La crise monétaire qui a frappé la Communauté européenne a été extrêmement significative, non seulement pour sa portée intrinsèque, mais peut-être encore plus pour les problèmes et les tendances qu'elle a fait plus généralement ressortir. Des conflits assez durs, sinon de véritables affrontements, se sont produits aussi bien entre les différents blocs impérialistes qu'au sein de la CEE elle-même. Des reculs et des tournants assez spectaculaires ont été opérés. Tout cela dans une atmosphère généralisée d'incertitude, de morosité et de désarroi. Essayons d'indiquer synthétiquement les traits marquants de la situation, telle qu'elle s'est précisée dans la deuxième moitié de 1992, en partant justement de la crise monétaire.
Cette crise ne peut être expliquée sans prendre en considération trois facteurs : les tensions et les contradictions structurelles du système communautaire, les tendances économiques aussi bien de longue haleine que conjoncturelles, les vicissitudes des marchés boursiers.
En premier lieu, revenons - un article publié dans ce même numéro de notre revue y revient également - sur deux contradictions fondamentales :
a) à l'époque de la mondialisation de l'économie, le marché européen s'avère trop étroit et, selon certains économistes, la dimension européenne serait désormais secondaire. En fait, les intérêts et les choix des multinationales ont souvent plus de poids que les intérêts et les choix non seulement des gouvernements nationaux, mais de la Communauté elle-même ; b) en dépit de la mondialisation, l'Etat national reste pour les classes dominantes un instrument essentiel sur le terrain non seulement politique et social, mais aussi économique. Les événements de l'automne dernier l'ont encore une fois confirmé.
En deuxième lieu - c'est un point central à souligner - la crise monétaire est en dernière analyse, le résultat de la dynamique de l'économie mondiale. Plus concrètement, elle a éclaté dans le cadre de la convergence de deux processus :
a) la persistance de l'onde longue de stagnation, qui dure depuis le milieu des années soixante-dix, et dont rien ne permet à l'heure actuelle d'envisager le dépassement ; b) une situation conjoncturelle généralisée de stagnation ou de récession. L'année 1989 avait marqué un tournant mettant fin à une conjoncture favorable relativement prolongée ; trois ans plus tard, I, personne n'ose avancer des pronostics sur l'échéance éventuelle d'une relance un tant soit peu importante, et certains n'hésitent pas à expliquer que toute une série de pays doivent faire face à la situation la plus grave depuis 1945.
Dans ce contexte, il va de soi que tous les pays ne sont pas affectés de la même manière. Les taux de croissance, les niveaux d'endettement, les taux d'inflation, les taux d'intérêt ne sont pas les mêmes et les perspectives à court et à moyen terme non plus. En ce qui concerne les pays de la CEE, les chances de respecter les obligations fixées par le traité de Maastricht sont fortement inégales. Voilà ce qui est à l'origine des déplacements de capitaux, des opérations financières et des mouvements boursiers, qui ont bouleversé le Système monétaire européen.
Il faut attirer l'attention, par ailleurs, sur deux phénomènes majeurs des années quatre-vingt. Le premier est représenté par un dépassement de plus en plus accentué du cadre des marchés financiers nationaux et par l'émergence d'un véritable marché global des capitaux. Le deuxième consiste dans le fait que, sous l'impulsion des idéologies et des pratiques thatchériennes et reaganiennes, les capitaux privés ont acquis, dans les marchés financiers, un poids specitique écrasant. Pour s'en rendre compte, il suffit de penser que, dans ces marches, jusqu'à mille milliards de dollars par jour circulent, alors que, par exemple au mois de juin 1992, les réserves en devises des banques centrales des sept principaux pays industrialises etaient d'environ trois cent cinquante milliards de dollars. En fait, comme des journaux spécialisés, par exemple The Financial Times, l'ont expliqué, le pouvoir des gouvernements a été considérablement érodé, de même que celui de leurs banques centrales. Celles-ci ont mobilisé, pendant la crise, une partie importante, voire la presque totalité de leurs réserves, sans atteindre leur but, c'està-dire sans éviter la dévaluation d'une série de monnaies et la crise du SME. Encore une fois, ce sont les analystes du Financial Times qui l'ont dit : les banques centrales ont perdu une guerre. Plus généralement, les gouvernements et les
INTRODUCTION 7 banques centrales ont perdu dans une large mesure le pouvoir sur la monnaie, qui appartient de plus en plus à des institutions privées comme les banques et les multinationales. En d'autres termes, comme des économistes l'ont indiqué, nous assistons à une « reprivatisation fondamentale de la monnaie », qui rappelle la situation du xvi° siècle
Pour revenir aux tendances économiques, la crise monétaire a eu un nouveau rebondissement au mois de novembre, notamment avec la dévaluation de la peseta et de l'escudo et les menaces à l'égard du franc français lui-même. Qui plus est, si les données sur la conjoncture aux Etats-Unis ont indiqué une certaine reprise -dont personne, par ailleurs, ne semble surestimer la portée -, le tableau reste sombre en ce qui concerne la CEE. Des secteurs décisifs, dont la sidérurgie, l'industrie automobile et la chimie, doivent faire face à nouveau à de graves difficultés, voire à de véritables crises. Deux des quatre grands pays communautaires, la Grande-Bretagne et l'Italie, connaissent soit une stagnation prolongée, soit une véritable récession et, entre autres, enregistrent une nouvelle augmentation du taux de chômage, avec la perspective d'une aggravation ultérieure à court terme. Quant à l'Allemagne, malgré la force relative de sa monnaie, elle n'est pas à la veille de surmonter les difficultés multiples créées par une unification mal maîtrisée; de surcroît, elle est en train de plonger dans une véritable récession.
Comment la bourgeoisie de la CEE réagit-elle ou va-t-elle réagir à cette situation ?
Un probleme majeur pour elle reside dans le tait que, en depit de tous les discours sur la réalisation de l'Acte unique et sur le traité de Maastricht, elle semble de moins en moins capable, à l'heure actuelle, de donner des réponses homogènes et d'agir en conséquence. Ainsi, d'un côté, il y a les partisans d'une espèce de fuite en avant, selon lesquels, loin de remettre en question Maastricht, il faudrait accélérer le processus, le cas échéant avec la seule participation des pays susceptibles de respecter les obligations prévues, en y associant éventuellement des pays non communautaires à devise forte et jouissant d'une situation économique relativement plus stable. Il y a, d'un autre côté, ceux qui, tout en ne le déclarant pas explicitement, voudraient faire, du moins partiellement, marche arrière, en esquissant une communauté plus proche d'une zone de libre échange que d'une véritable union économique.
En pratique, les forces centrifuges se sont multipliées et des replis « nationalistes » ou « protectionnistes » se sont nettement amorcés. Des polémiques assez dures ont même éclaté, pour la première fois depuis des décennies, entre des dirigeants de puissances européennes (par exemple, entre Allemands et Britanniques), chacun voulant trouver des boucs émissaires, en attribuant à d'autres la responsabilite de la crise. Des pays comme l'Etat espagnol, le Portugal et l'Irlande ont pris des mesures limitant temporairement la libre circulation des capitaux. D'autres, dont l'Allemagne elle-même, ont mis l'accent sur le « principe » de la subsidiarité, c'est-à-dire sur la priorité des mécanismes nationaux par rapport aux mécanismes communautaires. Le gouvernement britannique a remis le vote parlementaire décisif sur Maastricht et les partis politiques allemands ont fixé, d'un commun accord, des conditions assez strictes pour l'application du traité '. Pour sa part, le president de la Bundesbank est allé jusqu'à déclarer que les mécanismes existants du SME « ne contribuent guère à la stabilité du système, mais sont, au contraire, un stimulant puissant à la spéculation » (Financial Times, 2 décembre 1992). Comme l'ont confirmé la querelle entre la France et les Etats-Unis, à propos des accords concernant le « libre » commerce de certains produits agricoles, ou celle entre la CEE et les Etats-Unis à la suite des mesures prises par Washington pour protéger sa sidérurgie, les négociations du GATT risquent de créer des tensions supplémentaires et de stimuler davantage des tendances protectionnistes et nationalistes.
Pour compléter le tableau, se répercutent et ne cesseront de se répercuter sur la CEE les contradictions qui déchirent, bien que sous des formes différentes, tant les pays d'Europe orientale, ex-URSS en premier lieu, que les pays sous-développés. L'espoir, très répandu en 1989-1990, de reconquérir à court ou à moyen terme un marché énorme, en y restaurant le capitalisme, a été suivi dans une large mesure par l'incertitude, la déception et le désarroi. D'un côté, il est absolument clair pour tout le monde que les possibilités d'investissements étrangers rentables restent, somme toute, limitées et aléatoires. De l'autre, l'ouverture des marchés occidentaux aux exportations provenant de pays d'Europe orientale ne se fait ni se fera sans problèmes: il suffit de penser que ces pays peuvent exporter surtout des produits agricoles et des produits de la sidérurgie, c'est-à-dire des produits de secteurs déjà frappés par une crise dans la plupart, sinon dans la totalité des pays de la CEE, pour se rendre compte des difficultés qui en découlent. Finalement, la « menace » d'une immigration gigantesque, nourrie désormais non seulement par les pays du tiers monde, mais aussi par les pays d'Europe orientale, devient le symbole des problèmes dramatiques auxquels devra faire face la CEE, de moins en moins en état de défendre sa condition d'îlot « privilégié » dans un monde profondément déchiré et condamné à une misère croissante.
La situation de la CEE est d'autant plus grave que tous - ou presque tous - ses pays connaissent une crise politique sans précédent depuis des décennies, qui affecte gouvernements, partis, alliances ou coalitions. C'est dans ce cadre, sur l'arrière-fond de la crise économique et sociale, que des formations de droite ou d'extrême droite, nouvellement surgies ou relancées, gagnent du terrain, en remettant en question les équilibres existants. Pour l'instant, aucune de ces formations, dans aucun pays, ne représente une alternative globale. Mais la situation pourrait changer, et même assez rapidement dans certains cas : le rapport de forces pourrait évoluer et l'extrême droite se regrouper et se recomposer sous des formes qu'on ne saurait prévoir dès maintenant.
Les articles que nous publions dans ce numéro de notre revue 2 analysent la dynamique économique et les changements sociaux dans quatre pays : GrandeBretagne, France, Italie et Etat espagnol. Ils analysent également, cela va de soi, les réactions des classes exploitées et du mouvement ouvrier. Ici, limitons-nous, pour conclure, à deux considérations rapides sur les perspectives.
La question n'est pas tellement de savoir s'il y aura des ripostes ouvrières, mais quelle sera leur ampleur, leur continuité et leur efficacité. Au cours des quatre derniers mois de 1992, après la vague de grèves en Grèce, il y a eu des mobilisa-
INTRODUCTION 9 tions multiples et puissantes en Italie et des manifestations massives autour de la lutte des mineurs en Grande-Bretagne. Mais cela n'a pas été suffisant pour arrêter l'offensive bourgeoise, même si, dans le cas de la Grande-Bretagne, le gouvernement Major a dû partiellement reculer. A l'heure actuelle, le problème s'est posé et se pose surtout en Italie. Comme le souligne l'article que nous publions sur ce pays, les grèves réalisées jusqu'ici, y compris une grève nationale de quatre heure, n'ont pas ébranlé la volonté du gouvernement d'imposer des mesures anti-ouvrières drastiques. A la limite, on peut douter que même une grève générale de huit heures puisse changer les choses. Il faut donc envisager des méthodes de lutte plus radicales, allant jusqu'à une grève générale illimitée, et une organisation démocratique du mouvement à tous les niveaux, dans les instances syndicales et en dehors de ces instances. Quelques expériences significatives ont déjà été faites à ce sujet.
Ensuite, la faiblesse majeure du mouvement ouvrier réside dans son incapacité à représenter une alternative politique d'ensemble. Pourtant, il est impératif que le mouvement ouvrier n'apparaisse pas comme partie intégrante lui aussi de régimes politiques de plus en plus rejetés par les masses. S'il n'est pas capable de le faire, s'il ne se rend pas compte qu'aujourd'hui il est à nouveau possible, face à la crise de la CEE et du capitalisme à l'échelle mondiale, de mener, avec des chances d'être écouté, une propagande anticapitaliste, le risque est grand que le terrain soit occupé par des démagogues populistes, réactionnaires, sinon carrément fascistes, et que la vague raciste et xénophobe s'étende davantage.
Les jeux ne sont pas faits. Mais il est urgent de préparer et lancer la contreattaque.
décembre 1992
1. La décision a été prise que toute démarche future impliquant un transfert de souveraineté nationale à la CEE ne pourra être adoptée qu'à la majorité des deux tiers. Les Länder auront, pour leur part, un droit de participation et de regard en ce qui concerne la législation européenne.
2. Trois des articles que nous publions ont été écrits par des collaborateurs habituels de notre revue, un quatrième par un membre de LCR française et un cinquième, celu sur l'Etat espagnol, par Alfonso Ortí, enseignant à l'Université autonome de Madrid