées en Pologne.
Dans les entreprises où Solidarnosc a établi un système de radio à diffusion massive, la parole est donnée au POUP après l'émission des communiqués et conférences d'information et d'éducation syndi- cales. Aucun militant du POUP n'a ete demis de ses fonctions, ou empêché d'être élu à celles-ci, au sein de Solidarnosc, du fait qu'il appartient au POUP. Comment cela serait-il d'ailleurs possible puisqu'il s'agit d'élections libres, et qu'il y a des centaines et des centaines de milliers de membres du POUP qui ont adhéré à Solidarnose ?
Nous croyons que les camarades polonais ont absolument raison en défendant le principe de la démocratie ouvrière s'étendant à tous, sans exclusive ni discrimination aucune. Il n'y a que ceux qui ont peur des idées qui veulent réprimer administrativement des courants idéologiques, ce qui est d'ailleurs inefficace et irréalisable. Des idées fausses, on les combat à l'aide d'idées justes, d'actions justes, de mobilisations de masse, non à l'aide d'interdictions. M. Kouznetsov, qui ne veut pas de soviets sans « communistes » (nous dirions plutôt : sans staliniens téléguidés par la bureausovie e ses partisans des des cratie), exige, quant à lui, des différents courants entre lesquels se divisent aujourd'hui politiquement et idéologiquement des millions de travailleurs polonais, tout en se montrant capables de maintenir une unité d'action remarquable malgré cette différenciation inévitable. C'est donc encore une fois le monde à l'envers que nous renvoye l'idéologie stalinienne de Pologne. Ceux qui défendent la démocratie prolétarienne la plus large sont accusés de vouloir exclure des organes de pouvoir une tendance (la tendance stalinienne). Les « vrais » représentants du « pouvoir socialiste » seraient ceux qui voudraient exclure toutes les autres tendances, l'immense majorité du prolétariat, c'est-à-dire les adversaires acharnés du pluralisme.
A LA POLOGNE
Solidarnosc et les travailleurs polonais auraient-ils tort de formuler des revendications et d'engager des actions politiques parce que la la Pologne est « un pays socialiste » ? Le prolétariat n'aurait-il donc aucun droit à la parole et à l'action politique dans « son » Etat ? Pourquoi les travailleurs seraient-ils moins capables que les bureaucrates corrompus et inaptes qui ont gouverné le pays depuis plus de trente ans ? Pourquoi faudrait-il supposer que leurs revendications politiques feraient automatiquement du tort à l'économie socialisée, voire au « socialisme » ?
Qui donc a décidé que la Pologne s'endette pour 26 milliards de dollards auprès des banques capitalistes ? La bureaucratie ou Solidarnosc ? Qui a décidé d'importer à grands frais technologies, brevets, machines, que le pays était parfaitement capable de construire lui-même tout en sous-développant de manière criminelle les investissements dans l'agriculture ? Qui a ouvert des négociations pour l'entrée de la Pologne dans le Fonds Monétaire International ? En remettant en question cette politique commerciale, les syndicats nuisent-ils au socialisme ? En réclamant qu'on cesse les investissements inutiles, les doubles emplois, la construction d'une autre usine de préfabriqués dans une région où l'usine déjà existante ne tourne qu'à 50 % de sa capacité, en discutant en d'autres termes de la politique économique dans son ensemble, Solidarnosc nuit-elle au socialisme ? Nous croyons que non. Nous croyons que toutes ces revendications contribuent à l'assainissement de la situation économique dans l'intérêt du socialisme. M. Kouznetsov est d'un autre avis. C'est son droit. Mais ce n'est pas son droit, ni celui des bureaucrates du POUP, d'imposer cette conclusion à l'immense majorité des travailleurs polonais qui ne l'acceptent pas, qui, eux, réclament le droit à la parole et à l'action revendicative, y compris en matière politique.
Le fond du problème, c'est que la bureaucratie soviétique et ses satrapes veulent supprimer le droit à la parole pour 80 % du prolétariat polonais organisé dans Solidarnose. L'agence Tass l'a clairement affirmé le 27 mars 1981 en s'indignant de ce que « la télévision polonaise a diffusé la veille de la grève les appels de Solidarnosc au débrayage. Les speakers ont lu les textes des instructions correspondantes de cette centrale ». La même agence cache évidemment le fait que la télévision polonaise a en même temps, et bien plus largement, diffusé les appels du gouvernement et de la direction du POUP contre les débrayages. Mais selon ces défenseurs bizarres du « rôle dirigeant de la classe ouvrière », le pays a le droit de connaître l'opinion du parti ; il n'a pas le droit de connaître l'opinion de la classe ouvrière et de l'organisation indépendante qu'elle s'est librement donnée.
Il est vrai qu'il y a une forte influence syndicaliste (ou anarchosyndicaliste) au sein de Solidarnosc. Nous le regrettons. Nous la critiquons sur le plan politique. Mais M. Kouznetsov devrait plutôt se réjouir de cette influence. Car elle s'exprime dans les faits - avec l'aide du KOR et du camarade Kuron qui, hélas, n'est pas trotskyste — par la thèse selon laquelle Solidarnose ne devrait pas poser les questions politiques dans leur ensemble, donc pas poser la question du pouvoir et le laisser dans les mains du POUP. C'est une lourde erreur, toute proportion gardée, équivalente à celle commise par la C.N.T. en Espagne. Si elle se maintient, elle aboutirait au même résultat qu'en Espagne, c'est-à-dire à la victoire de la contre-révolution, cette fois-ci politique, c'est-à-dire la reprise en main du pays par la bureaucratie.
Aujourd'hui une situation de dualité de pouvoir de fait existe en Pologne. Les travailleurs peuvent pratiquement imposer ce qu'ils veulent au niveau des entreprises et des villes. Mais ils n'ont pas le pouvoir d'Etat. La bureaucratie est largement impuissante dans les confrontations ponctuelles avec le prolétariat. Mais elle conserve les principaux leviers du pouvoir d'Etat.
Une telle situation ne peut se résoudre que de deux moyens, car aucun pays. ne peut vivre à la longue sans un pouvoir gouvernemental qui s'exerce effectivement tous les jours. Ou bien les travailleurs créeront leurs propres organes de pouvoirs - par exemple à partir des conseils ouvriers d'entreprises et des sections locales de Solidarnosc - les centraliseront régionalement et nationalement, et imposeront, avec l'armement général du prolétariat, un gouvernement qui applique un contreplan ouvrier pour sortir de la crise. Dans ce sas, nous assisterons à la victoire de la révolution politique antibureaucratique, et la route sera déblayée vers un nouveau bond en avant en direction du socialisme. Ou bien la bureaucratie grignotera une par une les conquêtes des travailleurs des douze derniers mois, et finira par liquider les structures démocratiques autogérées que la classe ouvrière s'est données au niveau des entreprises et des localités. Dans ce cas, nous assisterons à la victoire de la contre-révolution politique bureaucratique.
La faiblesse du KOR et d'une partie de la direction de Solidarnosc, c'est de croire à un compromis durable avec la bureaucratie, c'est de croire qu'on puisse démanteler le monopole du pouvoir de la bureaucratie pièce par pièce, comme on effeuille un artichaut. C'est l'illusion gradualiste qui a causé la perte de la grande majorité des révolutions contemporaines, sociales autant que politiques.
SOCIALISME, REVOLUTION
POLITIQUE, CONTRE-
REVOLUTION SOCIALE L'enjeu de la révolution en cours en Pologne n'est pas la question « socialisme ou capitalisme », si ce n'est dans un sens extrêmement indirect et médiatisé, qu'il faudra préciser. L'enjeu est de savoir qui gouverne l'Etat ouvrier. La bureaucratie s'appuyant sur un monopole total de pouvoir et un parti-Etat ? Ou bien la classe ouvrière elle-même, organisée en organes de pouvoirs directs de type soviétique, garantissant le pluralisme politique, idéologique et culturel le plus large en leur sein, sous son propre contrôle armé ?
D'après la terminologie marxiste classique, la Pologne n'est pas un « Etat socialiste ». D'ailleurs le terme même d'« Etat socialiste » est absurde. Le socialisme, c'est la société sans classes, comme le disait Lénine. L'Etat est un appareil d'oppression d'une classe contre d'autres. Lorsqu'il n'y a plus de classes, il n'y a manifestement plus besoin d'Etat.
On peut se mettre facilement d'accord avec des personnes de bonne foi qui parlent de la « Pologne socialiste ». Ce qu'ils veulent
A LA POLOGNE dire par là, c'est évidemment un pays où la bourgeoisie a été expropriée et n'exerce plus le pouvoir politique, où l'économie est socialisée et planifiée, et défendue contre la domination par le marché mondial capitaliste grâce au monopole étatique du commerce extérieur (c'est-àdire où la loi de la valeur continue à influencer le développement économique, mais ne le détermine plus). Seule une contre-révolution sociale modifierait cet état des choses, en rétablissant le pouvoir d'Etat de la bourgeoisie, en abolissant le monopole étatique du commerce extérieur et la planification économique, en rétablissant, de fait sinon de droit, la propriété privée de la grande industrie, des banques, des entreprises clé de transport.
Pour quiconque est de bonne foi, répétons-le, ce n'est pas là l'enjeu des luttes politiques et sociales qui se déroulent actuellement en Pologne. Ces luttes opposent la classe ouvrière et son syndicat indépendant, Solidarnosc, à la bureaucratie, non pas la bourgeoisie (pratiquement inexistante) au « pouvoir populaire ». En fait, M. Kouznetsov le reconnaît à sa manière, puisqu'il écrit : « ... le paradoxe essentiel... de la situation polonaise consiste-t-il dans le fait que les forces extrémistes antisocialistes, dans leur lutte contre le socialisme, ont misé sur ces mêmes qualités de la classe ouvrière et du peuple polonais, en grande mesure éduqués par le socialisme ? En essayant de manipuler la conscience de la classe ouvrière, ils ont spéculé sur son sentiment d'être la force dirigeante, sur le sens de la responsabilité sociale et civique de la classe ouvrière pour tout ce qui se passe dans son propre pays, sur son rejet des violations des normes léninistes, de la moindre injustice (5), sur l'attitude effectivement désapprobatrice des ouvriers à l'égard de la direction mauvaise, inconséquente et non économe du pays ».
Mais si l'on veut revenir de l'interprétation policière à l'interprétation matérialiste de l'histoire, qu'est-ce qui se dégage de ce tableau sinon le fait que la classe ouvrière polonaise est profondément attachée au socialisme, qu'elle a un sens très élevé de la responsabilité sociale et civique, qu'elle se sent la force dirigeante du pays ? Il est dès lors absurde de supposer qu'elle va exercer le pouvoir dans les entreprises et dans l'Etat (si elle le conquiert)... pour le rendre aux capitalistes.
Le quotidien français Libération a publié une série de reportages sur la Pologne qui débouchent sur une image assez noire des perspectives de ce pays. Le dernier de ces reportages paru dans le n° du 29-30 août 1981 a pour titre « Les ouvriers polonais veulent la socialdémocratie ». Cette formule ne veut pas dire grand'chose. Dans les pays capitalistes, la social-démocratie c'est le maintien du capitalisme, avec des réformes. Dans un pays où le capitalisme a été aboli, la « social-démocratie » serait-ce la restauration du capitalisme ? Le journaliste de Libération est bien obligé de dire le contraire. Et il ajoute la déclaration suivante d'une économiste polonais, Christof Starzek, récemment émigré en France : « Dans une économie autogestionnaire, il sera difficile de faire quoi que ce soit qui aille à l'encontre des intérêts immédiats des ouvriers... On ne pourra pratiquement pas licencier, ou faire accepter une austérité salariale »
Est-ce à dire qu'il y a pas de danger de restauration du capitalisme en Pologne (comme d'ailleurs dans tous les Etats ouvriers bureaucratisés ?) Evidemment que non. S'il y a une forte expansion du secteur privé (pas seulement l'agriculture, l'artisanat, les petits services, mais encore la petite et moyenne industrie, le commerce en gros et le commerce extérieur par exemple) ; si par la suppression du monopole étatique du commerce extérieur, ce secteur privé peut faire sa jonction avec le marché mondial capitaliste ; si même avant la suppression de la propriété collective de la grande industrie et des banques, il y a leur autonomisation totale, c'est-à-dire la désintégration de l'économie planifiée, le capitalisme pourrait se rétablir. Objectivement, la bureaucratie, par sa gabegie, sa corruption, son incompétence, le discrédit qu'elle a jeté sur l'idée mme de planification, prépare une telle restauration.
Mais elle la prépare seulement à long terme, dans la mesure notamment où il faudra vaincre une énorme résistance ouvrière pour y arriver. Et plus la classe ouvrière s'organise, devient active, s'engage sur la voie de l'autogestion, plus cette résistance s'accroîtra. C'est aux marxistes de démontrer sans cesse aux travailleurs que la suppression de la planification, le triomphe de l'économie de marché, portent un coup mortel aux valeurs que le syndicalisme indépendant a élevées au niveau d'idéal suprême : la solidarité, l'égalité, la justice. En Pologne, le triomphe de l'économie du marché et la restauration du capitalisme ne pourront que détruire le syndicalisme indépendant et la démocratie ouvrière, comme l'avait fait le régime de Pilsudski.
Il se confirme donc que la question posée par les événements de Pologne n'est pas « capitalisme ou socialisme », mais bien : Etat ouvrier gouverné par une bureaucratie corrompue et inapte, ou bien Etat ouvrier gouverné par la classe ouvrière elle-même, avec l'ensemble des forces politiques qui se sont développées en son sein (ou du moins toutes celles qui ne remettent pas en question, par leur action, la nature sociale de la propriété des moyens de production et de l'Etat).
Dans l'Etat et la Révolution, Lénine écrit :
« Le passage du capitalisme au communisme doit évidemment produire une masse et une diversité énorme de formes politiques, mais l'essentiel sera inévitablement le trait unique: la dictature du prolétariat » (Oeuvres Choisies en deux volumes, II, 3, p. Mais pour la bureaucratie et ses idéologues, il n'y a qu'une seule forme de « passage du capitalisme au communisme », une seule forme de dictature du prolétariat possible et concevable : celle du monopole du pouvoir par un parti unique, représentant dans les faits une bureaucratie privilégiée et défendant les privilèges matériels des « cadres inamovibles » au moyen de ce monopole.
Des publications staliniennes le disent d'ailleurs ouvertement et en toutes lettres : l'établissement du pluralisme politique en Pologne signifierait la victoire de la contrerévolution.
Cette opinion est confirmée par les plus hautes autorités bureaucratiques. Ainsi, dans la fameuse lettre du Comité central du PCUS, envoyée le 5 juin 1981 au CC du POUP, et signée par Léonid Brejnev lui-même, il est dit en toutes lettres :
A LA POLOGNE
« La lutte pour le socialisme ne peut être gagnée que si le parti contrôle tous les moyens de diffusion massive » (texte de l'agence TASS du 11 juin 1981). Et Scinteia, l'organe central du PC roumain, écrit le 14 juin 1981 qu'en Pologne
« les syndicats et la presse doivent revenir à leur rôle principal de mobiliser la population en vue d'appliquer le programme (la ligne d'action) du parti... ». Et si la grande majorité de la classe ouvrière n'est pas d'accord avec cette lice da ds le io role dinga nas et n'a pas du parti ? Alors le «parti» (c'est-àdire la bureaucratie) a parfaitement le droit, au besoin par des mesures répressives, d'imposer sa ligne d'action au prolétariat récalcitrant, de le faire taire, et de l'empêcher de s'organiser (6). Voilà la « philosophie politique » de nos néo-staliniens.
Le monopole de pouvoir politique doit protéger les privilèges matériels (7). Mais le monopole du pouvoir politique implique forcément, dans une économie planifiée, le monopole de la gestion économique. Or, sans démocratie socialiste, sans libre activité politique des masses, sans un contrôle des masses sur la production et la distribution, sans la libre détermination par les masses de leurs propres besoins, il n'y a pas moyen d'équilibrer tant soit peu ceux-ci et la production courante. Une économie bureaucratiquement gérée et bureaucratiquement planifiée est donc, par définition, une économie de pénurie, une économie qui reste loin en-deça de ses potentialités. La démocratie socialiste n'est pas seulement une exigence élémentaire de justice et d'auto-administration des masses, c'est-à-dire la seule voie qui conduit vers la société sans classes et le dépérissement de l'Etat. C'est aussi la précondition d'une économie rationnellement planifiée.
Il faut saisir ce qui est sousjacent à cette analyse. La classe ouvrière est attachée au socialisme. La classe ouvrière est convaincue de son rôle dirigeant dans la société. La classe ouvrière est animée d'un sens élevé de responsabilité sociale et civique, elle est prête à se soulever contre toute injustice. Mais la classe ouvrière est en même temps si bête si inconsciente, si ignorante, si aveugle, si sous-développée (après trente-cinq années de « pouvoir populaire » !) que si elle exerce elle-même le pouvoir, celui-ci passera automatiquement... à la bourgeoisie, sans qu'elle s'y oppose.
A la base de l'idéologie bureaucratico-stalinienne du parti unique se trouve donc avant tout une conception de sous-estimation, de dénigrement, de mépris de la classe ouvrière, d'un anticommunisme des plus prononcés. La classe ouvrière leur rend bien ce mépris, aux bureaucrates qui le méritent !
Admettons pour un instant que la classe ouvrière soit effectivement politiquement sous-développée, qu'elle trouverait difficilement « la voie juste dans la construction du socialisme » dans des conditions de pluralisme politique. Il faudrait donc « l'éduquer ». Mais qui l'éduque ? Le POUP ? Voyons le résultat !
A-t-il trouvé « la voie juste » pour la construction du socialisme ? M. Kouznetsov reconnaît lui-même (en termes bien moins nets que les nouveaux dirigeants du POUP) que ces dirigeants ont été « mauvais, inconséquents et non-économes » en matière de direction économique. Ils ont été encore mille fois plus « mauvais, inconséquents et nonéconomes » en matière de direction politique, puisqu'après avoir « éduqué » la classe ouvrière pendant trente-cinq ans, celle-ci ne reconnaît point son rôle dirigeant et se laisse manipuler par les agents « démoniaques » de la bourgeoisie. Les « éducateurs » n'ont-ils pas besoin d'être à leur tour « éduqués » ? Par qui, sinon par le prolétariat ?
La direction des années 19501956 a été unanimement condamnée par le 9e Plénum du CC d'octobre 1956. La direction de 1957-1970 a été unanimement condamnée lorsque Gierek se substitua à Gomulka. La direction de 1970-1980 a été unanimement condamnée au 9º congrès de 1981. En d'autres termes : toutes les directions du POUP de 1950 à 1980 ont été mauvaises, plus que mauvaises, criminelles. Le terme a été utilisé à chaque reprise.
Est-il étonnant, dès lors, que « tous les communistes polonais » ressentent un « sentiment de culpabilité, de faute », comme le dit M. Kouznetsov ? S'il est vrai que la faute pour les « erreurs » (parlons plutôt de crimes) qui ont été faites « ne revient pas au socialisme mais à ses exécuteurs concrets, qui n'étaient tout bonnement pas mûrs sur le plan des idées et de la morale pour le socialisme » (nous citons encore une fois M. Kouznetsov), la conclusion n'est-elle pas la suivante : le socialisme, auquel les ouvriers restent attachés, devrait être construit par les masses ouvrières avec des dirigeants différents de ceux qui se sont avérés corrompus matériellement, moralement et idéologiquement - c'est-à-dire toutes les équipes de direction du POUP, de la bureaucratie, depuis 1950 - avec des dirigeants librement élus par les travailleurs eux-mêmes, dans idéologiquement — c'est-à-dire toutes les équipes de direction du POUP, de la bureaucratie, depuis 1950 — avec des dirigeants librement élus par les travailleurs euxmêmes, dans leurs propres organes d'auto-organisation de type soviétique ? La véritable avant-garde ouvrière, communiste, ne surgira-t-elle pas de la lutte pour la démocratie socialiste et l'autogestion planifiée, de la lutte contre les privilèges, contre la gabegie, contre la corruption de la bureaucratie, ainsı que contre le capitalisme et l'impérialisme internationaux ?
Ernest Mandel 31 août 1981
Notes : (1) Voir notamment les « Thèses sur la Tactique » du 3º Congrès de l'Internationale
Communiste. (2) Voir, concernant la position de Lénine, sur les grèves de masse, Oeuvres, tome 18, pp. 80-87. Soulignons en particulier le passage suivant (p. 82) : « La classe ouvrière, pendant une grève politique, devient la classe d'avant-garde du peuple entier... Les idées politiques qui voient le jour dans le mouvement revêtent un caractère national, c'est-à-dire qu'elles touchent aux conditions fondamentales, aux conditions les plus profondes de la vie politique de tout le pays ». Cela s'applique admirablement aux grèves de juillet-août 1980 en Pologne.
A LA POLOGNE
(3) Voir les « Thèses sur la Tactique » du 3* Congrès de I'I.C., notamment le passage p. 100 sur « les soviets industriels et les syndicats révolutionnaires » (Thèses et résolutions des 4 premiers congrès de I'I.C., Paris, 1934, Librairie du Travail).
Voir aussi la résolution de même congrès sur « L'Internationale Communiste et l'Internationale syndicale rouge », ibidem pp. 133-134. (4) Des conseils ouvriers orientés vers la gestion des entreprises sont en train de surgir en Pologne depuis l'été 1981. Les 12 et 13 juillet 1981 s'est réunie à Lublin la Conférence interrégionale des comités fondateurs de l'autogestion ouvrière, des conseil ouvriers et des conseils des travailleurs, avec la participation des directions régionales et des commissions d'entreprise NSZZ Solidarnosc. (5) La révolte morale, objectivement communiste, contre l'inégalité scandaleuse, la xénophobie, l'injustice, n'est pas le propre des travailleurs et de la jeunesse de
Pologne. Elle se manifeste aussi en Union soviétique. Trente mille personnes se sont rassemblées « illégalement » le 25 juillet 1981 au cimetière de Vagankovskoye, à Moscou, pour célébrer le premier anniversaire de la mort du plus populaire des chansonniers soviétiques, Vladimir Visotzky. Visotzky avait notamment écrit la ballade que voici : « Le peuple grogne et grogne, le peuple veut la justice : 'Nous étions les premiers dans la queue, mais ceux qui étaient derrière nous, sont déjà en train de manger'. » On lui répond : « Nous ne voulons pas discuter, nous vous demandons chers amis, de vous en aller. Ceux qui sont en train de manger sont des étrangers. Et vous, pardon, qui êtes-vous ? » (6) Jusqu'à quel point la bureaucratie réclame la répression, voilà ce qui éclate dans le texte d'une dépêche diffusée par l'agence TASS du 12 juin 1981 : « En dépit du fait que le onzième Plénum du CC du POUP ait réclamé la poursuite (!)
des personnes qui diffusent des imprimés subversifs antisocialistes et antisoviétiques, à Varsovie on continue impunément (!) de distribuer des tracts clandestins(!) contenant des inventions et des attaques sales et calomniatrices contre l'URSS et la direction (!) du POUP ». Pas un mot des accords de Gdansk qui garantissent la liberté de la presse syndicale... (7) Les scandaleux privilèges de l'ancien chef du parti et du pays, Gierek, que toute la presse polonaise a dénoncés, se retrouvent décuplés en URSS et en Chine, et dans une proportion au moins égale à la Pologne en Europe orientale.